RUE RICHELIEU
INTRODUCTION
Il y a trois ans à peine, en 1864, le taux de l’escompte maintenu pendant toute une année auLdessus de 6 0/0 en Angleterre et en France avait attiré l’attention du public. Au milieu des difficultés que l’on traversait, on se demandait si ce n’était pas là la véritable cause des embarras, l’obstacle au développement de la prospérité publique. En France, l’opinion moins éclairée qu’en Angleterre, accusait la conduite de la Banque sans se rendre bien compte de l’origine du mal. — En présence de cette agitation, une enquête fut ouverte sur les principes de la circulation fiduciaire, et avant même qu’elle fût terminée le taux de l’escompte était redescendu à 2 0/0 sans que les affaires reprissent, ce qui prouve bien que le taux officiel de l’escompte, quoique au-dessous de 4 0/0, taux que l’on regardait comme un minimum très-favorable, ne saurait seul leur donner de l’activité.
Au même moment l’Académie des sciences morales et politiques mettait au concours la question suivante : « Rechercher les conditions de la circulation fiduciaire, et signaler les différences essentielles entre le billet de banque et les autres valeurs de crédit. » — Si le prix n’a pas été décerné, l’Académie ne trouvant pas la question complètement résolue, il a du moins été partagé entre trois Mémoires. Le
INTRODUCTION
nôtre fut de ce nombre. Déjà quelques années auparavant nous avions eu occasion de signaler l’importance et les dangers de la circulation fiduciaire en traitant la question des crises commerciales et de leur retour périodique1.
On peut suivre la succession des doctrines qui ont prévalu depuis le commencement du siècle. Selon les circonstances on a vu les hommes les plus éminents pencher d’un côté ou de l’autre; aujourd’hui les expériences ont été faites, la pratique a prononcé : ce ne sont pas les opinions que nous devons étudier, quelle que soit l’autorité qui s’y attache ; nous trouvons dans l’observation des faits une réponse directe à toutes les objections soulevées depuis longtemps et que l’on renouvelle encore.
Plus nous remontons en arrière, plus cette lacune se fait sentir; les enquêtes manquaient des documents statistiques pour établir et soutenir la discussion. Il n’en est plus de même : depuis un demi-siècle nous possédons en France, en Angleterre et aux États-Unis des relevés statistiques qui nous permettent de suivre à toutes les époques les prinpaux faits sur lesquels la discussion doit porter. Non-seulement nous possédons de précieux documents que rien ne peut suppléer, mais encore ils se prêtent un mutuel concours, puisqu’ils ont été recueillis dans des pays divers dont les mœurs, la constitution, les lois, ne sont pas les mêmes; les résultats statistiques, s'ils se confirment, en acquerront plus de valeur. Nous opérerons sur des sommes importantes, sur de longues périodes, dans trois pays dilférents, conditions inappréciables pour un examen statistique, et qui éloignent les chances ordinaires d’erreurs.
En prenant pour guide les comptes rendus officiels des Bauques de France, d’Angleterre et des Etats-Unis, les cours du change avec l’étranger, le prix courant des marchan-
t. Des crises commerciales ei de leur retour périodique (couronné par l'Institut). I vol. Paris, Guillaumin.
INTRODUCTION
dises, les tableaux du commerce, importations et exportations, le mouvement des métaux précieux, on ne saurait s’égarer à la poursuite de quelque fausse théorie sans être involontairement rappelé à la pratique par l’examen des faits.
Ce sont les résultats de cette étude comparée que nous voudrions exposer, afin que, pièces en main, on puisse voir et juger ce que donne la pratique, et en quoi elle confirme la théorie. Pour obtenir cette base de toute discussion scientifique , nous ne croyons pas avoir perdu notre temps à réunir péniblement, eu dépouillant aux sources officielles, soit aux archives de la Banque, soit dans les nombreux infolios publiés par le Parlement anglais, soit dans les Exécutive documents des États-Unis et le Hunt magazine , les relevés officiels du mouvement des divers articles du bilan des banques. Rien de plus ingrat que ce travail, et si nous n’avions été soutenus par l’espoir de découvrir une loi déjà entrevue par quelques résultats isolés, nous aurions plusieurs fois abandonné ces recherches.
