IX
Il y a, en France, près de cinq millions de personnes qui vivent du commerce. Il pourrait y en avoir davantage encore ; car, c'est un emploi de l'activité humaine extrêmement élastique. Tout homme ingénieux peut, du jour au lendemain, développer ou même créer un genre de commerce, selon les besoins nouveaux. Cependant, il n'est pas douteux que le nombre de personnes qui se préparent méthodiquement au commerce est hors de proportion avec celui des personnes qui s'y consacrent. Dans la grande majorité des cas, on est employé de commerce et on devient commerçant un peu au gré des circonstances ou même, comme on dit, au hasard de la fourchette.
Et pourtant, dans les temps actuels, il n'est
guère de carrière qui demande plus d'aptitudes particulières, d'expériences et de connaissances spéciales.
On devrait, dans les écoles primaires ou secondaires, choisir souvent les sujets d'élite pour les destiner au commerce. Tout au contraire, on les désigne infailliblement pour poursuivre les études littéraires et scientifiques. Encore, l'Industrie (dont je compte parler bientôt) y retrouve son compte; il y a une sorte de vocation, un attrait spécial qui appelle le futur contremaître, le futur ingénieur ou le futur patron. Mais, s'il s'agit du commerce proprement dit, à quel signe distinguer le futur Jacques Cœur ou le probable Boucicaut? Quelle marque porte-t-il sur le front? Par quels lauriers scolaires, par quelle force en thème, par quel biceps apparent se désignera-t-il à l'inattention ou au dédain du maître qui lui fait traduire, obstinément, les Catilinaires?
Si un élève a des qualités d'ordre, de méthode, d'application, d'économie, verra-ton le professeur s'intéresser à ces traits de caractère? S'interrogera-t-il en conscience sur les aptitudes spéciales qui peuvent révéler un manieur d'intérêts, ou un manieur d'hommes? Si l'élève se montre inventif, ingénieux, calculateur même, dans ses rapports avec ses camarades, distinguera-t-on là les premiers linéaments d'une vocation qui peut décider de son avenir? Non pas. On refoulera plutôt en lui le sens pratique et le
goût de la technicité, comme contraires aux nobles préoccupations artistiques, littéraires, philosophiques, qui, comme chacun sait, doivent être, plus tard, la règle des relations entre ces petits hommes, quand, une fois devenus grands, ils seront jetés dans la société des autres hommes, leurs semblables, leurs frères.
Le commerce, les intérêts, les affaires : fi, quelle horreur! Aussi, jusqu'à une époque très voisine de nous, la pédagogie commerciale n'existait pas.
Un grand progrès, il est vrai, s'est accompli depuis quelque temps. Deux lois bienfaisantes, la loi militaire de 1889 ^t ^^ loi du 26 janvier 1892, ont donné un essor nouveau à notre enseignement commercial. M. le Ministre du commerce 'a bien voulu me communiquer des indications sur les résultats qui ont été obtenus dans ces derniers temps, et sur les espérances quVi est maintenant permis de concevoir. Les écoles supérieures de commerce reconnues par l'État, qui étaient au nombre de 4, en 1S89, sont au nombre de i3 maintenant. Leur développement a résulté, en grande partie, il faut bien le reconnaître, de la disposition de la loi, qui accorde à leurs élèves diplômés la dispense de deux années de service militaire.
En outre, les Écoles pratiques de commerce qui visent une classe plus nombreuse et généralement moins aisée, ont été fondées en nombre appréciable. L'élan est donné. L'administration prépare
toute une transformation de cet enseignement. Il y a donc, à la fois, un courant maniferte et un progrès très sensible. Pour ce qui concerne l'enseignement technique, tant industriel que commercial; on résume les résultats obtenus dans les chiffres suivants : il existe, actuellement, 75 écoles ayant un personnel de i,o38 directeurs et professeurs, avec un effectif de i3,5oo élèves. C'est un commencement... mais ce n'est qu'un commencement.
J'ai sous les yeux les remarquables rapports adressés au ministre de l'industrie du royaume de Belgique, par M. Oscar Pyfferoen, sur l'enseignement professionnel en Allemagne et en Angleterre. J'ai aussi consulté le rapport sur la situation de l'enseignement industriel et professionnel en Belgique, publié en 1897. En vérité, nous sommes loin de compte.
Je n'aime pas beaucoup à abuser des statistiques, et je n'ignore pas qu'on leur fait dire, trop souvent, ce que l'on veut. Je n'aime pas non plus l'abus des comparaisons avec l'étranger. Il est entendu que, pour messieurs les spécialistes, on fait toujours bien au dehors, et qu'on fait toujours mal chez nous. Cependant, il y a, sur cette question palpitante de l'enseignement technique et particulièrement commercial, des faits qui s'imposent.
La Saxe, qui est, pourtant, un bien petit royaume, a si bien organisé son enseignement
LE COMMERCE ia3
professionnel, qu'en vérité, on peut se demander si ce n'est pas trop, et si Calchas ne dirait pas, aujourd'hui : trop d'écoles, comme il disait jadis : trop de fleurs.
Voyez plutôt : Ce pays de trois millions et demi d'habitants possède 3 écoles d'art industriel et 3 écoles industrielles supérieures. Il compte III écoles professionnelles pour les professions spéciales, 7 écoles de dessin distinctes, 49 écoles spéciales professionnelles pour femmes, 3o écoles industrielles générales, 10 écoles d'agriculture et d'horticulture et, enfin, 4o écoles de commerce ! Je voudrais bien savoir ce que font, dans ce pays-là, les gens qui ne sont pas professeurs ou écoliers... Voulez- vous devenir coiffeur? vous avez le choix entre sept écoles; ferblantier.^ deux écoles; garçon d'hôtel? deux écoles; fabricant d'instruments de musique ? trois écoles ; musicien? quinze écoles! Voulez- vous entrer dans la navigation (et la Saxe n'est pas un pays de navigation maritime) ? six écoles ! Fabriquer des jouets? trois écoles ! Faire des habits? huit écoles ! Je ne parle pas des grandes industries : le tissage, vingt-trois écoles ; la fabrication de la dentelle, vingt-huit écoles; le ménage et la couture, dix-huit écoles, etc. Non seulement la capit£de, mais les villes de second ordre et les localités de la moindre importance sont couvertes de ce réseau extraordinaire de l'enseignement technique, qui crée partout, à tous les degrés de
124 DU CHOU D'urJE CARRIERE
la société, le contact entre la théorie et la pratique, et qui prépare, non pas de jolis perroquets ou de délicieuses perruches, mais des gens de main et des hommes d'action.
Encore une fois, je fais la part des circonstances et des lieux. Notre race n'est pas aussi fortement et aussi docilement pédagogique que l'allemande. Elle trouve moyen d'arriver au but souvent par d'autres voies. Trop est trop, même dans le bien, et je ne répondrais pas que le «préjugé scolaire » ne sévisse pas tout autant parmi les « techniques » que parmi les universitaires. J'ajoute, enfin, que la Saxe est, certainement, de tous les pays de l'Europe, celui qui tient la tête au point de vue de l'organisation de l'e^îseignement professionnel; elle est en avance sur l'Angleterre,la Belgique, la Suisse, et même la Prusse. Tout cela dit, il n'en reste pas moins que nous sommes en retard, et si notre enseignement ne rompt pas ses lisières et ne sait pas s'i>./racher à ses vieilles formules, nous serons bien surpris de nous trouver, un jour, distancés — effroyablement distancés — par des gens un peu lents, peut-être, mais sérieux et appliqués, qui se seront fiés à leur travail plus qu'à leurs dons naturels... La fable du Lièvre et de la Tortue doit figurer au programme de l'enseignement professionnel technique.
J'ai assisté, il y a une dizaine d'années, quand je faisais partie du Conseil général de l'Aisne,
à l'inauguration d'un magnifique lycée sur la colline de Laon. Ce lycée fut, nalurellei i nt, affecté aux études classiques. Or, il existait, déjà, un autre lycée, à Saint-Quentin. Dès cette époque, je faisais observer que pour un département qui se consacre spécialement à l'industrie, à l'agriculture et au commerce, il serait beaucoup plus avantageux de réserver l'une des deux grandes institutions scolaires à la préparation des trois professions qui devaient occuper, dans l'avenir, la grande majorité et presque l'universalité de nos concitoyens. On passa outre. Les deux lycées subsistent : je n'oserai pas dire que tous les deux prospèrent. Un jour ou l'autre, il faudra prendre le parti de les accommoder, l'un ou l'autre, aux nécessités locales et modernes. Les mœurs finiront bien par l'emporter sur les préjugés.
Il devrait en être de même par toute la France. Chacun de nos départements devrait compter, au moins, une grande école préparatoire technique. Mais, pour en arriver là, il faudrait que l'Université elle-même se transformât, qu'elle renonçât à ses méthodes et surtout à son baccalauréat. Et c'est toujours là l'enclouûre I
Ce serait une grande erreur de penser que l'enseignement «réel», s'il était établi sur des programme? soigneusement élaborés, et appliqué par des esprits véritablement dévoués, n'aurait pas, sur le développement intellectuel de la nation, une influence aussi salutaire que tout
ia6 DU CHOIX d'une carbière
autre système d'instruction et d'éducation. Les premières classes étant une fois faites, et la part convenable étant assurée, jusqu'à douze ou treize ans, aux rudiments, à la langue maternelle et aux langues traditionnelles, on peut concevoir, à partir de cet âge, un enseignement qui, sans s'écarter des principes et de la théorie, se spécialiserait déjà, selon les grandes catégories de l'activité humaine.
En ce qui concerne les études commerciales, par exemple, l'ensemble des connaissances nécessaires est assez vaste pour donner aux programmes à la fois une grande élasticité et un charme réel. La connaissance des sciences naturelles et appliquées, l'aptitude à exprimer clairement et sobrement sa pensée, la facilité et la promptitude du calcul, et, notamment, du calcul mental, tels sont les premiers progrès qui doivent être accomplis au sortir des écoles primaires par le futur commerçant. Mais, bientôt, le cercle de ses études et de ses réflexions s'élargit : au point de vue du caractère, il doit apprendre l'ordre, la méthode, la ponctualité, puis le coup d'œil, et, enfin, l'initiative. Il doit développer en lui-même la discrétion, la finesse, la mémoire, le jugement et la probité. Son instruction doit se plier aux exigences du monde auquel il va avoir affaire, et surtout il doit s'appliquer à cultiver, comme la qualité suprême : le goût.
Quelle erreur que celle des programmes actuels,
LE COMMEECE I27
qui négligent cette partie si importante de l'éducation ! Nulle part, on n'instruit l'enfance à distinguer le beau du laid, le fin du lourd, l'élégant du vulgaire : et puis on s'en va répétant que la fortune publique, en France, repose, en grande partie, sur le goût de nos artistes, de nos ouvriers et de nos commerçants. Quelle logique!
La préparation délicate et attentive de ce sens fragile et fugitif qui est le maître de la mode et l'auxiliaire de la beauté, devrait être une des occupations particulières de la jeunesse française : elle est obligée de tout trouver en ellemême. A Paris, cela passe encore . il y a les musées, il y a les monuments publics, il y a les leçons des écoles d'art, il y a les étalages, il y a la rue. Mais, en province, oii se prendre?
