‹ Du choix d'une carriere. --Chapitre 1 sur 13 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Ce livre est le recueil des aiiàtjles parus chaque quinzaine dans le Journal, depuis le mois de mai 1901 jusqu'au mois d'avril 1902, sous le titre : Du choix d'une carrière.

Au même temips où ces articles paraissaient, j'écrivais et je publiais V Energie française : les deux ouvrages ont la même inspiration.

Dans l'un et dans l'autre, je m'adresse à la jeunesse. Dans le premier, j'ai nommé « l'énergie française » pour la susciter ; dans celui-ci, je passe en revue les diverses carrières où peuvent s'employer les énergies de la nation.

J'ai pris à partie le /^r^/'w^é scolaire et j'ai demandé l'abréviation des études. Parmi les diverses professions, j'ai signalé celles qui m'ont paru le plus avantageuses pour le pays et pour les particuliers. ^

TI DU CHOIX d'tJNE carrière

En faisant paraître, d'abord, ces réflexions dans un grand journal, j'essayai d'attirer l'attention du public, je provoquai ses observations; je lui demandai, à lui-même, ce qu'il pensait des méthodes d'éducation et de la direction qu'il était obligé de subir. On le verra, par les « Observations » qui suivent chacun des chapitres, le public s'intéressa à ces questions dès qu'elles lui furent posées. Une correspondance nombreuse, variée, nourrie, m'a été adressée. Le premier article, sur le « Préjugé scolaire», m'a valu, dès l'abord, de nombreux collaborateurs : c'est avec leur concours et leur secours que j'ai poursuivi la campagne. Aujourd'hui, réunissant les articles en volume, je dois au public mes remerciements : je ne fais que lui rendre ce qui Adent de lui.

Je me suis ejfforcé d'être utile. Combien de pères de famille hésitent au moment de prendre un parti sur les études de l'enfant ou quand il s'agit de déterminer la direction à donner aux premiers pas des jeunes gens I Combien de jeunes gens s'embarrassent dans le choix que leur inexpérience doit faire au moment d'entrer dans la vie ! Si les uns et les

PREFACE Vn

autres, en parcourant ce livre, y trouvent matière à réflexion, s'ils y reconnaissent l'intention de les renseigner loyalement et le désir de contribuer au bien de chacun et au bien de tous, mes vœux seront comblés. -

Pour épuiser un pareil sujet, il eût fallu des volumes. Mais s'il ne s'agit que de provoquer, chez le lecteur, les réflexions personnelles qui l'aideront dans ses propres recherches, ces aperçus rapides lui suffiront peut-être. Les longs ouvrages lui font peur.

Cependant, il m'a paru que les réflexions générales n'auraient tout leur prix que si elles étaient accompagnées de Conseils pratiques. On les trouvera, à la fin de chaque chapitre; ils complètent ainsi les articles, que j'ai, d'ailleurs, réimprimés dans leur forme primitive afin de laisser, par contre, toute leur saveur aux observations de mes correspondants.

Au cours de la publication, une première réforme a été tentée dans l'organisation de l'Enseignement secondaire : on a établi le système des deux « cycles » ; on a modifié les programmes ; mais on a maintenu le baccalauréat. Dans les derniers chapitres du volume, on

vm DU CHOIX d'une carrière

trouvera mon sentiment sur la portée de cett^ réforme. Je l'eusse voulue plus hardie. Devant la Commission de l'Enseignement, présidée par M. Ribot, j'avais expliqué mon système. Cet exposé forme le chapitre final : « l'Enseignement Court. »

Que les générations qui arrivent à la vie reçoivent ce livre comme un guide amical et sincère; qu'elles y recueillent l'entretien fraternel de l'expérience; qu'elles y remarquent le dessein, depuis longtemps arrêté, de briser la geôle où on enferma longtemps leurs aînées ; que la Démocratie française, enfin, reconnaisse dans ces pages la conviction et l'accent d'un citoyen français qui a foi en elle, en son avenir, en sa grandeur, et je me sentirai encouragé k consacrer mes forces à d'autres travaux qui leur sont encore destinés.

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L'ENSEIGNEMENT COURT

J'aborde un sujet vaste et complexe. Il s'agit de l'enseignement et surtout de la direction à donner à la jeune bourgeoisie française.

Pourquoi, dira- 1- on, ne s'occuper que de la bourgeoisie? La démocratie française est un tout; ses diverses parties sont aussi intéressantes l'une que l'autre. Pourquoi s'intéresser particulièrement au sort de l'une d'elles, — de celle que la fortune a plutôt favorisée?

A cette objection, fondée, je l'avoue, je ne puis faire qu'une réponse : je prends la question telle qu'elle se pose. Tout le monde reconnaît quô l'enseignement primaire est organisé, en France,

mr des bases solides et larges. Les réformes de M. Jules Ferry qui remontent, dans leur principe, au temps de M. Guizot, ont assuré aux Jeunes Français une bonne instiTiction primaire. Par contre, tout le monde reconnaît aussi que les tentatives faites pour réformer l'enseignement secondaire n'ont pas été aussi beureuses.

Toutes proportions gardées, et en tenant compte des sacrifices que s'imposent les familles, nos jeunes bourgeois sont moins bien traités que nos jeunes prolétaires.

Combien d'entre eux ne remplissent pas leur destinée, faute d'un sage et utile emploi de leurs années d'école! Combien de nos jeunes bacheliers seraient incapables de passer les examens du brevet supérieur! Combien n'en est -il pas, parmi nos ratés et nos fruits secs, qui envient i'heureuse nécessité qui a forcé leurs contemporains plus pauvres d'aborder, plus tôt, les carrières pratiques !

Le mal existe; cela n'est pas douteux. Depuis dix ans, il est signalé de toutes parts. Les spécialistes se sont employés avec une égale activité à le décrire, et axec une égale impuissance à indiquer de divers remèdes. Voilà des années que les amphithéâtres retentissent d'éloquentes invectives contre le baccalauréat et contre l'internat; ma' de résultat, aucun. Les professeurs s'obstinent a dénoncer les abus qu'ils s'obstinent à conserver.

