TAUX DE L'INTÉRÊT, TAUX DE L'ESCOMPTE, PRIX DE L'OR
Ce sont trois termes que l’on emploie souvent indifféremment pour exprimer la même idée quoiqu’ils aient une signification bien différente. Le taux de l’intérêt est le prix des services x’endus par le prêt d’un capital. Il y a, il ne faut pas l’oublier, plusieurs espèces de capitaux, les capitaux fixes et les capitaux flottants.
Les maisons, les usines, les navires, les docks, les routes, les ports, etc., constituent le capital fixe.
Les matières premières, coton, laine, soie, fer, cuivre, les mêmes matières fabriquées, les denrées, les vêtements, toutes les choses que les travailleurs consomment chaque jour forment le capital en circulation.
Tout dépend de l’usage auquel on destine le produit. Tout article, quelle que soit sa nature pendant qu’il se trouve entre les mains de celui qui en fait le trafic, qui
le produit ou l’achète pour le vendre est un capital flottant; aussitôt qu’il passe dans les mains d’une personne qui, au lieu de chercher un profit, n’en retire qu’un intérêt, c’est un capital fixe.
L’argent et l’or, les métaux précieux, capitaux euxmêmes en s’échangeant contre d’autres produits servent à obtenir d’autres capitaux. L’argent conservé sous forme d’argent ne peut servir à rien. L’argent est seulement un moyen d’obtenir toute espèce de capital.
Les sommes d’argent que l’on donne pour obtenir d’autres produits varient comme les prix de ces produits : il n’est donc pas surprenant que le prix de l’argent luimême éprouve des variations.
Ainsi le capital en espèces, et sous ce terme il faut comprendre l’or et l’argent, se paye des prix bien différents selon qu’on l’immobilise en terres ou en maisons, ou selon qu’on lui donne un emploi plus ou moins permanent, en le plaçant en fonds publics ou valeurs industrielles, ou en papier de commerce.
Dans chaque cas particulier nous trouvons un taux de capitalisation bien différent qui dépend de mille conditions qu’il serait trop long d’énumérer ici, mais qu’il est facile de constater. Que l’on prenne la cote de la Bourse, les prix de vente des immeubles, le taux de l’escompte des diverses espèces de papiers chez les banquiers, et on verra que chaque transaction s’opère à un taux différent s’éloignant plus ou moins du taux de l’escompte adopté par les banques : ce sont donc diverses espèces de
capitaux qui se portent naturellement dans plusieurs directions et dont on ne peut détourner qu’une faible partie même par l’appùt d’une différence sensible dans le taux de l’intérêt.
Pour les fonds publics on sait la différence du taux de capitalisation entre les États, en Angleterre, en France, aux États-Unis, là ou le payement de la dette paraît assuré. Si on descend plus bas, en Espagne, en Turquie, la prime d’assurance l’emporte sur le taux de l’intérêt.
Il en est de même pour les immeubles ; dans aucun cas, malgré les rapports aujourd’hui si faciles des marchés entre eux, nous ne voyons pas de ces arbitrages destinés à niveler les prix si communs pout d’autres matières.
Dans le prêt ou l’immobilisation du capital, il y a toujours deux points à considérer: le prix du service rendu et la prime d’assurance pour le remboursement ou l’amortissement du capital. Ce sont ces deux termes qui établissent et entretiennent de si grandes différences entre les divers pays et dans le même pays entre les divers individus.
Les différences du taux de l’intérêt ont donc leur origine dans la nature des capitaux en quête de placement et dans leur destination. Pour l’escompte c’est un payement différé à courte échéance.
Pour les autres valeurs c’est une annuité.
De ces deux besoins le premier est alimenté par le capital flottant, le second par le capital qui cherche à s’immobiliser : aussi n’y a-t-il aucun rapport entre eux.
En dehors de ces différences dans le taux de l'intérêt, différences permanentes dans chaque pays et à plus forte raison entre eux, quelles seront les causes qui l’élèvent ou l’abaissent d’une manière permanente d’abord, puis d’une manière accidentelle.