Aussi, que de travail stérile, faute d'une préparation suffisante dans l'art de choisir et de discerner. Quelles inventions effroyables, quels assortiments baroques, quelles idées cocasses, quels monuments de hideur, quelles têtes de pipe sculptées, quels tableaux à horloges, quelles horloges à musique, et quelles musiques, produites par l'élucubration laborieuse de notre province, si ingénieuse et si adroite quand elle est tant soit peu avertie! Je m'étendrais indéfiniment sur ce chapitre, persuadé que, dans la grande bataille économique des peuples modernes, alors que tant d'autres qui paraissent forts sont déjà menacés dans leurs œuvres vives, la
devise de la France doit être: «Hors du Goût, pas de salut l ... yy
Mais il faut finir.
Je n'ai fait qu'indiquer les conditions dans lesquelles le jeune adepte des études commerciales doit aborder le vaste champ de sa préparation dpéciale. Il faut en venir, maintenant, aux études supérieures, à ces études qu'il poursuivra dans la vie, tout autant qu'à l'école, et qui feront de lui le véritable spécialiste, nanti de tout ce qui lui permettra de soutenir la lutte : il lui faut la connaissance des marchés et des prix, l'art de payer et de recevoir, la pratique des langues étrangères, et enfin, par-dessus tout, la connaissance du monde, avec le couronnement désormais indispensable d'un séjour à l'étranger. Mais tout cela exigée un dernier article.
OBSERVATIONS ET CONSEILS PRATIQUES
Dans la série de ces études, il n'en est pas qui m'aient valu une correspondance plus importante et plus intéressante que celles qui étaient consacrées au commerce. Dirai-je qu'il y avait, parmi mes lecteurs, comme une sorte de surprise à voir que j'essayais de témoigner un réel intérêt pour la carrière commerciale? J'ai reçu, dans ce sens, des témoignages qui m'ont touché, notamment de la part de grandes associations de commerçants ou d'employés de commerce, et je les remercie de tout cœur.
LE COMMEUCE 130
J'ai reçu aussi de nombreux avis dont je dois compte au public. Beaucoup m'ont écrit : Prenez garde, dans la carrière commerciale, comme partout ailleurs, les places sont prises, les cadres sont pleins. Si l'on déterminait un courant trop brusque dans ce sens, il y aurait vite encombrement et, par suite, désillusion. Vous préconisez un séjour à l'étranger, ajoutait-on. -Mais pendant que le jeune homme bien intentionné fera ce stage au dehors, sa place sera prise ici, et, au retour, il ne lui restera plus que les os, tardé venienlibus ossa. Vous conseillez l'étude et la connaissance des langues étrangères. Mais cette connaissance n'est guère appréciée que dans le haut commerce, et on me citait des exemples, hélas! trop nombreux, déjeunes gens connaissant plusieurs langues et ne trouvant que difficilement à se placer.
Évidemment, la vie est difficile. Il ne suffit pas toujours d'être apte pour être élu, ni d'être méritant pour être récompensé. Mais des cas particuliers ne peuvent infirmer la règle générale, et une bonne éducation technique ne peut avoir, incontestablement, que d'heureux résultats. L'exemple des nations étrangères, à défaut du simple bon sens, suffirait pour nous indiquer la voie.
Quant aux autres observations qui m'ont été adressées, voici quelques indications en réponse : Le séjour à l'étranger, me dit-on, est difficile pour un jeune Français : avec la charge du service militaire, il risque de laisser prendre sa place en son absence. Je reconnais qu'il y a là un véritable péril. On me fait observer également que, dans les autres pays, et notamment en Allemagne, il existe toute une organisation destinée à faciliter le séjour des employés de commerce à l'étranger, tandis qu'il n'y a rien de tel parmi nous. Cela est encore exact. Mais, quoi? Au lieu de récriminer en vain, il faut mieux s'efforcer de guérir le mal dont nous souffrons.
l30 DU CHOIX d'une CARRièllE
Je ne doute pas que l'organisation nouvelle de l'enseignement et la création du « premier cycle » (dont je parlerai ci-dessous), ne facilite bientôt ces séjours à l'étranger qui devraient se produire avant l'âge du service militaire.
J'espère, en outre, que, comme l'attention publique est attirée sur ces questions, l'initiative des hommes compétents s'emploiera à créer ou à développer des associations ayant pour objet de faciliter le départ et le stage des jeunes gens dans les pays étrangers Déjà des initiatives heureuses se sont produites : je citerai notamment l'œuvre de l'Union des Associations des anciens élèves des Écoles supérieures de commerce, i5 et 17, rue Auber, et celle de l'Union des employés de commerce de commission et d'exportation, 5, rue de Trévise, etc. Je reconnais qu'on pourrait faire beaucoup davantage; mais il ne faut pas non plus oubUer la maxime : Aide-toi, le ciel t'aidera. Ce qui importe, c'est que lé commerce soit attentif à encourager, dans la mesure du possible, les efforts des jeunes Français qui, dans le dessein d'accroître leur valeur technique, vont se perfectionner à l'étranger, et ce qui est désirable, c'est que ces jeunes gens ne trouvent pas, parfois, la porte fermée au retour, sous prétexte que les employés étrangers sont moins difficiles ou moins exigeants. Le succès est au prix de l'union des efforts et la solidarité nationale est la plus claire et la plus efficace de toutes les •ohdarités.
Le développement si heureusement accru de l'enseignemsnt commercial dans ces dernières années fera disparaître, je n'en doute pas, beaucoup des difficultés actuelles. J'ai indiqué ci-dessus les avantages de la loi militaire de 1889 combinée avec la loi du
LE COMMERCE l3l
26 janvier 1892; il est possible, dès maintenant, d'apprécier les résultats obtenus par l'heureuse application de ces mesures législatives. Que la vieille Université y prenne garde : Tandis qu'elle s'attarde à discuter sur des programmes confus et qu'elle se perd dans des « cycles » plus redoutables que ceux de l'Enfer, une nouvelle Université active, ardente, « allante », se constitue à nos portes et menace de se substituer à elle. A force de faire des fruits secs, la vénérable mère se sera, elle-même, desséchée. Voici la curieuse lettre que je reçois à ce sujet : elle émane d'un professeur appartenant à une de nos grandes Universités : «... Savez-vous, Monsieur, combien vos idées sont près de se réaliser? Le ministère de l'Instruction publique semble s'en défier. Mais, en réalité, la moitié de l'Instruction publique est entre les mains du ministère du Commerce. Là, le directeur et le sous-directeur de l'Enseignement technique ont organisé, à travers toute la France, des écoles professionnelles où s'élèvent les fils des contremaîtres, de petits patrons, et oà la bourgeoisie commence à envoyer ses enfants.
» Ils ont des projets plus A^astes encore: leurs écoles regorgent d'élèves; ils veulent donc en organiser d'autres, plus élevées d'un degré, où la culture libérale sera jointe plus abondamment à l'éducation professionnelle. L'esprit de cet enseignement, je le connais, j'étais professeur à l'École des Hautes Études commerciales, où se forment les futurs professeurs de toutes ces écoles. Quant aux résultats, je les connais aussi, j'étais membre du jury central des Écoles nationales des Arts et Métiers, président une année du jury d'admission à l'École d'Angers, etc., et à ces écoles se présentent les meilleurs sujets de l'Enseignement technique. J'ai donc pu voir ce que valent vos idées à la réalisation, et certainement^
l32 DU CHOIX d'une CARRIÈRE
Monsieur, vous pouvez avoir foi en elles : elles jonnent des hommes ! »
Et, pendant ce temps-là, on procède à de vastes enquêtes universitaires pour savoir ce que sont devenus les anciens élèves des lycées. C'est bien simple, ils sont dans ces écoles nouvelles.
Pourvu que le progrès se réalise, qu'importe, dirftt-on! D'accord. Je songe, cependant, à la force perdue, aux doubles emplois, aux directions insuffisantes et contradictoires, aux tiraillements inévitables, aux dépenses inutiles et à l'entretien d'un double personnel,... et puis le commerce n'est pas tout. Que l'Université comprenne donc, une fois pour toutes, qu'elle ne peut échapper indéfiniment aux nécessités de la vie moderne. Sinon, elle ne sera plus bientôt qu'une ancêtre vénérable et magnifique murmurant des prières auprès d'un cercueil vide.
Quoi qu'il en soit, j 'invite fortementles pères de famille, avant de se lancer dans les frais et dans les incertitudes de l'Enseignement secondaire, tel qu'il est organisé actuellement, ou plutôt tel qu'il est désorganisé, à bien réfléchir sur les avantages que présenteraient une instruction plus rapide, comprenant d'abord un séjour de quatre années dans une école primaire, ensuite un séjour du même temps dans une école pratique de commerce. Il est bien entendu que ce n'est pas à mes yeux l'idéal. J'aimerais mieux un bon « enseignement court )) solidement organisé, tel que je l'expose dans le présent^ volume ; mais il me semble que, dans l'état actuel des choses, le parti pris de se confier à l'Enseignement commercial pratique présenterait de sérieux avantages, une adaptation meilleure aux nécessités de la vie actuelle, uue moins longue durée, une économie réelle, et le bénéfice que procure toujours une décisic.i prise de bonne heure et appliquée avec suite.
LE COMMEnCE l33
Voici maintenant quelques indications précises aa sujet du développement rapide de l'Enseignement technique grâce aux efforts du service spécial du ministère du commerce. (Consulter, d'ailleurs, le Bullelin de V Enseignement technique, en vente chez Novy, éditeur, 63, boulevard Saint-Germain.)
En 1870, le budget de l'Enseignement technique n'était que de i5o,ooo francs. Il était en 1901 de 4,429,812 francs.
En 1890, le total de l'effectif des établissements d'enseignement technique n'atteignait que 2,804 élèves. Il était en 1901 de 18,275 élèves.
Il faut ajouter que leg cours d'adultes, conférences et cours du soir se sont singulièrement développés. Il y a là tout un mouvement extrêmement remarquable et qu'il faut faire connaître au public.
Les personnes qui voudraient se renseigner exactement sur ces questions devraient consulter l'étude considérable publiée par le ministère du commerce en 1900 et intitulée : U Enseignement technique en France, Imprimerie nationale, cinq volumes in-8°. On trouvera, aux tomes IV et V, une a liste complète des établissements divers d'Enseignement technique fondés par les communes, les départements, les syndicats professionnels et les particuliers. » ,
Ajoutons que la loi de finances de 1901 a transféré au ministère du commerce l'administration des écoles nationales professionnelles, et noîammcnt des douze écoles professionnelles de la ville de Paris.
L'éducalion da goût. Cette matière, si importante pour l'avenir et pour l'honneur de notre civilisation, n'est,
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en France, l'objet d'aucune attention de la part de la pédagogie officielle. Tous les manuels scolaires contiennent des phrases connues sur le culte du Beau; mais on s'en tient là. Or, dans notre héritage, il n'y a rien de plus précieux que la tradition qui s'est perpétuée pendant des siècles et qui, venue de la Grèce et de Rome, nous a transmis, malgré tout, un certain sens de la Beauté. Combien déchu, c'est ce qu'il est impossible d'expliquer à ceux qui n'ont pas vu les grands monuments de l'antiquité, à ceux qui laissent se produire les colossales erreurs et fautes de goût qui s'étalent, chaque jour, sous nos yeux, en province et même à Paris.
