LA PROPHYLAXIE
Tous les moyens étudiés précédemment, utilisables dans la lutte contre le charlatanisme, semblent devoir être curatifs. En fait, leur action doit être comparée à celle d’une thérapeutique symptomatique. De même que la digitale, tonifie le muscle cardiaque sans pour cela le remettre à neuf, de même tous les moyens répressifs possibles ét imaginables n'empêcheront pas les rares charlatans endurcis, égarés dans la médecine, de continuer à exercer leur industrie, d'une facon toujours profitable, mais plus ou moins apparente suivant que la répression sera sévère ou bénigne. Il me semble donc utile, le charlatanisme pouvant être comparé à une maladie, d'en étudier la prophylaxie. Celle-ci est ellemême basée sur l’étiologie.
L'étiologie du charlatanisme va donc faire l’objet d'un examen sommaire. J'étudierai ensuite les moyens préventifs.
Pourquoi existe-t-il des médecins charlatans? Deux sortes de causes sont à envisager, (par rapport au médecin charlatan lui-même) : 1° une cause intrinsèque qui est la propre mentalité du charlatan; 20 un ensemble de causes extrinsèques qui ont rapport à la mentalité du client, à la législation actuelle et au Corps médical lui-même.
La mentalité du charlatan s’acquiert en général progressivement, De même qu'on devient orateur, on peut devenir charlatan, Mais il est certain qu’un bon nombre
Lane) Des
de charlatans trouvent en eux-mêmes un riche fond d’amoralité ou d'immoralité qui leur rend la besogne facile : ce seraient, d'après le Professeur Verger, les charlatans organisateurs. D’autres qui ne sont pas particulièrement doués pour le charlatanisme, peuvent y verser par indigence d’esprit, par ignorance, qui les rend suspects à leurs clients. D'après le Professeur Verger, ce seraient les charlatans subalternes, susceptibles en général de se mettre à la remorque des charlatans organisateurs. Je crois qu'il ne faut pas attacher une importance exagérée à ces causes intrinsèques, et que les extrinsèques sont au moins aussi importantes et susceptibles d'influer sur les premières.
Tout d’abord la mentalité du client est quelque peu particulière. La psychologie du malade et celle de sa famille diffèrent nettement dé la psychologie courante. Héger-Gilbert (96) a écrit là-dessus tout un chapitre de son Syllabus de déontologie. La crédulité, et aussi la méfiance, ne s’exercent nulle part autant qu’à l'égard du médecin. Un médecin ignorant peut se permettre d'être tranchant et catégorique : c'est même le seul moyen dont il dispose pour conserver ses clients, et il faut reconnaître que ce moyen réussit très bien, en général. Mais il n’est pas permis à un médecin au courant de tous les moyens de diagnostic et de thérapeutique de se montrer hésitant, sous peine de se voir remercier froidement. Il est étonnant, qu'avec une telle mentalité, il n’existe pas plus de charlatans, Du moment qu'il y a des gens qui veulent être trompés, pourquoi ne trouveraient-ils pas quelqu'un pour les exaucer. Ce n’est pas émettre un paradoxe que d'écrire, comme Bouillat « Sans une dose de cette panacée(le charlatanisme)un seul médecin sans excepter les maîtres, conserverait-il un seul client ? Alceste médecin dirait et sans pour cela prendre d'honoraires, aux neuf dixièmes de ses clients : « Vous n’avez rien, ni besoin de rien ».