Qu’est-ce qui règle le taux de l’intérêt ? Sans doute on a déjà répondu: la grande loi économique de l’offre et de la demande ; mais ces deux causes peuvent être modifiées par mille circonstances :
Par l’accumulation des capitaux ;
Par l’importance de la circulation fiduciaire ;
Par la quantité des métaux précieux ;
Par les prix des produits.
Partout on cherche à se procurer le capital de la manière la plus économique : le prix que l’on en donnera dépend du profit que l’on peut réaliser ou de la perte qu’on peut éviter en empruntant. Aux États-Unis, là ou l’accumulation du capital est moindre et son emploi facile et fructueux, il n’est pas surprenant que le taux de l’intérêt soit plus élevé que dans les pays anciens comme la France, l’Angleterre, la Hollande. Le taux de l’intérêt ne dépend pas du montant de la circulation, métaux précieux ou papier. Dans les pays où l’émission du papier paraît être la plus abondante, comme aux États- Unis, de même qu’en Californie, là où les espèces métalliques sont plus communes que dans aucun autre pays, il ne faut pas s’attendre à trouver du capital à bas prix. L’abondance qui paraît devoir produire ce premier effet
en détermine bientôt nn second qui l’emporte sur le premier : l'activité imprimée aux affaires est telle que bientôt la demande dépasse l’offre, et bien loin de baisser le taux de l’intérêt s’élève.
Dans quelle mesure les prix des marchandises peuvent-ils à leur tour avoir une action sur le loyer du capital ? Si les marchandises sont bon marché, c’est-à-dire peu demandées, il n’y aura pas grand empressement à entreprendre le commerce, par conséquent le capital sera peu recherché. Si les prix sont fermes, l’effet contraire se produira, et au peu d’entrain que nous signalions on verra succéder une activité fiévreuse.
Le taux de l’intérêt doit être déterminé par l’emploi plus ou moins avantageux qui peut être fait du capital. Son élévation est proportionnée au grand accroissement du commerce et à la grande augmentation de profits.
Comme pour toutes les marchandises, dans la pratique, le taux de l’escompte est gouverné par la masse du capital sans emploi. L’abondance seule du capital ne suffit pas, il faut encore qu’il soit demandé, et la demande de crédit, il ne s’agit pas ici du comptant, ne peut se faire que quand on a espoir dans une vente facile ou dans une hausse de prix. L’absence de ces conditions explique bien la stagnation des affaires à terme que l’on observe pendant la liquidation des crises : alors, quoique le capital espèces s’offre à vil prix, le bas prix des produits n’engage pas à entreprendre des affaires. Nous avons déjà remarqué que la somme des métaux précieux ou des
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bank-notes en circulation dans un pays ne représente nullement la puissance productive et la richesse de ce pays; il en sera de même du taux de l’intérêt commercial à court terme. Pour ne comparer que les trois grands pays ou le crédit circule largement : les États-Unis, l’Angleterre et la F rance, on constate que le taux de l’intérêt est en raison inverse des facilités que rencontre la circulation du papier de commerce. L’offre en provoquant les affaires en a donc augmenté le nombre, à ce point que la demande l’a bientôt emporté ; aussi le taux moyen de l’intérêt sur ces trois marchés se maintient à des prix différents qui ne rcpréséhtent pas exactement la somme des richesses produites et le développement de la prospérité publique. La marche des États-Unis et de l’Angleterre dans la voie du progrès et de l’accroissement de toutes les forces de la nation est beaucoup plus rapide qu’en France, quoique des trois puissances ce soit celle où l’on observe le taux de l’intérêt le plus bas.
Les variations du taux de l’intérêt sont moindres en France qu’en Angleterre, parce que la spéculation y est moindre, la circulation est presque entièrement métallique , son commerce avec l’étranger moins étendu échappe à de nombreuses perturbations.
