‹ Du choix d'une carriere. --Chapitre 2 sur 13 · DE L'APTITUDE ET DE LA VOCATION · texte numérisé non relu

DE L'APTITUDE ET DE LA VOCATION

... J'espère même que, quand vous serez lasse de conversations générales, je pourrai trouver une minute pour avoir l'honneur de vous parler raison.

Préface de Zadig.

Jean-Jacques Rousseau disait déjà : « L'homme et le citoyen quel qu'il soit n'a d'autre bien à mettre dans la société que lui-même; tous ses autres biens y sont malgré lui... Travailler est donc un devoir indispensable à l'homme social. » Cependant, il voulait que son Emile eût une certaine situation et, selon son expression, a de la naissance ». S'il lui apprenait un métier manuel, c'était comme une sorte d'exercice hygiénique et moral ou, tout au plus, comme une ressource aléatoire en vue des revers possibles de la fortune.

Les temps sont bien changés. Aujourd'hui,

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tout le monde doit travailler et savoir travailler, non seulement parce que le travail est un bien, mais parce que le travail devient, de plus en plus, une nécessité. La fortune laissée par héritage n'est qu'un dépôt. Elle doit être gérée dans le sens de l'utilité" sociale. Sinon, elle s'échappe. Les mains indignes sont impuissantes à la retenir. Il y a longtemps que le proverbe a dit : « A père avare, fils prodigue. »

Donc chacun doit, selon sa situation et son rang, fournir une somme de travail à la société; et il est de lïntérêt de tous et de chacun que le travail commun soit aménagé pour le mieux. Pas de forces perdues; et, pour cela, chacun à sa place; « l'homme qu'il faut à l'emploi qu'il lui faut. ))

Mais, parmi tant d'occupations diverses, comment choisir? Les conseils et les directions manquent. L'éducation ancienne tendait à faire des hommes; la pédagogie moderne se propose de faire des hommes instruits; personne n'a poursuivi l'entreprise de faire des hommes utiles.

L'enseignement public se préoccupe peu de la profession future de l'enfant. Le banc de l'école est un banc de Procuste. Les esprits et les caractères passent sous la toise. Ils sont mesurés au même programme et soumis au miême rudiment. On les rend aux familles avec une même fiche : « Bon pour le service. » Quel service? Voilà la question.

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On dirait que les parents et les maîtres hésitent à se prononcer quand on vient au fait et au prendre de la carrière à adopter. Leurs regards se détournent. Ils hésitent; ils balbutient. Ont-ils peur de porter atteinte à la liberté de l'homme en inclinant la volonté de l'adolescent? Est-ce le sentiment, peut-être excessif, d'une responsabilité trop lourde? Est-ce indifférence? négligence? Il y a un peu de tout cela. Finalement, les consultations et conversations familiales, sur ce sujet, se terminent, le plus souvent, par la formule bien française : « On verra; il se débrouillera. »

Je ne demande pas, comme Newton, qu'on y pense toujours; mais, si on y pensait quelquefois? La conception que nous nous faisons tous du système démocratique, c'est qu'il doit élever, sans cesse, du fond des foules obscures, les véritables capacités. Or, pour signaler cette élite, qui donc aurait compétence, sinon le maître qui voit passer le flot renouvelé des générations successives? Et, même, s'il ne s'agit pas de l'élite, s'il s'agit de ces masses solides et compactes qui, en se superposant, forment les assises de la société, qui peut, mieux que le maître, apprendre aux jeunes esprits l'honneur de chaque profession et cette sage modération, garanties les plus précieuses du bonheur individuel et de l'équilibre social?

Si je ne me trompe, à l'heure présente, dans l'enseignement primaire ou secondaire, l'indication de l'aptitude professionnelle ne figure, à

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aucun moment, soit sur les notes de classe, soit sur les diplômes de fin d'études. Ne serait-ce pas une innovation utile ? Voyons les avantages ; le maître, obligé de formuler une telle appréciation, serait amené à regarder l'enfant de plus près. Il le distinguerait dans le troupeau. Il aurait à peser sa valeur physique, la force de sa volonté, les dispositions de son caractère et de ses mœurs. On verrait l'éducation s'occuper de ces parties de l'homme qu'elle néglige actuellement et qui font l'homme lui-même.

Entre les familles et les maîtres, il s'établirait nécessairement une sorte de conversation permanente où, parfois, l'enfant serait admis, et où tous seraient écoutés, parce que tous seraient renseignés. S'il s'agit du grec, du latin ou des sciences, les pères et les mères se dérobent, alléguant leur incompétence. Mais s'il est question de l'intelligence native, du tempérament, de la moralité, de l'énergie, du savoir-faire, des jeunes ambitions de l'adolescent, de ses rêves obscurs, la famille, dans les longues années d'attention penchées sur l'enfance, a pu recueillir mille traits qui sont, pour l'avenir, indices, symptômes, révélation, lumière.