Au moment où les industries lourdes sont de plus en plus menacées par le concurrrence des pays nouveaux, au moment où le coton, le fer, la houille voient entrer en ligne les concurrent du Nouveau-Monde et de la Vieille Asie, l'Europe et la France notamment doivent rechercher leur principale ressource dans le perfectionnement des industries légères, riches et à gros bénéfices. Plus le monde s'instruit, plus le luxe s'accroît, plus la clientèle de l'artiste et de l'ouvrier d'arl doit se développer. Donc, l'éducation du goût est, pour nous, une nécessité suprême.
Autrefois le goût se développait surtout par le contact perpétuel'et amical entre l'amateur et l'artisan. Celui-ci ne se distinguait pas de la foule. Il ne se croyait pas tenu à des coupes de cheveux inédites ou à ies coiffures invraisemblables. On ne distinguait pas entre le goût «artiste» — une horreur! et le goût « bour» geois » — .une autre horreur! Artistes et bourgeois travaillaient ensemble. Un homme enrichi qui voulait se faire construire une belle demeure ne quittait pas le «maître de l'œuxTe», qui ne s'appelait pas, — et en grec, — « architecte » ; il raisonnait du moindre détail avec lui, le suivant de l'œil, de la première pierre des
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fondations jusqu'à la girouette. Aujourd'hui, il y a scission complète. L'architecte et le tapissier ou le décorateur travaillent d'après leurs cartons et ils livrent, tout fait et sur mesure, un «complet», où il ne manque rien que le charme. Cet isolement où vivent les artistes est la grande douleur des plus grands d'entre eux : « Ils étaient heureux, les maîtres d'autrefois, — ainsi s'exprime LenUach; ils n'étaient pas des isolés, ils se distinguaient à peine de la grande foule des travailleurs tous artistes excellents; ils n'avaient qu'à se laisser porter par le courant... Aujourd'hui, nous avons bien du mérite .à faire quelque chose de passable... Peuplés de gens atî'ssi disgracieux que leurs équipages et leurs meubles, la rue et le salon n'ont plus aucun charme. »
L'éducation du goût amènera peut-être, une renaissance du goût. Qu'on me permette de citer quelques lignes déjà parues : « Le Goût est une attention constante à la Beauté. Les grandes époques de l'histoire de l'humanité ont été, de l'avis universel, les temps où le goût a été poussé à son extrême raffinement. Le dernier mot de la culture grecque est l'Atticisme, c'est-à-dire la distinction naturelle dans le goût le plus délicat. Au seizième siècle, Balthazar Gracian, dans son traité du (( Sublime», énumère les qualités qui conviennent à un grand Prince. S'inspirant des préceptes des Italiens, d'après lesquels il écrit et de l'exemple du roi d'Espagne, Philippe II, qu'il propose pour modèle, il demande surtout, au souverain, un «goût exquis». Or, les peuples sont les souverains du moment.
» Le goût vient de la race; il vient de l'éducation. Mais surtout il tient à la vie ambiante. Il se. forme du coup de coude que deux voisins se donnent en présence du spectacle qui émeut ou réjouit; il naît de la rencontre des regards qui s'ignorent, du frisson qui court sur une salle de spectacle ou sur une foule assemblée, quand, soudain, passe la Beauté. Le goût, c'est l'hor-
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reur du laid, quoiqu'il y ait aussi de « belles horreurs »). Le monde s'évade du désordre et de la nuit pour s'élever à l'harmonie et à la lumière. Il n'y a, pour ainsi dire, pas d'être animé qui ne se plaise à arranger, à embellir, à exalter ce qui l'entoure. On a tellement le sentiment que le caractère de chaque individu se traduit par son goût, qu'on dit avec le proverbe : « Des goûts et des couleurs, il ne faut pas disputer. » Le goût est une consCence. La vie le forme ; ce n'est pas affaire de raisonnement; c'est affaire d'instinct ou de culture supérieure. La conquête du monde se fait par le goût, plus sûrement peut-être que par les armes. Les femmes le savent bien. Elles consacrent leur existence à diverses occupations qui ne sont qu'une perpétuelle application et exploitation de la faculté du goût, chez elles-mêmes et chez les autres : la toilette et la coquetterie.
» Le goût chez les individus, est tenace et souvent irréductible. Mais, chez les foules, il est, pour ainsi dire, insaisissable. Il circule dans l'air, il varie, il est mobile comme le vent. Il a des règles, certes : mais elles échappent. Elles prescrivent ce qu'il ne faut pas faire, non ce qu'il faut faire. Elles s'appliquent différemment, selon l'âge, les lieux, les circonstances. Le recul du temps est, le plus souvent, nécessaire pour juger si, oui ou non, elles ont été observées. Les erreurs de goût des contemporains sont innombrables. Voltaire disait : « Enfin, nous avons un beau monument à Paris! » Devinez?... C'était l'église Saint- Roch! Souvent, après des générations, le goût n'est pas encore fixé. On sait le dédain avec lequel le dix-septième et le dixhuitième siècles, qui furent, pourtant, des époques de goût, ont traité les chefs-d'œuvre de l'art gothique. Après cela, prononcez- vous, si vous l'osez. « •
» Le goût hésite toujours entre deux écueils : d'une part, l'originalité qui pousse à la singularité, à la mièvrerie, à l'afféterie : — Alphonse Daudet disait excel-
LE COMMERCE l5']
lemment : «La recherche de l'expression fait tomber dans le paradoxe; » — et, d'autre part, la banalité, sœur de cette étrange disposition des foules qui crée, régente et corrompt le goût : la mode. •
» La mode veut que le goût change, et, pourtant, elle prétend lui rester toujours fidèle. En insistant, elle le tue. Elle fait du goût, ce qu'elle nomme le « bon goût. » Certainement, l'artiste ne peut se dérober à la mode; car elle est la grâce mobile et fugitive de la vie contemporaine; mais s'il la suit de trop près, ses œuvres passent et meurent avec elle.
» Entre les deux écueils, les artistes et les ouvriers parisiens, très intelligents, trop intelligents peut-être, fuient surtout la banalité; créateurs ingénieux de la mode, craignent-ils de paraître s'y asservir trop longtemps. Ils inventent sans cesse, se creusent la cervelle, travaillent, pétrissent, assouplissent, chiffonnent la matière, pour en tirer des effets nouveaux. S'ils ne trouvent pas dans leur propre fond, ils prennent ailleurs, sachant d'avance que leurs emprunts sont des conquêtes. Ainsi, ils atteignent à cette grâce brillante et chatoyante qui donne à leurs œuvres un éclat fugitif qu'on leur reproche parfois et qu'on leur envie souvent. Par contre, ils se complaisent dans cette perpétuelle et prestigieuse ingéniosité créatrice. Elle devient, chez eux, tour d'esprit, habitude de pensée et de main. Changeant et modifiant sans cesse, ils ne restent plus fidèles qu'à leur mobilité. Mais, cette facilité même est un péril.
» Vous tous qui avez vécu parmi les leçons de l'école, vous le savez mieux que personne, rien ne s'improvise et même, à proprement parler, rien ne s'invente : l'art, comme la vie, n'est qu'une lente évolution et un long développement. Les architectes qui, pendant trois siècles, ont reproduit la même cathédrale gothique, en en modifiant seulement, peu à peu et très prudemment,
i33 DU CHOIX d'une carrière
certaines dispositions, ces architectes n'avaient nulle prétention à l'originalité ni au « style », Pourtant les monuments qu'ils ont élevés se sont imposés à l'admiration des siècles. Les ébénistes et les tapissiers qui, au dix-septième siècle, reproduisaient indéfiniment,, sur les consoles et les fauteuils à pied de biche, le même bouquet de roses, ou la même guirlande de fleurs, faisaient du « style Louis XIV » sans s'en douter, comme M. Jourdain faisait de la prose. Mais moins ils avaient de prétentions, plus ils avaient de conscience, de savoir-faire, d'habileté de main, plus ils poussaient à ce fini et à cet achevé qui donne un tel prix aux œuvres qui nous restent de ces grandes époques,
» Pourquoi en serait-il autrement aujourd'hui? Chercher des idées et inventer des formes toujours nouvelles ; changer de style tous les dix ans ; modifier les proportions des fauteuils, à chaque élection de Président; découper des tranches de melon pour en faire des coupoles ; mettre des cloches sur des colonnades et faire porter des piliers par des petits enfants jouant de la flûte, sous prétexte que cela ne s'est jamais fait, — pourquoi tout ce labeur stérile? Ce qui est absurde reste absurde, quoi qu'en disent ou qu'en pensent nos modernes esthètes,., »
Une extension sérieuse de l'enseignement technique professionnel, l'amélioration des méthodes de cet enseignement, tels sont les secours que l'initiative particulière est en droit d'attendre de l'État quand il s'agit de la carrière commerciale. Mais l'État ne peut pas tout faire. C'est aux hommes de l'avenir de s'aider eux-mêmes. Le commerce a pour devoir urgent de s'arracher à la langueur et à la routine. Qu'il ne se laisse pas surprendre par les événements : ils vont se précipiter, soyez-en sûr! Les jeunes gens — puisqu'il s'agit des jeunes gens — ont une tâche nouvelle à remplir. Tout ce que peuvent faire les aînés, c'est de leur indiquer la voie et de leur ouvrir les yeux.
l4o DU CHOIX d'une carrière
Le commerce est ou intérieur ou extérieur; il y a le commerce en gros et le commerce en détail. Les deux ont le même objet, mais non les mêmes procédés. Le commerce extérieur et le commerce en gros demandent une autre préparation et plus de largeur dans les vues. Le commerce de détail peut se contenter de connaissances et d'aptitudes plus ordinaires. Le grand commerce a surtout affaire à la concurrence internationale : il touche à l'économie politique et à la politique; le petit commerce a surtout affaire à la concurrence intérie'jre : il ne lève guère les yeux au delà du clocher iiatal; la concurrence qu'il appréhende n'en sait pas beaucoup plus long que lui-même. Cependant, de même que le grand commerce voit la loi des échanges modifiée souvent par la politique internationale, par le système des traités ou des tarifs, de même le commerce intérieur est aux prises avec un rival dont les efforts et les succès méritent, de sa part, la plus sérieuse attention : c'est la Coopérative, qui a pris, dans ces derniers temps, un si prodigieux développement.