Il faut donc bien distinguer dans le taux de l’intérêt commercial, c’est-à-dire de l’escompte, l’élévation permanente ou accidentelle. i
L’élévation permanente est plutôt une preuve de prospérité.
On a voulu juger de l’abondance du numéraire dans un pays par la quantité de métaux précieux renfermés dans les caisses des banques. Nous avons vu que l’accumulation que l’on observe après les crises coïncide avec le développement de la circulation fiduciaire, il y a déplacement du métal qui sort de la circulation non pas pour fuir à l’étranger, comme le pensait Adam Smith, mais pour se réfugier dans les caisses des banques: la bank-note prend seulement sa place dans les mains du public.
Lord Overstone et M. Weguelin, ancien gouverneur de la Banque, ont émis deux opinions bien différentes à ce sujet. Pour le premier il n’y a aucun rapport entre le taux de l’escompte et la quantité des métaux précieux renfermés dans les caisses des banques. Pour le second, dans la pratique, le taux de l’escompte est gouverné par la masse de capital sans emploi, et cette quantité est représentée par la réserve de la Banque d’Angleterre qui se trouve être une réserve métallique.
En observant les faits, il est vrai que le taux de l’escompte est au plus bas quand la réserve métallique est au plus haut pendant la liquidation des crises, mais n’y a-t-il pas là simple coïncidence, sans aucun rapport de cause à effet, et si le taux de l’escompte est à bas prix cela peut tenir aussi à ce que la matière escomptable manque, et le portefeuille des banques vide à ce moment en donne la meilleure preuve. Les banques d’émission ne font pas seulement l’escompte avec des espèces ou
des billets, elles opèrent surtout à l’aide des dépôts en comptes courants, et dans ce cas c’est une simple circulation de crédit appuyée sur leur capital et leur encaisse, sans aucun rapport avec leur circulation comme les bilans des banques de l’État de New-York le démontrent. Dans ce cas le rapport de l’encaisse à la circulation, quoique très-favorable, est très-faible par rapport à l’ensemble des engagements à vue (billets et dépôts). Vouloir régler le taux de l’escompte sur le chiffre de la réserve métallique, c’est vouloir Axer la proportion de la circulation à l’encaisse et rien n’est plus variable.
Les banques n’ont qu’une influence bien limitée sur le taux de l’intérêt : tout dépend de l’écart de prix qui existe sur le marché entre les ventes à terme et les ventes au comptant, autrement dit du crédit que les négociants s’accordent, et dont les banques doivent favoriser la circulation.
Le capital marchandises est ordinairement demandé au comptant et à terme, et c’est la prépondérance d’une demande sur l’autre qui détermine sur le marché le taux de l’intérêt. Quand les achats au comptant prédominent, cela indique ou une certaine inquiétude de l’avenir ou une hausse des prix qui gêne les affaires et ne permet pas de les engager avec confiance, et comme le papier de commerce est rare sur la place, le taux de l’escompte est peu élevé. Quand au contraire ce sont les achats à terme qui l’emportent, les lettres de change, les effets de commerce sont nombreux, et les demandes
d’escomptes plus communes, plus fréquentes, entraînent la hausse du taux de l’intérêt. Dans l’ensemble des transactions engagées à crédit, dans les promesses de payer données en échange, il n’y en a qu’un certain nombre qui ne peuvent pas attendre les termes stipulés et se présentent à l’escompte; le plus souvent le vendeur garde en portefeuille jusqu’à l’échéance là promesse de payer de l’acheteur; mais il peut aussi avoir besoin d’argent, et comme dans les affaires il y a toujours un capital disponible en numéraire, en billets ou en comptes courants alternativement occupé et inoccupé par la succession des opérations, c’est lui qu’on emploie d’abord à l’escompte et le taux auquel on le prête détermine celui de la Banque. C’est ainsi que les choses se passent dans les centres de population où les relations sont établies et les habitudes de crédit prises. Dans les pays au contraire où l’industrie est peu développée et où les affaires à terme sônt rares, l’établissement d’une Banque ou d’une succursale fait baisser le taux de l’escompte au niveau de la place la plus voisine. Ici, en l’absence du capital social qui fait défaut dans le principe, c’est la banque qui détermine le taux de l’intérêt. Il faut donc distinguer avec soin les deux conditions si différentes dans lesquelles les banques reçoivent et donnent le cours.