Je vois bien l'objection : rien n'est plus difficile que de déterminer, dans la mystérieuse mobilité de l'enfance, ou même parmi l'incertitude équivoque de « l'âge ingrat », les aptitudes qui seront, plus tard, celles de l'homme fait. N'est-il pas

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dangeoux de boucler, pour ainsi dire, une fois pour toutes, et par un jugement, nécessairement superficiel et incomplet, toute une existence? Il y a des arbres précoces • ils se couvrent de fleurs, au printemps, et se dépouillent avant l'automne. Il y a des fruits tardifs ; ce sont les plus succulents. Vous voulez que la vie forme la vie. Allez-vous la frapper, au début, du stigmate de l'appréciation ou de la dépréciation scolaire?

Pardon. Je demande seulement que les maîtres aident les familles à rechercher les aptitudes probables de l'individu. Je reconnais que, bien souA-^ent, cette recherche sera vaine, et que bien des jugements trop prompts seront démentis, plus tard, par les événements. Mais, il me semble, pourtant, qu'un œil averti et exercé paria comparaison, finira par distinguer, entre les esprits, des différences sensibles qui les rangent, respectivement, dans des catégories très générales. Ces indications seraient précieuses pour le choix des carrières futures. La vie, c'est entendu, se chargerait de redresser les erreurs commises, comme elle remet à l'alignement les notoriétés de concours, et saccage, hélas ! les illusions de palmarès.

Insistons donc, sur la vocation, ou, si vous voulez une expression moins ambitieuse, sur l'aptitude. On entend souvent des parents dire de leur fils : « Mais il n'a aucune vocation; il est indifférent à tout; on l'interroge : il reste là, bouche bée. Il ne sait pas ce qu'il veut, w Parbleu I

Le miracle serait qu'il eût une opinion. Comment! il entre dans la vie; et vous voudriez qu'il en connût les voies I Vous voulez qu'il vous dise s'il a du goût pour devenir, quoi? un notaire? un marchand? un procureur de la République? un conducteur de tramway? ou bien, comme dit l'alexandrin

Un conseiller d'État en service ordinaire?

Quelle plaisanterie !

Il ne s'agit pas d'interroger l'enfant; il s'agit de le regarder, de l'ausculter, de voir, comme on dit, ce qu'il a dans le ventre. Il y a des gens qui visent la carrière des gens dans le creux de la main; d'autres dans l'écriture, et d'autres dans le marc de café. Sans exagérer l'importance de l'honorable corporation des somnambules extralucideS;, il est véritablement absurde de tenir aussi peu de compte qu'on le fait généralement des indications que la nature fournit. C'est paresse d'esprit chez les parents et, chez les maîtres, c'est IndifTérence ; et, parfois, c'est fol entêtement ou vanité grotesque que de vouloir forcer le talent et, comme on dit encore, prétendre tirer du sang d'un navet.

Il est extrêmement rare que l'enfant n'ait aucune aptitude particulière. Mais, le plus souvent, on ne sait pas ou on ne veut pas la reconnaître. Certaines capacités spéciales se dessinent si fortement qu'il faut fermer les yeux à la lumière

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pour les ignorer. Les mathématiciens, par exemple, présentent une conformation intellectuelle qui se signale dès la plus tendre enfance. Il en est de même du sens artistique, de l'aptitude aux professions manuelles. Voyez la main d'un sculpteur : une paume puissante, une attache solide du pouce, des doigts spatules faits pour assouplir et caresser la matière. Les facultés de l'ingénieur, le goût du métier militaire, cet amour de la nouveauté et du changement qui peut faire des explorateurs, des commis voyageurs, ou des consuls, ce sont là des tendances naturelles qu'il faut savoir discerner et comprendre.

Dans le champ d'action si étroit de l'enfance et de Icf famille, ces goûts présentent parfois de curieuses déviations qu'il faut aussi savoir démêler : les pendules démontées malencontreusement sonnent parfois l'heure d'une véritable vocation, les horloges et les montres étant les seules machines oii le futur Stephenson puisse inaugurer ses investigations sur « la petite bête » . Le goût de l'ordre, du rangement, de la classification fait un futur commis ou banquier, d'un amateur de timbres-poste : on le croit géographe, il n'est que comptable. Il eût aussi bien collectionné des bouchons.

