L'AGRICULTURE
Entre l'agriculture et la vie moderne, il y a divorce. L'homme quitte la campagne ; il préfère s'enfermer dans les villes, où il prend plaisir à s'intoxiquer de divers poisons. Que la terre maternelle M'exerce pas, sur lui, une attraction plus forte, que la douceur de l'existence au grand air, le calme des occupations rustiques, la solidité des établissements et la sécurité du lendemain, que cette espèce de bain d'apaisement où la nature vous plonge ne le retienne pas ou ne le ramène pas, lorsqu'il est parti, cela est presque incompréhensible. On peut donc s'obstiner à tourner le dos au bonheur?...
Quoi qu'il en soit, le mal est universel. Montesquieu disait, au xvm* siècle, que l'Angleterre était le grenier de l'Europe; la Hollande, la France, l'Italie, l'Espagne ne pouvaient, d'après
lui, se passer de ses blés. Aujourd'hui, l'Angleterre a laissé péricliter son agriculture ; sa nourriture est soumise aux hasards de la navigation et aux caprices de la spéculation. La fertilité ancienne de ses campagnes est négligée, comme si cette terre était habitée par un peuple en décadence. La Grande-Bretagne est, par excellence, le pays des latifundia, et toute la fortune anglaise vogue sur les eaux.
Récemment, la même plainte nous venait d'Amérique; et elle prend je ne sais quel accent lugubre, quand on songe qu'elle s'élève devant les champs immenses d'un nouveau monde à défricher. Les cultivateurs font défaut là où l'excès des moissons crève les granges et les greniers ! Même quand la terre prodigue ses dons, on la dédaigne ! C'est une mère trop tendre et que ses fils traiteront toujours en enfants gâtés 1
En France, la bourgeoisie considère, depuis longtemps, l'agriculture comme une besogne indigne d'elle : elle n'aime pas le rude contact avec la matière ; il lui semble qu'un homme qui renonce à avoir les main? blanches se dépouille d'une sorte de supériorité. Elle veut bien jouir des revenus de la terre; mais, en chemise empesée et en frac à revers de soie.
Les champs ont été abandonnés par vanité plus encore que par calcul. Le collège nous » donné une idée aussi fausse de la vie citadine
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que de la vie rurale. La cité, c'est, pour nous, la gloire des rostres, le retentissement du forum, l'illustration des lettres et des arts. Personne ne nous a vanté le grave labeur des champs. Caton est effacé par Scipion. Les Géorgiques et les Bucoliques sont matières à vers latins, et il n'y a pas d'apprenti bachelier qui puisse se rendre compte exactement de ce que fait, sous le hêtre, en jouant de la flûte, Tityre le chevrier.
Les mots tuent, chez nous, les réalités. Nation verbale s'il en fut, nous suivons les prédications et les systèmes, et non pas les faits et l'évidence. Nous négligeons, nous dédaignons la terre, parce que personne ne nous a dit le poème de la terre! Et cette terre, c'est la terre de France!
C'est la mieux exposée, la plus fertile, la plus variée, la mieux amendée, la plus riche, la plus prodigue de ses dons, la plus prête à récompenser le moindre effort et la moindre attention qui se portent vers elle. Les fils de bourgeois et de propriétaires, les farauds qui perdent leur temps à la ville devraient regarder la campagne de près : ils découvriraient qu'elle est la plus délicieuse et la plus surprenante des merveilles. S'ils avaient goûté une fois à la noblesse de la vie des champs, à l'orgueil de la grande ferme en plein rapport, avec les blés frissonnant au printemps, avec les vastes prairies semées de la tache blanche et rousse du bétail, avec les longues avenues de pommiers pliant sous le fardeau des fruits, avec
les granges que remplit, quand vient l'août, l'or vivant des moissons, leurs poitrines et leurs cœurs s'ouvriraient à la plénitude de l'existence.
Ils ont des capitaux disponibles dans le coffrefort où s'empile le papier froid et mort des «valeurs». Ces capitaux, il dépend d'eux de les voir, par leur volonté, par leur travail, agir, fructifier, devenir des objets auxquels on s'attache, des bâtiments transmis de père en fils, des vergers qu'on a plantés et dont on voit pousser les entes, des œuvres durables, des êtres vivants! Ils peuvent créer, autour deux, la prospérité et le bonheur ! Ils peuvent régner sur un domaine libre, et ils hésitent! Pourtant, les pères et les grandspères de ces bourgeois étaient des paysans. Ne se diront- ils pas que leurs aïeux devaient avoir des raisons pour s'attacher à cette vie utile, calme et grave, à ce rêve simple oii, pendant des siècles, s'est borné leur horizon?
Mais il faut vivre, dit-on, et la terre ne nourrit plus son homme. La vie aux champs est laborieuse, tracassée, harcelée, inquiète, soumise au caprice du ciel et à l'aléa des saisons. Yous faites un tableau magnifique des moissons dorées sous le soleil; mais vous ne dites pas les champs rongés par les longues pluies de l'hiver, les réveils lugubres sous la gelée d'avril qui détruit l'espoir d'une année, l'épizootie qui entasse, dans la cour de la ferme, l'horrible fétidité du troupeau anéanti, la grêle qui cingle et coupe,
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frappe au cœur; et, pour tout résumer, le jeu dangereux que le cultivateur joue, sans cesse, contre les éléments conjurés. Il laboure, il fume, il sème, il engraisse ses champs de son travail, de ses fumiers, de son argent; pendant des mois il vit d'une frêle et verte espérance : et tout est détruit en une nuit. Vous parlez de la sérénité de la nature. Elle s'exerce contre l'homme et l'écrase.
Voilà donc le vrai problème . la culture moderne nourrit-elle son homme? Dans la vie présente, avec le poids des impôts, la concurrence étrangère, la difficulté du travail, la rareté de la main-d'œuvre, le prix des matières premières, un adolescent, jeune, vigoureux, animé dé bonnes et saines dispositions, peut-il, sans trop de risques, se faire cultivateur? C'est à cette question précise qu'il faudrait répondre avec précision.
Si le jeune homme est, lui-même, fils de cultivateur, s'il est né aux champs, s'il a mis de bonne heure la main à la pâte, s'il a une première fortune rurale et s'il a une première expérience native, je ne comprends même pas qu'il hésite. A moins d'une vocation irrésistible, à moins de facultés vraiment remarquables et caractérisées dans un sens différent, il ne peut renoncer à la terre que par l'idée fausse qui lui aura été donnée de ce qui l'attend à la ville. Même s'il n'est pas fils de cultivateur, mais s'il est né près de la terre, s'il a eu, si peu que ce soit, le contact avec
la vie rurale, au temps des premières impressions juncviles, qu'il y regarde à deux fois avant de renoncer. C'est la plus grande chance de succès et de bonheur dans la vie qu'il rejette négligemment.
Le problème est tout autre, s'il s'agit d'un citadin, fils de citadins. Il y a, chez celui-ci, une inexpérience fondamentale, une méconnaissance originaire des conditions de la vie aux champs qui est, il faut le reconnaître, très difficile à réparer. Pour celui qui ne sait pas, avant dix ans, distinguer un épi de seigle d'un épi de blé, une rave d'un navet, un hêtre d'un tilleul, il y a une lacune terrible à combler. Il ne s'agit pas seulement, entendez-le bien, de la connaissance même des choses. Parbleu I la botanique s'apprend; l'art de cultiver, d'ensemencer, de fumer, de récolter, tout cela s'apprend; mais ce qui est plus difficile à acquérir, c'est cet amour profond de la terre, ce sang-froid, ce calme, cette subordination de la vie à la loi des saisons, cette lenteur des mouvements et cette épargne constante de tous les efforts et de toutes les dépenses, qui est la condition sine quâ non du succès dans la carrière agricole. Il y a là un tour d'esprit à acquérir, bien plus encore qu'un tour de main. Je déplore que l'intelligence s'éloigne, trop souvent, de l'agriculture; mais je reconnais que l'intelligence n'y suffit pas. Les hommes les plus sagaces, les plus ingénieux, les plus instruits en
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la matière spéciale ont souvent échoué là oii des hommes, en apparence plus bornés, ont réussi. Réflexion faite, la carrière agricole est peut-être une des plus négligées, parce qu'elle est une de celles qui demandent le plus d'équilibre et de pondération dans les facultés.
Quoi qu'il en soit, fds de citadin ou fils de paysan, le jeune homme qui se tourne vers la terre doit se dire qu'il ne l'approchera jamais de trop près, ni trop tôt. Ici, ma formule est plus affirmative encore que nulle part ailleurs : ce n'est pas l'école qui instruit et qui forme, c'est la vie. Entendons-nous. Il faut, évidemment, que le jeune cultivateur sache tout ce que doit savoir un honnête homme. II faut qu'il ait, en outre, des connaissances scientifiques - assez étendues, pour apprécier sainement les moyens par lesquels il peut améliorer ses procédés et accroître ses rendements; mais, selon moi, ces connaissances doivent être subordonnées à une science supérieure, qui est celle de la terre même et du climat. Or, pour cette science, si intéressante et si profonde, rien ne vaut le contact avec les choses.
Il faut donc que, le plus tôt possible, le jeune homme soit plongé dans la vie rustique. Il faut que les parents sachent prendre tôt leur parti. Axiome : le futur cultivateur ne devrait passer aux écoles techniques que quand il a une connaissance suffisante du métier, pour qu'il comprenne la portée pratique des leçons qu'il
reçoit; il faut qu'il se rende bien compte de l'utilité réelle de l'enseignement. Alors, tout est gain pour lui. Sinon, la leçon est lettre morte; la dicter à un esprit qui n'est pas ouvert, c'est, à proprement parler, pousser les bœufs sans avoir attelé la charrue.
Certes, l'enseignement agricole est utile, indispensable. 11 a fait les plus louables progrès ; il substitue, chaque jour, des notions précises à des traditions confuses; il fait la chasse à la routine. Mais, s'il est donné pour lui-même, et dans la pensée qu'il se suffit à lui-même, s'il tourne au procédé verbal et didactique, alors, il devient funeste. 11 fausse l'esprit des jeunes gens, les emplit d'une vanité sonore, leur donne une suffisance livresque que les faits se chargeront bien de rabaisser.