On a de la peine à admettre que les banques avec toutes les ressources qu’elles possèdent ne puissent régler le taux du marché ? Cependant il est certain que la somme des escomptes effectués par l’entremise des
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courtiers est plus considérable que la somme des escomptes effectués par la Banque d’Angleterre, et la meilleure preuve qu’elle ne règle pas le taux de l’intérêt sur le marché c’est que les affaires l’abandonnent aussitôt qu’elle s’en écarte. Cette méprise vient du rôle que dans l’opinion générale on veut faire jouer aux banques. On s’imagine qu’une banque d’émission doit commanditer le travail par le crédit quelle accorde, tandis qu’une banque d’émission, et par conséquent de circulation, ne doit être instituée que pour faire circuler le papier de commerce à terme (effets, lettres de change, etc.), le transformant en comptant par sa garantie et donnant en échange une nouvelle promesse de payer ou créditant seulement le compte courant. Puisqu’elle ne peut agir que sur le papier qu’on lui présente et qui n’a pu rester dans le portefeuille des négociants, ce n’est donc que le trop plein qui lui arrive et selon que, par rapport à l’ensemble des affaires, il augmente ou il diminue, le taux de l’intérêt s’élève ou s’abaisse. Ce terme d’appoint qui peut étonner au premier abord se trouve pleinement confirmé par la durée moyenne de l’escompte : depuis 1 850, années prospères ou années de crises, elle varie de 3T à 42 jours, pas même la moitié de temps accordée par l’usage (90 jours). La plus grande partie reste donc dans le portefeuille des négociants, même la partie qui en sort y séjourne plus de la moitié du temps qui s’écoule entre la création du billet et son échéance.
On s’explique comment tdut ce capital consacré aux
affaires obéit à d’autres lois que celui qui s’immobilise dans les fonds publics et les valeurs industrielles.
Les variations du taux de capitalisation des valeurs de bourse, quoique influencées par le taux de l’escompte sont bien loin de le suivre dans tous ses écarts.
Ainsi pour ne prendre que les revenus fixes, le taux de capitalisation du 3 0/0 anglais et français ne suit nullement le taux de l’escompte. Pendant que ce dernier varie de 2 1/2 à 10 0/0, soit de 7 1/2 0/0, l’intérêt des fonds publics varie de 22 à 28 centimes pour cent, soit de 1 /4 0/0 environ.
En Angleterre les consolidés varient de 86 à 92 sh. et l’intérêt de 3,48 0/0 à 3,26 0/0.
En France le 3 0/0 varie de 66 à 7 1 fr., et l’intérêt de 4,50 0/0 à 4,22 0/0.
En tenant compte de la différence du taux de capitalisation des valeurs de bourse et des valeurs commerciales, on voit qu’en France et en Angleterre le taux moyen ne s’écarte guère de 4 0/0. Les écarts en hausse ou eu baisse au-dessus ou au-dessous tiennent donc à d’autres causes, qui prouvent que le mouvement des affaires est troublé comme on le remarque pendant la liquidation ou à l’approche des crises. Dans ces deux cas, les bilans des banques présentent une situation anormale : dans le premier, pendant la liquidation, les espèces s’accumulent dans les caisses jusqu’à égaler le chiffre de la circulation des billets; dans le second, à l’approche des crises et pendant les crises, les ^pèces se sont déjà écoulées
peu à peu, et la réserve métallique se trouve réduite au point d'inspirer des craintes pour le remboursement à vue des billets. C’est sous la pression de ces deux situations si différentes et qui tiennent si intimement aux mouvements des affaires et à leur compensation à l’intérieur et à l'extérieur, qu’on abaisse ou qu’on élève le taux de l’escompte.