Poussé par l'ingéniosité avec laquelle le bon marché cherche toujours sa pente, le commerce verra ses bénéfices se restreindre, s'il ne s'ingénie pas, de son côté, à trouver de nouveaux procédés, déplus en plus perfectionnés, pour obtenir le gain légitime qu'il réclame. C'est sur lui-même, c'est sur son esprit d'initiative, c'est sur son habileté,
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qiie le commerce, grand ou petit, doit compter, s'il veut se maintenir et prospérer. Son bénéfice résultera de la sûreté et de la souplesse de ses mouvements et de ses opérations. C'est toujours la loi de l'allégement du poids mort. Nous la vérifierons très souvent, ailleurs. Mais je la signale particulièrement ici, parce que le commerce n'étant qu'un perpétuel mouvement, il est assez naturel qu'il soit soumis aux lois de la mécanique. Au premier rang des éludes nouvelles auxquelles doit s'appliquer le futur commerçant (qu'il s'agisse du gros ou qu'il s'agisse du détail), figure donc la connaissance approfondie et quasi universelle des prix et des cours, de façon à ce qu'il puisse se rendre compte exactement, par lui-même, des fluctuations probables des marchés. Il ne s'agit nullement, ici, de la spéculation, et ce serait plutôt un moyen de la déjouer...; il s'agit d'une prévoyance réfléchie, calculée, positive, qui se dégage des faits et qui peut s'apprendre, comme on apprend l'arithmétique, la géographie et la comptabilité; c'est une ingénieuse combinaison de ces différentes sciences; c'est une observation attentive des courants de production et de consommation; c'est la îecture des faits économiques quotidiens qui, isolément, paraissent obscurs et qui, rapproché,-, s'illuminent. Et cette lecture est devenue facile, maintenant, pour qui en a pris riiabilude, grâce à l'énorme développement de la publicité.
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Autrefois, chaque commerce avait son secret : le commerce de demain se fera en pleine lumière. Partout, le prix marqué et affiché tend à se substituer au prix en caractères convenus ; les magasins s'ouvrent sur la rue, au lieu de se cacher au fond des cours et des arrière -boutiques; les glaces reluisantes provoquent le regard et hypnotisent le passant. On ne ferme plus les devantures, la nuit Un peu plus, et les orfèvres eux-mêmes, étaleraient sur le trottoir. Cela veut dire que la lumière pénètre là où régnait l'obscurité. Si tout le monde sait ce que tout le monde fait, personne ne peut plus tromper personne.
La terre est un immense et unique marché dont les cours sont publiés, à la même heure, sur un cadran lumineux où le monde entier les lit en même temps. Encore faut-il savoir compter les heures.
Jadis, au fond d'une province reculée, les nouvelles arrivaient au bout d'un mois : à chacune des étapes, le commerce en marche vers cette province était entravé par un petit retard intéressé et par un petit bénéfice de spéculation occulte, de même que, sur les rivières, au Moyen- Age, la navigation était suspendue^ar les barrages et les péages des seigneurs et des villes. Aujourd'hui, tout est changé ; qui arrêtera la Nouvelle, semée dans les airs et se répandant, soudain, comme une lumière diffuse, à la fois sur tous les continents? Donc, il ne faut plus compter sur le
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système arriéré du demi-jour, du marchandage, de la cachotterie. Le commerçant moderne doit savoir toujours où il en est pour déclarer tout de suite ce qu'il peut faire. Son bénéfice vient de sa promptitude et est en raison directe de sa franchise.
Saisir les lois de la hausse et de la baisse, connaître les types, prévoir les prix, échapper au bluff et au battage par une étude constante et attentive, se faire à soi-même une sorte de martingale expérimentée et pondérée, ne pas ignorer les beaux travaux de la science moderne sur la valeur et le prix des choses, s'habituer à considérer, quotidiennement, l'état du marché universel, comme on consulte le baromètre pour savoir le temps qu'il fera, tels sont les travaux et les études nécessaires au futur commerçant. Il y a loin de cette procédure alerte, souriante et debout à l'ancienne magistrature commerciale, lente, grincheuse et assise. Mais aussi quel intérêt nouveau! Quelles perspectives ouvertes! Quelle philosophie! Et — ce qui ne gâte rien — quelle sécurité et quels profits !
La seconde connaissance indispensable au commerçant moderne, c'est celle des langues. Puisque la circulation s'accroît à la surface du globe, puisque les distances diminuent et que les barrières tombent, les populations se mêlent et l'obstacle que présente l'ignorance des langues est de plus en plus gênant.
l44 DU CHOIX d'une carrière
Il s'agit, ici encore, tout autant du commerce de détail que du commerce de gros. Dans un pays comme la France, visité par un nombre toujours croissant d'étrangers, l'impossibilité de se faire entendre par un client qui ne demande qu'à laisser son argent, cause une perte sècbe, sans excuse. Non seulement Paris, mais la province peuvent s'attendre à ces visites rémunératrices : pourquoi les éloigner ou les décourager par une ignorance désespérante?
Un autre genre de commerce s'accroît chaque jour, qui trouverait, dans la connaissance des langues, un développement considérable. C'est le commerce par « colis postal ». L'article français est, relativement, de poids léger et de prix élevé. Il peut supporter, d'ordinaire, les frais de l'emballage, de l'envoi et de la correspondance.
La correspondance! Voilà le hic. a Que me veut cet homme? » diront le fromager de la Brie, le marchand de pâtés de l'Orléanais, le marchand d'huile d'olives de la Provence ou le marchand de gants du Dauphiné, au reçu d'un télégramme, en langue étrangère, apportant la commande d'un excellent fromage, d'une croûte renommée, d'une bombonne sans pareille ou d'une douzaine de paires de Jouvin; « quels sont ces caractères? Et pourquoi cette indéchiffrable inscription sur un papier bleu dont l'arrivée soudaine fait aboyer les chiens? » Il cherche. Dans la commune, trouvera-t-il une seule personne qui, en lui
donnant le sens de ces hiéroglyphes, lui apprenne que c'est pour son bien que ces choses se passent et que ce télégramme, c'est le commerce moderne qui frappe à la porte et qui fait sonner la sonnette?
L'enseignement des langues est indispensable. Disons franchement que, malgré l'effort fait depuis trente ans, en France, il est cruellement insuffisant... Hélas! hélas! que cet aveu me coûte! Gomme je voudrais pouvoir reconnaître et proclamer, au contraire, de sérieux progrès accomplis!... La question vaudrait bien, à elle seule, une* étude. Elle est d'une importance capitale. Nos jeunes gens ne sont pas plus inhabiles, plus inaptes que d'autres. Et ils continuent à ignorer les langues. Il y a, à cela, une cause... Cherchez bien... Pour moi, comme pour d'autres observateurs avant moi, elle est dans une faute initiale de méthode. On continue, chez nous, à apprendre les langues par la lecture, par les yeux. Or, on ne peut les apprendre, pratiquement, que par la conversation, par les oreilles. L'erreur est là. J'y reviendrai. Mais, comme, actuellement, dans presque toutes nos institutions, la méthode surannée subsiste et qu'il faut, à un jeune homme, un effort considérable et parfois rebutant pour apprendre vraiment une langue par le procédé d'enseignement le plus usité, il ne reste, selon moi, qu'un parti à prendre, un parti héroïque, mais qui présente, d'ailleurs, bien
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d'autres avantages : un séjour assez prolongé à l'étranger.
Ce séjour s'impose donc : tout le monde en convient. Mais comment l'organiser? Voilà la difficulté. Encore, les familles qui jouissent d'une certaine aisance trouveront toujours quelque combinaison. 11 existe des pensionnats recommandables en Suisse, en Allemagne, en Alsace, en Angleterre. Observons toutefois que la vie de collège n'est pas précisément celle qui convient, en aucun pays, pour former des hommes. Elle présente, en outre, l'inconvénient de dépayser l'enfant, au moment où il doit former les premières relations qui l'accompagneront dans la vie. Il est bon de savoir les langues et les mœurs de l'étranger; mais il ne serait pas mauvais de savoir aussi les langues et les mœurs de son propre pays.
C'est donc un peu plus tard, et l'enfance écoulée, que le séjour à l'étranger serait profitable. Les Allemands, qui appartiennent généralement à des familles nombreuses et qui sont des employés modèles, n'hésitent pas à se mettre en route vers seize ou dix-huit ans. Attirés souvent par des camarades déjà casés, se contentant de peu, exacts et ponctuels, ils acceptent des places à peine payées, comptant sur leur patience pour percer, et n'ignorant pas, d'ailleurs, que tous les sacrifices seront amplement rémunérés plus tard par l'expérience et les connaissances acquises. Les
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jeunes Anglais sont, de bonne heure, jetés sur les grandes routes. Ils ont le « tourisme » dans la peau. Ils sont robustes, durs à la fatigue et résolus. Ils font, ainsi, leur four du monde, aidés qu'ils sont d'ailleurs par la parfaite organisation des voyages en commun parmi eux. Nos jeunes Français ne demanderaient pas mieux que d'en faire autant. Mais ils sont arrêtés soit par la pusillanimité et l'économie extrême des parents, soit par le manque de confiance et d'habitude. Sur le bord du nid, l'oiselet hésite, — et la mère pleure.
Cette question est une de celles qui m'ont le plus souvent préoccupé. Elle ne comporte pas une solution unique ; il faut s'ingénier à dégager les procédés multiples qui donneront satisfaction aux besoins divers. Les consuls de France à l'étranger seraient tout disposés, j'en suis sûr, à donner aux parents qui s'adresseraient à eux des indications précises. Ils pourraient même, le cas échéant, servir de mentors ou de correspondants aux jeunes Français installés à l'étranger. Notre corps consulaire actuel a donné des preuves si nombreuses de zèle qu'on pourrait encore, dans cette circonstance, recourir à lui. Je me suis aussi entretenu, souvent, de la question avec un des hommes éminents de ce pays, passionné pour le bien public et ayant à sa disposition un instrument sans pareil, mon éminent confrère, M. Henri Ger-
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main, directeur du Crédit Lyonnais. Les agences nombreuses de cette maison à l'étranger ont déjà fourni, avec la plus grande obligeance, des renseignements précieux, et en fourniraient encore, le cas échéant.
De nombreuses institutions privées, comme le collège de Normandie, la maison des Roches, la nouvelle et intelligente création de M. Bonnefoy àTroyes, se sont aussi préoccupées de ce problème et ont fourni chacune leur solution. Enfin, les relations particulières sont souvent le moyen le plus sûr et le plus efficace de trouver une combinaison facilitant aux jeunes gens un stage d'un an pu de deux ans dans une maison de commerce à l'étranger.
C'est, naturellement, en Angleterre, en Allemagne, en Espagne, dans les pays dont la langue est très répandue, que ce séjour serait le plus avantageux. Mais si, parmi les jeunes gens, quelques-uns, plus hardis, mieux aidés, ou plus entreprenants, pouvaient pousser jusque dans le Nouveau - Monde et résider quelque temps en Amérique, ce serait bien mieux encore et l'avantage en serait grand, pour eux et pour le pays.
Un jeune homme d'avenir doit avoir fait plus ou moins, à vingt-cinq ans, son tour du monde. Je voudrais bien que cette promenade comprît une station assez longue dans le l^ays des vastes entreprises et des initiatives hardies, aux États- Unis.