A la fin, l'opinion publique s'est émue. Au

Parlement, une Commission, réunie spécialement pour étudier les réformes à accomplir dans l'Enseignement secondaire, a décidé de procéder à une vaste enquête. On a interrogé beaucoup de monde et, bien entendu, beaucoup de professeurs. Les cinq volumes in-quarto qui résument les résultats de celte enquête sont là, sur ma table. C'est le testament politique de l'impuissance universitaire au XIX' siècle. Les membres de la Commission tireront, peut-être, de ce fatras quelque profit pour l'avenir. Mais il leur faut du courage, du temps et de la décision.

La Commission a bien voulu m'entendre. Je lui ai dit ma façon de penser, sans me faire grande illusion sur la portée d'une voix perdue dans un si majestueux concert.

Après réflexion, je me décide à prendre un autre chemin et à m'adresser directement au public. En somme, c'est de lui qu'il est question : de tua re agitur. Pourquoi n'aurait-il pas voix au chapitre? En essayant de faire, devant lui, le tour des questions; en posant les problèmes comme je crois qu'il les poserait lui-même, c'est-à-dire au point de vue pratique, j'ai quelque chance de toucher les cordes qui le feront vibrer. S'il est ému, il répondra, et, comme on dit en termes du métier, il « rendra ». Ainsi, m'adressant tout droit à qui de droit, je fais mon enquête à moi tout seul.

N'étant pas du métier, quelques libertés me

a DU CHOIX D UNE CARRIERE

seront permises. Je dirai tout haut ce que beaucoup de personnes, peut-être, pensent tout bas. Le public est gent moutonnière. Il suit les chemins tracés. Mais si une voix l'arrête et lui fait faire un retour sur lui-même, il s'étonne souvent d'avoir si patiemment piétiné dans des ornières dont il avait lui-même, depuis longtemps, la lassitude et le dégoût.

Commençons; nous verrons bien.

Je le dirai franchement : à mon avis, tout le mal vient de l'abus de la scolarité. Les études sont trop longues. On reste beaucoup trop tard sur les bancs du collège. Nous voyons passer, dans les rues, des hommes à lunettes, avec la barbe à travers le visage, qui vont au lycée habillés de pantalons trop courts et coiffés de képis trop étroits sur des cheveux trop longs. Ne riez pas, ce sont des collégiens. Que de temps perdu, et quel gaspillage de la courte vie humaine ! Montaigne disait : « Sotte chose qu'un vieillard abécédaire. » Je trouve la chose plus sotte encore, quand le scolar est en pleine vie et force et que le poil au menton en fait, malgré programmes et concours, un homme.

Mais voilà : On veut tout apprendre aux enfants. Et, comme tout, c'est long, on les retient indéfiniment. Examinez les programmes : ils sont effrayants. Une tête d'encyclopédiste y suffirait à peine : la langue française et la bienheureuse orthographe, les langues vivantes, les langues

anciennes et même un peu de sanscrit; toute la mathématique, toute la physique, toute la chimie, toute la cosmographie, toute l'histoire naturelle, toute l'nistoire de France (et il y en a, des dates !), toute la géographie (et il y en a, des sous-préfectures!), que sais-je encore? de la minéralogie, des racines cubiques et des racines grecques, de la paléographie, de l'archéologie, du droit, de la comptabilité, — j'allais oublier l'économie politique !

Rien qu'à lire ces listes de « matières », la tête éclate. Et quand il faut les apprendre?...

Heureusement, les enfants s'en tirent en n'apprenant rien. On leur demande de tout savoir : ils ignorent tout. On exige un effort prodigieux de leur mémoire : elle refuse le, service, s'emplit et se ferme.

Je sais bien qu'il y a des exceptions ; il y a les (( premiers » , les « bêtes à concours » . Ceux-là, ahl ceux-là sont admirables. Ils sont pleins, ronds, brillants, gonflés, superbes à l'écurie... Mettez-les dans la vie, ils trébuchent au premier pas et sont obligés de tout recommencer. Trop heureux quand le grand ressort n'est pas brisé, selon la parole de Michelet : « Docteur à quinze ans, sot à jamais. »

Les études sont trop chargées et elles sont trop longues. Les vraies règles de la pédagogie, les vraies règles delà psychologie sont Aâolées. L'art véritable de l'Éducation, celui que le bon Rollin

enseignait dans son Traité des Études, c'est qu'il suffit d'apprendre à apprendre. Pliez l'esprit à l'attention; mettez au cœur le courage : le reste viendra par surcroît.

Plus la nourriture est épaisse, plus elle est indigeste; ces estomacs tendres ne sont pas faits pour d'aussi affreux poudings. Si on allégeait les programmes, si on faisait, des études, quelque chose de court et de substantiel, si on les réduisait aux éléments et aux principes, la santé intellectuelle et physique de l'enfant y gagnerait beaucoup et la pédagogie n'y perdrait rien, au contraire.

Savoir est peu de chose ; vouloir, agir, voilà ce qui importe. Or, pour donner à l'homme ce caractère, cette siireté de jugement et de décision qui sont tout dans la vie, quel est le meilleur des maîtres.^ Le livre? — Non. La vie.

Je voudrais que, pour la plupart de nos enfants, les études fussent finies et que l'existence active commençât à quinze ans. A quinze ans, vous entendez bien. Voilà mon idée. Elle m'étouffait depuis longtemps. Je l'ai dite à la Commission de l'enseignement secondaire, présidée par M. Ribot; je la répète ici. A quinze ans, un petit homme est un homme. S'il n'est pas destiné à devenir un Pic de la Mirandole ou un Saumaise, qu'on le jette à l'eau le plus tôt possible. C'est comme cela qu'il saura nager!

Je considère comme un malheur public le préjugé scolaire qui, sans cesse grandissant, a retardé de plus en plus la fin des études, qui l'a portée de seize ans à dix-huit ans, qui, maintenant, la reporte jusqu'à vingt, c'est-à-dire jusqu'à l'époque du service militaire.

Apres les années de service, viennent les années d'enseignement supérieur, puis les stages, les concours, les internats, les écoles spéciales; cela va jusqu'à trente ans, parfois trente-cinq; l'homme est chauve, veule, fini, mari, père et le reste ; il continue à apprendre par cœur. Et l'on parle de réformer la Chine !

De huit à quinze ans, les enfants destinés au commerce, aux affaires, à l'industrie, à l'agriculture, c'est-à-dire aux professions les plus nombreuses et les plus importantes, ont le temps d'apprendre tout ce qu'ils doivent savoir : la langue maternelle, quelque rudiment d'une langue ancienne et d'une langue étrangère, un peu d'arithmétique, de géométrie, de géographie et d'histoire. C'est, si je ne me trompe, ce que les socialistes appellent Véducation intégrale; le mot ni la chose ne me font peur.