Dès qu’il est porté au-dessus de 6 0/0 on peut conclure qu'il ne représente pas seulement le taux de l’intérêt; c’est déjà un moyen indirect employé par les banques pour défendre leur encaisse.
Jusque dans ces derniers temps, en France et en Angleterre, la limitation du taux de l’intérêt avait obligé les banquiers d’avoir recours à des moyens déguisés pour proportionner le prix de leurs services aux garanties variables que le papier escompté leur présentait; sous le nom de commission on arrivait au môme résultat qu’avec la liberté de l’intérêt. La Banque d’Angleterre encore aujourd’hui n’a pas un taux d’escompte uniforme pour tout le papier qui se présente comme à la Banque de France : elle fixe un taux maximum et elle se réserve d’abaisser les prix selon les cas particuliers; les succursales prennent toujours un intérêt plus élevé que celui de la Banque centrale.
La fixation du taux de l’escompte par les banques de France et d’Angleterre depuis! 1 800 a été établie sous l’influence de principes bien différents.
Jusqu’en 1 839, la Banque d’Angleterre ne pouvait
légalement demander plus de 6 0/0. En 1 847, pour la première fois le taux fut porté à 8 0/0.
En France, jusqu’en 1 847, le taux de l’escompte ne dépassa pas 5 0/0.
Dans les deux pays, cette fixité du taux de l’escompte n’était qu’apparente par suite des restrictions nombreuses des bordereaux d’escompte et des refus complets aux moments les plus critiques. Dans chaque crise, les réserves métalliques se trouvaient réduites à ce point que le remboursement à vue des billets était compromis. En Angleterre, en 1 839, en présence d’une circulation de liv. 19,000,000, elles étaient réduites à liv. 2,000,000.
Quoique l’acte de 1 844 n’ait rien prévu au delà de la limitation de l’émission à découvert de liv. lé, 000, 000, et que pour le reste il ait voulu la faire varier comme les espèces en caisse, afin de conserver toujours la convertibilité à vue des billets, c’est seulement depuis cette époque, qu’ayant toujours pour but la conservation de l’encaisse, et à la vue de l’inutilité des mesures prises pour faire rentrer les billets et diminuer la circulation, on a essayé de se servir de la hausse de l’escompte. En Angleterre, ce moyen est reconnu et appliqué comme des plus efficaces. Depuis son emploi, en effet, malgré la gravité des crises, jamais l’encaisse n’est tombée aussi bas qu’avant 1847. En France, on a nié l’utilité d’un moyen aussi rigoureux, et on a accusé la Banque de se mettre à la remorque de la Banque d’Angleterre sous le prétexte d’une solidarité des marchés qui n’existait pas. Les deux
opinions ont été défendues avec ardeur, mais surtout à un point de vue théorique, sans tenir assez compte des faits .
II ne faut pas perdre de vue la situation des banques au moment des embarras. Le drainage des espèces métalliques qui se manifeste aussitôt que le maximum a été touché, a déjà réduit l’encaisse à un degré tel que des inquiétudes pourraient s’élever sur le remboursement à vue, et si la panique s’emparait du public, le crédit des banques serait compromis. Pour prévenir cet accident, et afin de défendre leur encaisse, elles sont obligées de prendre diverses mesures défensives, mais toutes dirigées vers le même but.
Alors qu’on attribuait toutes les crises aux excès d’émission du papier par les banques, on a essayé de réduire la circulation en faisant rentrer les billets; devant une impossibilité matérielle, on a cherché dans la restriction des échéances un moyen détourné d’arriver au môme résultat; le môme insuccès s’étant manifesté, on a eu recours d’abord d’une manière timide à la hausse de l’escompte, puis à la vue de son action puissante, on a un peu abusé du remède, et au moindre mouvement on l’a abaissé ou relevé. Dans la première moitié du siècle, on assistait impassible au drainage de la réserve métallique sans prendre aucune mesure pour l’arrêter, jusqu’au moment où l’encaisse, réduite pour ainsi dire à rien, il fallait suspendre les affaires ou les payements et apporter un nouveau trouble à tous ceux qui déjà minaient le marché.
