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LE RENOUVEAU DE LA FRANCE

Le bonheur de nos soldats au ciel ne serait pas sans nuage, semble- 1- il, s'ils étaient seuls à en jouir. Ils ne se désintéressent pas plus que Dieu des âmes qui leur furent unies par des liens sacrés et qui continuent à traîner leur chaîne sur la terre. L'égoïsme n'habite pas la céleste Jérusalem, royaume de la charité infinie.

Ils ont offert leur jeunesse et leur vie pour une cause qu'ils aimaient et qu'ils aiment encore, pour leur patrie. Ce serait pour eux une déception, si elle ne profitait pas de leur sacrifice ; ils pourraient dire mélancoliquement : « Quœ utilitas in sanguine meo. A quoi sert l'effusion de mon sang? » Il est impossible que Dieu ne les écoute pas, d'autant plus que cette cause lui est aussi chère qu'à eux. Ils lui ont

demande de bénir la France et de lui donner la victoire, puisqu'elle représente la justice; mais ils lui ont surtout demandé de la rendre de plus en plus chrétienne.

Une nouvelle France, plus pure et plus belle. naîtra de leur holocauste. Leur tombe sera un baptistère. Clovis en sortira plus fort pour accomplir de nouveaux gestes de Dieu.

Paul Déroulède a dit : « C/est du dernier soupir de nos héros qu'est fait le souffle immortel de la patrie. » Si ce souffle est chrétien, l'âme de la patrie en est toute sanctifiée. S'il s'exhale comme une prière de feu, il attire sur elle une rosée de grâces. Nous avons entendu cette prière monter des lèvres de nos soldats mourants en ces « gémissements inénarrables » que saint Paul attribue au souffle de l'Esprit- Saint mêlé au souffle de l'homme. Ils demandaient avant tout à Dieu de régénérer la France.

Or, il semble bien qu'elle se régénère. Pendant des années un hiver douloureux a pesé sur elle. L'esprit anti-religieux soufflait h travers l'enseignement et la presse. L'orage grondait des persécutions libertieides, plus dangereuses que les persécutions homicides. Mais voici que l'arc en-ciel se dessine à l'horizon, messager d'une grande ospérance. Lue brise de charité et de foi caresse les âmes. L'hiver

s'en va, hiems transiit. Un renouveau moral commence à éclater.

M. René Bazin faisait, le 20 mars 191 5, au Séminaire français à Rome, une conférence sur ce mouvement religieux, et le cardinal Billot s'associait à ses espérances, en signalant « ces miracles déjà accomplis en notre faveur, cette grâce puissante par laquelle Dieu a daigné visiter notre pays, ces gestes héroïques de religion et de piété, cet esprit nouveau qui anime l'armée », et en ajoutant : « Je tainte. oh! je l 'aime , ce joli mot de renouveau, caressant comme un souffle printanier et portant comme les senteurs d'une abondante floraison, sûr présage d'un été fécond. »

A qui devrons-nous cet heureux changement:3 N'est-ce pas au sacrifice chrétien de nos héros? C'est leur dernier soupir, leur dernière prière qui agit. Le sang des morts monte en sève dans l'àme des vivants.

M-1 Tissier. évéque de Châlons, a bien dit la vertu de ce « sang de France » dans un superbe discours prononcé, le 19 septembre 1910. à Notre-Dame d'Epernay :

« Ce sang, dit-il, est une semence, la seule de toutes qui porte en même temps le germe à épanouir et la rosée qui féconde. Sans lui, tout est stérile ; les vertus, du moins, sont éphé-

mères qui ne plantent pas dans ses ondes vermeilles leurs racines. Elles y puisent leur vigueur et leur stabilité.

« On a bien essayé, avant la guerre, d'ensemencer d'idées saines et de nobles actions le sol national. Oui, des tentatives sociales généreuses furent faites pour sortir la jeunesse, en particulier, des longs sommeils et des inerties meurtrières. On y appela même, avec un vrai sens de la vie chrétienne, la vertu du sang de Dieu, dans des pratiques religieuses qui furent données comme le levier souverain. Elles n'aboutirent pas, parce qu'une coopération manquait encore : celle de notre propre sang. Dieu qui peut tout ne veut pas se passer de nous. Il a mis notre salut dans nos mains, à la condition que nous mourions comme lui.