Tous les petits Français devraient passer, à des degrés divers, par cet enseignement primaire élargi et fortifié qui est le véritable enseignement secondaire.

Quant à ceux qui poursuivraient et qui auraient à aborder les humanités ou les sciences.

8" DU CHOIX d'une carmère

ce sont, en quelque sorte, des professionnels; ils ne devraient être admis à continuer que si une aptitude ou une vocation évidente les désigne.

L'État a intérêt à ne pas encombrer les hautes études du flâneur distingué ou du malheureux béotien que la vanité paternelle retient de force dans la chiourme scolaire. C'est à lui d'intervenir. Il devrait être impitoyable pour les braves garçons qui se fichent de la « Critique de la rai gon pure » comme un poisson d'une pomme, et surtout pour les cancres, les tardigrades, les fruits secs qui poursuivent indéfiniment l'illusoire gloriole du diplôme.

Nous avons tous connu, et nous voyons, autour de aous, des hommes de haut mérite que les circonstances ont mis aux prises, de bonne heure, avec la vie. Sont-ils inférieurs à nos bacheliers? Non, certes : et ils ont une autre allure quand, à vingt ans, ils conduisent une équipe, dirigent un établissement ou commandent une compagnie. Des écoles pratiques comme celle des Arts et Métiers, et comme, jadis, les écoles de la marine, reçoivent ou recevaient les jeunes ^ns à quatorze ou quinze ans. Est-ce que, dans ces carrières, pourtant précoces, les valeurs et les talents faisaient défaut?

Dans l'encombrement prodigieux des connaissances et des activités, une prompte spécialisation est nécessaire. La vie doit commencer de

bonne heure, parce qu'il faut une force virile pour supporter le fardeau de l'existence moderne. Nous brûlons nos muscles, nos nerfs, nos cerveaux. Jetons-les, du moins, dans la fournaise au moment où, chez l'homme, tout est ardeur, flamme, feu.

Si les personnes qui décident de la carrière des enfants avaient toujours présente à l'esprit l'étonnante brièveté de l'existence, si elles se disaient qu'il convient de dételer avant la fin, — d'abord pour laisser la place aux autres, ensuite parce qu'il faut un intervalle entre la vie et la mort, — si elles étaient vraiment des philosophes, elles regretteraient amèrement l'erreur qu'elles commettent en laissant se perdre, dans l'inutile effort des examens encyclopédiques, les plus belles années de notre jeunesse.

Commis, clercs, employés, élèves des écoles primaires et des cours supérieurs, jeunes gens actifs et entreprenants que la nécessité jette promptement dans des carrières utiles, vous n'appréciez pas assez la chance qui a fait de vous des hommes, tandis que vos camarades qui se croient plus favorisés restent, pour des années encore, des collégiens.

On nous cite, sans cesse, l'exemple de ces milliardaires américains qui remuent le monde à l'âge où d'autres en sont encore à copier des lignes ; est-ce que de telles leçons doivent rester stériles?

De grands cataclysmes sociaux, comme la Révolution française, ont amené soudain à la surface des adolescences qui, dans le cours ordinaire des choses, eussent végété au fond, en attendant leur tour. Est-ce qu'elles se sont montrées inférieures à la rare faveur que leur avait faite la destinée ? Rentrons en nous-mêmes : à quel âge étions-nous capables de cet élan, de cette vigueur, de cette force d'application, de cette énergie et de cette volonté qui abordent de haute lutte les difficultés de l'existence, sinon aux heures braves et souriantes de la jeunesse?

Et ce sont ces heures dont on épuise la vertu dans d'inutiles et fastidieux efforts !

Allégez les programmes ; abrégez les études. De grands bienfaits particuliers et sociaux suivraient une telle réforme : le reflux des activités vers les carrières pratiques, l'utilisation normale de ces « déclassés » qui encombrent les cadres de la société moderne, l'emploi, au dehors et au dedans, des forces nationales mieux entraînées et sensiblement accrues, enfin un retour vers la précocité des mariages et le souci plus prompt des responsabilités familiales. Il est vrai que, pour prendre sur soi une telle résolution et accomplir une telle réforme, la bourgeoisie devrait renoncer à la fatuité du dip^^*ïie et au pompon tricolore du baccalauréat. **•'

Autant lui arracher l'âme!

LE PREJUXÎE SCOLAIRE I«

OBSERVATIONS ET CONSEILS PRATIQUES

N'ayant pas le pouvoir de modifier des institution* si anciennes qu'elles se sont imposées aux mœurs, je soumets aux lecteurs les observations qui vont suivra, en ne me proposant d'autre objet que de tirer le meilleur parti possible de l'état de choses existant. Je méltrai ces courtes notes sous l'invocation de Montesquieu : « On sent les abus anciens, on en voit la correctioa; mais, on voit encore les abus de la correction même. «

La plupart des jeunes Français n'ont d'autre ressource que de suivre les chemins battus en matière d'enseignement. Jusqu'ici, les considérations pratiques onî paru d'importance secondaire aux professeurs, aux élèves et aux parents eux-mêmes. Si je parviens seulement à guérir les esprits de cette funeste négligence, si j'attire l'attention, si je provoque les réflexions, j'aurai atteint le but que je me propose. D'autres feront mieur quand les temps seront révolus.

Les observations qui suivent tendent moins, je dois le reconnaître, à l'intérêt particulier qu'à l'intérêt général. L'harmonie et la proportion dans les efforts est plus utile encore à la nation qu'à l'individu. Pas de forces perdues, telle doit être la pensée constante d'une société et de son gouvernement.

Aujourd'hui, on instruit les enfants, on les « établit» et même on les marie un peu au hasard. On se détermine presque toujours par des considérations particulières, rarement d'après l'intérêt général. Cependanî,

sans exagérer le rôle de la nation, de l'école, de la famille, en un mot de tout ce qui représente la tradition et la permanence, on pourrait leur accorder une autorité plus efficace que celle qu'ils exercent actuellement. Des conseils réfléchis seraient toujours bons à entendre et à donner. L'État a tout intérêt à voir se constituer des familles saines et unies, à voir les forces individuelles s'employer utilement et harmoniquement. S'il existait une grande agence chargée de renseigner les familles sur le choix des carrières, si celte agence établissait un équilibre sage et calculé entre les professions diverses, si elle consultait l'utilité, les aptitudes et les convenances respectives, si elle avertissait les familles et les débutants des déboires qui les attendent dans telle ou telle profession trop encombrée, si elle indiquait avec les réserves convenables les voies nouvelles et qui paraîtraient particulièrement avantageuses, cette institution rendrait de grands services aux individus et à la société.