Dans l'état social actuel, toutes les activités ont leur emploi. Il n'est pas de sot métier; mais, hélas I combien de sottes gens! On déplore le goût des enfants pour certaines distractions.

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Attention; c'est peut-être une précieuse et rare faculté. Si ces lignes n'avaient d'autre effet que de donner, fût-ce une seule fois, à des parents l'idée d'examiner, sous ce biais, les dispositions d'un seul enfant, elles n'auraient pas été inutiles.

Les parents devraient se dire que les enfants, suivant leur tempérament, se dirigent instinctivement vers l'issue qui leur convient. Seulement ils ne savent pas s'expliquer, ou n'osent pas, parce qu'on leur fait peur. St les parents euxmêmes, sans guide et sans direction, craignent de s'aventurer hors des sentiers battus. Un de mes camarades de collège, médiocre fonctionnaire, végète dans les bas emplois d'une administration, qui eût fait, sûrement, un musicien distingué, peut-être éminent. Il console les loisirs mélancoliques de sa vie manquée en allant, le soir, tenir, en catimini, sa partie de flûte dans l'orchestre d'un théâtre du boulevard.

Je veux finir par une histoire, une histoire vraie. Il y a quelque vingt ans, j'avais, dans mes relations, un grand garçon, d'une quinzaine d'années, qui avait pris le parti de ne rien faire. Rien, là, rien. Gâteries, menaces, punitions, tout coulait sur sa tranquille obstination. D'ailleurs, le meilleur fils du monde, doux, gentil et gai comme un pierrot, quand on ne l'ennuyait pas. L'époque du service militaire approchait. Les parents étaient au désespoir. C'est tout juste si l'enfant savait lire. Un jour, ils parlaient, devant

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moi, de leur éternelle préoccupation, et je prenais part à leur peine : « Mais, enfin, à quoi passe-t-il son temps? Que fait-il de ses journées? — Rien. — Gomment, rien. Il ne reste pas au lit? — Non; mais c'est tout comme; il se met dans un coin, comme un gamin de six ans, à attraper des mouches ou à jouer avec des betes; s'il peut, il prend des oiseaux et il les empaille. — Ah! oui, dit le père avec abattement, ça ferait un fameux empailleur. — Mais, rcpris-je aussitôt, c'est un métier, cela. » De fil en aiguille, on met l'enfant chez un naturaliste; bientôt il suit des cours au Muséum d'histoire naturelle. Il s'y distingue, refait toutes ses études, passe le baccalauréat, — comme j'ai l'honneur de vous le dire, — le bacca lauréat es sciences, le baccalauréat es lettres, le doctorat. Aujourd'hui, c'est un savant, un homme de grand mérite qui rira bien s'il lit cette histoire... Pour un peu, je vous dirais son nom.

OBSERVATIONS ET CONSEILS PRATIQUES

Je demande (p. 38) que le professeur entretienne parfois ses élèves des diverses professions entre lesquelles ils auront à choisir par la suite. Cette sorte de conversation simple et pratique ne serait-elle pas de la plus grande utilité? Actuellement, il n'est question, dans les classes, que des rois, des généraux, des orateurs... et des professeurs. Bien peu, parmi les élèves de

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nos lycées, se destinant à la première de ces illustres carrières, la majorité se rabat sur les autres. On devient donc candidat à l'une ou à l'autre des écoles qui sont destinées à faire des généraux, des professeurs, et, plus tard, si on peut, candidat... à la députation, c'est-à-dire aux fonctions oratoires.

Si le professeur s'habituait à faire, devant ses élèves, l'examen des différentes carrières en faisant valoir les mérites de chacune d'elles, il éveillerait l'attention et susciterait des réflexions. Lui-même gagnerait à cette étude, puisqu'il donnerait à son enseignement un caractère concret qui lui manque souvent. Et ses élèves lui sauraient gré, durant toute leur vie, des indications utiles ou des directions heureuses qu'ils auraient recueillies dans ces entretiens familiers.

Cette leçon vaudrait bien un bon thème, sans doute.

Un professeur d'un lycée du Centre m'envoie un type de formulaire des « notes trimestrielles » en usage actuellement. Sous la rubrique : « Renseignements divers, » on trouve les mentions suivantes : « Bonne volonté, aptitude, chances de succès dans les classes et les examens, conseils à donner aux élèves et aux familles. » Donc, les règlements ont, jusqu'à un certain point, prévenu la réforme que je préconise. Mais le professeur ajoute : « Je vous avoue que ce mot aptitude ne me sollicitait guère. Maintenant je suis convaincu. Vous avez raison, et désormais, dans cette colonne, j'indiquerai soigneusement mon appréciation sur l'aptitude de mes élèves, etc.. »

\ oilà de ces résultats pratiques pour lesquels ce livre est écrit et que je désirerais bien vivementvoir se multiplier.