Les auteurs de l’acte de 1844, en souvenir des discussions du Bullion-Report de 1 81 0, ayant cru que l’unique cause des crises provenait des excès d’émission du papier par les banques, crurent avoir trouvé un remède héroïque dans la limitation du papier à un chiffre minimum de liv. 14,000,000, et pour le surplus à la représentation exacte du numéraire en caisse. Jusqu’alors on ne parlait pas de l’élévation du taux de l’escompte, à peine en 1825 et en 1839 l’avait-on porté un moment à 5 et 6 0/0 ; d’ailleurs, jusqu'en 1 839 les lois limitaient encore le taux de l’intérêt, et ce fut seulement en 1854 que les derniers vestiges en furent abolis.
Ce fut donc empiriquement qu’en 1 847 on employa pour la première fois ce moyen sans trop se rendre compte de la manière dont il pourrait défendre l’encaisse. Tooke même attribuait cette hausse à la difficulté des escomptes et à l’acte de 1844. Tout en admettant que l’on doit prendre les mesures les plus sévères pour que l’encaisse ne tombe pas au-dessous de liv. 1 0,000,000, il pensait qu’il suffisait de porter le taux de l’escompte à 6 0/0 pour le sauvegarder, pourvu qu’on ne l’abaissât jamais au dessous de 4 0/0. Au contraire, disait-il, avec le nouveau régime inauguré par l’acte de 1 844, on a des ressources moindres et des fluctuations au moins aussi violentes dans le taux de l’intérêt et l’état du crédit commercial.
Néanmoins, un fait avait appelé l’attention : on avait vu décharger un navire de l’or que l’on venait d’y em-
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barquer à la nouvelle d’une nouvelle hausse de l’escompte par la Banque d’Angleterre. L’or n’était donc pas indispensable, puisque du moment où on élevait son prix il y avait avantage à le débarquer et à le remplacer par un autre produit.
Il était établi que l’or s’écoulait pour solder ou engager une affaire sur une place où les moyens de compensation faisaient défaut, par conséquent sous l’influence des changes défavorables. De tous les produits que l’on pouvait offrir en échange, c’était celui qu’il était le plus avantageux de donner, comparé au prix des autres produits; mais du moment où on le renchérissait par la hausse de l’escompte, aussitôt on cherchait directement ou indirectement à compenser par un autre produit. Comme on l’a déjà constaté, la vente des produits dépend des prix; quand une hausse de plusieurs années au milieu d’une grande prospérité les a peu à peu élevés dans un pays, les métaux précieux qui ont . un marché beaucoup plus vaste puisqu’ils sont partout demandés et offerts en échange, n’auront pas subi les memes écarts, et il est naturel qu’on les recherche quand les produits sont moins demandés; mais dès que par la hausse de l’escompte on élève leur prix dans le môme rapport et môme au-dessus de celui des produits, il n’y a plus lieu d’avoir recours à un intermédiaire aussi coûteux, il fout que les produits reprennent leur rôle dans les échanges, mais à des prix moins élevés, car la dette est là et ne comporte aucun retard, il fout donc réaliser;
de là ces baisses de prix, qui, pendant les crises, entraînent des liquidations pénibles et souvent désastreuses.
il y a un ensemble de circonstances très-complexes qu’on a essayé de définir et qui a soulevé de longues discussions. Dans les crises on remarque une hausse des prix bientôt accompagnée de changes défavorables, de l’augmentation du portefeuille et de la baisse des réserves métalliques et bientôt suivie d’une baisse des prix: on a donc recherché quelle pouvait être l’action de la hausse de l’escompte sur chacun de ces accidents ?