« Notre mort et notre sang ne sont rien sans les siens pour les résurrections, soit privées, soit publiques. Mais sitôt que notre croix rencontre sa croix, sitôt que notre sang touche son sang, c'est la vie qui déborde, et c'est la vie qui conquiert. »

L'évêque de Chàlons tire de cette union de la souffrance et de la grâce, du sang divin et du sang humain, un joyeux pronostic pour notre avenir :

« Elle sera, si je ne me trompe, radieuse

comme à aucun autre jour de son histoire, la France victorieuse de demain.

« Le triomphe, à n'en pas douter, lui coûtera encore hien du sang. Mais chaque goutte qui tomhe la lave davantage et la fait plus helle; chaque flot qui coule la pousse vers Dieu et resserre son union sacrée; chaque rosée vermeille qui s'étend sur la plaine au matin et au soir des batailles y sème des hommes.

a Noble sang de France, épands-toi malgré nos larmes et ruisselle encore s'il le faut du corps de nos fils, car tu es notre rançon, la rançon de nos villes et celle de nos champs. Inonde nos tranchées et nos coteaux, puisque ce sont les terribles vendanges de la guerre. Mais, mieux encore que le sang de nos vignes, tu seras la force invincible de la terre qui le boit, et le vin parfumé de Champagne n'est que le symbole de ta vertu. Hien ne t'épuise, sang chevaleresque de nos petits soldats. En toi. la France se repose et espère, parce que tu coules, la France que tu laves, la France que tu rapproches, la France que tu fécondes. »

Ce que dit un évêque, un instituteur public y fait écho. Avant la guerre, la pensée du primaire était à l'antipode de la pensée du curé. Maintenant elles se rejoignent souvent Combien, parmi les fiers Sicambres de la laïque, ont

brûlé dans les tranchées ce qu'ils avaient adoré à l'école, les vieilles idoles de la libre-pensée!

u Je suis de ceux, écrit l'un d'eux, — et il y en a plus qu'on ne croit dans l'enseignement, — qui pensent que le curé et l'instituteur sont faits pour se compléter et s'entr'aider, et non pour se haïr; ainsi le veulent leur culture intellectuelle et bien d'antres affinités. »

Il espère bien qu'après la guerre, l'agitation anticléricale ne recommencera plus.

« Quel crime on commettrait contre tous nos camarades morts pour la patrie, contre ces braves que j'ai vus, comme à l'attaque du ï6 juin près d'Arras , sortir des tranchées, le visage souriant, sous un déluge de mitraille, et tomber en criant : « Vive la France! » Quel crime contre ceux qui sont prêts à donner eux aussi leur vie, contre nous tous, si nous retombions dans les errements qui nous ont conduits tout près de la défaite!

(( J'espère plutôt que Dieu protégera notre chère patrie, et que de ce creuset de soulTrance, de deuils et de larmes, sortira une France nouvelle, régénérée par l'épreuve, qui saura secouer le joug des oppresseurs du dedans1. »

1 Lettre écrite à II..., Pas-de-Calais, le 27 août 1915. Semaine religieuse de Tours.

C'est pour obtenir cette conversion de la France que beaucoup de soldats ont, comme nous l'avons vu, offert leur vie en holocauste. Beaucoup exprimaient en même temps la douce espérance que ce vœu serait exaucé. Un ancien soldat du Maroc, maréchal des logis, signe ces nobles paroles :

« Si la volonté du bon Dieu était que j'y laisse ma triste peau, qu'importerait cela, si notre belle France était enfin délivrée de ces maudits Boches et revenait à notre sainte religion. Ma mort m'importerait peu à ce prix-là. Depuis bien longtemps je prie pour cela, disant chaque jour et plusieurs fois par jour cette invocation : « Cœur sacré de Jésus, sau- « vez la France, délivrez-la de tous ses ennemis « et des vôtres et ramenez-la à votre sainte religion. » J'ai bon espoir que, la guerre finie, la France changera d'idées et que nous serons, nous catholiques, un peu mieux traités... »

Un artilleur du camp de Verdun écrit le 16 août 1916 :

« Que ne pouvez-vous assister à l'un de ces offices qui ont lieu sur le front î Vous retourneriez chez vous confiants en l'avenir; car, à voir la piété de ceux qui y assistent, nous sentons nous-mêmes que graduellement la France revient de son erreur passée, et qu'un jour pro-

chain la reverra ce qu'elle était auparavant.. . Lue autre France bien plus belle sortira de ce cataclysme. »

Le jeune L. M.., du diocèse de Perpignan, écrit à la date du 22 novembre 191/1 :

« Tous les jours, je me recommande à Dieu et à la bonne Vierge. Je crois qu'après cette guerre tout changera au point de vue de la religion. Beaucoup qui blasphémaient ou vivaient dans l'indifférence religieuse sont maintenant convertis. »

Mais ces convertis vont-ils persévérer? Quelque-uns en doutent.