Sur le même sujet, un instituteur de Paris m'écrit : «A l'école primaire où j'exerce, nous nous préoccu-

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pons tous de la question de l'aptitude de chacun; nous sommes même, deux de mes collègues et moi, allés [)lus loin : nous avons créé, pour nos élèves, des fiches iiulividuelles où les variations du caractère, les bons et les mauvais penchants tiennent une place, et où, pour mon compte personnel, je fais figurer, en dernier lieu, et comme une conclusion personnelle, ce que je crois démêler des aptitudes spéciales de chacun... Quand des parents se confient à moi, et cela arrive parfois, je n'hésite pas à leur livrer mes prévisions en les mettant en garde contre ce qu'elles peuvent avoir d'absolu... »

Tout cela est le bon sens même. Ce ton sérieux, ce souci de la mesure, cette prudence dans le conseil, indiquent tout le bien qui pourrait être accompli, si un progrès, encore restreint à quelques-uns, s'étendait à la grande majorité du corps enseignant.

Ces mêmes principes, heureusement appliqués, ont donné les résultats suivants au directeur de l'École gratuite de travail manuel de Creil : « Ces enfants ont de douze à quinze ans. Ils sont tous fils d'ouvriers. Eh bien! en recherchant les aptitudes, j'en ai pu découvrir de réelles : dans la même année, j'ai eu trois enfants dont l'un est devenu un peintre estimé dont les oeuvres sont reçues au Salon, dont le second a obtenu au Conservatoire de musique un premier prix de flûte décerné à l'unanimité, et dont le troisième, après avoir été reçu à l'École Polytechnique, en est sorti le vingtseptième et est aujourd'hui ingénieur de la marine après être sorti second de l'École du Génie maritime. »

Je reconnais que cette question de l'aptitude ou de la vocation est des plus délicates. Les psychologues et les physiologues l'ont peu étudiée, tandis qu'il serait si .mportant de réunir les observations et les indications

de la science et de l'expérience. On détermine et on développe avec soin les aptitudes diverses des animaux qui aident l'homme, mais non pas celles de l'homme lui-même...

Dans les délibérations familiales qui pourraient se produire au sujet de la vocation de l'enfant, le père de famiUe aurait la première place, le médecin et le professeur la seconde. L'aptitude physique a une grande importance. Les yeux, la poitrine, le cœur, la main, tout compte. Un homme habile et expérimenté discernera, jusque dans la forme des doigts, des indications précieuses. Les jeux eux-mêmes offrent la plus ample matière à l'observation. Toutes les enfances célèbres ont été caractérisées par la nature de leurs amusements.

Par mon expérience personnelle, je puis affirmer que récriture parle. Sans exagérer la minutieuse observation des lettres et des mots, l'aspect d'ensemble, le caractère général comportent une certaine valeur d'indication. On néglige, à tort, l'écriture dans l'enseignement actuel. La volonté individuelle réside un peu dans l'écriture,

Balzac, qui était un psychologue très attentif, ne manque jamais de relever les traits physiques qui indiquent certaines aptitudes intellectuelles ou morales.

Sur ce sujet, si intéressant, l'habitude de la vie, le coup d'œil, l'expérience seront toujours plus précieux que les livres les mieux faits. Mais encore faut-il s'appliquer beaucoup et comparer longtemps. Avis à ceux qui ont dans les mains les destinées de la jeunesse, les destinées du pays. 11 est plus important de ne perdre aucune force que de développer à l'infini la thèse des forces perdues et de l'inévitable décadence.

Avant de choisir une profession, tout Français doit envisager la question du service militaire. La nation, en effet, réclame de ses enfants le sacrifice d'une ou de plusieurs années de leur jeunesse. La charge est lourde. Trois ans à la caserne, c'est un long espace de la vie humaine.

Et il ne s'agit pas seulement de la durée du service : il s'agit surtout du dérangement apporté dans l'économie de toute une existence : l'appel sous les drapeaux, c'est la coupure avec tout le passé, avec la maison, avec la famille; c'est la désuétude du travail et du métier. La main change d'emploi : elle devient lourde, gourde, propre aux armes et non aux outils. Pour certaines de nos industries, l'interruption du travail, au moment oii l'ouvrier fait son apprentissage, à

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l'heure où l'expérieuce et l'aptitude se développent le plus, représente une perte irréparable.