Que le jeune homme vive donc, de bonne heure, aux champs; qu'il suive, pas à pas, derrière le valet de ferme, le train de la charrue, et qu'il mette lui-même la main aux mancherons; qu'il s'habitue au temps des saisons, avec les oreilles gourdes l'hiver, et, l'été, le front tanné et cuivré par les canicules ; qu'il se lève à l'aube et s'^ couche tôt; qu'il ait, sans cesse, l'esprit tendu sur tout l'arroi de la ferme; qu'il rumine les assolements, les roulements des productions diverses, le prix des engrais, les emblavements, les fumures, le mariage souterrain des azotes et des organismes; qu'il subisse, de bonne heure,
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ce lent et calme entraînement; qu'il réfléchisse aux avantages et aux inconvénients du bétail, « ce mal nécessaire; » qu'il se résigne d'avance à l'étendue des sacrifices et à la lenteur des profits; en un mot, que sa vie soit établie et divisée, non par des périodes courtes d'une année, mais par des tranches de quatre ou six années, et qu'il compte, à la fin : il verra qu'il a fait une bonne affaire, et, c'est le cas d'employer l'expression, une affaire de tout repos.
A l'heure précise où nous vivons, le prix de la terre s'est abaissé dans des proportions considérables. La main-d'œuvre est rare et chère; mais le travail de la machine peut la simplifier souvent. La multiplication des moyens de transport a rapproché les fermes des grandes villes et donné une importance nouvelle à la basse-cour ; la science technique a fait de grands progrès; l'usage des engrais chimiques a placé, entre les mains du cultivateur moderne, un instrument d'une puissance extraordinaire; les produits de la terre sont protégés contre la concurrence étrangère par des droits qui leur réservent à peu près le marché de la consommation intérieure. Dans ces conditions, on peut dire qu'un homme ayant quelques ressources peut les confier, avec profit, à l'industrie agricole.
Prendre à bail, non loin d'une grande ville, une ferme de cinquante à cent cinquante hectares au plus ; y consacrer sa vie sans autre arrière-pensée.;
y apporter une connaissance suffisante des méthodes modernes; y poursuivre, avec calme, sangfroid et ténacité, un système de production réfléchie et d'amélioration modérée; voir se succéder, dans un ordre prévu d'avance, le trèfle, le blé, l'avoine, la betterave ou le colza; voir se renouveler autour de soi le peuple des troupeaux ; planter ses vergers, enter ses pommiers, voir les fleurs succéder aux fruits, les fruits aux fleurs et tenir, sous le pied, le sol paternel en respirant l'air frais du matin, c'est un sort qui a été chanté par Virgile et qui, d'après lui, n'est dédaigné par les cultivateurs que parce qu'ils ignorent leur bonheur.
OBSERVATIONS ET CONSEILS PRATIQUES
11 est certain que les conditions du travail agricole et la mentalité de l'agriculteur français tendent à se transformer en ce moment, et cette transformation se fait dans le sens d'une sérieuse amélioration. Malgré la division extrême de la propriété en France (division qui a souvent pour effet de compliquer le travail et de le rendre par conséquent plus onéreux), les progrès de la science moderne pénètrent jusque dans nos campagnes. J'ai beaucoup connu un agriculteur, homme simple mais de haute valeur intellectuelle, qui m'adressait, un jour, ces paroles assez frappantes dans la bouche d'un paysan : « La terre n'est plus, pour nous.
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aujourd'hui, qu'une vaste table d'expérience exposée au soleil et à la pluie. Nous nous chargeons d'y mettre nous-mêmes, par les engrais, ce que nous voulons qu'elle nous rende. » Et il avait joint la pratique à la théorie; il avait acheté, sur les limites de la Champagne Pouilleuse, à proximité d'un canal, une ferme importante où il cultivait le blé et la betterave. D'une terre extrêmement médiocre, il tirait un produit réellement considérable, et il laissa à ses enfants, en mourant, une fortune honorable et la ferme qu'il avait créée en pleine exploitation.
Le cas est rare, me dira-t-on. Il tend cependant à se répandre. Dans les départements du Nord, notamment, le type du propriétaire ou du fermier vivant en industriel, ayant les mêmes habitudes de précision dans le travail, la même sûreté dans les méthodes, la même clarté dans les comptes, ce type se multiplie." D'ailleurs, le rendement croissant de la terre indique bien qu'elle est traitée tout autrement qu'autrefois.
La culture de la betterave a été un puissant agent d'entraînement et d'éducation. La betterave est la moins routinière de toutes les cultures. Elle oblige l'homme à s'enquérir de la nature du sol, des conditions de la main-d'œuvre et des cours internationaux. Elle le débrouille. C'est la vigne du Nord.
L'agriculture du Midi, qui est, en somme, la viticulture, a dû faire également sous la position de la nécessité, et notamment depuis la crise du phylloxéra, des progrès scientifiques remarquables. J'ai déjà cité les remarquables travaux scientifiques et pratiques qui, dans la lutte contre le black rot, sont émanés des séances d'une sorte d'académie de vignerons et de maîtres de
chais, le Comice viticole de Cadillac, dirigé par l'honorable M. Cazeaux-Cazalet.
Aujourd'hui, dans nos campagnes, l'ignorance et la routine deviennent l'exception. L'agriculture tire, de cet effort commun, un véritable anoblissement.
Je n'apprendrai rien à personne en énumérant les différents établissements d'enseignement agricole qui se sont multipliés en France, notamment depuis une trentaine d'années. L'Institut national agronomique existait antérieurement, et il subsiste comme une sorte d'enseignement supérieur agricole. C'est un externat; les jeunes gens y sont admis à dix- sept ans.
Au-dessous, c'est le rouage encore un peu exceptionnel des Écoles nationales d'agriculture : Grignon, Grand- Jouan et Montpellier, celle-ci plus spécialement consacrée à l'enseignement viticole.
Mais nos classes agricoles peuvent tirer la plus grande utilité de la multiplication récente, dans nos départements, des Écoles pratiques d'agriculture, où î'àge d'admission varie entre treize et quinze ans, c'està-dire à l'issue de l'École primaire. On en compte une trentaine environ. Il en faudrait une par département. C'est un type excellent. Plus il se rapprochera des familles, meilleurs seront les résultats. Il appartient aux Conseils généraux des départements de surveiller avec le plus grand soin ces pépinières de l'activité agricole pratique, simple et utile.
Il faut aussi tenir grand compte de l'existence, dans la plupart de nos départements, de stations agronomiques et de laboratoires agricoles. Chaque cultivateur, en entrant en relations avec le directeur de la station ou avec le chef du laboratoire, s'instruit, profite et reçoit les meilleures des leçons, parce qu'elles sont réelles.
Les municipalités des bourgs et des viUes situées dans les pays agricoles auraient le plus grand intérêt à réserver, dans leurs collèges, une certaine place aux
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rudiments de l'enseignement agricole, sans prétendre, d'ailleurs, se substituer aux écoles techniques. Déjà, presque partout, l'enseignement primaire, avec beaucoup de sens et de tact, a fait une place discrète à cette même nature d'enseignement.
De ces efforts convergents, il résulte déjà un progrès appréciable et qui ne peut que croître.
Mais j'insiste sur ce point de vue : il y aurait le plus grand intérêt à ce que ces cours et ces enseignements ne fussent pas fermés aux adultes. Il arrive, en effet, très souvent, que certaines natures un peu frustes, qui ne sont pas les plus mauvaises pour le travail agricole, ne comprennent la leçon théorique et ne conçoivent même son utilité que quand ils ont mis la main à la pâte. Les cours suivis trop tôt ne laissent dans leur esprit qu'un amas confus de notions indigestes. Mais s'ils se retrouvent plus tard, ne fût-ce que pendant quelques heures, devant le même maître, tout les frappe. Il faut donc une organisation assez souple de tout cet enseignement pour qu'il puisse se conformer à la variété des besoins et à la diversité des intelligences.
L'agriculture française, qui est la base même de la fortune de notre pays, comme l'agriculture romaine fut, longtemps, la force de Rome, prendra un nouvel essor du fait de l'extension de notre empire colonial. Combien de voies nouvelles, combien de ressources inattendues s'offrent à elle. 11 existe des Écoles d'agriculture coloniale à Alger, à Tunis... Je reviendrai sur la question au chapitre Colonisation.
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Je n'oublierai certainement pas, à propos de l'agriculture, la belle profession de jardinier. La France et ses colonies tendent de plus en plus à multiplier l'étendue de leur «jardin». C'est la plus rude peutêtre, mais la plus profitable des cultures. Jardiniersmaraîchers, jardiniers- fleuristes, jardiniers -horticulteurs ou pépiniéristes, tous tirent du sol le maximum de ce que peuvent lui faire rendre le travail et l'intelligence réunies. Un ambassadeur étranger me disait un jour: «J'ai manqué ma vocation; j'aurais dû être jardinier. » Ce diplomate exagérait peut-être, ou il avait trop lu la fable de La Fontaine L'Ours et l' Amateur des jardins, sans aller jusqu'au dénouement.
En France, autour des grandes villes, dans toute la vallée du Rhône, et aussi tout le long de la Côte d'Azur, c'est une immense exploitation horticole^ la plus féconde et la plus profitable. M. Zacharewitz, dans son curieux hvre, le Vaucluse agricole, affirme (( que la culture de la fraise peut donner, bon an mal an, un bénéfice net de i,ooo à 3,ooo francs par hectare; celle de l'asperge tout autant; l'artichaut produirait i,5oo francs la première année et pourrait atteindre 5,000 francs. » Je n'oserais confirmer ou infirmer ces chiffres ; je cite mon auteur. Mais on m'a montré, en Algérie, un champ de trois hectares planté en artichauts dont la récolte, que j'ai vue sur pied, avait été vendue, paraît-il, 12,000 francs. Il est Arai que cela faisait beaucoup, mais beaucoup d'artichauts.
Dans toute la plaine de la Mitidja, dans l'Oranais, notamment dans la région de Saint-Denis-du-Sig, en Tunisie, dans les environs de Bizerte, la culture de la « primeur » donne d'excellents résultats. De toutes les gares de la Provence méridionale, on voit partir
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chaque jour, par colis postal, des centaines, des milliers de petites caisses qui portent au loin, en Allemagne, en Russie, en Angleterre, des bouquets et des fleurs payées très cher. Les forceries ont ajouté tout un ordre de productions nouveau à ces branches déjà si variées de l'industrie horticole.