Un soldat socialiste a donné , dans une lettre publiée par l'Humanité, son appréciation sur ce mouvement religieux. 11 a pris part à la terrible campagne des Vosges du début de la guerre et, à peine revenu de ses émotions, à la date du i\ novembre 1 9 1^ , il raisonne sur ce qu'il a vu. Il reconnaît le fait d'un renouveau; il l'attribue à l'isolement, à la souffrance, à la peur de la mort, mais aussi à un besoin d'idéal et de foi, auquel l'homme croit satisfaire par la religion. Il y a beaucoup d'idées vaines, mais ausii de remarques intéressantes dans cette lettre. Qu'on en juge :

« Aux arrêts , au repos , le soir après la bataille, ou après la marche, l'esprit travaillait,

On avait la vision des blessés, l'oreille retentissait comme des hurlements des mourants , et on pensait h soi-même, à la femme, aux enfants. A quand mon tour? C'est alors qu'on faisait son examen de conscience; et automatiquement l'homme, détaché du monde actuel par cette rupture d'équilibre qu'est la guerre, remontait vers son enfance. Son éducation première se faisait sentir. Et c'est ainsi que, normalement , logiquement, dirai-je, s'est produit le retour aux idées religieuses.

« Ces hommes sans idéal, qui avaient abandonné leurs pratiques chrétiennes, se sont sentis petits dans cette grande catastrophe. Ne sentant pas l'enchaînement des forces économiques qui les poussaient, et ayant dans ces terribles instants besoin d'idéal, ils sont revenus à la religion. Ils se sont abandonnés au mythe. La peur les a poussés.

« Ce mouvement néo- religieux m'a paru sérieux au début. Il a été exploité, guidé, aidé par les aumôniers et par certains majors, et franchement je crois qu'il en restera une partie après la guerre.

" Mais, depuis les débuts, le soldat s'est habitué à la guêtre, aux souffrances, à la vue de la mort. !1 raisonne maintenant. Il sent que la guerre est le heurt des forces purement

— un —

humaines, e1 déjà les vapeurs religieuses s'en vont. Rien d'incompréhensible aujourd'hui où on lit les journaux, où on senl la liaison des troupes entre elles. L'esprit s'est accoutumé à la guerre et à ses visions tragiques.

« Les sentiments religieux subiront après la guerre une attaque plus sérieuse encore. Le besoin de jouir, qu'on a toujours senti après des événements semblables, se fera sentir. L'homme voudra profiter de son séjour sur terre, qu'il appréciera d'autant plus qu'il aura failli en être privé. Et la religion perdra ses adeptes aussi vite qu'elle les a repris.

« Malgré tout, je crois qu'il subsistera quelque chose de ce retour moral. Et nous-mêmes pourrons en tirer une nécessaire leçon. L'homme a besoin d'idéal. Le notre seul s'oppose, ou, pour être plus exact, se dresse près de l'idéal religieux. Travaillons vivement à le faire partager par les niasses. Donnons -lui comme un vague caractère religieux, mais des religions des premiers Ages. Inculquons la foi et n'oublions jamais de rattacher les problèmes journaliers à notre revendication totale et à notre espérance générale. »