Un pianiste « gâte sa main », s'il interrompt ses « exercices ». Or, les métiers, quels qu'ils soient, ont leurs instruments qui exigent des « exercices » continuels et un « doigté » constamment entretenu. Dans l'industrie du tissage, l'ouvrier entraîné et qui n'a pas été éloigné du métier pendant les années du service militaire, produit un quart en plus, au moins, que l'ouvrier qui a dû rester trois ans à la caserne. Ainsi du reste. La nation fait son devoir. Elle veut le faire. Mais elle sait ce que cela lui coûte.

11 y a, de sa part, sacrifice de valeur et, comme on dit aujourd'hui, sacrifique économique. Il y a un autre déchet plus grave encore : '' le service militaire, en effet, prolonge la période d'irresponsabilité de l'homme. Jusqu'à vingt ans, la famille garde l'enfant à sa charge. Après vingt ans et jusqu'à vingt-trois ans, c'est l'Etat.

La caserne est une sorte de grand collège prolongé. Les hommes y vivent en troupe, dans les conditions, — bonnes ou mauvaises, — de l'agglomération. La psychologie individuelle se complique beaucoup, du fait des contacts et des entraînements. Le jeune homme, qui se glisserait doucement et presque insensiblement de la vie familiale dans la vie publique sans éprouver un saisissement trop vif, est plongé brusquement dans le flot par le service militaire. S'il ne

réagit pas, il est étourdi, il perd pied, il suffoque.

On a fait, si souvent, le procès de la caserne obligatoire ; on a dit, en des termes si poignants, le mal de la vie de garnison pour certains tempéraments délicats, pour ceux qui prennent le métier à rebrousse-poil, ou pour ceux, tout simplement, qui n'ont pas de chance, qu'il est inutile d'insister. Parmi ces critiques, beaucoup sont fondées. Il serait bon, toutefois, qu'elles ne paraissent pas exagérées par une sorte de parti pris ou de dénigrement systématique. Elles prennent alors un caractère déplaisant et dangereux qui provoque, naturellement, une réaction. On se dispute, quand on pourrait, de part et d'autre, réunir des eflbrts sincères pour corriger et améliorer.

Le service militaire serait un mal, que ce serait, tout au moins, un mal nécessaire. Nous ne reverrons pas, de sitôt, les temps du bon Saturne, oii les moutons dormaient en confiance auprès des loups. On compte, il est vrai, sur le développement de l'art de tuer pour rendre la guerre impossible. Le paradoxe est un peu fort, et si on se laissait entraîner à cette illusion cruellement humanitaire, peut-être s(> réserverait-on de pénibles réveils. Archimède était penché sur un problème de haute mathématique, lorsque le soldat romain, pénétrant dans la place, lui cassa la tète d'un coup de bâton, et l'envoya chercher la solution de son problème chez Pluton.

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D'ailleurs, la loi existe ; il faut lui obéir. Pour le moment, elle demande, à la plupart de nos €onscrits, un service de trois années ; elle réduit le service à un an, au profit de certaines carrières considérées comme particulièrement utiles soit à l'armée, soit à la nation. Tout jeune Français est donc obligé de prendre en considération, pour le choix d'une carrière, le temps de service qu'il doit à l'État, soit dans l'armée active, soit dans les diverses réserves.

De ce chef, l'État exerce une action indirecte, mais très puissante sur la détermination des jeunes gens, au moment où ils prennent leur parti. Par l'appel sous les drapeaux, l'État procède à une première et très vaste sélection; il crée des courants artificiels dans l'activité utile de la nation.

Le plus puissant de ces courants est celui qui entraine la jeunesse des campagnes vers les centres urbains. Le soldat arraché à la charrue y retourne difficilement. Remarquez avec quelle force et quelle continuité, cette pompe aspirante fonctionne. L'État, non content de l'exercice normal de la conscription, réclame un nombre toujours croissant de sous-officiers. Parmi les hommes les plus solides réunis sous les drapeaux, il choisit encore ceux qu'il considère comme les meilleurs, et il les tente par des primes de réengagements; il leur offre des places, des emplois publics, une carrière assurée et une

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retraite finale, tout cela pour aboutir, en somme, à les fixer dans les centres où les troupes sont réunies. Ce mouvement en détermine d'autres et le fonctionnement de l'organisme militaire produit ainsi des modifications profondes dans l'équilibre professionnel de la nation.