Si les métaux précieux s’écoulent sous l’influence des changes défavorables : quelle sera donc l’action de la hausse de l’escompte? Voici à ce sujet la question posée dans l’enquête de 1848. « Si la circulation n'a pas d’influence sur les prix et si les prix agissent sur la circulation, comment l’élévation du taux de l’intérêt peut-elle avoir une action sur les changes sans en avoir sur les prix? » A cette demande Tooke répond : « Ce qui agit sur les changes, c’est l’élévation du taux de l’intérêt comparé à celui de l’étranger, ce qui implique diminution du crédit accordé par notre pays et prolongation du cré dit accordé par les étrangers. » Ainsi pour lui l’élévation du taux de l’intérêt agit sur le crédit et très-peu sur l’exportation des marchandises.
M. Weguelin, un des directeurs de la Banque, pense au contraire que l’élévation du taux de l’intérêt, quoique touchant à l’opération du change n’a que peu d'effet pour son redressement; il préférerait la réduction des
Die
longues échéances, ce qui n’empêcherait pas encore la spéculation d’escompter à courte échéance à la banque et en dehors d’elle à longue échéance.
Lord Overstone explique encore autrement l’arrêt du drainage des espèces sous l'influence de la hausse de l’escompte : « Quand la monnaie est attirée au dehors, dit-il, sa quantité diminue, cette diminution augmente la valeur de celle qui reste, ce renchérissement arrête la sortie et on le maintient jusqu’à ce que l’argent soit revenu et l’équilibre rétabli. Cette explication est bien incomplète, car si le drainage des espèces augmentait sensiblement la valeur de celles qui restent en circulation on n’aurait pas vu l’encaisse tomber à liv. 2,000,000 en 1 839.
Sans rechercher aussi loin les rapports de cause à effet, l’observation seule du mécanisme des banques nous rend bien compte de tous les accidents que nous étudions. Le public présente son papier à l’escompte pour obtenir d’abord un crédit ouvert en compte courant, puis des billets si on le désire et enfin des espèces si le besoin s’en fait sentir. Or dans ces moments on remarque que toute augmentation du portefeuille est contre-balancée par une diminution pour ainsi dire équivalente de la réserve métallique. Ce n’est donc pas une circulation de crédit que l’on demande, mais des espèces métalliques pour solder des engagements qui ordinairement se compensent par d’autres engagements résultat de la vente des produits, mais ces derniers n’ayant pas été vendus à
cause des iiauts prix, il faut chercher un équivalent; on s’empare donc des métaux précieux qui sortiront tous de la circulation jusqu’à ce qu’une baisse de prix permette aux produits de reprendre leur rôle. 11 est donc établi que l’on a recours aux espèces pour ne pas livrer les marchandises , ou parce qu’on refuse de les prendre aux prix qu’on en demande. Quel sera dans ces conditions l’effet de la hausse de l’escompte? Non pas seulement une hausse de 5 à 6 0/0 mais de 7, 8, 9, et même 1 0 0/0. En présence de cette hausse, le négociant qui n’a pas vendu et qui demande un renouvellement ou présente un nouvel effet à l’escompte, examinera la part, de bénéfice qui pourra lui rester, tous frais prélevés, et s’il peut avoir l’espoir dans trois mois, avec un crédit aussi ébranlé, de vendre dans de meilleures conditions le produit qu'il détient. Il pouvait encore employer les métaux précieux tant que leur prix n’était pas changé, mais du moment où indirectement on l’élève, il n’y a plus à balancer, il faut livrer le produit à un prix acceptable; de là ces baisses qui signalent la liquidation des crises et engendrent ce malaise qui les accompagne.
Du moment où le prix de l’or par la hausse de l’escompte a été mis en rapport avec la hausse des autres produits, il n’y a plus à hésiter, on livre les produits et le reflux des métaux précieux ne tarde pas à se faire sentir.