Je ne connais qu'un établissement d'enseignement horticole proprement dit, c'est à Versailles. Il y aurait certainement quelque chose à faire dans ce sens, ainsi que pour la préparation de l'élevage et de la basse-cour. (Voir la brochure de M. Maurice Scjîwob : Une école d'agriculture.)
Le jardinier a besoin d'eau et d'engrais ; car, jusqu'à un certain point, il fait son soleil avec ses châssiSo Mais pour l'eau, notamment, que d'exemples utiles à recueillir dans les pays où le système d'irrigation des anciens par les barrages et les fascines a subsisté, comme en Andalousie et en Sicile. Tout est à faire ou à refaire dans ce sens, et le travail horticole, si dur, pourrait être singulièrement allégé. En vérité, nous ne répéterons jamais assez le mot de Voltaire : « Frères, cultivons notre jardin. »
Une des grandes difficultés de la culture moderne, c'est la rareté et l'élévation croissante de la maind'œuvre. On se plaint de l'abandon des campagnes. 11 est facile de deviner les causes; on fait tout pour appeler et retenir les jeunes gens dans les villes. U y a mssi des causes qui tiennent à la nature même du jgrès économique : l'introduction des machines a
.pprimé une bonne partie du travail d'hiver, notamment le battage en grange. La main-d'œuvre, n'ayant à
1 )i s'employer, émigré naturellement. Le remède ulte ici du mal lui-même : la machine, qui éloigne la
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main-d'œuvre, permettra par contre, de se passer d'elle. Mais, pour faire les frais d'un outillage complet, c'est une grosse affaire ! On sait que le problème a été résolu, en partie, par la création des Syndicats agricoles. On me permettra de signaler également, à ce sujet, l'Œuvre da Syndicat central des agriculteurs de France, fondé, en 1886, sous le patronage de la Société des Agriculteurs de France et dont le but est de travailler au relèvement agricole par la vulgarisation des nouvelles méthodes de culture et par la création de rapports constants entre les agriculteurs isolés. Je ne fais cette recommandation qu'après le Jury de 1900 qui a décerné, à cette œuvre utile, l'un des grands prix dans la section d'Économie sociale.
Ce sera l'honneur de la colonisation française d'avoir été surtout agricole. Partout où l'élément français s'est implanté dans le monde, au Canada, à la Louisiane, aux « Iles », il a subsisté par l'agriculture : il a reculé ou disparu avec elle. Le Français suit la vigne, le tabac, le sucre ou le café. On pourrait disserter longuement sur ce sujet et établir un parallèle classique entre la colonisation française et la colonisation britannique. Les Anglais nous font le reproche de ne pas être un peuple colonisateur, surtout parce que nous entendons moins bien qu'eux le « commerce » aux colonies. Par contre, nous avons su, mieux que bien d'autres, prendre une solide attache au sol dans les pays nouveaux.
lyS DU CHOIX d'une carrière
Par une tendance instinctive, rémigrant français s'est donc porté, surtout, vers les contrées où la terre est féconde et exploitable. L'Algérie est ainsi devenue le type de la colonie française moderne. Par son sol, par son climat, par ses produits, elle présente les plus grandes analogies avec les départements français du bassin méditerranéen : elle est comme un prolongement de notre Midi. Aussi, à l'heure présente, /ioo,ooo Français y ont implanté fortement notre race, avec ses qualités et ses défauts (un peu soulignés, peut-être), avec ses procédés d'existence, et, notamment, ses méthodes de culture.
Le vignoble algérien est venu en aide au vignoble français et l'a aidé à passer les mauvais jours du phylloxéra. L'admirable manteau de pampres, dont il a revêtu des plaines et des coteaux arides et dénudés, est une des plus belles parures dont une grande contrée se soit ornée depuis des siècles. En vingt-cinq ans, le vigneron français a fait ce miracle. Il a créé, sous le soleil, une richesse nouvelle. Il a donné l'idée de ce que sera, un jour, la terre d'Afrique, quand une population laborieuse et sobre y sera solidement fixée. C'est lui, en somme, qui a ouvert le continent noir. Aidé de ses voisins d'Espagne et d'Italie, il a sauvé, d'un désastre millénaire, le bassin de la Méditerranée. On ne rend pas encore pleine justice à notre vaillant frère, le colon d'Algérie; mais son heure viendra.
L'autre hiver, étant de séjour à Alger, je vis venir vers moi, la main tendue, un de mes compatriotes du département de l'Aisne. C'était un grand blond, au teint rosé sous le hâle, un Gaulois : de ces carrures fortes et de ces carnations claires qui étonnaient tant les Romains quand ils voyaient, dans les batailles, ces grands corps nus et blancs se jeter sur l'épée des légionnaires; en un mot, tout le contraire d'un Africain. Une fois la connaissance faite et les cordialités échangées, je lui demandai par suite de quelles circonstances il était là, et s'il était satisfait de son sort. 11 me dit, en souriant : « Je suis venu dans ce pays presque malgré moi, et, cependant, je ne le quitterais pas pour un empire. Ma mère me l'avait bien dit, en pleurant, quand elle me vit partir pour la première fois : a. Tu ne reviendras pas, » et, en effet, je ne suis revenu que pour repartir,
« J'avais un parent qui était ici pour son sort. Un jour, ayant bu, il avait acheté, moyennant quelque argent, une centaine d'hectares de terre, sans valeur, non défrichés, un maquis. Il meurt. Je viens pour liquider ce petit héritage. En voyant les lieux, j'ai compris ce qu'il y avait à faire. J'ai vendu mon bien là-bas; je me suis installé ici; je me suis fait vigneron. Ma mère, elle-même, s'est décidée à m'accompagner. Elle est venue aussi, la bonne femme. Je me suis marié. J'ai quatre garçons; ils ont grandi; et ils sont vignerons, à leur tour. Les biens de la famille couvrent main-
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tenant des centaines d'hectares. Je vous assure que c'est beau, de voir le vignoble, aligné à deux mètres pour le travail de la charrue, tapissant le flanc des collines. C'est mon œuvre; je l'ai planté pied par pied. Je suis fier, quand je compare ce que J8 suis à côté de ce que je fusse resté, si je m'étais confiné là-bas, dans le cher village. Mais, Monsieur, j'ai eu bien du mal. Au début, il a fallu faire presque toute la besogne moi-même. J'ai lutté comme un Atlas. Un jour, par une chaleur insupportable, je suis allé me coucher près d'une fontaine, sous les lauriers -roses. Vous savez, comme dans la chanson de chez nous :
Au bord d'une fonlaine, Je me suis reposé, Chante, rossignol, chante...
En me réveillant, j'ai senti ma tête en feu. Je suis rentré chez moi. J'étais fou. Je poussais des hurlements; je roulais dans la maison, comme une barrique ; je me cassais la tête contre les murs. On m'a tiré des litres de sang; on m'a mis à bas; on m'a sauvé; et, vous le voyez, maintenant, la carcasse est encore bonne. Monsieur, voilà ma vie. Telle quelle, je l'aime. J'aime cette terre que j'ai créée. Si je retournais dans notre pays, j'étoufferais dans ces vieilles maisons dont on cogne le plafond en se mettant debout, et parmi ces champs qu'on franchit d'une enjambée. Ma mère me l'avait bien dit, que je ne reviendrais
LA COLONISATION 8l
pas. Elle est morte ici, la pauvre vieille, la première de ma famille enterrée sur le sol où nous vivrons tous, moi et mes descendants. Ma patrie est là, sous mes pieds. »
Voilà le colon français.
Étant surtout agriculteur, il se condamne, presque fatalement, à la fortune lente et au travail acharné. Donc, dans nos possessions, pas ou peu de ces fortunes rapides et excessives qui se constituent si souvent ailleurs. Nous n'avons guère de colonies à sous-sol minier important que la Nouvelle-Calédonie. Même des richesses comme les phosphates de l'Algérie, nous les avons longtemps négligées. C'est à peine si, après soixantedix ans, on commence à exploiter les minerais dans la province de Constantine : les Anglais en auraient tiré parti depuis longtemps.
Autrefois, aux Iles, les planteurs profitaient de la fécondité extraordinaire d'un sol vierge, et ils faisaient travailler les noirs : c'étaient, là, deux causes d'enrichissement prompt et immense; elles ont disparu toutes deux. Partout, dans les colonies françaises actuelles, il faut lutter contre des obstacles redoutables : climat, sol, procédé de culture, population, main-d'œuvre, tout est contraire. Un homme qui veut s'installer dans nos possessions d'outremer doit donc s'attendre à travailler, non pas moins, maiis plus que s'il restait en France. Voilà ce qu'il faut dire et répéter : le colon français sera laborieux ou il ne sera pas.
8i DU CHOIX d'unb carbière
A ce travail acharné, il trouvera, par contre, bien des compensations : le bas prix de la terre, la modération des impôts, le bon marché de la vie, la fécondité du sol, la prodigieuse abondance de toutes choses, la beauté du ciel, l'indépendance sur un sol vaste et parmi des horizons élargis, et puis, et surtout, la fierté de fedre œuvre originale, de ne pas mettre les pieds dans le sillon creusé déjà par les aïeux, l'ensorcellement de toute cette vie nouvelle, qui donne l'impression fraîche d'une aube renaissante sur un monde à son déclin. L'existence aux colonies exerce une fascination telle qu'il est presque impossible à un homme qui l'a subie de s'y arracher.
Gomme résultat pratique, on peut affirmer, qu'en moyenne, tout Français bien portant, actif et sobre, par le fait seul qu'il s'installe sur une terre nouvelle, s'élève d'un ou deux degrés dans la hiérarchie sociale. Tel qui serait manœuvre, en France, passe, là-bas, au rang de métayer; il aura cheval à l'écurie et se rendra, le samedi, au marché, le chapeau sur l'oreille. S'il est parti métayer, il deviendra propriétaire, et ainsi de suite. Il est vrai qu'il risque continuellement son argent, sa peine et même un peu sa peau... c'est le revers de la médaille.
Quels sont donc ceux qui peuvent et doivent se rendre aux colonies? Gomment un homme qui peut devenir colon doit-il s'y prendre pour s'as-
surer le plus de chances de succès? — Voilà des questions qui mériteraient des volumes. Donnons, autant qu'il est possible dans ces notes brèves» quelques indications.