Les mesures législatives qui dispensent certaines situations ou certaines carrières d'une partie du service militaire, agissent également, mais en sens inverse. L'État, par ces règlements, refoule, en quelque sorôe, vers certaines professions une quantité appréciable d'aptitudes et de forces qui, sans cette intervention, auraient probablement trouvé d'autres emplois. Combien de médec'!(ns sans clients, d'avocats sans cause, d'artistes sans vocation et même de cultivateurs sans terre, par suite de telle ou telle disposition de la loi qui exonère les élèves de telle École ou de telle Faculté. Vous connaissez, comme moi, le candidat-colon qui apprend l'annamite ou le malgache pour ne faire qu'un an de service, le paléographe de rencontre que l'appréhension de l'école de bataillon a fait s'enfuir jusqu'aux siècles les plus reculés de noire histoire, où il sèche sur la culture de la lettre onciale.

Il en a été, de la loi militaire, un peu comme de l'invention de la bicyclette ou de l'automobile, qui ont développé de nouveaux courants de circulation ou ranimé d'anciennes voies délaissées. Le Français a suivi complaisamment les routes qu'on

traçait devant lui. La bourgeoisie, notamment, avec son ingénuité et sa docile application, s'est soumise à cette nouvelle adaptation que l'on exigeait d'elle. Les docteurs en droit ont pullulé I

On veut épargner la perte de temps des trois années nornicdes du service militaire : ce même temps, on le perd, mais c'est sur le banc des écoles. Les universités, les facultés, les institutions spéciales ont éprouvé une sorte d'inflation du fait d'une loi qui visait à l'égalité. Si la jeunesse bourgeoise, favorisée par ce système d'exonération sous condition d'examen, avait pris, au contraire, son parti d'accomplir promptement le temps de service réclamé de tous, elle eût fait preuve de décision, de coup d'oeil et d'énergie. Elle en eût peu souffert : les exemples sont là, par milliers, pour le prouver; et elle se fût conformée à la conception véritable de l'armée dans une démocratie : tout le monde à sa place, en temps de paix, pour l'heure du combat.

Même dans l'état actuel des choses, un jeune homme gagnerait, souvent, à faire courageusement les trois années de service plutôt que de s'en remettre aux chances tardives d'un examen toujours douteux.

J'ai dit les inconvénients et les dangers de la caserne ; mais pourquoi ne pas rappeler aussi le bien qu'elle peut faire : la santé assurée par la vie en plein air et l'exercice physique, la discipline

s'imposant à des caractères qui, parfois, n'avaient pas connu de frein ; le mérite d'une décision énergique intervenant au début d'une vie parfois mal engagée; enfin, et surtout, la certitude d'échapper aux retards indéfinis et au découragement des examens successifs et des sursis épuisés sans profit.

En cas d'échec, en effet, c'est l'enfance qui recommence, pour ainsi dire, à l'âge oii on est un homme; c'est la vie désorientée, découragée; c'est la fin du service reportée à vingt-cinq ou vingt-six ans. Que faire alors? Il est bien tard... Supposez le même jeune homme engagé bravement à dix-huit ans, ayant payé sa dette, rubis sur l'ongle, à vingt et un ans, rentré dans la vie, sain, gai, le cœur content et le galon sur la manche, à l'âge où les autres en sont encore à apprendre l'agriculture en chambre et à se morfondre sur les documents du temps de Charlemagne. Quelle différence !

Sans compter l'avantage, pour ceux qui ont su prendre une décision prompte, de pouvoir, si le cœur leur en dit, suivre la carrière militaire. Venus jeunes sous les drapeaux, si la vocation parle, ils ont, là, une solution toute trouvée. A défaut de Polytechnique et à défaut de Saint-Gyr, Saint-Maixent, Saumur, Versailles ou Vincennes s'offrent à eux.

L'honneur s'attache, de plus en plus, à l'épaulette de l'officier sorti du rang. La preuve

d'énergie donnée dès les premières années de la jeunesse, le contact pris avec le soldat, sac au dos, l'étape en commun sous le soleil tout le long des routes que le refrain militaire raccourcit, en un mot l'entraînement du corps et du caractère, ce sont là des mérites qui entrent en balance avec l'instruction générale et le développement intellectuel des officiers qui sortent des écoles.

Bailleurs, pourquoi distinguer? Dans une même pensée de dévouement et d'honneur, tous fraternisent. La profession militaire, envisagéeainsi, s'honore des vertus qui lui appartiennent en propre : l'abnégation et le désintéressement. A urie époque où la considération de l'argent prétend tout envahir, l'armée peut et doit rester le refuge des vertus généreuses.