LE COMMERCE l^Q
OBSERVATIONS ET CONSEILS PRATIQUES
C'est tout un ordre de procédés nouveaux qui doivent être employés par le commerce moderne. Le jeune commerçant français ne pourra se rendre compte des nécessités qui le poussent que par des voyages réitérés hors de France. Un père de famille qui ne sait pas se rendre compte que le voyage pratique est désormais le complément indispensable d'une instruction même ordinaire, manque à tous ses devoirs. Un jeune homme peut voyager à très bon compte, aujourd'hui, dans la plupart des pays du monde. Qu'on lui fasse faire un premier essai en le confiant à un compagnon de route expérimenté. Après, il se débrouillera tout seul.
Je ne répéterai pas ici les plaintes si fréquentes au sujet de la rareté des commis-voyageurs français, même dans les pays qui sont les plus voisins de nous et où les affaires seraient relativement faciles.
Mais j'affirme, qu'en raison du manque de communications directes et par suite de l'intervention du grossiste, soit anglais, soit allemand, une bonne partie des marchandises d'exportation fabriquées en France sont vendues au loin comme venant d'Allemagne ou d'Angleterre. A ce double point de vue, on trouvera des renseignements curieux et sincères dans une petite plaquette sans prétention : Mes tournées commerciales aux pays Scandinaves, 1896-1900, par M. Prosper Ramon (Nancy, 1902).
l5o DU CHOEC d'une CARRIERE
La bibliographie de l'ensemble des questions qui se rattachent à l'infériorité relative du commerce français est si considérable qu'il ne peut être question de mentionner ici tant d'ouvrages utiles qui ont paru dans ces dernières années. On me permettra, cependant, d'incliquer quelques ouvrages qui m'ont rendu de réels services. Ce sont, tout d'abord, les livres de M Maurice Schv^'ob et de M. Blondel sur le Péril allemand et sur VEssor industriel et commercial du peuple allemand. Ce sont les livres de M. le baron Charles Mourre et de M. Gaston Aubert : D'où vient la décadence économique de la France, et A quoi tient l'injériorité du commerce français.
Ce sont, enfin, les ouvrages de M. Charles Roux et de M. Edouard Lockroy sur la Marine marchande et sur la Marine marchande en Allemagne.
Si on lit, en même temps, tous ces livres, on aura une idée bien triste de la situation générale de notre commerce. Mais les uns et les autres, dans un désir légitime d'améliorer la situation actuelle, ont surtout insisté sur les points faibles. Il ne faut pas craindre, cependant, ces breuvages amers qui sont, après tout, des fortifiants.
Je signalerai aussi une brochure écrite par un homme véritablement éclairé. C'est l'Enseignement nouveau par M. Bonnefoy, chez Ch. Delagrave. C'est un ouvrage court, précis et pratique.
Je n'exagère en rien les conséquences de la méconnaissance des langues. Combien de faits ne pourrait-on pas citer, analogue à celui que je trouve dans la bro-
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chnre de M. Ph. Ramon : « Un commerçant de la Franche-Comté reçoit une commande d'Allemagne, et il répond : « J'ai reçu un ordre de M. X..., votre client. )■) C'est écrit en allemand; cette langue m'étant inconnue, « je ne livre pas, car je ne saurais me rendre suffisam- » ment compte de tous les détails de la commande I »
On a tout dit sur les méthodes employées pour l'enseignement des langues vivantes. Je ne me sens pas une compétence suffisante pour trancher entre les divers systèmes en présence. Cependant, il me semble qu'en se plaçant spécialement au point de vue pratique et commercial, l'enseignement oral est préférable à l'enseignement écrit en usage dans la plupart de nos établissements scolaires.
La méthode Gouin perfectionnée a donné des résultats satisfaisants, à ce point de vue. M. Bonnefoy dit le plus grand bien de la méthode qui repose « sur l'intuition », c'est-à-dire sur l'enseignement par la vue, teUe qu'elle est expliquée dans la Revue hebdomadaire par M. L. Vernols "
Ce qui est certain, c'est que l'effort fait en France, depuis plusieurs années, n'a pas donné de résultats satisfaisants; il y a donc un vice de méthode qui me paraît tenir surtout à ce qu'on préfère l'enseignement de la grammaire à l'enseignement des mots. Parmi les lettres que j'ai reçues à ce sujet, je citerai celle-ci qui me paraît exposer sagement la question : le correspondant insiste sur la nécessité d'un séjour assez prolongé dans le pays dont on veut connaître la langue, et il ajoute :
« Quant à la méthode qui donnerait les plus prompts résultats, elle n'est pas uniquement auriculaire, à mon avis. En arrivant dans un milieu de langue étrangère,
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l'oreille est incapable de discerner les mots, d'abord & cause de la prononciation de chacun d'eux et surtout parce que le causeur les juxtapose de façon à donner à toute la phrase l'apparence d'un long vocable continu. Quand un enfant apprend une langue, soit de ses parents, soit d'un maître étranger, il discerne les mots parce qu'on a soin, en les émettant, de lui désigner individuellement l'objet auquel chacun d'eux se rapporte... De toute nécessité, il faudra que le jeune homme prenne contact avec les mots écrits ; en même temps il s'informera de la prononciation normale... Mais l'étude de la grammaire, demanderont les professeurs? Ah ! voilà justement où gît le cancer de leur méthode, le vice qui tue chez nous l'étude des langues étrangères. On enseigne la grammaire; on néglige d'enseigner les mots. C'est vouloir vendre le cadre sans le tableau, et rebuter l'enfant par une étude aride au lieu de l'encourager par de la science vivante... »
L'INDUSTRIE
L'industrie est la première forme de l'activité humaine. Avant de chasser, il a fallu préparer un silex, un filet, un bâton; avant de labourer, il a fallu tailler un soc ; pour soumettre un taureau, un cheval, il a fallu disposer une entrave, un joug, un mors. L'homme ingénieux qui a compris le premier que l'humanité pouvait demander à la nature elle-même les moyens de la dompter a été le premier ingénieur. Ce qu'il a dû creuser sa bonne cervelle de gorille pour inventer le plus simple des mécanismes!
En somme, malgré les recherches minutieuses, poursuivies en ce moment sur l'instinct des animaux et même sur leur intelligence — qu'on prétend avoir été très supérieure en des temps très
i5A EU CHOIX d'une carrière
anciens, — on n'a pas observé, il me semble, qu'aucun d'entre eux se soit servi d'un outil. Et c'est là une différence bien caractérisée entre l'homme et l'animal : l'homme est un animal qui a su se créer des organes artificiels.
L'industrie tient donc une place éminente dans une société organisée. Comme le métier militaire, qui est aussi une des professions primitives, elle exige l'emploi simultané de l'esprit et du corps; elle occupe l'homme tout entier. Il est des professions qui s'exercent, le derrière sur une chaise, les mains blanches et le corps à peine intéressé à l'activité cérébrale. Il en est d'autres où le corps surtout est en œuvre, sans que l'intelligence soit obligée de se mettre en grand émoi. L'industrie demande la tête et le bras, la direction et l'exécution. Dans l'exercice d'une industrie, il faut, à la fois, un tour d'esprit et un tour de main.
Il est très difficile d'expliquer pourquoi une profession si noble et si utile a été aussi longtemps dédaignée. Pendant des siècles, on a englobé toutes les catégories d'industriels, grands •t petits, dans une appellation unique et quelque per dédaigneuse : les artisans. Longtemps les « arts » — les arts qui sont mis en si grand honneur aujourd'hui I — ont été appelés « arts serviles». Les «artistes» étaient jadis traités comme des manœuvres. L'architecte d'une cathédrale était un maitre-maçon. On payait encore une
l'industrie 1 55
fresque de Rubens à la toise. L'ancienne humanité, qui, pourtant, aimait les exercices du corps, dédaignait le travail du corps. On ne connaissait pas le ragoût de cette expression si moderne et si pleine : «mettre la main à la pâte, d
Aussi, l'industrie, négligée, ne se foulait pas. Elle est restée, pendant des milliers d'années, stationnaire. Un potier, un maréchal, un bourrelier, un fondeur, un constructeur du dix-septième siècle n'en savait pas beaucoup plus long que son aîné, contemporain de Ramsès-Meïamoun. Quand on pense qu'il a fallu que Pascal vînt pour que la brouette fût! Puisque l'industrie était considérée comme un métier de main, on n'y mettait que la main. Le cerveau s'est reposé pendant des milliers d'années. Sauf à l'armée, il n'y avait pas « d'ingénieurs o.
Dans les corporations étroitement fermées, l'apprenti se glissait lentement, pour finir par le fameux «chef-d'œuvre», qui n'était, en somme, que la copie, indéfiniment reproduite, du modèle laissé par quelque antique ouvrier. Dans les petits ateliers, maîtres et ouvriers vivaient au «même pot, feu et chanteau » ; pendant les belles années de la jeunesse, l'ouvrier s'en allait gaiement, sur le trimard, faire son tour de France; mais il ne rencontrait guère d'autre leçon que celle qu'il avait reçue déjà, au point de départ. Tout se faisait sur le même type et tout se repliait dans les mêmes plis. Parmi les maîtres, ceux qui, plus
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favorisés ou plus hardis, devenaient patrons, se hâtaient de fermer derrière eux la porte de la corporation, une fois qu'ils l'avaient entr'ouverte. La position assurée, ils ne se fatiguaient pas plus que leurs pères, et les beaux moments de leur existence se passaient à se réunir en d'immenses « beuveries » avec les autres maîtres, au jour des fêtes ou des réceptions, ou bien encore à suivre dévotement la bannière du saint de la confrérie, dans les cérémonies publiques et les processions.
Les temps modernes ont changé tout cela. En France, la Révolution a brisé le cadre vermoulu des corporations. Partout, d'ailleurs, la réforme s'est faite en même temps. On a traité à coups de pied les vieux « chefs-d'œuvre », les vieux modèles et les vieux dormeurs. Tout à coup, une activité immense s'est produite, et on a vu apparaître, au plus haut rang social, des figures nouvelles et des titres nouveaux : ce sont les anciens « artisans » devenus des « industriels », des « ingénieurs », des (( artistes d.
Par contre, de nouvelles préoccupations ont assombri, en même temps, l'horizon de la politique ; c'est ce qu'on a appelé, d'abord, la « question ouvrière» et, bientôt, la «question sociale».
Ainsi, l'industrie moderne se faisait place et elle attirait l'attention, autant par ses prospérités que par ses souffrances. Le développement du machinisme produisait cet effet extraordinaire que « l'organe artificiel » finissait par prendre,
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dans la vie de l'homme, plus d'importance que l'homme lui-même. Une espèce de servage à l'envers se reconstituait, et la matière se soumettait son vainqueur.
Étrange révolution qui s'est produite et devait se produire avec l'avènement de la démocratie. L'industrie, en effet, si on y réfléchit bien, est celle de toutes les professions qui contribue le plus à rapprocher les rangs : c'est par l'industrie que la démocratie a l'accès le plus rapide et le plus sûr vers la fortune. L'industrie est la première marche par laquelle l'homme s'élève. Je reprends ma formule de tout à l'heure : l'homme ingénieux est déjà presque un ingénieur. Dans la plupart des corps d'état, la distance qui sépare un ouvrier actif et habile d'un patron débutant dans les affaires est peu considérable. La société a donc un immense intérêt à assurer l'heureuse organisation et le bon recrutement de cette carrière, qui est l'aînée et presque la mère de toutes les autres : la carrière industrielle.