Dans les deux camps des défenseurs de l’unité et de la liberté de l’émission, on a poussé à l’extrême la thèse que l’on défend. Pour les premiers, le billet de banque ne joue pour ainsi dire aucun rôle; pour les seconds, c’est la cheville ouvrière de la production. Autrefois on concentrait l’idée de la richesse dans la possession des métaux précieux, aujourd’hui par réaction on voudrait prouver que le métal n’est rien.
On accusait les excès d’émission du papier, aujourd’hui on reproche aux banques la prudence avec laquelle elles le délivrent. Les deux reproches sont-ils fondés? Est-ce bien là l'origine des crises, des embarras, de la rapidité ou de la lenteur du développement de la richesse publique? Dans les pays où on observe ces accidents, a-l-on toujours bien réiléchi à la manière dont s’engagent les alfaires? Sans doute toutes doivent se terminer par du comptant, c’est-à-
INTRODUCTION
dire dans le commerce de détail par un payement en espèces ; mais avant d’arriver à cette dernière étape, dans la plupart des cas, les matières premières ou les produits fabriqués ont été achetés à crédit ; de là deux modes bien différents d’échange. Les opérations au comptant ne sont que le troc perfectionné de valeur contre valeur; pour quelles s’accomplissent il faut posséder des espèces : il n’en est plus de môme dans les opérations à crédit, il suffit d’en promettre. De là deux instruments bien différents pour faire circuler les produits : la monnaie fiduciaire, c’est-à-dire du papier pour le crédit; la monnaie métallique, c’est-à-dire des espèces pour le comptant.
Ces deux instruments spéciaux sont donc indispensables pour remplir le rôle d’intermédiaire dans les échanges. Quoique l’on stipule toujours en espèces, ils peuvent parfaitement se suffire dans tout le cercle qu’ils sont appelés à parcourir, sans qu’une transformation de l’un dans l’autre soit nécessaire. C’est ainsi qu’un effet de commerce peut être directement compensé par un autre effet de commerce sans faire usage du numéraire. La monnaie métallique n’intervient en général qu’une seule fois dans le commerce de détail pour le dernier acte de la circulation. La même somme ne fait que changer de main, elle ne peut jamais dépasser la valeur du produit échangé, tandis que par le crédit les promesses de payer créées par chaque opération dépendent du nombre des transactions engagées, mais non liquidées. La durée de leur existence est très-courte ; aussitôt que par le comptant le produit est tombé dans la consommation , toutes les promesses qui avaient servi à son passage de main en main et avaient toutes une valeur égale au produit lui-même disparaissent de la circulation, eu se compensant successivement.
Adam Smith compare futilité de l’or et de l’argent employés comme monnaie à celle des chemins qui servent à la circulation et non à la production. « Les opérations à crédit
INTRODUCTION
ouvrent un chemin dans les airs; si le commerce et l’industrie peuvent s’élever plus haut à l’aide de la monnaie de papier, suspendus pour ainsi dire sur les ailes d’Icare, ils ne sont pas aussi assurés dans leur marche que quand ils portent sur le terrain solide de l’or et de l’argent. »
Personne ne le conteste, mais il n’y a aucune analogie entre les opérations engagées à l'aide du crédit ou à l’aide du comptant ; toutes deux demandent des instruments particuliers. Si la monnaie fiduciaire en circulation n’est que le témoignage du nombre des transactions, on ne s’explique pas comment Adam Smith a pu dire que ces dernières ne peuvent réclamer qu’un nombre limité d’instruments monétaires; on comprend encore moins comment l’effet de commerce, qui n’est autre chose qu’une promesse de payer, peut tenir la place des métaux qui circuleraient s’il n’y avait pas de monnaie fiduciaire, c’est-à-dire des opérations à crédit qui ne réclament pas l’usage des espèces. C’est pourtant en prenant ce principe pour base que la réglementation de la circulation des billets a été établie en Angleterre par l’acte de 1844. On redoutait les excès d’émission du papier et on pensait qu’il suffisait de limiter celui des banques sans s’apercevoir que celui du commerce avait une tout autre importance , tandis que le premier ne lui servait que de trèsfaible appoint. Cette distinction capitale pour la circulation fiduciaire, souvent négligée , a été la cause de nombreuses erreurs. Ainsi on parle toujours du crédit que les banques accordent au commerce à l’aide de l’émission ; mais d’abord dans quelle proportion ce crédit intervient-il dans les affaires? La durée moyenne de l’escompte nous l’indique (40 jours), et l’escompte lui-même n’est pas autre chose que la transformation d’une promesse de payer à terme en une promesse de payer à vue, soit à l’aide des billets de banque, soit à l’aide des comptes courants. Ce n’est donc qu’une circulation de crédit : crédit du commerce appuyé sur le crédit des banques. Les mouvements des effets es-
TC
1NTROOUI TlON.