Les guerres se font rares, il est vrai, et si l'offlcier donne toujours sa vie, il l'expose rarement. Mais il lui reste d'autres devoirs à accomplir. Il peut devenir, de plus en plus, le gardien des vertus héréditaires, l'éducateur moral des générations qui, pour le service du pays, se succèdent auprès de lui. Il exerce sur elles un ascendant nécessaire, à une heure décisive. Citoyen d'un pays libre, il doit leur donner le haut enseignement du civisme volontaire. 11 leur doit la direction ; il leur doit l'exemple. Connaissant bien ce devoir et l'appliquant avec discernement, bienveillance et gravité, il s'assurerait, par cette

extension naturelle de son autorité technique, une influence croissante et un respect qui ne serait pas discuté.

Le métier militaire apparaît ainsi, même dans une démocratie pacifique, comme la plus noble des professions : l'armée et la nation ont intérêt à ce qu'elle soit recherchée par les meilleurs.

OBSERVATIONS ET CONSEILS PRATIQUES

L'effet principal de l'application des lois milHaires imposant le service personnel à tous les citoyens a été de prouver de quel poids la charge militaire pèse sur l'organisme national. On disait, autrefois: « Si tu veux la paix, prépare la guerre. » On pourrait dire aujourd'hui : « En préparant la guerre, songe à la paix. »

Les exemptions introduites dans le service militaire ont faussé, le plus souvent, la direction naturelle des forces individuelles et sociales. La volonté du législateur détermine des courants factices et, certainement, elle contribue, plus qu'aucune autre cause, à éloigner la partie la plus active et la mieux préparée de la nation des carrières comme l'agriculture, le commerce, les arts, les affaires, qui ne comptent qu'une proportion très minime de favorisés.

Puisqu'il est question d'une refonte militaire, ce point de vue doit être envisagé, désormais, par le législateur avec autant de soin que la préparation même de l'armée. Il faut considérer celle-ci non seulement dans ses rapports avec l'ennemi éventuel, mais dans ses rapports permanents avec la nation.

La proportion exacte du sacrifice que la défense nationale peut exiger du citoyen est difficile à établir. Cependant, prétendre la réduire au minimum et ramener l'armée à l'état de milice serait la pire des folies. J'ai reçu des lettres inspirées par un esprit très répandu, en ce moment, à savoir que la période des grandes guerres est finie, que les nations sont appelées à se fondre- et, à se réunir en de grandes associations pacifiques, que l'initiative prise par le Tzar, à la Haye, pour le règlement des conflits internationaux est un progrès décisif... Ayant soutenu avec énergie toute tentative d'organisation d'un système d'arbitrage international, ayant la conviction que cette institution est un progrès considérable et qu'elle peut rendre, en certaines circonstances, des services efficaces, je crains bien cependant que le rêve de la disparition des guerres internationales ne se réalise pas de sitôt.

Dans la plupart des pays de l'Europe, en même temps que les relations internationales et les sentiments humanitaires se développent et maintiennent un certain calme par un équilibre savant des forces, on voit cependant se dessiner fortement de nouveaux particularismes très ombrageux. Le particularisme national s'affirme notamment sur la question des langues. La politique coloniale et le partage des pays lointains menace aussi l'Europe de graves conflits que, seule, la sagesse de la diplomatie a pu éviter jusqu'ici.

11 faut donc être prudent dans l'évolution qui tend à se produire dans le sens du «désarmement», et si lourde que soit la charge, il faut savoir la supporter.

Mais il convient, d'autre part, que le législateur, au lieu de se renfermer dans des formules dures et sans

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souplesse, sache se plier aux besoins, se limiter aux nécessités démontrées, et surtout répartir la charge de manière à la rendre moins lourde et moins sensible à chacun. Le pire de tous les conflits serait celui qui séparerait l'armée de la nation.

Dans l'état actuel des choses, même avec le service de trois ans, il serait même avantageux, pour beaucoup déjeunes gens, de prendre le taureau par les cornes et de faire, de bonne heure, le service militaire pour éviter les longues traînées sur les bancs des lycées et des universités, sans grand résultat final.

Un jeune homme vigoureux peut s'engager à dixhuit ans. Avant vingt et un ans, il a fini « son temps n. Il entre donc dans la vie, déjà fait et mûri, ayant rempli son devoir envers le pays, et s'il a été raisonnable, il est sous-offîcier ou ofRcier de réserve. Son livret militaire est déjà une précieuse référence.

Les familles hésitent parfois devant l'inquiétude, au sujet de la santé, surtout quand il s'agit de tempéraments qui paraissent délicats. Or, les avis de tous les professionnels concordent sur un point, c'est que le service militaire est mieux supporté par le conscrit que par le soldat qui avance vers la maturité. L'insouciance même de. la jeunesse et sa plasticité lui permettent de se plier à certaines exigences qui sont plus pénibles dès que l'âge vient.