L'auteur de cette page constate donc le fait d'une renaissance religieuse au front ; c'est le point essentiel. Mais il n'a qu'une vue incom-

plète de ses causes, et par suite de sa force de résistance et de durée. Il est vrai que la souffrance, l'isolement, la perspective de la mort, y entrent pour une part, mais ce sont plutôt des moyens dont se servent les grandes causes, les vraies forces, qui sont la grâce de Dieu d'une part et, de l'autre, la raison et la conscience; et puis, ce n'est pas à un mythe que l'épreuve ramène, c'est à la claire vue des réalités suprasensibles. Les idées qui en découlent ne sont pas des vapeurs que le retour à la vie normale puisse dissiper. Les seules vapeurs qui soient ici redoutables sont celles des passions, amies de l'incrédulité, que chasse la mort. Les sentiments religieux subiront après la guerre de sérieuses contre-attaques, c'est inévitable. Le Tentateur ne fait jamais la paix. Il continuera à solliciter l'homme et cherchera à le faire descendre des sommets où l'éJèvent les idées chrétiennes. <( Mille te deorsum , jette -toi en bas, » c'est sa devise. Mais « il subsistera quelque chose de ce retour moral », et plus même que l'auteur ne le croit. Sa foi philosophique, tirée « de l'enchaînement des forces économiques », ne suffît plus ; elle a subi de trop rudes atteintes pendant cette guerre pour rallier, après la paix, les âmes en mal d'idéal.

Ce renouveau, qui inquiétait déjà la libre-

pensée au début de la guerre, n'a fait que se développer depuis lors ; la preuve en est dans les enquêtes qu'ont ouvertes à son sujet diverses revues fort peu cléricales.

La Grande Revue, dans son numéro d'août ic)i5, a publié les conclusions de la sienne. L'auteur de l'article, M. Truc, avoue l'existence du mouvement mais affecte de n'y voir qu'un phénomène éphémère. Il estime que le règne de la foi est passé depuis la Révolution. Alors, dit- il, « le crépuscule tomba sur l'Église, ou il flotte encore, et ou, malgré les apparences, il s'épaissira. Les nefs désertes des cathédrales sonnèrent sous les pas des visiteurs indifférents. La lumière qui brillait au Zénith, et où les foules voyaient passer des ailes d'anges, s'éteignirent. »

Mais, hélas ! aucune autre lumière ne vint remplacer celle de la foi. L'auteur le reconnaît loyalement. La science, le progrès, l'industrialisme, la démocratie, le socialisme, éveillèrent les appétits de la chair sans les satisfaire. Ce fut, dit-il, a la sûre et foudroyante montée du matérialisme dans les masses. »

Après cela, ne semble -t-il pas qu'il faille revenir à la lumière perdue, et bénir le renouveau? M. Truc repousse cette conclusion si logique. Mais quel idéal propose -t-il au lieu de la foi? Un vague sentimentalisme. « Tout

vient du sentiment, dit-il, tout subsiste par le sentiment... » Fort bien, mais le sentiment de quoi? Le philosophe oublie de nous le dire. « Sachons, dit-il. ne pas précipiter les yens dans les religions , en négligeant de leur apprendre à sentir sur eux, dans les effrois de la. vie mystérieuse, le souffle de l'Inconnu! » Eh! quoi, les âmes tremblantes, endolories, viennent vous demander un refuge dans l'orage, et vous leur répondez : « Courbez -vous sous le souffle de l'Inconnu! » Tautologie! Rêve de dilettante! Songe creux, d'une libre -pensée qui cherche de nouvelles formules, tant les anciennes sont démodées, et qui ne trouve plus que des sonorités ! A- ariation enfantine sur le vieux thème athénien du Dieu inconnu, que saint Paul nommait dans l'Aréopage ! Le grand souffle qui soulève le monde, aujourd'hui comme dans tous les temps, vient de Dieu et emporte les âmes vers le ciel. Les revues, grandes et petites, ont beau sonner les funérailles de l'Evangile; elles passeront et l'Evangile restera.

Et l'Évangile refleurira. Seul, en effet, il satisfait les sentiments les plus nobles du cœur, mais aussi la raison. Ceux qui le méditent sur le Calvaire des champs de bataille n'oublieront pas si vite ses leçons. Ils retrouveroat au village les vieilles tentations ; mais la force

nouvelle les y suivra. Il faut aussi tenir compte de l'action de Dieu qui combattra pour maintenir son œuvre. Il faut ajouter que la voix des morts, plus encore que la voix de la mort, parlera Longtemps dans le cœur des vivants, et que le sang des élus retombera en pluie de grâces sur leurs frères. Enfin beaucoup de rescapés se feront un point d'honneur, comme un point de conscience, de tenir des promesses faites en face du danger pour pouvoir se rendre le témoignage qu'ils n'ont pas obéi seulement à la peur, mais à la raison, et que, n'ayant pas été des poltrons, ils ne sont pas des parjures.