On citait, récemment, une circulaire du général Gallieni, qui déconseille nettement aux émigrants français de se rendre à Madagascar, s'ils n'ont pas des ressources suffisantes ou s'ils n'ont pas en poche, au départ, un contrat leur garantissant du travail. De son côté, le gouvernement s'efforce, par tous les moyens, de mettre nos compatriotes en garde contre les surprises de leur imagination. Combien d'entre eux, en effet, sont partis pleins de confiance et sont revenus vaincus, ruinés et désillusionnés !
Ce qu'il faut bien comprendre, tout d'abord, c'est qu'en général, ce n'est pas la main-d'œuvre qui manque aux colonies. Elle est plutôt, et comparativement à ce qui se passe en France, à bas prix. L'homme « qui ne possède, — comme on dit, — que ses bras », n'a donc que bien peu de chances de se tirer d'affaire. La principale industrie étant la terre, toute exploitation, si rudimentaire qu'elle soit, exige, d'abord, un certain capital. Je ne ferai d'exception que pour ceux qui exercent un métier recherché sur un sol neuf, par exemple celui de charron, de forgeron, de conducteur de travaux, etc. ; — ou bien encore pour des hommes doués d'une extraordinaire énergie; mais il faut que ceux-ci se
soient résolus à un travail enragé, pour arriver à leurs fins.
Donc, un pécule de plusieurs milliers de francs, au moins, ou un engagement de travail, c'est la nécessité première. 11 suit de là, qu'avant de prendre le parti de se rendre aux colonies, un homme sage devrait, tout d'abord, s'il n'est pas renseigné par des gens en qui il a toute confiance et qui lui transmettent des propositions précises, faire les frais d'an premier séjour dans celle de nos possessions sur laquelle il aurait Jeté les yeux.
Les voyages coûtent relativement peu, aujourd'hui. Quelle garantie et quelle sécurité pour celui qui, avant de prendre un parti où se joue la vie entière, n'hésiterait pas à sacrifier quelques semaines ou quelques mois pour un séjour préliminaire d'étude ou d'enquête! S'il s'agit d'un père de famille, que de responsabilités évitées! S'il s'agit d'un jeune homme, quelle utile leçon ! Pour celui-ci, d'ailleurs, le temps du service militaire passé aux colonies peut devenir une première expérience. Qu'il soit attentif, qu'il regarde autour de lui, qu'il interroge. Rentré au pays, il pourra dire ce qu'il a vu, prendre conseil, délibérer et arrêter sa décision en connaissance de cause.
Il existe maintenant, en Algérie et en Tunisie, des Écoles d'agriculture, de viticulture et d'horticulture, où un permier stage serait profitable. Mais, je préférerais de beaucoup l'apprentissage
dans une ferme ou dans une exploitation déjà prospère. Faut-il répéter qu'il y a tout avantage à rapprocher, le plus tôt possible, l'homme d'action des conditions pratiques de la carrière qu'il doit adopter: aux colonies, les colons; auj. champs, les cultivateurs.
Quant à ces hommes expérimentés, qui serviraient volontiers de guides à la jeunesse entreprenante, ils se sont déjà multipliés dans toutes nos possessions, et les gouverneurs ou les résidents se feraient un devoir, le cas échéant, de les signaler, en réponse aux demandes sérieuses qui leur seraient adressées. Je ne puis, quant à moi, prononcer aucun nom : mais ma pensée se reporte pourtant vers l'homme éminent près duquel j'ai passé des heures si douces et que j'ai vu, sur le domaine créé par lui, entouré d'une élite de jeunes gens que ses leçons, sa bonté et son hospitalité formaient, paternellement, au rude apprentissage de la carrière coloniale. Il eut le courage d'imposer à ses jeunes amis le métier de valets de ferme. Ils le béniront, parce qu'il aura fait d'eux des hommes.
Je voudrais donner encore un conseil au futur colon : surtout n'embrassez pas trop ; ne voyez pas trop grand, limitez -vous, au début. En effet, s'il est une séduction qui s'exerce sur une imagination encore jeune, c'est celle de se voir maître d'un vaste domaine. La terre n'est pas chère, la domesticité est peu coûteuse; on tranche volon-
tiers du grand propriétaire ou du seigneur terrien. Rien n'est plus dangereux. Procédez, au contraire, très lentement, très prudemment; hasardez le moins possible; gardez toujours une poire pour la soif. Si le prix d'acquisition de la terre est, relativement, peu de chose, la nécessité où l'on est de défricher le sol et de tout créer sur le domaine entraîne des frais considérables et qui dépassent presque toujours les prévisions. Ajoutez que, dans ces pays, à climats capricieux, plusieurs années stériles peuvent se succéder, dans l'attente d'une année fertile qui récompense largement de tous les sacrifices; mais, encore, faut -il pouvoir l'attendre.
Ainsi, pour le jeune colon qui s'attache à la carrière agricole, les conseils se résument en trois formules : se renseigner exactement, travailler vaillamment et se limiter strictement. C'était, d'ailleurs, l'avis du vieux Caton, qui s'y entendait : « Si tu achètes un champ, prends-le de proportions modestes, visite-le souvent et travailles-y sans cesse;» et le conseil a de nombreuses applications.
(Voir les Observations et Conseils à la fin du chapitre suivant, p. 96.)
Dans la publication de ces notes rapides, je voudrais ne m'arrêterque le moins possible, ayant un champ un peu vaste à parcourir. Cependant, il faut que je revienne sur cette question de la colonisation que j'ai traitée dans mon dernier article; il m'a valu trop de communications intéressantes pour que je les passe entièrement sous silence.
Un grand changement s'est produit, au sujet des questions coloniales, dans les dispositions du public français. Tous les publicistes savent à quel point le lecteur, en France, se passionne, à l'heure actuelle, pour l'avenir de notre domaine reconstitué.
Évidemment, une évolution s'accomplit dans
88 DU CHOIX d'une carrièue
les esprits. Le Français d'hier était craintif et casanier; celui d'aujourd'hui redevient un peu plus entreprenant, et plus nomade; il ne fait, d'ailleurs, que rentrer ainsi dans son naturel.
On voyageait beaucoup jadis, et, sinon plus, du moins mieux qu'on ne le fait aujourd'hui. Pas une seule éducation de gentilhomme n'était complète san& un séjour prolongé en Hollande, en Allemagne, en Italie, à Malte. La plupart des étudiants prenaient leurs grades dans les Universités célèbres, à Bologne, à Heidelberg, àLouvain. Les lieux de pèlerinage et les foires étaient très fréquentés : Saint-Jacques-de-Compostelle, Saint- Michel-en-péril-de-la-Mer, Notre-Dame-de-Lorette, Notre-Dame-des-Ardilliers, la Sainte-Baume, — sans parler de Rome et de Jérusalem. Beaucaire, Saint Denis (pour la foire du Lendit), Francfort, Aix-la-Chapelle, Lyon, suscitaient, en France ou dans les pays voisins, un perpétuel mouvement des foules et des déplacements par masses dont nos voyages circulaires ou en train de plaisir ne donnent qu'à peine l'idée. Ce n'est pas tout : les ouvriers, à quelque corporation qu'ils appartinssent, n'étaient considérés comme formés et ne pouvaient recevoir la maîtrise que s'ils avaient fait leur tour de France. Ils étaient reçus, de ville en ville, par la « mère des compagnons » ; il existait, ainsi, tout un système d'hospitalisation qui révèle une vie nomade très intense, même chez le peuple.
LA COLONISATION 8j
On voyageait plus lentement; on s'attardait dans les pays où l'on se plaisait; on muguettait en route, à cheval par un clair soleil, ou par les brumes, sous le balandran. Aujourd'hui, voyager c'est vivre pendant des heures et |des journées dans une boite mouvante et bruyante, et regarder passer, avec la rapidité de l'éclair, des terres, des bois et des plaines, des plaines, des terres et des bois; il est vrai, qu'à titre de distraction, on rencontre une quantité considérable de gens en vestons d'uniforme et en casquettes sur lesquelles on voit, écrites en lettres d'or, des mentions comme Wagons-Lits ou Hôtel d'Angleterre. Quand nous avons passé, pendant des semaines et des mois, la revue de ces braves gens échelonnés sur la route, la « note » à la main, nous nous baptisons nous-mêmes globe-trotter. En vérité, on ne voyage plus depuis qu'on a tant de facilités pour voyager.
L'ancien Français se déplaçait facilement; et c'est ainsi qu'il est devenu un colon admirable. Mes amis du Canada m'ont souvent raconté que, quand on rencontre, à la limite extrême des pays habités et à l'avant-garde de la civilisation, une cabane perdue avec un champ cultivé qui mord sur la brousse et qui entame l'œuvre du défrichement, c'est presque toujours un Français qui vous ouvre la porte. De là, ces nombreuses stations qui s' Si-ppeWeniV Aventure, Idi Folle-Entreprise y le Petit-Paris, ou la Belle-Fontaine, et dont les
go DU CHOIX DUKE CARRIERE
noms évoquent soit le souvenir lointain de la mère-patrie, soit les goûts hardis du premier occupant.
De ce Français nomade, les hasards de la vie ou, pour parler plus exactement, la perte de notre domaine colonial, avaient fait un sédentaire. S'il y a une logique ici-bas, la reconstitution de notre domaine colonial nous rendra le goût du déplacement d'abord, et, bientôt, de l'établissement dans les pays nouveaux.
D'ailleurs, l'inquiétude des esprits que je signalais tout à l'heure, l'attention qui s'éveille, dès que ces sujets sont abordés, n'est-ce pas là le signe que le branle est déjà donné? Les générations nouvelles sont prêtes : les jeunes gens ont le brodequin lacé; sur un signe, ils partiront.
Or, c'est là, précisément, que je constate, d'après mes conversations et les correspondances qui me parviennent en grand nombre, une situation vraiment critique, sur laquelle il convient de revenir et d'insister. Notre pays possède un magnifique domaine colonial; une partie appréciable de sa population jeune ne demanderait pas mieux que d'aller, sur ces nouvelles terres, courir le risque du travail acharné et de la fortune : et, faute d'une organisation claire, simple et pratique, nos colonies manquent de colons et notre jeunesse entreprenante se morfond dans la mère-patrie.