Quant à la législation actuelle, il est hors de doute qu'elle n'entrave guère l'essor du charlatanisme comme Je l'ai
Are
-fait remarquer dans le chapitre premier. Le délit d’escroi querie, l'abus de confiance sont rarement suffisamment caractérisés pour que nos juges consentent à sévir. I leur ‘arrive même assez ‘souvent de croire que les poursuites engagées contre les charlatans sont surtout dues à la Ja- “ousie du corps médical (Brouardel) (30). Je juge inutile de m'étendre sur ce sujet qui a été traité par Ep aux points de vue législatif et juridique. AGREE
L'ensemble du Corps médical influe aussi sur le nombre des charlatans. Il influe même d'une facon si remarquable que je crois bon de lui consacrer une étude assez détaillé,
Tout d’abord je tiens à signaler en passant que certains médecins, en particulier Bréhier. cité par Duchesne (60), ont prétendu que les Facultés de médecine pouvaient être incriminées à cause de leur.mauvais enseignement, de la mauvaise éducation donnée aux étudiants. C’est un argument de peu de valeur. Le meilleur enseignement et l'éducation la plus soignée n'agiront que fort peu sur une conscience élastique. SES F ; à
‘Depuis fort longtemps. on gémit de tous les côtés sur la pléthore médicale. Cependant, aujourd'hui, les plaintes for: mulées à ce sujet sont quelque peu motivées. De 16.485 en 1901. le nombre des médecins est passé à 28 380 en 1928, (d’après le Journal de médecine de Bordeaux) (148). Il ne semble pas que pour celà les gens soient plus disposés à se rendre malades. On peut prétendre, il est vrai, qu'ils appellent plus souvent le médecin ou que celui-ci à une plus grande tendance à rapprocher ses visites. Comment les médecins, les jeunes en particulier, peuvent-ils vivre? A la campagne. la vie du médecin n’est pas rose, certes, mais elle est néanmoins possible Mais, en ville, un certain nombre de médecins sont condamnés à végéter; ce sont des candidats au charlatanisme, pour peu que leur conscience soit élastique. La faim fait sortir le loup du bois : le besoin fait éclore la vocation du charlatan. Le Professeur Verger m'a objecté qu'il lui semblait abusif de faire dépendre le charlatanisme de la pléthore médicale, car les charlatans ne sont pas forcé-
ment des praticiens aux abois, mais plutôt des médecins; immoraux et ambitieux. Il m'a cité ainsi l'exemple d'un charlatan ayant passé brillamment ses examens et ancien. interne des hôpitaux, qui n'a pas tardé à verser dans le charlatanisme. Je ne prétends nullement que le charlatanisme
dépend uniquement de la pléthore médicale, mais je crois
que celle-ci constitue un facteur important. L'exemple du Professeur Verger ne contredit en rien ce que j'avance. Il est permis de supposer que l’interne qu'il m'a cité a versé:
dans le charlatanisme à cause de la pléthore médicale. Le fait d’être ancien interne n’assure pas une bonne clientèle immé-
diate, d'autant plus que les concours qui mènent à l'inter-
nat n'offrent, avec la pratique médicale, qu’un rapport
assez éloigné, et que la clientèle d'hôpital est quelque peu
différente de la clientèle civile. En tout cas, en supposant
que quelques rares médecins se décident à se lancer dans
le charlatanisme, « motu proprio » le plus grand nombre s'y
décide poussé par son manque de scrupules et aussi par
le besoin de vivre. « On conçoit que quelques malheureux
praticiens aux abois et de conscience fragile, aient pu se. laisser aller à des actes de moralité discutable; on les ex- “cuse.. » (Cruchet) (44). Il vaudrait peut-être autant s'abs-
tenir de les excuser et chercher plutôt des moyens de Îles
réformer ou de les éliminer du corps médical.
Quelle est donc la cause de la pléthore médicale? Il est certain que la ruée des bacheliers vers la médecine n’est pas uniquement causée par l'amour de la science et du malade, mais plutôt par l'idée qu'ils se font ou que leur suggèrent leurs parents ou leurs amis, qu'ils vont pouvoir, dans cette profession, gagner des cents et des milles, voire des millions, comme certains chirurgiens ou spécialistes (Hallé) (95), ou comme les médecins « assurançards » arrêlés ré-, cemment. . LS . | : Mais ce n’est pas l'unique motif des bacheliers. Les études. ne passent pas pour très absorbantes; on peut facile-, ment sé distraire, tout en faisant sa médecine. De plus. et.