C'est aux professeurs surtout que je m'adresse. Débarrassez-vous du préjugé scolaire. Ne retenez pas trop longtemps les enfants auprès de vous. N'oubliez pas la parole si sage d'un de vos maîtres qui disait à son éiève : Je m'emploie surtout à devenir utile; je voudrais vous apprendre à vous passer de moi.

Le meilleuF, des établissements est celui qui tient le plus longtemps et le plus directement les enfants sous l'influence de la famille. N'exagérons pas l'importance des premières leçons et des rudiments. L'orthographe et le bon sens sont de tous les régimes et de tous les temps.

LE PRÉJUGÉ SCOLAIRE l3

Voltaire fut l'élève du père Porrée. La vie et l'histoire ont toujours surpris les réglementa teurs à outrance. L'arbre se redresse d'autant plus vigoureusement qu'on s'est plus efforcé à le courber contre sa nature.

Le conseil le plus facile à donner, et le plus difficile à suivre, c'est de mettre les parents en garde contre la vanité. Que l'enfant apprenne à vivre d'une vie simple, unie, et pareille à celle de tout le monde. Car, quand il sera homme, il s'apercevra, quelquefois à son dam, que la vie est pareille pour tout le monde et qu'elle se charge, comme le sergent, de mettre chacun au pas et à l'alignement.

Là base d'une bonne instruction, en France, à l'heure présente, c'est l'enseignement primaire. Tout le monde à l'école, voilà le véritable principe républicain. Que les classes se confondent et s'effacent sur le banc uniforme et devant la loi de la taloche égalitaire. — « Quoi! mon fils ! » dira cette belle dame en jaquette de loutre. — « Oui, votre fils, madame. Mathilde Serao disait qu'on n'a pas encore trouvé le moyen de faire qu'une femme soit femme sans un homme; or, on n'a pas encore trouvé le moyen de faire « un homme distingué», qui ne soit pas d'abord un homme... » — « Quelles relations ! » dira-t-elle encore. — « Il en verra bien d'autres, quand il en sera à sa première maîtresse. »

J'ai publié le chapitre auquel ces notes se réfèrent avant que les réformes préconisées par MM. Ribot et Leygues aient été discutées devant les Chambres.

i4 r>u CHOIX d'une garrièbe

Aujourd'hui, on entre dans les voies nouvelles. On crée, dans l'enseignement secondaire, un «premier cycle», qui donnera aux élèves des notions générales et suffisantes, tout en leur permettant de quitter les bancs du coUège à quinze ans. Ce sont, jusqu'à un certain point, les idées que j'ai développées. Je veux cependant marquer, dès maintenant, les divergences. Dans le nouveau système, on donne toujours comme objectif suprême à l'enseignement secondaire le diplôme, le baccalauréat. J'ai bien peur qu'on ne nous ait pas encore guéri de la «vanité scolaire»... L'enfant qui renoncera aux études après le premier cycle aura l'air, dès le début, d'un vaincu dans la bataille de la vie ; or, il ne faut pas commencer par une désillusion.

Je préférerais donc un système qui coupât nettement, fît un tout des premières études secondaires, sans les subordonner à un « cycle » supérieur. Cependant, puisque les choses sont ainsi, au moins provisoirement, j'adjure les parents de ne pas s'ente Lei et de prendre bravement le parti de mettre un terme aux études après le premier « cycle » si l'enfant n'a pas, indubitablement, des aptitudes spéciales pour les études supérieures. — Voir, d'ailleurs, les conseils pratiques donnés ci-dessous, en suite au chapitre : la Réforme de ï Enseignement.

Dans mille ans, on admirera les constructions scolaires du xix" siècle, comme nous admirons la profusion et le luxe des cathédrales et des édifices religieux du moyen âge. Des collines se sont couvertes de bâtiments immenses élevés à la gloire de l'enseignement. La montagne de la Bergère s'est revêtue d'une autre montagne de pierres qui a chassé la verdure et les fleurs. L'esprit scolaire règne parmi cette solitude

LE PRÉJUGÉ SCOLAIRE l5

rectiligne. Un travail considérable s'est accompli, des sommes immenses se sont dépensées, des provinces, des villes et des communes se sont ruinées, pour que les professeurs et les élèves fussent à l'aise dans leurs classes et dans leurs écoles... Je pense à l'école du village où j'ai appris les premières lettres. Les seaux d'osier pour l'incendie étaient pendus aux poutres du grenier pliant sous le poids des gerbes. On sentait une forte odeur de souris... Aujourd'hui, il y a une architecture scolaire, une hygiène scolaire, une littérature scolaire, des modes scolaires, une gloire scolaire. La mère a reculé devant le maître. Il règne. Toute la civilisation a été soumise à la loi du rudiment. Le professeur a tout reçu ; on lui a tout confié : les corps, les âmes, la vie, l'espérance.

Première conclusion : tous les enfants mâles bien portants à l'école primaire; pour tous, le certificat d'études. La plupart des adolescents ne doivent pas s'attarder sur les bancs du collège au delà de quinze ans. La meilleure école, c'est la vie.

Il m'est impossible de répondre aux nombreuses lettres que j'ai reçues au sujet de l'article « le Préjugé scolaire». Ces questions sont de celles qui intéressent profondément le public. Dès qu'on les aborde devant lui, il s'émeut. A la variété et à l'intérêt de cette correspondance, il est facile de discerner la préoccupation et, peut-être aussi, l'inquiétude qui se répandent dans le pays, au sujet de la direction prochaine à donner à l'instruction des enfants.

On s'était pris à espérer, à la suite de la vaste enquête entreprise par la Commission parlementaire présidée par M. Ribot. Mais on ne voit rien venir. On n'entend parler d'aucune suite pratique. Les choses A^ont-elles en rester là?