comptés et des effets encaissés au comptant à Paris, dont le défaut de balance ne s’observe qu’aux époques de crise, nous prouveront qu’il en est ainsi. Le crédit doit toujours être préexistant. On a recours aux banques pour aider la compensation, afin de combler la lacune qui existe entre les diverses échéances.
L’observation nous montrera que toutes les crises tiennent à un défaut de compensation des effets de commerce à l'intérieur et à l’extérieur, par suite du ralentissement dans la .circulation des produits sous l’influence de la hausse des prix , défaut de balance signalé par les réescomptes , les renouvellements et les changes défavorables qui rendent l’intervention des espèces métalliques indispensable.
Avec le crédit, il n’v a guère d’autres limites aux achats que la difficulté de vendre; cette facilité à engager les transactions détermine une hausse des prix qui ne permettrait pas au marché de se liquider, si les crises ne venaient de temps en temps rétablir l’équilibre.
Voici donc la succession des accidents :
Échange facile des produits à l’aide du crédit et de la circulation fiduciaire ; — Hausse des prix ; — Ralentissement de la circulation des produits ; — Difficulté de la vente à terme et au comptant ; — Défaut de compensation des effets de commerce, le produit n’avant pas été vendu à l’échéance; — Changes défavorables ; — Drainage des espèces métalliques ; — Contraction du crédit ou hausse du taux de l’escompte ; — Crise commerciale ; — Baisse des prix ; — Reflux des métaux précieux ; — Liquidation de la crise.
Cette succession des périodes prospères et des crises repose sur la circulation fiduciaire , et cette dernière ne peut prendre un grand développement que dans les pays où elle trouve le concours des banques. L’observation attentive de leur bilan indique chaque année la situation des affaires, et nous avons cherché à constater si chaque année on pouvait se rendre compte de l’éloignement ou de l’imminence
INTRODUCTION
des crises dont les retours périodiques ne sont pas cependant impossibles à prévoir.
La circulation fiduciaire, avons-nous dit, ne peut prendre un grand développement sans le concours des banques; mais ce concours est bien différent selon la situation des affaires et du crédit ; nous en aurons la preuve aux États- Unis. Là, dans les territoires depuis peu admis au rang d’États, c’est-à-dire qui sont.encore dans la période de formation, la bank-note joue un grand rôle, l’émission est considérable, quoique la somme des escomptes soit trèsrestreinte. Dès qu’on s’élève dans l’échelle de la civilisation, on voit les affaires s’étendre, mais l’émission du papier ne suit pas le même mouvement : ce sont les dépôts en comptes courants qui prennent une importance de plus en plus grande. Enfin, quand nous arrivons au sommet de l’échelle, à New-York, malgré l’immensité des affaires, le Clearing-house constate par an cent vingt milliards de francs de virements, la bank-note ne joue plus pour ainsi dire aucun rôle ; elle a presque complètement disparu ; mais les deux sommes des escomptes et des dépôts en comptes courants se balancent; la compensation des effets de commerce se fait directement par l’intermédiaire des banques, presque sans l’intervention des billets et sans faire usage des espèces. 11 eu est de même en Angleterre et en Écosse : la circulation des banques privées et des joint-stock-banks n’augmente pas avec le chiffre des affaires; mais ce qui prouve bien qu’elle rend des services dans les 2300 banques ou succursales embrassant dans leur réseau le territoire tout entier, c’est que malgré toutes les restrictions législatives sa proportion dans l’ensemble de la circulation du royaume n’a presque pas varié depuis 1834. D’ailleurs on parle toujours du chiffre de l’émission des billets par les banques, mais est-ce bien là le véritable critérium de leur importance dans les affaires? Il est certain que non. Ce n’est pas le nombre des wagons dans une gare qui indique les