Je comparais, tout à l'heure, l'industrie au service militaire. Or, dans les métiers, tout comme dans l'armée, le recrutement se fait, à la fois, par les écoles et par le rang; et cela s'explique, en raison de l'emploi simultané et indispensable, de part et d'autre, des aptitudes physiques et des aptitudes intellectuelles. Un bon ouvrier, ayant de l'application et de la pratique, en sait parfois plus long que le blanc-bec, chargé d'X,
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qui prétend lui en remontrer : et tout le monde reconnaît, cependant, que, si le monsieur aux X venait à disparaître, les choses, bientôt, tourneraient au gâchis, et que l'industrie, comme une montre sans ressort, battrait la breloque.
Les deux sont donc nécessaires : il faut assurer, à chacun, sa part légitime. L'industrie moderne, surprise, elle-même, par son prodigieux accroissement, a-t-elle fait tout ce qu'elle devait pour donner satisfaction à tous ceux qu'elle emploie? Voilà la question. Le mal est que, souvent, de part et d'autre, on a pris la difficulté à rebours. On s'est disputé, au lieu de chercher à s'entendre. On a eu recours à la violence, là où une bonne volonté réciproque eût arrangé bien des choses. Les esprits se sont aigris. On a laissé les cœurs s'enflammer.
Il faudrait reprendre la question au point de départ, s'adresser aux jeunes gens, les préparer, leur ouvrir les portes toutes grandes, mettre leur pied à l'étrier, seconder leurs efforts, établir bien clairement que toutes les capacités et toutes les activités sont traitées avec équité, ne pas laisser végéter obscurément les aptitudes ignorées qui tournent à la rancœur, à la haine, au désespoir. Les anciens disaient que si les institutions étaient menacées, il fallait les ramener à leurs principes. Je dis que si un corps professionnel souffre, il faut veiller surtout à son recrutement.
Certains, donc, doivent sortir du rang; et il
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faut reconnaître que, dans la situation présente, un homme est obligé de faire de véritables tours de force pour s'arracher à ses oripines, si elles sont modestes, et pour percer, comme on dit, même si la nature l'a doué de capacités réelles et dont il ne cherche que le légitime emploi.
Je vous cite, à ce sujet, deux exemples qui me sont fournis par mes correspondants et qu'on pourrait mettre en parallèle, dans un conte qui s'intitulerait, à la manière du xviii" siècle : L'Ornemaniste et le Marmiton. Le premier était un homme intelligent et actif; élevé à l'école primaire et ne sachant guère que ce que l'on y apprend, il avait du goût, un grand désir de travailler; il ne dessinait pas mal. Mais à quoi cela sert-il? Personne ne le lui avait dit. Il cherche de divers côtés, entre à l'École des Arts décoratifs, en sort, court en province, revient à Paris ; il est sculpteur, mouleur, ciseleur; il gâche le plâtre et cisèle le cuivre ; il s'ingénie, cherche toujours, frappe à toutes les portes. Enfin, il trouve un emploi sérieux, il travaille, devient associé, puis patron. Mais il a de l'initiative, de r/dee, comme on dit. Il voudrait plus encore; il s'élève jusqu'à un point où la fortune, par un hasard nouveau, parait lui sourire; mais elle lui manque tout à coup, au moment oii il touche le but, peut-être parce qu'il n'a pas reçu l'instruction première qui lui eût permis d'occuper le
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rang pour lequel son mérite le désignait. Celui-ci est un Français.
L'autre est un Suisse. Sa lettre respire la gaieté et la bonne humeur. Il sait plusieurs langues, et notamment le français, qu'en vérité il n'écrit pas mal. Il a travaillé en Italie, en Autriche, en Fiance. Comme il avait reçu, dans son pays, une instruction assez étendue, il s'est trouvé, partout, à la hauteur des circonstances. « Il me semble, dit-il en propres termes, que l'instruction est trop rudimentaire en France... Quant à moi, ajoute-t-il avec une petite pointe d'orgueil, voilà neuf ans que j'ai quitté les écoles et je sais encore mes règles de trois, tirer la racine carrée d'un nombre, démontrer le théorème de Pythagore, citer les États de n'importe quel continent; je sais que rosa fait rosam à l'accusatif et que hippopotame vient de ippos potamos. » Voilà, me diiez-vous, un cuisinier très instruit. Il va, luimême, au-devant de l'objection. « Quels services vous ont rendus le grec et le latin, l'algèbre et la géométrie, la géographie et l'histoire? — Beaucoup. Cela apprend à ouvrir les yeux pour voir loin. Cela apprend à ne pas rester les yeux cloués sur le travail abrutissant du gagne-pain... C'est grâce à mon instruction que j'ai pu tenir partout une place et que mon patron a pu me dire un jour: «Vous êtes au courant de tout; responsa- » bilité complète ; travaillez à mon intérêt ; je » travaillerai au vôtre. »
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Voilà les deux histoires. Elles sont authentiques. La morale s'en dégage naturellement. L'ouvrier qui veut s'élever, s'élève ; mais il faut mettre, de bonne heure, les moyens à sa disposition. S'il est bien préparé, il pourra, à un moment donné, se rapprocher si bien de la bourgeoisie qu'il se confondra avec elle. En un mot, il faut encourager et aider ceux qui sortent du rang; à force de travail, ils rattraperont ceux qui sortent des écoles. Chacun des deux systèmes de recrutement est indispensable. Il faut seulement qu'ils, soient, tous deux, bien appliqués. C'est ce que je vais essayer d'expliquer maintenant.
OBSERVATIONS ET CONSEILS PRATIQUES
On a mis en doute l'allégation relative aux fresques payées, du temps de Rubens, à la toise. Voici, cependant, un texte qui me paraît probant en ce sens : Le 4 février 1626, l'abbé de Saint-Ambroise écrivait à l'iUustre peintre flamand, en lui donnant « la mesure d'une pièce que le cardinal de Richelieu voudrait de sa main, laquelle lui déplaît n'être pas plus grande... » C'est assez clair. (V. Victor Champier et Roger-Sandoz, Le Palais-Royal, t. I, p. 82). D'aiUeurs, Rûbens se plaidait des conditions qu'on lui ^vait faites pour l'exécution de la fameuse galerie du Luxembourg : « A vous dire vrai, écrivait-il, le 26 décembre 1626, à M. de Valavès, à vous dire vrai, et en confidence, cette affaire ne me coûtera pas la peine d'écrire une seconde lettre...
En comptant les voyages et le temps que j'ai été retenu à Paris, sans aucune récompense extraordinaire, cet ouvrage de la Reine-mère m'a été très onéreux... » (Van Hasselt, Hist. de Rubens, i84o, p. 98.)
Si l'on doute aussi de ce que j'avance, au sujet de la confusion qui existait alors, au moins en France, entre les artistes et les artisans, qu'on lise seulement cette phrase d'une lettre de Richelieu, datée de 1 62 1 , environ • « Fournissez de l'argent aux peintres et aux lambrisseurs à mesure qu'ils travailleront... » Or, voici le commentaire de l'érudit éditeur de ces lettres, M. Avenel : « On pourrait croire qu'il s'agit ici de simples ouvriers; mais ces artistes, c'étaient Le Poussin et Philippe de Champagne; ils étaient occupés alors « à quelques petits ouvrages dans certains lambris des appartements du Luxembourg sous la direction de Duchesne, premier peintre de la Reine-mère. » (André Félibien, Entretiens sur la vie... des peintres, édition de 1696, in-4°, t. Il, p. 578.) En i635, Phihppe de Champagne reçoit, en tout, 796 livres pour six tableaux, pour la plupart des portraits grandeur nature, exécutés dans la galerie de l'hôtel du Palais- Royal. » lime serait facile de multiplier ces exemples.
Si j'ai insisté tout particulièrement sur l'intérêt que présentent, pour l'utilisation des forces nationales, les écoles et les cours techniques qui s'adressent surtout aux ouvriers, ce n'est pas que je perde de vue l'objet du livre qui vise surtout les élèves de l'Enseignement secondaire. Mais il m'a paru que la bourgeoisie avait tout avantage à ouvrir sans cesse ses rangs aux fils du peuple et qu'il n'y avait pas, à ce point de vue, de procédé plus efficace que le recrutement par la capacité technique industrielle. Par un mouvement tout naturel,
l'industrie i65
le fils de l'ouvrier s'élève à l'emploi de contremaître et au rang de patron, sans perdre le bénéfice de l'expérience paternelle. Que lui faul-il pour cela? l'instruction. Cette instruction, il doit la recevoir à proximité de l'usine où les siens sont employés, telle est la marche normale.
Autrefois, un fils du peuple distingué n'avait d'autre ressource que de se lancer, par un effort suprême, vers les études classiques. Si quelque personne bienveillante s'intéressait à lui, ou si la chance le favorisait, il pouvait faire ses classes, comme on disait, soit au collège, soit au petit séminaire. Mais, une fois les examens passés, que devenir? Sans capitaux, sans ressources, sans relations, dépaysé dans un milieu qui n'était pas le sien, il ne lui restait guère d'autre issue que la robe de prêtre^, la férule du maître ou les haillons du bohème et du déclassé. Tout le monde déplorait, autrefois, cette mauvaise organisation du recrutement social, alors qu'il s'agissait précisément des forces les plus précieuses. L'Université, elle-même, se plaignait de cet abus : « La trop grande fréquence des collèges occasionne de quitter le commerce, l'exercice de l'agriculture et autres arts nécessaires à la vie et à la société politique pour se précipiter aux écoles, sous l'espérance que chacun a d'accroître et augmenter sa condition en portant une robe plus longue qu'à l'ordinaire. » (Les Universités de France au Roy.— Mercure François, t. X, p. 433.) Le clergé se plaint également : a Je veux croire, dit l'un de ses membres, que l'intention de ceux qui nous ont donné ce nombre effréné de collèges était bonne ; mais l'expérience nous a fait voir que les effets en sont pernicieux. Premièrement, ils ont fait quantité de lettrés, peu de savants, et puis la facilité a fait que les moindres artisans et les plus pauvres laboureurs ont envoyé leurs enfants aux écoles. Quiconque a mis le nez dans les livres et qui a appris le latin, devient notaire, huissier,
l64 Dt CHOIX d'une GARRièllE
procureur et, par ce moyen, ruine ses voisins et charge ses cohéritiers. » >»
Le mal, si souvent dépeint, a duré jusqu'à nos jours. Il se perpétue. C'est lui que nous combattons encore, aujourd'hui.
J'avais entrepris de donner ici une liste des départements, des établissements d'enseignement technique professionnel. Mais elle est longue, fastidieuse, et forcément incomplète. 11 est facile à chacun de prendre autour de soi des renseignements sûrs, chacune des professions industrielles ayant, dès maintenant, une organisation où l'enseignement tient sa place. On trouvera d'ailleurs une liste, à peu près complète, dans les volumes publiés par le ministère du commerce et que j'ai cités déjà : « L'Enseignement technique en France, étude publiée à l'occasion de l'Exposition de 1900. » En cas de besoin, il serait toujours facile de s'adresser à la « Direction de l'Enseignement technique au ministère du commerce ».