Cette question de la réforme scolaire, si souvent agitée depuis vingt ans, après tant d'études utiles,

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fécondes, judicieuses, après les campagnes menées par Frary, Lemaître, Bonvalot, Lavisse, Demolins, cette question est mûre. La résoudre, c'est vraiment le «devoir présent». Pourquoi ne l'aborde-t-on pas? Les gros in-quarto de l'enquête sont pleins d'idées, de faits et de chiffres. Ne seront-ils donc qu'un témoignage de l'ingéniosité critique de nos contemporains, mais aussi de leur impuissance à se décider et à agir?

Il est vrai qu'à la considérer dans son ensemble, cette enquête présente un défaut grave : elle s'est poursuivie presque exclusivement auprès des hommes du métier; on n'a guère interrogé que des maîtres. Ils ont, naturellement, versé du côié où ils penchaient, vu sous leur angle, prêché pour leur saint. Les hommes sont des hommes... et même les professeurs.

Si on eût interrogé les pères de famille ou les jeunes gens, les débutants frais émoulus de leurs examens, glorieusement entravés par la conquête récente du diplôme, peut-être eût-on recueilli, auprès d'eux, d'autres lumières. Mais, ceux-là, oii les prendre? Gomment les choisir, les convoquer? Ils sont trop.

Si, par hasard, il s'en présente quelques-uns, ils arrivent gauches, empêtrés, devant l'illustre aréopage; ils s'expliquent mal, s'embarrassent, se contredisent. La parole n'est pas leur affaire. La moindre objection les déconcerte. Ils retrouvent leur esprit dans l'escalier. Combien souffrent,

qui ne sauraient expliquer clairement la nature et la cause de leur mal!

Cependant, quand ces mêmes hommes écrivent, prenant leur temps, ils s'expriment avec plus de clarté et de simplicité. Cette enquête indirecte auprès du public présente donc aussi son utilité. Voici quelques-unes de ces lettres; il sera facile d'apprécier leur intérêt.

Celle-ci émane d'un homme du peuple qui s'est fait lui-même. Il jette un véritable cri de joie à l'idée que les difficultés qu'il a rencontrées seront peut-être, un jour, épargnées à d'autres. Sa vie, qu'il veut bien me raconter, avec une simple et mâle modestie, est un exemple vivant à l'appui de Fidée qu'il faut mettre l'adolescent le plus tôt en face de la réalité et que la véritable maîtresse des hommes, c'est la Responsabilité.

Pas d'autre instruction que celle de l'école primaire; à quatorze ans et demi, l'École des Arts et Métiers; puis l'usine, le travail manuel, l'instruction reprise, le soir, à la clarté de la lampe; une volonté tenace et un travail soutenu ; le mariage à vingt-quatre ans ; puis la famille et la lutte pour la vie ; et, à trente ans, c'est une honnête aisance; à quarante ans, c'est la croix glorieusement méritée; aujourd'hui, c'est une position plus qu'honorable, le dévouement à de nobles tâches, et même, par surcroît, une situation dans les lettres. Cette carrière courte, pleine et utile, est l'illustration et, selon l'expression même de

mon correspondant, le « commentaire vivant » des idées que j'avais développées il y a quinze jours.

Voici la contre-partie : un jeune homme m'écrit une longue et charmante confession qui peut se résumer en deux lignes : «J'ai vingt-quatre ans; je prépare encore des examens très difficiles. Je ne suis pas sûr de réussir. Si j'échoue, que devenir. 3 »

Voici une mère, maintenant : « J'ai un jeune fils qui va atteindre ses seize ans. Son frère aîné est à Madagascar dans les travaux publics depuis trois ans; son autre frère est au Tonkin. Mon jeune fils, poussé un peu par son aîné, veut entreprendre la même carrière; il est, en moderne, à la tête de sa classe. Je suis veuve, je n'ai plus de fortune; je fais, pour ce cher petit, tous les sacrifices qu'une mère seule est capable de faire pour ses enfants, afin de lui donner la même instruction qu'ont eue les aînés. Mais... ingénieur, c'est s'éterniser sur le banc des Écoles ; conducteur de travaux, c'est fort encombré, peu rémunéré ^en France, et j'ai déjà donné deux enfants à la Patrie. Je voudrais garder ce dernier pour moi. Il sera le bâton de ma vieillesse. Que faireP que faire?» — Peut-on une plainte plus émue et un appel plus touchant?

Voici, maintenant, les hommes d'action et de réflexion, ceux qui ont déjà engagé le bon combat. Celui-ci est principal d'un collège en Bre-

tagne : « Si tous ceux qui tiennent une plume et (( qui pensent » parlaient ainsi, nous serions bientôt sortis du gâchis où va sombrer notre enseignement secondaire. C'est à treize ou quatorze ans, et non plus tôt ou plus tard, qu'il faut faire la coupure et spécialiser les élèves selon leurs aptitudes et leur destination. »

Ici, je trouve une indication précieuse. D'après mon correspondant, il appartiendrait aux municipalités qui ont, dans beaucoup de villes encore, la direction de leurs collèges, de donner l'exemple et d'imposer, au moment du renouvellement du contrat, les méthodes nouvelles qui dirigeraient ces institutions dans la voie de l'enseignement utile et pratique que l'Université ne sait par quel bout entamer.

De Riom, en Auvergne, une note identique me parvient. Elle est soutenue et exposée dans une revue locale, la Province, et elle traduit les sentiments de tout un groupe d'hommes qui regardent les faits autour d'eux, sans attendre la leçon qui vient de Paris.

Mais, de divers côtés, on me demande si l'Enseignement moderne ne répond pas aux vœux que j'ai exprimés. Franchement non. Il est encore trop chargé, trop encyclopédique. Et il a, lui aussi, pour issue, le baccalauréat. En outre, il nous coupe trop de notre tradition latine. A mon avis, la solution n'est pas là.

Je la trouverai plutôt dans l'extension et la

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transformation de l'enseignement primaire supérieur complété par la constitution d'un solide enseignement professionnel. On dirait que cette réforme se fait d'elle-même dans les mœurs. Il suffirait d'un peu de suite dans les idées et du concours résolu de l'État pour qu'un grand bienfait fût obtenu, presque sans effort nouveau.