Dans le système actuel, une disposition des plus funestes est celle qui permet le « sursis », sous condition suspensive : le jeune homme passe un premier examen et il escompte le bénéfice d'examens ultérieurs, pour ne faire qu'un an de service. Mais s'il ne passe pas ces autres examens, il 'est obligé de rentrer au régiment au bout de quelques années.

Il est donc enchaîné par un acte de sa volonté (de sa volonté insuffisamment éclairée parfois); il est lié pour longtemps. Et s'il ne parvient pas à s'acquitter de sa dette, c'est une vie manquée.

Jeunes gens, craignez le sursis! c'est une servitude. Mieux vaut le service de 'rois années. Mieux vaut la liberté, l'indépendance, la disposition pleine et entière de sa personne, quand une fois le devoir est accompli.

Il est probable, d'ailleurs, que cette fatale disposition du svu'sis, cause de tant d'abus, disparaîtra de la prochaine législation.

Parmi les applications pratiques et profitables du temps du service militaire, la considération d'un séjour aux colonies doit être envisagée avec soin. On hésite, le plus souvent, à faire le sacrifice d'un déplacement assez long dans une de nos possessions lointaines. Et cela s'explique : la dépense est forte, le résultat incertain. Il y aurait donc un grand intérêt à profiter de la période du service militaire pour faire, si possible, ce déplacement dans des conditions profitables à tout le monde. Car l'État a le plus grand intérêt à faire connaître nos colonies au plus grand nombre possible de jeunes Français.

Il aurait, d'ailleurs, un intérêt analogue à faire connaître la France par le plus grand nombre possible de jeunes gens nés dans nos colonies. Souvent, nos jeunes Français coloniaux n'auront pas d'autre occasion, dans leur vie, devoir la mère- patrie. Elle a tout avantage de se montrer à eux quand ils sont à l'âge des impressions vives et durables. 11 se ferait donc un chassécroisé des plus utiles entre les fils de la métropole et les fils déjà nombreux de nos Frances coloniales.

Un jeune homme sérieux qui aurait vécu trois ans

aux colonies aurait beaucoup observé par lui-même, aurait pu se créer quelques relations^ se serait rendu compte de la nature d'efforts qu'il faut faire 9Î de la nature de succès qu'on peut espérer aux pays nouveaux

Dans les administrations publiques, nombre d'emplois sont réservés aux jeunes gens ayant gagné leurs galons de sergent aux colonies. Dans les Compagnies de chemins de fer qui se créent, dans les usines qui s'ouvrent, dans les exploitations qui se multiplien'. on a besoin de jeunes gens vigoureux, acclimatés et ayant l'habitude du commandement. En général, ils sont mieux rétribués que dans la mère-patrie et la carrière, une fois les premières étapes franchies, est plus rapide et plus brillante.

Il y 'a donc, à cet éloignement volontaire, à cette expérience initiale et, en somme, gratuite, toutes sortes d'à vanlages. J'ajoute (car il faut parler même ce langage à des esprits trop souvent timorés) que la santé du soldat ne souffre dans aucune de nos, grandes colonies. En Algérie, en Tunisie, à Madagascar, en Indo-Chine, la mortalité ni les maladies ne sont ni plus fréquentes ni plus dangereuses que dans la mère- patrie. Seulement il faut que le jeune homme ait une résolution virile et qu'il ne s'en aille pas, là-bas, à regret et la mort dans l'âme. Si ses dispositions étaient telles, il vaudrait mieux évidemment le tenir au chaud près des jupes de sa maman !

La grosse question des chances d'avenir de l'officier sorti du rang évolue, incontestablement, dans le, sens d'un plus large accès aux emplois supérieurs polir les jeunes gens qui n'ont pas passé par les fameuses «écoles ». Il y a, pourtant, beaucoup à dire encore, et cela se conçoit. L'effort fait pour arriver aux Écoles

représente un capital de travail et d'application qui doit se retrouver, un jour ou l'autre, au cours de la carrière. Mais tous les lieutenants ne sont pas destinés à devenir généraux, et pour un « maixentais », l'espoir légitime de mourir dans la peau d'un commandant retraité est déjà fort honorable. Cependant, comme il faut mettre les choses au point, voici des chiffres que l'on me fournit pour une arme particulièrement favorisée, en raison des services rendus, l'infanterie coloniale.

Faisant ressortir le nombre de lieutenants de l'Infanterie coloniale,

qui seront promus au choix, étant déjà inscrits au tableau d'avancement

depuis le 2U février 1899.

TABLEAU d'avancement DES ANNEES 1899-19OO

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