Je ne voudrais pas, ici plus qu'ailleurs, verser dans le ((Préjugé scolaire». Le meilleur de tous les enseignements, c'est encore celui que l'homme pratique donne directement. C'est pourquoi je verrais un grave inconvénient à ce que l'apprentissage s'effaçât devant le stage scolaire.
La vieille organisation de l'apprentissage tend à disparaître; peut-être le regrettera-t-on un jour. L'idéal serait une combinaison permettant de pousser de front le travail pratique et les études théoriques. Grâce à l'organisation de l'Enseignement post-scolaire, des cours d'adultes et des cours du soir, cet idéal me paraîtrait pouvoir être atteint facilement.
L'INDUSTRIE
Le champ de l'activité industrielle est si vaste que les méthodes de recrutement, pour cette carrière, sont infiniment nombreuses. Ici, plus que nulle part ailleurs, l'initiative privée doit jouer un grand rôle. Elle le remplit déjà. 11 n*y a guère de groupement professionnel important qui n'ait organisé ses procédés de recrutement et d'enseignement. Sage prévoyance, et dont on verra les résultats heureux dans l'avenir. Si chaque capacité, dans chaque profession, sentait son avenir assuré, ou, du moins, facilité, combien de 'îolères et de haines seraient apaisées !
Multiplier indéfiniment les cours d'adulte», techniques, gratuits et publics, c'est dans ce sens que doivent se porter tous les efforts. L'ouvrier,
i66 DU CHOIX d'une carrière
l'employé menant de front la pratique et la théorie ; la main aidant l'esprit qui dirige la main, telle est l'idée directrice du véritable enseignement professionnel. Entre la haute science et l'application pratique, il n'y a, parfois, que l'épaisseur d'un cheveu.
Partout, d'ailleurs, en France et à l'étranger, ces idées se répandent. La méthode pédagogique que les Anglais appellent University extension, «l'extension universitaire», a précisément ce caractère et cette portée.
Déjà, à Paris et en province, les professeurs descendent de leurs chaires lui ressemblaient tant, jadis, à des « tours d'ivoire». Ils consentent à instruire les hommes de bonne volonté, sans leur demander de montrer patte blanche ; ils les introduisent dans leurs laboratoires et dans leurs cabinets et gagnent, eux-mêmes,, à ce contact et à ce rapprochement. Ce n'est plus l'ancienne École (avec un grand E), étroite, fermée, engoncée dans ses programmes rigides et portant haut le faux-col de ses diplômes cassants : ce sont des entretiens souples et graves, sans phrases inutiles, où des hommes, plus avancés ou plus expérimentés, dirigent la main des débutants et les aident à tracer les premiers traits de la science humanisée. En un mot, c'est l'apprentissage intellectuel^ comme il y avait, jadis, l'apprentissage manuel. En combinant ces procédés si cordiaux avec V enseignement courte si pratique, on va, peut-être,
L'iNDUSTRtE 167
préparer à notre jeunesse scientifique une tournure d'esprit nouvelle : plus d'acquit et moins d'aplomb.
Je veux donner quelques exemples sur ce qui se fait, dès maintenant.
En 1881, il y eut, à Paris, une exposition d'électricité très importante. A cette époque, les Expositions donnaient des bénéfices. Tel fut le cas pour celle-ci. Tous frais faits, l'opération laissa à ses organisateurs un boni de 33o,ooo francs.
Bientôt, et, en somme, à la suite de l'exposition, se fonde la « Société internationale des électriciens ». Celle-ci demande l'autorisation de disposer- des 33o,ooo francs. Non sans de grandes difficultés administratives, elle obtient cette autorisation, et elle crée, d'abord, ime institution, à la fois théorique et pratique, dont l'éloge n'est plus à faire : le « Laboratoire central d'électricité ». Insensiblement, le Laboratoire voit naître, auprès de lui, une institution nouvelle : l'École supérieure d'électricité. Celle-ci se développe. Les cours se multiplient. Tous les membres de la Société prêtent leur concours. M. Mascart dirige le mouvement.
En 189/j, l'École, devenue une création importante, se sépare du Laboratoire. Elle est en pleine prospérité, aujourd'hui. Dépendant uniquement de l'initiative particulière, elle ne reçoit qu'une très faible subvention de l'État et de la Ville. Elle entretient, librement, parmi les hommes
i68 DU CHOIX d'une carrière
qui s'adressent à elle, les principes et la pratique de la science. Elle décerne des diplômes qui n'ont pas la prétention de donner accès aux fonctions publiques, mais qui sont recherchés dans l'industrie et qui préparent, pour l'avenir, des capacités fortes et utiles.
En 1895, l'École d'électricité comptait huit diplômés ; elle en a eu soixante -trois l'année dernière. Si vous désirez obtenir des renseignements plus précis, adressez-vous à M. Mascart lui-même, qui ne vous refusera pas le concours de ses hautes lumières, ou à M. E. Sartiaux, qui a bien voulu me fournir ceux que je ne fais que résumer. Voilà un premier exemple.
En voici un autre : Il n'est pas un Français qui ignore, à l'heure présente, le grave problème industriel, et, j'oserai dire, philosophique, posé par la mise en exploitation de la Houille Blanche. L'eau des glaciers, en découlant des montagnes, livre à l'industrie une force qui a été mal connue et mal utilisée jusqu'ici. Depuis qu'un Dauphinois, M. Berges, a établi, par l'exemple, qu'on pouvait capter les hautes chutes et exploiter la ressource immense des forces hydrauliques que la fonte des neiges livre au génie humain, toute une industrie s'est créée dans les vallées du Dauphiné et y développe une activité inconnue : moulins, papeteries, industries d'éclairage et de transport, exploitations basées sur l'électrolyse, cent usines sont sorties de terre. C'est un monde
LINDUSTRIB 169
nouveau qui se lève et, quels que soient les résultats actuels qui, je le reconnais, ne sont pas tous satisfaisants, personne ne doute qu'il n'y ait, dans l'exploitation des Hautes Chutes, une production de forces considérable, destinée à faire concurrence à l'emploi du charbon, de la Houille Noire.
Or, la Faculté des Sciences de Grenoble, comprenant parfaitement son rôle, a organisé des cours pratiques consacrés spécialement à cette science nouvelle et qui en indiquent à la fois le fort et le faible. Voilà de l'excellente « extension » et de l'excellente décentralisation.
Demain, une autre application de la science va se produire, ou, du moins, elle va prendre, en France, le développement qu'elle réclame si justement. Il s'agit d'un nouveau rival du charbon et du pétrole : c'est l'alcool. L'Exposition qui s'ouvre va nous montrer les progrès accomplis à l'étranger et ceux qui restent à accomplir en France. Je ne pense pas qu'il puisse se produire parmi nous, en ce moment, un événement plus important. Si les essais de chauffage, d'éclairage et de locomotion par l'alcool se développent, en un mot si l'emploi industriel de l'alcool, favorisé par de bonnes lois, s'accroît, c'est le salut pour les pays producteurs de betteraves et de vignes ; ce sont les pays agricoles luttant à armes au moins égales contre les pays miniers : c'est l'humanité empruntant directement et annuelle
lement à la chaleur solaire la force qu'elle va chercher actuellement, à grands frais, dans le résidu des plantes anciennes enfouies dans la terre. L'initiative prise par M, J. Dupuy peut devenir, chez nous, le signal, déjà tardif, d'une véritable révolution économique.
Or, je voudrais que la Société qui s'est constituée, il y a trois ans, et qui a déjà tant fait pour ce progrès nouveau, l'a Association pour l'emploi industriel de l'alcool, » suivît l'exemple de la « Société internationale d'électricité » et que, dans la mesure de ses ressources, elle créât, le plus rapidement possible, un enseignement pratique 011 les jeunes générations recueilleraient, sans retard, les notions nécessaires pour faire face aux exigences de demain et pour soutenir la concurrence étrangère.
OBSERVATIONS ET CONSEILS PRATIQUES
Sur cette question, si importante, de l'a Extension universitaire » et des applications pratiques de l'Enseignement supérieur, les faits commencent à abonder, fort heureusement. Les leçons de nos ^Universités de province sont parfois un peu délaissées, il faut bien le reconnaître. Elles trouveraient une vie nouvelle dans l'adaptation des cours aux besoins des industries locales. Les exemples que j'ai cités portent déjà leurs fruits. Qu'on me permette d'insister encore : car il
L INDUSTRIE I7I
s'agit d'une véritable révolution qui s'accomplit d'ellemême et qui ne peut avoir que les plus heureuses conséquences.
Tout d'abord, les indications que j'ai données au sujet de la création du Laboratoire central d'électricité et de l'École supérieure d'électricité ayant particulièrement attiré l'attention, je crois devoir insérer ici in extenso la note qu'a bien voulu me fournir M. E. Sartiaux, en ajoutant simplement qu'on trouvera le Programme des conditions d'admission et de l'enseignement à r École supérieure d'électricité, au siège de l'École, 12 et ll^, rue de Staël, à Paris.
Note historique
SUR LE Laboratoire central d'Électricité
ET SUR l'École supérieure d'Électricité
« i" Laboratoire central d'électricité. — Le laboratoire central d'électricité est un établissement dû à l'initiative privée, qui a pour but l'étude expérimentale de toutes les questions se rattachant à cette science et à ses applications, et, en particulier, les étalonnements et essais des appareils et des machines électriques qui lui sont confiés par les industriels.
■» Aujourd'hui que cet établissement est en plein fonctionnement et en pleine vitalité, il nous a paru intéressant d'en rappeler brièvement l'origine ; on verra ainsi tout le chemin parcouru depuis sa fondation (février 1888). L'Exposition internationale d'électricité, qui eut lieu à Paris en 1881, et dont personne n'a oublié l'éclatant succès, avait été organisée par l'État, mais garantie par un groupe d'industriels, confiants dans l'avenir de ces applications nouvelles. A la clôture de cette exposition, toutes les dépenses ayant été soldées et les comptes réglés, l'Association de garantie se trouva en possession d'un actif net de 33i,4o5 francs. Désireux d'appKquer
ce bénéfice considérable et inattendu à la création d'une œuvre utile, les hommes dont l'initiative éclairée avait entraîné ce beau succès, abandonnèrent cette somme à l'État, à charge pour lui de l'employer à la fondation d'un établissement public pouvant servir au développement de l'électricité. Le Laboratoire central était ainsi virtuellement créé : il le fut officiellement par décret du 24 février 1882.
Pendant plusieurs années ce décret resta lettre morte : soit que les fonds fussent considérés comme insuffisants pour la création de toutes pièces du laboratoire projeté, soit que les lenteurs administratives s'accommodassent mal de l'emploi immédiat de cette somme si rapidement créée, nous ne trouvons aucun commencement d'exécution du plan projeté jusqu'au jour où, de nouveau, l'initiative privée reprend en main l'affaire avec la ferme résolution de la faire aboutir.