Tous ceux qui vivent en province ou qui connaissent la province, savent qu'en fait, la plupart de nos bourgs et de nos communes importantes ont vu s'étadDlir, comme annexes à l'école primaire, un cours primaire supérieur dirigé généralement par l'instituteur lui-même. Les matières enseignées dans ce cours comprennent, ou peu s'en faut, tout ce qu'un homme destiné à la vie courante doit connaître réellement. Ajoutez -y des notions de la langue latine (que je considère, quant à moi, comme indispensables); étendez, si vous le jugez utile, mais très prudemment, certaines matières du programme; encouragez le maître en le rétribuant selon sa peine; donnez-lui, au besoin, un adjoint ou deux, et vous apprécierez bientôt les avantages.

L'enseignement utile est mis, dans chacun de nos cantons et même dans chacune de nos communes importantes, à la portée de toutes les familles; c'est presque l'abolition de l'internat. La plupart des enfants, aisés ou pauvres, passent sur les mêmes bancs des écoles primaires et primaires supérieures. Ils ont donc le même point

l'enseignement pratique 23

de départ dans la vie ; les véritables capacités se distinguent de bonne heure et on pousse celles qui méritent d'être poussées. Aucune force n'est perdue pour le pays.

Enfin, l'enseignement dont il s'agit étant, par sa nature même, consacré aux principes, le cerveau de l'enfant ne s'embarrasse pas de l'inutile fardeau des connaissances apprises de mémoire, — sitôt sues, sitôt oubliées. On n'enseigne à tous que ce que tous doivent savoir.

A quatorze ou quinze ans, par ce système, tous les adolescents auraient une culture suffisante. Ils pourraient aborder l'existence et choisir leur profession. Ils pourraient, comme ils le font et Angleterre, commencer les cinq années d'apprentissage eflFectif qui sont le point de départ indispensable de toute carrière utile et qui en font des hommes à vingt ans.

Reste la question de l'enseignement professionnel. L'enseignement professionnel si fortement organisé en Allemagne vient seulement de se créer en France. En ce qui concerne la création des écoles techniques, on va, je crois, regagner le temps perdu; mais, à mon axis, une forte organisation des cours du soir et des cours d'adultes viendrait en aide aux écoles spéciales dont la multiplication excessive ne serait pas sans de sérieux inconvénients.

En Angleterre, le respect de la « vie pratique » ou, si l'on veut, de l'homme pratique, du « pra-

tical man », est tel que beaucoup sont d'avis que l'adolescent ne doit entrer à l'école professionnelle qu'après avoir commencé, réellement, pendant un an ou deux, l'apprentissage, c afin de se faire une idée concrète du métier et acquérir une habileté manuelle » (Max Leclerc). ,

Ce serait, donc, seulement après cette première expérience que le jeune homme entrerait dans une école professionnelle ou suivrait des cours professionnels pour compléter ses connaissances théoriques et revenir le plus rapidement possible vers sa profession et y passer par toute la filière de l'apprentissage.

Il me reste à indiquer une dernière considération, qui a trait à la nécessité oiinous sommes, en France, de tenir compte de la durée du service militaire. N'aperçoit-on pas l'avantage immense que présenterait, au point de vue de l'intérêt social et de l'intérêt particulier^ le fait que le jeune homme qui entre au régiment appartiendrait, depuis quatre ou cinq ans déjà, à une profession, à un métier, à une carrière?

Actuellement, petit soldat au collège, il reste grand collégien au régiment. L'enfance se prolonge au moment oii le plus grave des devoirs et la plus précieuse des initiations s'accomplit. Le conscrit est (> déraciné », en l'air. Le régiment l'arrache au sol paternel. Paysan ou citadin, il quitte son village ou sa ville natale sans attache fixe et souvent sans esprit de retour.

l'enseignement pratique 25

Tandis que, s'il avait déjà fait son nid, son trou, s'il savait que la place l'attend, si le patron savait qu'il peut compter sur l'apprenti ou l'em ployé, si l'employé ou l'apprenti savaient qu'ils peuvent compter sur le patron, si le lien que créent l'intérêt et le travail communs était déjà formé, quelle stabilité nouvelle en résulterai f, quel sentiment précis, exact, de la continuité sociale qui range tous les hommes, les uns à la suite des autres, pères et fils, aînés et cadets, poussant au même sillon !

Donc, un enseignement primaire supérieur étendu et généralisé et devenu le premier degré de l'enseignement secondaire, une prompte spécialisation, une instruction professionnelle pratique et souple, le contact hâtif avec le métier et avec la vie, telles seraient, selon moi, les grandes lignes de cette réforme de l'enseignement que tant de vœux appellent, que tant de nécessités réclament.

Mais, si j'en crois ces lettres venues de toutes parts, le problème de l'enseignement, tout important qu'il soit, n'est pas le seul qui, dans cet ordre d'idées, touche le public. Parmi les difficultés croissantes de Texistence, il en est un autre qui sollicite l'attention et qui m'amènera à examiner, en même temps que la question de l'enseignement, celle de l'emploi qu'il convient de faire des aptitudes de la jeunesse. Je passerai donc en revue les différentes professions et je

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traiterai, non seulement au point de vue théorique, mais au point de vue pratique, du Choix d'une Carrière.

OBSERVATIONS ET CONSEILS PRATIQUES

Pour ce qui concerne l'adaptation, le « jointement » des études primaires et des études secondaires, je reçois d'un correspondant très compétent les indications suivantes qui me paraissent topiques et qui seront utiles à tous : « Oui, il faut de fortes études primaires qui seront la base démocratique de l'enseignement secondaire nouveau. Mais ces études primaires, telles qu'elles sont faites actuellement dans les lycées et collèges, ne donnent pas le résultat qu'elles devraient donner, à cause du temps trop court et des méthodes qui ne sont pas suffisamment les mêmes que dans l'enseignement primaire proprement dit. Les élèves de ces établissements, à douze ans, ne savent pas ce que savent les élèves des Écoles primaires au même âge ; de telle sorte que ces enfants de douze ans sont lancés trop tôt, avec un bagage trop léger, dans la période secondaire proprement dite ; il y a là un danger très grand et qui doit être évité, tout d'abord, si l'on veut améliorer la situation. Le temps des classes et d'études est plus court dans les lycées et collèges que dans les écoles primaires; par suite, il est matériellement impossible que l'acquit soit le même pour les deux sortes d'élèves, primaires de l'enseignement primaire et primaires de l'enseignement secondaire. »

C'est la vérité et le bon sens même.