La marche du flux et du reflux des métaux précieux se trouve ainsi parfaitement expliquée : ni la hausse de
l’escompte, ni la baisse de la réserve ne peuvent faire cesser le drainage des espèces aussi longtemps que la hausse des prix persiste, et ils persisteront jusqu’à ce que la crise soit à son apogée ; alors à la suite de quelques suspensions de payements importants.il y a des liquidations forcées, les prix fléchissent, et aussitôt la réserve se reconstitue; le numéraire qui s’était échappé revient, et le reflux est même si rapide que dans les deux mois il est assez considérable pour ne plus donner aucune inquiétude et permettre d’abaisser l’escompte à 5 0/0 ; dans les deux années qui suivent le maximum de l’encaisse est de nouveau atteint.
Ceux qui attribuent les crises à la rareté du capital ne peuvent se rendre compte de ces phénomènes, car on ne s’expliquerait pas comment il pourrait s’accumuler dans un moment de souffrance pour toutes les branches d’industrie. Le capital paraît rare pendant les crises parce qu’il ne veut pas acheter aux prix que l’on demande, mais dès qu’ils fléchissent aussitôt il reparaît.
On comprend maintenant la manière d'agir et l’utilité de la hausse de l’escompte; sans méconnaîlre les sacrifices qu’elle impose au commerce, il faut se rappeler l’importance des services qu’elle rend, puisqu’elle maintient en équilibre tout le système du crédit. L’escompte à 8 0/0 ne coûte pour trois mois que 1 0/0 de plus que le cours normal (4 0/0), tandis que dans le cas d’une vente forcée de marchandises la perte peut. s’élever à 20 et 30 0/0.
On a pendant longtemps essayé de maintenir l’cs-
compte invariable en ayant recours aux réductions des échéances: plusieurs directeurs s’en sont montrés partisans. Mais ce moyen rigoureux ne laisse plus aucune ressource au commerce, et loin de prévenir les crises, il ne peut que les .précipiter. Au lieu de ne laisser aucun espoir il vaut mieux offrir un moyen de sortir d’embarras.
Que le drainage des espèces métalliques ait lieu à l’intérieur par suite d’une panique, ou à l’extérieur sous l’influence des changes défavorables le remède est toujours le même : il faut se hâter d’élever le taux de l’escompte. Mac Leod a même pris le soin d'établir une échelle d’après le niveau de l’encaisse. A liv. 1 4,000,000 le taux de l’escompte devrait être de 4 0/0 ; à liv. 10,000,000 de 8 0/0 ; à liv. 8,000,000 de 10 0/0.
Ce taux a suffi dans les dernières crises pour arrêter le drainage des espèces et en provoquer le retour. La hausse du taux de l’escompte devrait donc plutôt s’appeler la hausse du prix de l’or, puisque c’est de l’or que l’on demande, et qu’en dehors de la Banque, là ou les métaux précieux n’interviennent pas, le taux de l’intérêt a peu varié de */4 à '/, 0/0 au plus. Le besoin d’une seule espèce de capital se fait alors sentir, c’est le capital espèce qui ne sert que d’appoint dans les échanges; dès qu’on veut lui faire jouer le rôle principal, il suffit d’en élever le prix pour faire cesser cette spéculation d’un nouveau genre. Armée de ce puissant moyen, la Banque d’Angleterre en a un peu abusé dans ces derniers temps; à la moindre oscillation de l’encaisse elle s’empresse d’élever
ou d’abaisser le taux de l’escompte, non sans imprimer des secousses fâcheuses au marché. Trois articles du bilan doivent attirer l’attention avant de prendre une décision aussi importante; ce sont: la réserve métallique, le portefeuille et les comptes courants escomptes. Quand le portefeuille augmente en présence de la baisse de la réserve métallique et des comptes courants escomptes, la situation est grave. Si des changes défavorables viennent encore la compliquer, il n’y a pas à hésiter, il faut rapidement élever le taux de l’escompte. En dehors de cet ensemble de signes caractéristiques il faut veiller sans doute, mais la baisse de la réserve accompagnée seulement d’une légère augmentation du portefeuille, tout en éveillant l’attention, ne doit pas entraîner des mesures trop rigoureuses comme on paraît disposé à y avoir recours aujourd’hui en Angleterre.