Il ne suffit pas de répondre que les choses
s'arrangeront d'elles-mêmes ; il ne suffit pas de dire que l'État doit se désintéresser des efforts particuliers et qu'il ne peut prendre la responsabilité des déboires ou des ruines qui accompagnent souvent ces entreprises téméraires. L'Etat, c'est-à-dire la Nation, a un intérêt évident à ce que dans les colonies françaises, la population française se multiplie, et l'État, c'est-à-dire la Nation, a intérêt à ce que les aspirations légitimes et naturelles d'un certain nombre de ses membres soient satisfaites.
Je ne puis aborder ici l'ensemble du problème si grave et si intéressant de la colonisation officielle. On a écrit des volumes sur ce sujet passionnant .et on a, d'ailleurs, multiplié des expériences dont plusieurs, je ne le sais que trop, ont paru décourageantes. Je sais aussi que dans plusieurs de nos colonies, et notamment en Algérie et en Tunisie, l'Etat manque de terres, et qu'ainsi, on voit se poser subsidiairement la très grave question de l'appropriation des biens indigènes. Je n'ignore pas, enfin, que les méthodes de colonisation doivent différer selon les colonies et qu'il serait absurde de demander aux pouvoirs publics un système complet, alors qu'il est, pour ainsi dire, impossible d'analyser la multiplicité des cas, des situations, et, par conséquent, des solutions.
Mais c'est précisément à cause de la diversité des circonstances et des partis à prendre que je
voudrais préciser quelques idées qui sont venues à des hommes compétents et qui me paraissent devoir, à l'heure présente, faciliter, à nombre de jeunes gens, l'accès de cette carrière coloniale à laquelle ils aspirent.
Tout d'abord, il faut songer à organiser un enseignement colonial. Certes, je ne suis pas partisan des écoles inutiles ni des longues études théoriques; mais la création d'un enseignement pratique de colonisation me parait indispensable à Iheure présente. Il faut habituer la jeunesse aux idées, au moment de la mettre en contact avec les réalités; il faut aider les parents ^euxmêmes, en disposant une première étape moins dure que celle qui sépare immédiatement et brutalement la famille et l'adolescent; en un mot, il faut préparer un intervalle et un apprentissage entre la vie étroite de la mère-patrie et la vie au grand air des colonies ; et, pour cela, la fondation dans nos ports de mer, ou dans les colonies voisines, d'un certain nombre d'écoles coloniales cii les jeunes gens seraient placés en surveillance jusqu'à quinze ans, me paraît un premier progrès nécessaire et facilement réalisable.
Voici ce qui existe actuellement dans cet ordre d'idées : au premier rang, l'Institut colonial de Marseille; à Lyon, les cours patronnés par M. Ulysse Pila; le musée commercial et colonial à Lille; l'Œuvre de la colonisation des Orphelins; puis, une vaillante petite école à Joinville-
LA. COLONISATION g'i
le-Pont; quelques-unes de nos Écoles d'agriculture, notamment celles du Ghesnoy et de Lézardrieux, — c'est à peu près tout, pour ce qui concerne la métropole. Depuis plusieurs années, on parle de la fondation d'une école coloniale à Nantes; récemment, M. Henri Lorin lançait le projet d'une autre école à Bordeaux; le Conseil général de l'Hérault, sur une proposition qui lui a été soumise par M. Arnal, a émis, à double reprise, un vœu dans le même sens. A Toulouse, M. Fauré vient de prendre une initiative analogue. Partout, comme on le voit, le mouvement se dessine; mais il faut qu'il se précise.
Le ministère des colonies a une belle tâche à remplir : créer quelques établissements où des Jeunes gens viendront, entre dix et quinze ans, prendre le goût pratique de la vie coloniale, diriger ensuite des jeunes gens, les conseiller et les soutenir au début de leur carrière, il y a là tout un plan méthodique à concevoir, à défendre et à exécuter. L'homme qui aura réalisé cette œuvre aura rendu un grand service au pays.
On pourrait encore faire autre chose : déjà, j'ai préconisé la création d'une Union générale de la colonisation, ayant à sa disposition des fonds dus à des libéralités particulières. Dans un pays où les familles deviennent de jour en jour moins nombreuses, il serait assez naturel que des hommes bienfaisants et actifs se groupassent pour stimuler les bonnes volontés, donner les indica-
lions utiles et aider, au besoin, les débutants ; une sorte d'Alliance française de la Colonisation ne me paraîtrait pas irréalisable. L'idée, d'ailleurs, est déjà en germe dans plusieurs institutions qui existent. Peut-être, un jour, les largesses d'un millionnaire en veine de bienfaisance pratique lui donneront- elles les moyens de prospérer.
Je dirai un mot, en finissant, d'une autre idée qui m'est venue en étudiant, en Tunisie, les essais si ingénieux de M. Saurin. Dans la carrière coloniale, comme dans toute autre, le capital manque souvent au travail; mais peut-être aussi arrive-t-il que le travail manque au capital. Il s'agit de trouver un moyen de les rapprocher et de combiner leurs forces. Le travailleur ne sait à quelle porte frapper pour obtenir l'aide qui lui est nécessaire. Le capitaliste, par contre, est soupçonneux; il craint de se confier à des colons qui n'auraient pas toutes les qualités nécessaires pour réussir.
Or, dans nos villages et nos bourgs, tout le monde se connaît. Un homme ayant de la fortune ne pourrait-il pas choisir, lui-même, un jeune homme laborieux, honnête, entreprenant, et s'associer avec lui : l'un avançant ses capitaux et l'autre risquant son travail. Ce serait une sorte de «commandite coloniale». Un médecin, un rentier, un commerçant enrichi, pourraient chercher dans une pareille combinaison la rémuné-
ration légitime de leurs avances; en même temps, leur collaboration lointaine, mais intéressée, intelligente, aiderait et encouragerait l'efibrt d'un travailleur digne de mérite, qui consentirait à s'expatrier. Ainsi, s'appuyant l'un l'autre, le passé prêterait la main à l'avenir, et une œuvre utile au pays serait accomplie, une fois de plus, par la combinaison des intérêts particuliers. Déjà des ententes de cette nature se sont produites : les premiers résultats sont satisfaisants.
L'initiative doit venir du commanditaire, puisque le choix, naturellement, lui appartient. Il y a, dans la société actuelle, des exemples nombreux d'aide accordés par des hommes réfléchis et expérimentés à des hommes jeunes et hardis. Pourquoi ces associations ne réussiraient -elles pas aussi bien quand il s'agit des colonies? Ici ou là-bas, tant vaut l'homme, tant vaut la chose.
Ces idées, jetées à la hâte, ont -elles quelque chance de se développer et de fructifier? Il n'est pas impossible qu'elles trouvent, un jour ou l'autre, un terrain favorable. Je reviens à mon dire : la France d'autrefois, par la collaboration des forces publiques et privées, a pu essaimer de par le monde, des « Frances nouvelles » , qui, séparées ou non, font encore honneur à la mèrepatrie. Pourquoi en serait-il autrement de la France d'aujourd'hui?
OBSERVATIONS ET CONSEILS PRATIQUES
Je dois dire franchement l'embarras où se trouve un homme de bonne foi qui aborde ce problème passionnant du peuplement de nos colonies. D'une part, il ne peut se nier à lui-même que l'avenir de la France est, en partie, dans ses colonies. Il se rend compte, théoriquement si l'on veut, de la nécessité, pour notre population trop dense sur le territoire métropolitain, d'occuper les terres nouvelles que nous avons conquises. Il se dit que ce n'est vraiment pas la peine d'avoir fait le grand effort politique, militaire et diplomatique de ce dernier quart de siècle, si nous ne sommes pas capables de tirer parti, nous-mêmes, de l'empire colonial que nous avons su constituer. 11 remarque l'effort fait par les autres races pour assurer leur expansion sur les différentes parties du globe et il ne peut renoncer à l'espoir que la France ne désertera pas la lutte.
D'ailleurs, des faits précis l'encouragent, et l'œuvre accomplie en Algérie, en Tunisie, en Indo-Chine donne à penser que la race n'a pas perdu son ressort et que, tout en procédant avec lenteur et prudence, elle laisse une profonde empreinte partout où elle passe, où elle s'installe.
D'autres faits particuliers sont également nombreux et encourageants. Je citerai, par centaines, les familles qui ont vécu honorablement, ou amélioré leur sort par l'heureuse décision qu'elles ont su prendre de se rendre aux colonies. Tel individu dont je puis dire le nom, très estimé il est vrai et jouissant d'un crédit sérieux, a pu, en Algérie, dans la région des Hauts- Plateaux, en moins de cinq ans avec un capital de
LA COM)NISATION 97
1 5.000 francs au début, créer une ferme qui lui assure, aujourd'hui, un revenu de plus de 20,000 francs par an. Il est vrai qu'il a dû travailler beaucoup et montrer une ténacité indomptable.
Tel, simple domestique, traite d'un achat de ferme pour son patron. Il entre en relations avec les Arabes, achète pour son compte quelques hectares. Au bout de quinze ans, il est propriétaire d'une ferme de 7 ou 800 hectares qu'U vend un très bon prix. C'est un homme actif et intelligent, mais d'instruction nulle. On cite un trait amusant pour indiquer son procédé de comptabilité : \( Je dois tant à mes cochons, disait-il; mes cochons me doivent tant... » Il vit en bourgeois, maintenant, et va aux bains de mer, regrettant peutêtre le bon temps où il était en compte avec ses familiers vêtus de soie.
Ces exemples sont nombreux; ils sont encourageants. Le vignoble algérien a été, jusqu'à ces dernières années, une véritable source de richesse.
Mais il y a la contre-partie : il y a les échecs, les déboires, <. l'argent aventuré, les ruines, nombreuses aussi. Il y a, surtout, l'objection principale que je trouve dans la plupart des lettres qui me sont adressées : Ces résultats sont beaux ; mais pour les obtenir il faut, vous le dites vous-même, au point de départ, une petite fortune déjà acquise, un pécule. Et voilà justement ce qui fait défaut. Nous sommes des centaines, des milliers de Français qui voudrions partir, risquer, même exposer notre vie; mais la première mise de fonds nous manque; et, alors, suivant vos propres conseils, nous nous abstenons; nous n'osons pas. Que faire?