C'est le sentiment généreux que Léon de Montesquiou exprimait dans une de ces lettres de penseur qui émeuvent, parce qu'elles éclairent les tréfonds de l'âme. Elle fut écrite le 23 septembre, avant-veille de sa mort glorieuse à Souain. Le chrétien annonce bien le gentilhomme.

« Je réfléchissais beaucoup cette nuit, et voici notamment l'une de mes réflexions :

« Devant l'horreur que je m'imaginais sur ce qui devait se passer de l'autre côté , je priais, et alors je me disais : Dans une circonstance où j'avais besoin do toutes mes forces morales, j'ai recouru à la confession, et j'ai été jusqu'à la communion. Il serait indigne que, plus tard.

quand j'aurai retrouvé ma vie facile et heureuse, j'abandonne un tel secours, parce que je ne m'en sentirais pas immédiatement le besoin. Oui, ce serait indigne. Je devrai donc m'eflbrcer de conserver cette pratique religieuse à laquelle je suis revenu ces jours derniers, parce que je me sentais très petit. Seulement alors, mon acte actuel aura de la valeur. »

La plupart des hommes revenus du front ne verront plus les choses sous les mêmes angles et les mêmes couleurs qu'autrefois. Le prêtre leur apparaîtra tel qu'ils l'ont vu dans la fraternité des armes, comme un homme loyal et dévoué, comme un ami aussi; la politique antireligieuse, la guerre à Dieu, comme une lamentable folie qui conduit la France à l'anarchie ; la religion, au contraire, comme la seule valeur morale et sociale restée debout sur les ruines des snobismes et des philosophies. La nation elle-même, dégrisée des vapeurs de l'anticléricalisme, reviendra sérieusement à son Dieu.

Tel est le bienfait que la France devra à ses enfants. Et alors, au lieu de maudire cette guerre, elle la bénira comme le berceau de sa résurrection. Elle bénira les fils qui lui auront rendu plus que la vie terrestre puisée dans ses flancs, la vie divine.

David, désespéré de la mort de Jonathas,

chantait sa douleur dans un cantique immortel : « Montagnes de Gelboë, que la rosée et la pluie ne tombent plus sur vous, car vous avez bu le sang des forts d'Israël ! » Ni les femmes, ni les mères de chez nous ne jetteront celte imprécation aux campagnes qui ont bu le sang de France, car de ce sang la fleur du bonheur éternel a déjà germé pour leurs maris et leurs fds, et il en sortira une moisson d'honneur, le salut de la patrie.

Pleurez donc, femmes de France, mais sans amertume, et ne demandez plus au vent qui passe où est allé votre bien-aimé : quo abiit dileclus tuus? Le vent n'en sait rien ; il a emporté ses plaintes et ses douleurs, mais il n'a pas emporté son âme. Cette âme n'erre pas désolée dans la prairie des asphodèles avec les héros d'Homère : elle s'est posée sur les ailes des anges qui cinglaient vers les collines éternelles. Elle ne s'enivre pas de sang dans les orgies du W alhalla germain : elle s'enivre de vie et de beauté divines au banquet du Seigneur, avec Olivier, Roland et tous nos chevaliers chrétiens.

Pleurez donc, mais le cœur gonflé d'espoir et de reconnaissance plus encore que de regrets. Qu'au souvenir de vos héros, elles tombent ces larmes, comme de purs diamants mêlés aux rubia de leur sang» dans la coupe d^ cristal où ifl

saint Michel du Péril offre à Dieu la rançon de la France.

On raconte qu'un enfant glanait des épis dans un champ. Comme on lui demandait ce qu'il en voulait faire : « Mon grand frère, répondit-il, va être ordonné prêtre. Je voudrais bien lui donner quelque chose ; mais je suis pauvre. Alors j'ai pensé à ramasser des épis; jen ferai une blanche farine que je porterai aux bonnes sœurs du village. Elles en feront une grande hostie pour la première messe de mon frère. »

Soldats, vous êtes les épis qu'a fauchés la faucille du Seigneur, et les anges ont glané vos âmes sur les sillons sanglants. Vous êtes la pure farine broyée par la douleur et la mort, dont est faite la grande hostie de la France pénitente. Humblement unie à l'Hostie divine, elle sera, elle aussi, une hostie salutaire, celle que Dieu agréera pour la rédemption de notre patrie. Et ce sera le dernier mot de cette guerre.

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