J'insiste beaucoup, auprès des municipalités des petites villes pour qu'elles entrent dans les voies nouvelles. La prospérité de leurs collèges est à ce prix. Elles rendront le plus grand service aux populations qui les environnent. Elles retiendront dans la région des jeunes gens dont les ambitions sont stimulées à tort et qui, allant au loin, perdent le contact avec le champ paternel, se dégoûtent de la modeste utilité locale, reviennent, le plus souvent déçus, aigris, avec des études à demi manquées, une vie à demi réussie, des idées à demi éclaircies, et qui encombrent bientôt, de leur fatuité prétentieuse, le trottoir de la rue principale et le café de la sous-préfecture. La plupart de nos villes devraient veiller à l'organisation pratique, dans les collèges municipaux, de l'enseignement qui se termine à quinze ans, en laissant aux métropoles l'orgueil et la charge des lycées et des facultés.

Je ne résiste pas à la tentation d'insérer ici une note qui m'a été adressée par M. Maurice Wolf, au sujet de l'organisation de l'enseignement technique et professionnel en Allemagne :

... « On peut le dire presque sans exagération, si l'on jette surtout un regard sur l'enseignement primaire supérieur, qui déjà, là-bas, presque partout contient un principe de spécialisation : l'enfant travailleur et docile est conduit comme par la main à toutes les professions

aS DU QHOix d'une carrière

qui ressortissent tant à ses aptitudes naturelles qu'aux besoins mêmes de la société, et ainsi se pratique une canalisation naturelle, très profitable aux individus mêmes à qui elle épargne bien des déceptions et des faux départs. Ceci observé, U est un autre facteur dont il faut tenir un très grand compte dans cet aperçu des causes générales favorables au développement de l'enseignement et des carrières professionnelles : c'est l'œuvre des initiatives p^^'^ées et des associations.

» Des encouragements de toute sorte ont abondé : bourses de voyage à l'étranger ou bourses de séjour en certaines villes, accordées à des jeunes gens méritants et dans des écoles de divers degrés; examens volontaires d'apprentis avec attributions de diplômes et surtout de situations immédiates et lucratives, ce qui intéresse surtout le jeune Allemand, très travailleur en général, mais toujours aussi en général très pratique dans la conduite de sa vie. Je renonce à compter maintenant le nombre des établissements patronnés, subventionnés, fondés surtout (c'est le cas pour un grand nombre) par des Associations patronales ou ouvrières. Mais je signale en terminant, sur ce point, un acte très important accompli par elles dans certains États allemands, en voie d'accomplissement dans d'autres, et qu'on pourrait appeler en termes symboliques leur nuit du U août.

» C'est bien en effet le sacrifice méritoire de certains privilèges patronaux que ces derniers ont pratiqué sur l'autel de l'instruction professionnelle! Car ils ont consenti à donner à leurs apprentis quelques heures de liberté quotidienne pour leur permettre de poursuivre sans fatigue leur éducation postérieure. Et cette simple action a eu presque aussitôt deux conséquences très importantes : la première, c'est que, par une sorte de réciprocité, on en est venu à demander aux jeunes

gens l'emploi sérieux de cette liberté qui leur était concédée et que la plupart des membres d'associations patronales ont exigé, de leurs employés adultes, la fréquentation de l'école professionnelle ; la seconde, c'est que plusieurs Etats déjà, la Saxe -/t la BaYÏère, par exemple, s'autorisant de cette initiative patronale et des résultats obtenus, ont édicté l'obligation de l'enseignement professionnel au sortir de l'école primaire, et comme une suite naturelle et un complément indispensable à cette forme commune d'enseignement, L'État, dans ce cas, ne se considère pas seulement comme responsable d'une instruction générale, il se considère encore comme débiteur d'un certain degré de spécialisation, qui permette à chacun de reconnaître sa voie et d'être soutenu efiectivement à ses débuts ; ce qui, somme toute, est une théorie acceptable dans l'évolution des sociétés modernes.

w Au premier degré, après l'école primaire obligatoire et souvent commune pour tous, voici l'école primaire supérieure du commerce, destinée aux jeunes apprentis dont nous parlions tout à l'heure ; ceux-ci la fréquentent pendant deux années, ils y apprennent surtout la comptabilité et se perfectionnent dans les emplois subalternes. Rien n'empêche, d'autre part et grâce aux encouragements précités, les meilleurs d'entre eux de pousser plus loin leurs études à ïécole moyenne de commerce, par exemple.

» Ces écoles moyennes de commerce sont très nombreuses en Allemagne, à la diflerence de notre pays où elles existent à peine, encore qu'un récent essai ait été tenté par notre ministère du commerce avec les écoles pratiques et qu'on puisse voir là une sérieuse promesse pour l'avenir.

» Après cet examen plus approfondi de l'enseignement commercial, je pourrais passer rapidement sur l'enseignement industriel. Le principe d'organisation

30 DU GHOIX d'une CARRIERE

est identique, les cadres sont semblables et le parallélisme des deux voies, industrielle et commerciale, absolument respecté.

» A Leipzig, en particulier, dans cette capitale du royaume de Saxe, que M. Hanotaux cite à bon droit comme exemple, en dehors des écoles de métiers entretenues par les corporations, existent encore des écoles du soir, organisées par la Ville et dont la fréquentation est obligatoire pour les jeunes gens sortis de l'école primaire et déjà en apprentissage, mais qui ne sont pas inscrits dans d'autres cours. Divisés dès l'entrée en sections d'après leurs professions respectives, ces adultes reçoivent ici deux années durant un supplément d'instruction générale et une instruction professionnelle qui complètent heureusement la pratique de l'atelier. La Saxe a même innové pour cette création un recrutement spécial de professeurs, lesquels sont des instituteurs choisis qui se sont astreints à faire euxmêmes l'apprentissage d'une profession et forment ainsi un personnel de maîtres tout à fait expérimentés.

))Le même État encore possède deux Écoles nationales moyennes et destinées à former des bons ouvriers et des contremaîtres dans des industries de première utilité : la première est une école de serrurerie, la seconde de ferblanterie. Toutes deux sont situées en des régions qui puissent fournir des ressources particulières à la branche d'industrie spéciale qui y est cul tivée. Toutes deux attirent, de l'Allemagne tout entière, une foule d'élèves et un choix d'ouvTiers excellents, à qui l'État et les Villes créent des situations très avantageuses.