Voici, d'ailleurs, des extraits textuels, les réalités étant toujours plus éloquentes que les généralisations : « Le mal ne naît pas de la mauvaise volonté des jeunes gens; car ils sont nombreux ceux qui désireraient
^8 DU CHOIX d'u?îe carrière i
partir, remplis d'ardeur; mais il dérive naturellement du défaut d'encouragement et du manque total de moyens d'action. »
^) Les capitaux anglais, les capitaux allemands ne dorment pas inactifs. Combien de jeunes gens de nationalité étrangère sont ainsi partis, commandités par des hommes d'affaires qui savaient fort bien qu'en envoyant leur argent au delà des mers entre les mains d'hommes intelligents et sûrs, ils se préparaient, pour l'avenir, une source de bénéfices. En France, tout l'opposé. Un capitaliste osera bien mettre une somme considérable dans l'achat d'actions d'une Société anglaise de mines d'or; mais il ne confiera pas le dixième de ce capital à un jeune homme honnête, sérieux, qui veut s'expatrier... J'en parle savamment... Une affaire mûrie, étudiée, sérieuse, a toujours été rejetée par des phrases comme celle-ci : «Qu'on disposait bien de capitaux pour des entreprises sûres à fonder en France, mais qu'on ne pouvait les risquer aussi loin. »
Cette lettre est un type qui s'est trouvé reproduit, bien des fois, dans mon courrier. Voici un tableau, plus vif encore, d'un autre genre de difficultés que rencontre, presque fatalement, la bonne volonté inexpérimentée : c'est la difficulté des renseignements. Je cite encore; il s'agit d'un autre correspondant: « ... Je suis arrivé à une autre conclusion; c'est qu'un Français aspirant à coloniser est à peu près certain de ne trouver aux sources officielles de son pays aucun des renseignements de première nécessité et les plusélémentaires pour choisir une direction • J'ai couru dans tous les coins, à l'Office colonial, à l'Office national du commerce extérieur et partout où je pouvais espérer un renseignement; or, partout, dans les rapports, dans les livres et auprès des services, j'ai rencontré la même absence de sens pratique. Il n'existe
qu'une seule chose dont on a plein la bouche, c'est la statistique. Oh! quant à cela, il y en a à gogo; et cela sert si peu!... Mais, si vous demandez à un directeur d'Office quel peut bien être le climat de tel pays, quelles ressources on peut y trouver pour bâtir un logement, et à quel prix reviennent les instruments de culture et autres de première nécessité, il prend un air profondement étonné.
» Le manque de renseignements dépasse l'imagination. Exemple, entre dix : A l'Office de la rue Feydeau, je demande:
» — Êtes -vous documenté sur l'exploitation du pétrole en Californie? — R. Oui, fort bien.
» — Voudriez -vous me communiquer vos documents? — R. Savez-vous lire l'anglais?
)) — Parfaitement. — R. Du reste, je puis vous en dire la teneur. La Californie produit tant de litres de pétrole de telle marque, de telle qualité; il existe tant de Sociétés; tous les ans, on exporte une moyenne de... ♦ » — Pardon, ce n'est pas cela que je désire savoir. Dans quelles conditions peut-on acquérir ou louer des terrains pétrolifères ? Existe- t-il là-bas des ingénieurs français auxquels on puisse se fier pour les sondages? Quelles sont les conditions ordinaires d'une entreprise, frais généraux, frais de main-d'œuvre, etc. — R. ...???)>
Je fais la part d'une certaine exigence et d'une certaine exagération. Il n'en est pas moins vrai que le double mal est nettement signalé par ces deux lettrestype : difficulté de trouver des ressources pour la plupart de ceux qui auraient la volonté; difficulté de trouver des renseignements contrôlés, précis, pratiques.
J'avoue ' que ce grand et double mal existe, et j'ajoute immédiatement, qu'après y avoir mûrement réfléchi avec des hommes qui ont le souci de notre développement colonial, nous n'avons trouvé d'autre remède, pour l'avenir, qu'une large et vaste organi-
lOO DU CHOIX D UNE CARRIERE
sation, un groupement puissant et actif des forces déjà réunies et des initiatives individuelles. Mais ce n'est pas ici le lieu d'insister sur une conception qui sera expliquée à son heure.
Je crois devoir ajouter, cependant, que la double difficulté qui vient d'être signalée ne me paraît pas entièrement insurmontable quand il s'agit de jeunes gens.
Les jeunes gens, au début d'une carrière, peuvent se rendre aux colonies dans des conditions beaucoup moins coûteuses que celui qui a charge d'âmes. A vingt ans, les besoins sont restreints. Un jeune homme peut partir avec un maigre bagage, trouver du travail, vivre à peu de frais et voir venir les événements. Il a bien des chances, quand il aura mis la main à l'œuvre, de trouver une combinaison qui lui permette de se tirer d'affaire. D'ailleurs, pour lui, la période des études n'est pas terminée. Celle des sacrifices n'est pas close, même pour ses parents, qui l'aident encore et subviennent à ses besoins indispensables. S'il ne trouve aucune solution satisfaisante, sa vie n'est pas compromise par un séjour d'un an ou deux aux colonies. J'insiste donc expressément pour qu'il soit bien entendu que les conseils réunis ici et relatifs aux carrières coloniales s'adressent aux jeunes gens. Je voudrais développer, dans la jeunesse française, un certain goût d'agir, le désir d'aller, de voir, de se renseigner. 11 s'agit de l'avenir, non du passé, ni même du présent.
J'arrive maintenant à la seconde objection, ou à la seconde critique, la difficulté d'obtenir des renseignements utiles. Il n'y a pas de renseignements qui vaillent une étude faite de visu, sur les lieux, par l'intéressé.
Que le jeune homme pour lui-même, que le père pour son fils, n'hésitent pas à faire les frais d'un dépla-
cernent dès que la préoccupation de la carrière commence à poindre : un court séjour vaudrait mieux encore; — le service militaire môme, je l'ai dit plus haut, peut le faciliter; — qu'au besoin, ce voyage soit renouvelé; que l'on étudie, que l'on compare, que l'on réfléchisse, que l'on ne se prononce qu'en connaissance de cause, et surtout, si c'est possible, après avoir fait un premier stage ou un premier apprentissage dans une maison déjà existante et bien conduite. Surtout, qu'on se tienne en garde contre l'emballement : les colonies sont plutôt séduisantes et on ne remarque d'abord que leurs attraits. Mais, une fois le parti pris, que l'on persévère. On aura, peut-être, par la suite, bien des inquiétudes, bien des déceptions. Mais il n'y a pour ainsi dire pas d'exemple (à moins d'imprévu) qu'un homme laborieux, sérieux et sobre, sobre (car c'est là le grand point) n'ait pas eu à se féliciter de s'être installé aux colonies.
Pour compléter ce qui vient d'être dit, il convient de signaler, comme emploi d'un premier séjour dans nos colonies, l'existence d'Écoles d'agriculture spéciales, notamment à Tunis et à Rouïba, en Algérie. Ce sont des externats et qui laissent aux familles le soin de veiller sur les jeunes gens, qui sont simplement tenus d'assister aux cours. En s'adressant à la Direction de colonisation à Tunis et à Alger, on obtiendrait sur ces écoles et sur d'autres institutions des détails précis et contrôlés.
En Indo-Chine, le rapport récent de M. Doumer établit qu'il y a place pour la colonisation agricole surtout dans les hauts plateaux; mais que le véritable avenir est dans la colonisation industrielle, puisque le travail agricole est fait surtout par l'indigène qui est
propriétaire. Il faut donc une préparation antérieure, des hommes faits et des capitaux. Voici, d'ailleurs, le passage du rapport : « Dans un pays comme celui-ci, au dur climat, à la population laborieuse et dense, la colonisation française ne peut s'établir que dans des conditions particulières. Ce n'est pas le nombre, c'est la qualité des colons qui importe. Les Frarçais qui viennent créer des exploitations agricoles en Indo- Chine ne sont utiles que s'ils ont à la fois de l'instruction, de l'intelligence et des capitaux... Le climat de rindo-Chine, celui de la Cochinchine surtout, n'est pas favorable au travail des enfants européens. Les familles sont unanimes pour reconnaître qu'à treize et quatorze ans, il faut les envoyer achever leur éducation en France... »
J'insiste sur ce point : ne pas se charger d'un domaine trop considérable en arrivant dans les pays nouveaux. L'acquisition de la terre absorbe souvent la plus grande partie des sommes disponibles : c'est une grosse faute. Ne pas oublier que le colon qui achète une terre contracte une dette, une dette envers le sol. En effet, il ne peut être question de le laisser dans l'état où il est au jour de l'acquisition. Donc des frais, frais de construction, de défrichement, d'achat de bestiaux, de mobilier, etc., etc. Il faut avoir aussi les ressources nécessaires pour attendre une ou deux récoltes. Acheter une terre de 10,000 francs, c'est s'engager à dépenser 60, 80 ou 100,000 francs "selon les cas, surtout si on veut aller vite. Donc, procéder très prudemment. En Algérie, une ferme de trente à cinquante hectares représente déjà beaucoup de travail et une première mise de fonds considérable. Mieux vaut s'étendre progressivement, en cas de succès.
Voici, sur l'Institut colonial de Marseille, quelques détails que je dois à l'obligeance de son directeur, M. le D"" E. Heckel, professeur à l'Université de Marseille :
« 11 existe, à Marseille, un vaste appareil didactique colonial qui va de l'enseignement primaire jusqu'à l'enseignement supérieur et dont la fondation remonte à 1893. Ce vaste appareil, pour lequel la Chambre de commerce de Marseille, la Municipalité et le Conseil général des Bouches -du -Rhône ont consenti des sacrifices importants (le budget s'élève à 45, 000 francs par an), comprend, par ordre de créations :
« 1° Un Musée et un Institut colonial dont j'ai la direction après l'avoir créé de toutes pièces et dont l'organe (Annales de VInsiilut colonial) est aujourd'hui répandu dans toutes les colonies. Il a pour but la publication de travaux destinés à mettre en valeur les produits peu connus ou ignorés appartenant aux trois règnes de la nature (végétal, animal et minéral) et propres à nos colonies françaises. Le Musée, très important, est ouvert au public et aux travailleurs; il compte des collections très authentiques recueillies et classées par moi-même, une bibliothèque et des laboratoires. Quatre collaborateurs appartenant à l'Université me sont adjoints pour ces travaux et sont chargés d'enseigner par la parole tout ce qui a trait aux produits coloniaux. Deux professeurs, l'un de lettres, l'autre de droit, enseignent dans des cours publics (comme leurs collègues des sciences) : i' la géographie et l'histoire du commerce colonial; 2° la législation et l'économie coloniale, un troisième professeur de l'École de médecine, l'hygiène et la climatologie coloniale; enfin on vient d'y joindre un cours sur place (au
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jardin colonial créé par la Ville) de cultures coloniales.
» A l'École de médecine, cinq chaires de médecine coloniale fonctionnent régulièrement, depuis deux ans, avec cliniques et laboratoires.
» Voilà pour l'enseignement supérieur. L'enseignement secondaire est représenté par une section coloniale à l'École de commerce de Marseille. Elle compte trente élèves nommés au concours et destinés à pourvoir nos colonies d'employés coloniaux instruits tirés du peuple. Cette réation a donné les meilleurs résultats. Voilà pour l'enseignement secondaire.
)) Quant h l'enseignement primaire qui est destiné à permcUrc le recrutement des élèves de l'enseignement secondaire (École de commerce), il est réalisé par des leçons de choses et des conférences coloniales faites aux enfants des écoles primaires par des instituteurs initiés au préalable par les professeurs de l'enseignement supérieur. Des collections coloniales sommaires sont établies dans ces écoles primaires pour permettre de donner aux conférences un caractère pratique et concret. Cet enseignement permettra la préparation de colons utiles et instruits.
» Je ne crois pas qu'il existe ailleurs un ensemble plus complet. »
Dans un mémoire antérieur, j'ai déjà demandé à nos jurisconsultes de s'occuper des modifications qui pourraient être apportées à la législation actuelle pour favoriser des combinaisons gageant le capital engagé dans des entreprises coloniales. En combinant le système de la commandite avec celui de l'hypothèque on arriverait peut-être à de bons résultats. Peut-être l'organisation de certains Syndicats coloniaux encouragerait-elle le capital, toujours enclin à se méfier. Dans
ces derniers temps, certaines combinaisons dérivées du métayage ont été employées, notamment en Tunisie.
Pour la Nouvelle-Calédonie, on a tiré parti d'un autre système, la garantie du prêteur reposant sur le dépôt entre ses mains d'une assurance sur la vie, contractée par le colon emprunteur.
M. le comte de Castries, qui a tant fait pour la cause coloniale, a été le protagoniste de certaines de ces initiatives.
N'est-il pas singulier que, dans un pays où la natalité est loin d'être en progrès et où de nombreuses fortunes et entreprises tombent en déshérence, l'Adoption ne se soit pas multipliée davantage? Nos lois, à ce sujet, sont probablement trop complexes. Mon éminent confrère, M. Gaston Boissier, dans son Afrique romaine, remarque qu'il existait dans les colonies romaines un grand nombre de familles probablement d'origine locale, portant les plus grands noms de Rome. Évidemment, il existait, entre ces colons et les maisons illustres, un certain lien de clientèle ou tout au moins de protection particulière qui assurait une grande continuité et une grande force aux liens politiques existant entre la métropole et ses colonies. Nos professeurs de droit et nos législateurs sont un peu trop figés dans la contemplation des « Cinq Codes ». Qu'ils méritent, de plus en plus, le beau nom de « Jurisconsultes».
L'énergie moderne se consacre au commerce. Le monde veut produire sans cesse davantage et veut échanger, de plus en plus rapidement, ses produits. La terre est comme une énorme orange que le travail humain presse et dont le suc coule à flots le long des continents percés et déchirés. La terre elle-même ne suffit pas : l'homme emprunte à l'atmosphère, au soleil, les forces répandues dans l'espace; il les fixe, les dompte, les combine pour multiplier encore la somme des productions réclamée par ses appétits et ses jouissances.
Biais un autre labeur s'empare de cette production inouïe, la divise, la distribue, la mesure, la dénombre, l'empaquète, l'expédie, la reçoit, la
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retourne, l'inscrit, la compte et la paie, pour que, passant ainsi de main en main et, du producteur au consommateur, elle s'accroisse rien que par son déplacement, reprenne vie en s'épuisant et deyienne une « valeur « toujours grandissante par le fait seul qu'elle circule et passe, pour disparaître. La richesse, comme la chaleur, est fille du mouvement. En parcourant la terre, l'homme élargit sa prison; son agitation perpétuelle accroît, pour lui, le calibre de l'astre minuscule où il est confiné.
C'est le commerce qui produit ces étonnants effets ou, si l'on veut, ces singulières illusions. Secondé par l'Invention moderne, qui a créé les moyens de transport et de communication rapides, il se subordonne, dans la phase actuelle de l'histoire, la plupart des autres manifestations de l'activité humaine. L'Antiquité n'a rien connu de tel. Les hommes qui ont médité et écrit sur les conditions de la vie sociale considéraient, jadis, r « Économique » comme une des parties inférieures de la « Politique ». Le commerce devait assurer la subsistance normale des habitants de la cité : son rôle se bornait là.
Le négoce était peu considéré : c'est à peine si les historiens lui consacrent, en passant, quelques lignes dédaigneuses. D'ailleurs, en général, l'Antiquité ne faisait nul cas des richesses. Elle mettait l'idéal de la vie humaine, non dans le développement excessif d'une force, mais dans
l'équilibre de toutes les facultés. La modération était la vertu éminente. Ces principes s'appliquaient aux peuples comme aux individus. Un homme très riche, une cité très riche, étaient considérés comme des monstruosités. On ne les enviait pas ; on les eût plaints : les dieux leur étaient contraires. On racontait, en effet, des histoires nombreuses de personnes ou de peuples pour qui a la fortune n'avait pas été le bonheur ». Midas, Gygès, Polycrate et Crésus, Sybaris, Gapoue et Carthage, c'étaient des exemples illustres attestant la vanité de la richesse, soit particulière, soit publique. La sagesse antique fut toujours, dans ses leçons, à contresens de la formule proclamée, il y a quelque cinquante ans, le fameux o enrichissez-vous ».
Le mouvement moderne s'est développé à partir du seizième siècle. L'Allemagne y a contribué plus que l'on ne peut croire. Elle ne fait que retrouver, dans son développement actuel, les procédés qu'elle avait déjà expérimentés au Moyen- Age. La Ligue Hanséatique a été une initiatrice. L'exemple des grandes fortunes modernes vient de cette famille des Fugger, les banquiers d'Augsbourg, sur lesquels on trouve, dans les Conversations de Luther, de si curieux détails : « Un cardinal meurt; on le savait riche; pas d'argent chez lui, mais un simple billet dans sa manche. Le pape demande à l'agent des Fugger s'il connaît cet écrit. « Oui, répond-il, cela vaut
trois cent mille florins. — Pouvez-vous les payer immédiatement? — Oui, dit-il encore. » Et cette somme représentait trois tonnes d'or. Le pape fit venir les cardinaux de France et d'Angleterre et leur demanda si leurs rois pouvaient rassembler, en une heure, trois tonnes d'or. Ils répondirent que non. « Eh bien! dit le pape, un bourgeois d'Augsbourg joeut le faire. »
Fugger disait encore, comme on lui demandait l'évaluation de ses biens, pour les soumettre à l'impôt sur le revenu (déjà!), « qu'il ne savait ce qu'il avait, car son argent était répandu partout, en Turquie, en Grèce, à Alexandrie, en France, en Portugal, en Pologne, en Angleterre, mais qu'il pouvait donner seulement l'estimation de ce qu'il avait à Augsbourg. »
Voici le point de départ. Depuis les Fugger, la conception de la richesse, de la richesse toujours accrue, mobilière et mobile, domine le monde. Le monae ne songe plus qu'à s'enrichir, à s'enrichir démesurément, à s'enrichir rapidement. Mercure a remplacé Apollon. Depuis un siècle notamment, l'exemple de l'Angleterre a été suivi partout. La modération française, la sentimentalité allemande, la sobriété italienne, la nonchalance espagnole ont été secouées et entraînées. La roue du commerce emporte même ceux qu'elle écrase.
Il ne sufîit plus de produire, il faut vendre. Les forts s'imposent aux faibles. Le nègre n'est plus
libre de s'habiller d'un simple pagne : la cotonnade est de rigueur. L'Europe sort d'elle-même, armée jusqu'aux dents, pour s'assurer des « débouchés ». Bientôt, par sa puissante faculté de consommation, elle sera, à son tour, un « débouché )) envié et convoité par les puissants producteurs qui se lèvent, les dents longues, sur d'autres continents. Une parole d'hier ouvre déjà ces nouvelles perspectives : elle a été prononcée par le président Mac-Kinley, à la veille même du jour 0X1 le président allait être frappé : « Notre puissance de production a pris un si énorme développement et nos produits se sont multipliés à un tel point, que le problème des nouveaux marchés réclame une attention urgente, immédiate... Nous ne devons pas nous reposer dans cette sécurité imaginaire que nous pourrons toujours tout vendre et n'acheter que peu ou rien... La période de l'exclusivisme est passée. L'expansion de jnotre commerce est un problème pressant... »
Le président ajoute, sagement, que les guerres [commerciales sont sans profit et qu'il faut demander aux conventions et aux traités, ainsi ju'au principe de la réciprocité, le champ nouveon que la surproduction américaine réclame ivec tant d'insistance. Mais, quel que soit le procédé, le résultat sera le même : l'Europe aura jicntôt à régler la très grave et très complexe juestion des échanges avec l'Amérique. Donc, 'avenir commercial du monde s'ouvre déjà sur
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des perspectives immenses. Heureuses ou funestes, elles réclameront un nouvel et prodigieux effort de l'activité humaine.
Ainsi s'explique la poussée, en quelque sorte instinctive, qui porte les enfants d'aujourd'hui — hommes de demain — vers la carrière commerciale. Le mouvement universel les entraîne; c'est un vent puissant qui passe sur eux, plus fort qu'eux. Il n'y aura jamais assez d'hommes ni assez d'énergies pour suffire à la besogne des échanges ou à la lutte des concurrences qui se préparent. De là, aussi, cette réhabilitation si frappante, et désormais acquise, des professions qui, jadis, passaient pour inférieures. Personne, aujourd'hui, ne déroge en se consacrant au négoce. La banque, les conseils d'administration, les directions d'entreprises, énumèrent les noms les plus illustres. Tout le monde à l'aide; toul le monde sur le pont. On sent bien que la vif des nations dépend de l'activité générale ou individuelle en temps de paix, tout autant qu'elle a pu ou pourra dépendre du courage public oi particulier en temps de guerre.