)) L'Allemagne du Sud, elle aussi, possède un type d'écoles secondaires qui mérite d'être signalé. Ce sont les Baugerecht-Schulen, mot intraduisible en français, mais qui signifie à peu de chose près écoles des industries du bâtiment. Là, en effet, voisinent, dans un heu-

reux rapprochement, les ouvriers des diverses parties du bâtiment : menuisiers, charpentiers, serruriers, mécaniciens, futurs architectes même.

» Car la caractéristique de ces écoles types, c'est de fournir tout à la fois le degré moyen et le degré supérieur d'instruction, selon les ambitions et les ressources des jeunes gens qui viennent y chercher l'enseignement.

» Deux catégories bien tranchées d'élèves s'y coudoient, ce que l'on pourrait appeler les auditeurs réguliers et les auditeurs irréguliers.

» Les premiers, jeunes gens de famille aisée, passent ici trois années complètes, à la suite de quoi ils obtiennent un diplôme d'ingénieurs-mécaniciens et d'architectes, au même titre que s'ils avaient passé par le Polytechnicum.

» Les seconds sont des ouvriers intelligents et économes qui profitent des loisirs que leur crée l'hivev pour venir demander un supplément d'instruction, théorique surtout, qui leur permette de devenir meilleurs ouvriers. Ces derniers fréquentent l'école un semestre, reviennent quelquefois l'année suivante, et encore une autre année. Ils conquièrent le diplôme de contremaîtres, quelquefois celui d'ingénieur de seconde classe. Pour ces travailleurs aussi, les Écoles, les Villes, les États font des sacrifices méritoires; l'enseignement leur est donné à meilleur compte; on leur procure dans les familles des pensions très bon marché; à beaucoup l'on accorde des subventions et des encouragements ! »

J'ai parlé, avec quelque faveur, de l'enseignement primaire supérieur modifié, amélioré, comme pouvant servir de type à l'organisation de la première partie de l'enseignement secondaire. Ce qui m'a déterminé à in-

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sister dans ce sens, c'est l'avantage de tenir, le plus longtemps possible, l'enfant le moins loin possible de la famille et des conditions d'existence où il est appelé à se développer dans l'avenir.

Mais ce n'est pas que je me fasse grande illusion sur l'organisation actuelle de ces cours. Cependant, par le fait même qu'on introduirait, dans ces études, le premier enseignement du latin, on les modifierait déjà profondément.

Je reviendrai sur la question du latin, où mes vues diffèrent si profondément de celles de l'école de Raoul Frary et des créateurs de ((l'enseignement moderne». Mais je dirai immédiatement que le but principal que je me propose, c'est de détruire cette ligne de démarcation que la vanité bourgeoise a créée entre ceux qui ont appris le latin (je ne dis pas qui savent le latin) et ceux qui ne l'ont pas appris. La tradition nationale est d'accord, à ce point de vue, avec l'intérêt national. Le latin pour tout le monde, du moins dans ses rudiments, c'est l'accès pour tout le monde aux emplois sociaux supérieurs, selon les mérites de chacun.

Quant à l'enseignement primaire supérieur tel qu'il est donné actuellement, il est critiqué très vivement dans une lettre que je reçois d'un de ses maîtres et dont je citerai seulement un passage m On y apprend â apprendre moins encore que dans l'enseignement secondaire; on appelle l'attention sur les mots, sur les menus faits et on réduit d'autant la place de la pensée ; on tâche à faire sortir l'esprit de son ignorance naturelle ; on ne lui permet' pas d'agir véritablement par lui-même. Point d'idées générales. On étudiera à fond les campagnes de la Guerre de Sept-Ans ; on dévidera récheveau inextricable de ses batailles et de ses combats (au lieu de s'en tenir aux causes et aux conséquences, aux faits caractéristiques), on passera en revue, avec d'indigestes développements sur le nombre d'ha-

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bitants, sur les monuments, sur les produits de chacune, toutes les villes qu'arrosent l'Indus et le Ganfje, au lieu d'insister sur les différences économiques des deux bassins, sur leurs productions générales, sur leurs relations avec les autres pays, sur leur avenir. Des mots, des mots, voilà ce qu'on enseigne dans l'enseignement primaire supérieur. La faute en est aux programmes, qui sont absurdement chargés, bien plus encore que ceux de l'enseignement secondaire (on ne sait vraiment par quels ennemis de l'Université et de la Démocratie ils ont été établis), à l'organisation mauvaise des études, et au recrutement insuffisant des professeurs. »

Je dois signaler, d'ailleurs, à ce point de vue, l'importante Pétition des Professeurs des Écoles primaires supérieures de France - Province qui s'est produite l'année dernière, et qui demande une refonte complète de cetenseignement ; ainsi que la brochure si curieuse et si pleine de choses publiée par M. Octave Forsant, avec une préface de Gabriel Bonvalot : Comment armer nos fils pour la vie?

Comme un essai original et intéressant « d'enseignement pratique» organisé en vue des « pays neufs », voici, pour finir, des documents qui me parviennent de la République Argentine : on y remarquera un retour marqué vers les études latines et même grecques dans Wa pays, cependant, qui est en plein « combat pour ia vie » .

<( Monsieur, je lis avec le plus vif intérêt les articles sur la question d'enseignement que vous publiez dans le Journal. Je les passe ensuite à M. le député Emilio Souchon qui les étudie, les collectionne et se promet de s'en servir pour étayer sa thèse prochaine-

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ment à la Chambre. Le lundi 3 juin, vous inauguriez par le « Préjugé scolaire », la série de vos articles. Le même jour, M. Emilio Souchon soumettait à la Chambre un projet de réformes des plans d'études... Comme vous le demandez, M. Souchon « allège les programmes, » abrège les études. 11 veut que, pour la plupart des I) enfants, les études soient finies et que l'existence active » commence à quinze ans... » L'enseignement secondaire est court. 11 dure trois ans... M. Emilio Souchon subdivise l'enseignement secondaire en trois sections. Tandis que le latin et le grec avaient totalement disparu des études, — car les réformateurs partisans de M. Raoul Frary étaient nombreux ici, et le régime de igoi s'inspirait de ces idées, — le projet de M. Emilio Souchon réclame, de nouveau, l'étude du grec et du latin pour la section des lettres qui est destinée aux futurs étudiants des Facultés de droit et des lettres... LuGiANO Abeille, professeur à Buenos-Ayres. »

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