On s'aperçoit aussi que, s'il est une carrièn qui demande de l'initiative, de la persévérance du coup d'œil, du sang-froid, en un mot une indi vidualité forte et, comme on dit, « débrouillarde,)! , assurément c'est la carrière commerciale. Il n< s'agit plus de -rester là, le derrière sur la chaise la plume sur l'oreille, abrité par le grillage de fej
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OU le guichet administratif, et d'attendre le client.
II faut aller au-devant de lui, le poursuivre s'il fuit, le rattraper à la course, deviner ses goûts, s'inspirer de ses idées, surprendre le secret de ses aspirations confuses.
Le commerçant d'aujourd'hui est un créateur et un excitateur. Il est le mathématicien qui combine des calculs à longue portée, le géographe qui mesure les degrés de latitude et de longitude — « profit en deçà et perte au delà des Pyrénées » ; — il est le savant qui s'empare des dernières découvertes pour en escompter les applications pratiques; il est l'artiste qui arrache l'œuvre à l'indolence du génie, qui lui ajoute la grâce et la séduction de la mode, qui la multiplie, lia répand dans les masses et fait, du beau, réservé jadis à quelques-uns, l'exquise pâture de la foule.
Et, avant tout et par-dessus tout, le corhmerce 'est lui-même, c'est-à-dire le lien qui rapproche les 'hommes, unit les peuples, confond les rangs, subordonne les volontés, égalise les conditions.
III n'est pas de carrière qui soit moins hiérarchisée. Il n'en,, est pas qui permette au fils du peuple de franchir plus rapidement les échelons; il n'en est pas de plus réellement démocratique.
Un Boucicaut, porte-balle de l'avant- veille, fonde une maison qui, dans l'espace d'une généjration, devient un royaume avec la population !de ses employés, le chiffre énorme de ses bud- 'gets, ses relations étendues sur le monde entier,
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l'influence exercée sur les goûts, les mœurs, et la vie sociale d'une époque.
Un trust puissant s'organise-t-il en Amérique, ' voilà les marchés en suspens, la fortune publique . inquiète, des centres d'industrie qui s'alarment; des masses réduites à la famine ou accablées d'une énorme surproduction. La politique, ellemême, se subordonne à ces volontés lointaines, à peine devinées. Des grèves éclatent; les discordes civiles s'accentuent; le sort des élections et des gouvernements, la paix ou la guerre dépendront, peut-être, du caprice d'un coup de Bourse ou de la témérité d'une vaste spéculation.
Parfois, en présence des gros bénéiBces du commerce, on a songé à se passer de lui. 11 suffirait, disait-on, de rapprocher le producteur du consommateur. Solution désirable, mais trop simple, en vérité. Elle relève, en somme, du vieux proverbe populaire qui défend de « courir deux lièvres à la fois » , Celui qui produit, s'il veut soigner ses j livraisons, surveiller le travail, assurer sa maind'œuvre, équilibrer ses efforts, combiner ses avances at son crédit, a déjà fort à faire. Lui demanderez-vous, en outre, de découvrir la clientèle, de la maintenir contre les concurrents, dei supporter les risques, de varier incessctmment ses ; feuilles d'échantillons, de façon à les faire coïn cider toujours avec le goût, toujours en évolu-' lion, de l'acheteur? Celui-ci reste chez lui : le producteur quittera-t-il son atetier pour le rejoin-
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dre, le convaincre, et le s-^duire au besoin? et s'il quitte son atelier, qui le remplacera?
On a demandé à l'État de se mettre à la place de l'intermédiaire. On s'est réclamé des consuls, des Chambres de commerce. On les a pris à partie, parfois avec raison. Mais, malgré tout, leur rôle est limité. Ils peuvent renseigner, avertir, donner des indications générales, signaler des courants. Mais leur appartient-il de se substituer à l'intéressé, d'ausculter le crédit, de saisir le moment opportun et, selon la hausse ou la baisse, d'ajourner ou de conclure?
Chacun son métier : le commerce aux commerçants,- voilà la vraie formule. Le commerce, en effet, a son secret, son tour de main, son art et sa pratique, qu'il ne dévoile à personne. Pour les connaître, les deviner, les surprendre, il faut un long apprentissage; pour suffire à la variété, toujours croissante, et à la complexité infinie de l'œuvre commerciale, il faut une multiplicité singulière d'aptitudes, de capacités et de connaissances. Pour produire les effets puissants que l'on attend de lui, surtout dans l'avenir, il faut que des foules s'attellent à l'œuvre commune.
Le commei^ce a ses armées : les unes lentes, lourdes et sédentaires; les autres vives, alertes et mobiles; les unes au comptoir ou à l'atelier, penchées sur les correspondances ou les calculs, comptant les boisseaux ou aulnant le drap, les autres au dehors, cornant au-devant des affaires.
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sans cesse en mouvement et en déplacement, surprenant la concurrence et découvrant ses secrets. Ce sont les deux grandes catégories d'employés : l'armée de ligne, les commis; et la cavalerie légère, les commis-voyageurs. Par eux, l'oeuvre s'accomplit, les batailles se livrent, et les victoires se remportent. C'est en passant parleurs rangs que la capacité se distingue, puis s'élève aux hauts grades, et apprend, enfin, à diriger les masses ; leur mobilisation et leur recrutement, si précieux pour la nation, fera l'objet du prochain article.
OBSERVATIONS ET CONSEILS PRATIQUES
Si j'ai rappelé la prodigieuse activité et les richesses énormes de l'Allemagne commerçante au Moyen- Age et notamment de la Ligue Hanséatique, ce n'est pas pour faire un étalage bien inutile d'une bien mince érudition dans un livre qui n'en comporte guère. C'est uniquement pour répondre à ces entrepreneurs de découragement qui vont répétant sans cesse que les récents progrès de certaines puissances européennes sont un arrêt de mort pour notre propre activité. L'Allemagne, l'Italie, le Portugal, l'Espagne, l'Angleterre ont paru successivement les détenteurs et les maîtres du commerce du monde. Aujourd'hui, nous voyons surgir d'autres concurrences non moins redoutables, les États- Unis, la Russie et bientôt les puissances de l'Extrême- Orient. Cependant, jusqu'ici, parmi ces rivalités redoutables, la France a toujours tenu sa place et son rang,
vécu sa vie. Pourquoi en serait-il autrement dans l'avenir? Chaque nation emploie ses forces et utilise ses produits selon ses mœurs et selon son caractère. Nous ne pouvons nous passer des autres peuples, mais les autres peuples auront, longtemps encore, besoin de nous. De grandes transformations se sont produites. D'autres peuvent se produire encore qui rétabliront l'équilibre et renverseront le fléau de la balance.
Mais, pour soutenir la lutte, il faut une activité constante, une vigilance inquiète. Pas de fausse sécurité, mais pas de découragement. Aux générations qui se préparent, il faut demander des efforts nouveaux, une adaptation toujours plus parfaite aux circonstances modifiées. Et c'est pour les avertir, pour les exciter que ces pages sont écrites.
Voilà bien longtemps qu'on se plaint de l'indolence, ou plutôt de la pusillanimité du commerce français ; « Dès qu'un marchand a amassé un peu de bien, écrivait un intendant sous Louis XIV, il ne songe plus qu'à être échevin, et puis il ne veut plus se mêler d'aucun commerce. » C'est bien là un défaut national. Les fils ne persévèrent pas assez longtemps, chez nous, dans la profession du père. M. Jourdain veut jouer au gentilhomme. . . Il faut corriger nos défauts, mais sans perdre inos qualités, la prudence, la réflexion et la solidité.
I J'avais écrit le passage du texte sur les trusts, bien
lavant qu'il fût question du fameux m trust de l'Océan » qui paraît devoir mettre en péril la liberté du commerce des transports entre l'Europe et l'Amérique et qui inquiète 3i fortement l'Angleterre. Mais il était facile de deviner que la hardiesse des milliardaires américains ne s'arrêterait pas au trust des pétroles, au trust de l'acier qui tenta d'accaparer l'une des branches I 7
les plus importantes de l'activité industrielle, ni au trust des Mes qui, en 1898, créa, pendant quelques semaines, en Europe, sinon une famine, du moins une disette factice.
Voilà, cependant, de ces éclairs qui sillonnent la nue et qui montrent à quel point le commerce de l'aveniri aura besoin d'être fortement outillé et préparé. Certaines puissances de l'Europe peuvent voir, du jour au lendemain, leur approvisionnement, leur nourriture dépendre de la volonté de quelques fortes associations ou de certaines puissances rivales. En cas de guerre des armes d'une puissance inouïe seront employées. Des grèves universelles peuvent éclater comme elles se produisent, en ce moment, en Suède, en Belgique, peut-être sur un mot d'ordre venu d'on ne sait où ; les communications télégraphiques, les communications maritimes seront probablement suspendues ou profondément troublées. On se féliciterait alors de la précau tion qu'ont eue certaines puissances, même au .prix de lourds sacrifices, de ne pas laisser dépérir <îhez elles l'agriculture, l'élevage, c'est-à-dire les sources essentielles de l'alimentation et de la prospérité publiques. Telle ou telle nation, même étendue et riche, peut, du joui au lendemain, se trouver dans la situation d'une place assiégée. On entrevoit, d'ores et déjà, l'organisation de tel c( blocus maritime » , autrement puissant et efficace que le fameuxu blocus continental ». Ces appréhensions sont elles exagérées? Un avenir prochain peut-être en déci dera. Que le blé, que le charbon soient déclarés con trebande de guerre, et la guerre se transforme aussitôt
L'art de la paix devient donc, par contre, de plus er plus compliqué. 11 est possible que nous voyions repa raître, un jour, la nécessité des grands approvisionne ments qu'a connus l'antiquité. Le commerce deviendrait alors, qui sait? l'instrument le plus puissant de l'indépendance des peuples et de la liberté du monde