La Société internationale des électriciens, dont le germe pourrait se retrouver dans l'Association tempo- TSL'Fe de l'Exposition de i85i, se fonde en 1884. Elle emploie les deux premières années de son existence à s'établir, et à affirmer sa vitalité par l'organisation de l'Exposition d'électricité de i885 qui, toute proportion gardée, n'eut pas moins de succès que celle de 1881 ; mais dès sa fondation, son premier président G. Berger signalait comme le but prochain de la Société la réalisation du laboratoire jusque là différé. En 1886, après une enquête approfondie, des plans définitifs furent étudiés; le manque de ressources immédiates, la nécessité de commencer coûte que coûte, fit ajourner ces plans ; un local provisoire fut prêté, ou du moins loué à un prix dérisoire par un généreux membre de la Société, M. Menier. Après des démarches sans nombre, 3o,ooo francs furent prélevés sur les 33i,4o5 francs qui étaient disponibles depuis i88i,et, à partirdu i" octobre 1886, les 3oi,4o5 francs qui restaient furent capitalisés
L INDUSTRIE 173
par l'achat d'un titre de rente de lo.gSS francs. Les travaux d'installation se poursuivirent en 1887, et les 9 et 10 février 1888, le nouveau laboratoire, bien modeste par rapport aux espérances primitives, mais remarquable résultat des efforts de la Société, fut inauguré en présence d'un grand nombre de ses membres.
Cependant les Présidents qui se succédaient à la tête delà Société n'oubliaient pas que le but définitif n'était pas encore atteint. Négociations avec l'État pour l'établissement d'une convention régulière avec la Société, assurant la stabilité des nouveaux services, négociations avec la Ville pour l'obtention d'un terrain, appel souvent répété et toujours entendu à la générosité des membres de la Société pour l'enrichissement du matériel du laboratoire, voilà ce que nous rappellent les années 1889, 1890, 1891, 1892. Le i5 mars 1892, est approuvée la convention avec l'État ; le 1 3 avril suivant, un terrain nu appartenant à la ViUe de Paris est concédé pour une période de soixante ans. 100,000 francs sont prélevés sur le capital ancien dont la rente se trouve ainsi réduite à 7,983 francs ; grâce à l'activité entraînante du président de la Commission du laboratoire, M. Mascart, une souscription qui atteint 100,000 francs est couverte en quelques jours par les industriels qui s'intéressent à la création nouvelle (novembre 1892). De nombreux dons s'accumulent; les constructions sont commencées sur le terrain municipal de la rue de Staël et les nouveaux bâtiments, montrant par leurs amorces inachevées que là ne se bornent pas les ambitions des fondateurs, sont inaugurés, le i4 juin 1898, en présence de M. le Ministre du Commerce et de l'Industrie. Le 7 mars 1894, une nouvelle somme de 100,000 francs, provenant du legs Giffard était attribuée à la Société internationale des électriciens : mais bientôt de nouveaux besoins allaient surgir avec la création de l'École supérieure d'électricité.
174 DU CHOU d'une carioère
Dès sa fondation, et même avant son inauguration officielle, le Laboratoire avait commencé sa tâche en effectuant, pour les industriels, les essais de plus en plus nombreux, de plus en plus variés qui lui étaient demandés. >
Mais en même temps qu'il effectuait ces essais, le Laboratoire tournait son activité d'un autre côté ; il recevait des élèves auxquels il donnait un enseignement pratique et qui, en revanche, lui servaient d'aides auxiliaires; dès le mois de novembre 1898, quelques conférences étaient organisées au laboratoire pour enseigner à ces élèves les principales méthodes de mesures industrielles : c'est de là que devait sortir l'École supérieure d'électricité qui devait, dans les années suivantes, se développer avec tant de rapidité et d'éclat.
2° École supérieure d' électricité. — Le Laboratoire central d'électricité qui avait été créé, en 1888, par la Société internationale des électriciens pour l'étude des questions expérimentales se rattachant à l'électricité, n'était pas un établissement d'enseignement.
A plusieurs reprises même, les rapports qui précédèrent cette création insistent sur ce fait que, à l'étranger, les laboratoires de ce genre ont, en général, été considérés comme des services annexes du laboratoire d'enseignement, et qu'il importe au contraire de fonder une institution vivant par ses seules ressources ; les élèves admis à suivre les travaux du Laboratoire furent donc, pendant plusieurs années, considérés plutôt comme des aides, pouvant rendre quelques services, que comme des élèves ayant droit à un enseignement suivi et régulier; ce n'était là, en somme, qu'un service tout à fait accessoire pour le Laboratoire.
Dès l'inauguration des nouveaux bâtiments en 1892, M. Mascart, dans le discours qu'il prononça à cette occasion, faisant allusion aux élèves de diverses ori-
L INDUSTRIE I ^5
gines qui avaient passé jusqu'à ce jour au Laboratoire ajoutait : « C'est dans cet ordre d'idées qu'il nous reste à faire un grand effort pour y mettre plus de méthode et de coordination. » On peut considérer que l'œuvre des années qui ont suivi n'est que le développement de ces paroles : dès le mois de novembre 1898, quelques conférences sur les méthodes industrielles de mesure étaient inaugurées au Laboratoire ; mais ce n'est que l'année suivante que la Société résolut de fonder, sous le nom d'École d'application devenue, depuis, École supérieure d'électricité, un nouveau service d'enseignement destiné à se développer parallèlement à celui du laboratoire. L'École ouvrit ses portes, le i" décembre 1894 et reçut, cette année-là, douze élèves. Elle en compte aujourd'hui quatre-vingt-douze; le tableau suivant fp. il 6) montre nettement la manière dont s'est faite cette progression et dont se recrutent les élèves.
On peut remarquer, depuis 1898, l'introduction d'un nouvel élément parmi les élèves de l'Ecole, celui des officiers de terre et de mer désignés par les ministères de la guerre et de la marine; leur envoi officiel à l'École est une preuve visible du bon renom dont celle-ci a su s'entourer.
Les dépenses entraînées par ce nouvel effort furent lourdes ; les frais de construction et d'acquisition de matériel furent couverts par un emprunt de 60,000 francs et de nombreux dons; quant aux dépenses annuelles (personnel et entretien, amortissement de l'emprunt non compris), elles suivirent la progression suivante :
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L INDUSTRIE I77
Les ressources propres de l'École, qui se réduisent aux frais d'études payés par les élèves eussent été insuffisantes pour couvrir ces dépenses :
Frais d'études Années payés par les élèves.
Comme cela s'était passé pour le Laboratoire, de généreux donateurs vinrenl combler la différence : aujourd'hui l'École est administrée par un Conseil de perfectionnement dans lequel prennent place les membres fondateurs qui assurent à l'École une subvention de 1,000 francs par an; ainsi ils lui assurent en même temps et leur aide matérielle et leur appui moral. La ville de Paris fait partie de ces membres fondateurs avec une subvention annuelle de 2,000 francs. Ces souscriptions s'élèvent actuellement à i5,ooo francs environ. »
' En ce qui concerne spécialement les applications pratiques de l'Enseignement supérieur, j'ai déjà mentionné l'École de brasserie de Nancy, les fondations de l'Université de Lille (distilleries et industries chimiques). Je ne dois pas oublier le remarquable enseignement de l'Université de Bordeaux et notamment de M. Grasset pour ce qui concerne l'industrie de la vigne et la lutte
: contre les parasites. On me signale enfin, à Bordeaux également, une création récente due à l'initiative privée; c'est la fondation d'un cours et d'un laboratoire de
recherclies sur l'uidustrie des produits résineux. M. Vèzes, directeur de ce nouveau service, donnerait des renseignements utiles aux jeunes gens qui désireraient trouver là un emploi de leur activité scientifique et industrielle.
Mais je dois insister, tout particulièrement, sur l'efTort qui s'est accompli à Grenoble et que je n'ai fait qu'indiquer ci-dessus. Le Dauphiné s'honore grandement par tout ce qu'il a fait au sujet de l'exploitation des Hautes Chutes, et de l'utilisation de la Houille Blanche. D'ores et déjà, la question du transport de la force jusqu'à Paris et de sa distribution dans les grands centres industriels, de son utilisation par les compagnies de chemins de fer est mise à l'étude. Quels progrès accomplis depuis trois ans !
L'Université de Grenoble a pris énergiquement la tête de ce mouvement en créant l'Institut Électrotechnique, inauguré par M. Liard, le 11 mars 1901. Voici un passage excellent et frappant en même temps du discours d'inauguration proftoncé par l'éminent directeur de l'Enseignement supérieur : « A mon avis, les Facultés font trop, beaucoup trop de médecins et d'avocats. Je suis presque épouvanté de signer chaque année i,4oo à i,5oo diplômes de docteurs en médecine ou en droit, alors qii,il y a dix ans je n'arrivais pas à la moitié de ces chiffres. Il faut réagir, il faut que la jeunesse aille davantage vers la science. Il faut attirera nous les futurs industriels et les futurs commerçants. »
Le recteur de l'Académie de Grenoble, président du Conseil de l'Université, explique à son tour l'objet de la nouvelle création : « En présence du formidable développement des industries électriques qui s'annonce comme un des phénomènes les plus caractéristiques du XX' siècle, une question s'impose à nous, question utile, si nous ne voulons pas être pris au dépourvu: Sommes-nous prêts? Avons-nous sous la main l'armée
LUSDUSTRIE I79
d'électriciens, ingénieurs, contremaîtres, ouvriers, nécessaire pour mettre en valeur cette prodigieuse quantité d'énergie électrique qui, dans quelques années, dans quelques mois, peut-être, va nous arriver de toutes parts? Dans la seule Allemagne, le chiffre des écoles techniques s'est plus que quadruplé...
« Jusqu'ici, je ne le dis pas sans confusion, les indus- Iries françaises d'électricité ont dû demander leurs auxiliaires en dehors de notre pays, à Liège, à Zurich, aux seules écoles où on réussit à les former... A la rentrée de la présente année scolaire tout était prêt et l'Institut ouvrait ses portes, le 3 novembre. Trente et un étudiants s'y sont fait inscrire et y font régulièrement leurs études. Tous les vendredis soir, une centaine d'auditeurs parmi lesquels des industriels, des ingénieurs, des officiers se pressent dans la salle du cours, trop petite pour leur affluence. » La voilà bien, l'extension universitaire!
Que l'on consulte la brochure : L'Institut électro-technique, de M. J. Pionchon, professeur à l'Université, et l'on verra quel parti on peut tirer de cet établissement. Je ne résiste pas, d'ailleurs, à l'envie de citer encore un passage du discours de M. Boirac : « C'est qu'aussi ■ bien nous voyons, pour notre Institut, un grand avenir. Qu'il devienne, pour notre industrie régionale, la pépinière de ses- chefs d'usine et d'entreprise, c'est là le premier de nos vœux, mais nous voudrions qu'il lui rendît aussi des services plus immédiats, sinon plus importants, soit en mettant à sa disposition un laboratoire ç^'essai où se feraient des opérations d'étalonnage et de Vv:r>ifîcation d'appareils pour le compte des particuliers, soit surtout en constituant un centre d'informations et de renseignements où tous ceux qui s'intéressent aux progrès de la science et de la technique électrique, savants et industriels, pourraient se rencontrer et mettre en commun leurs aspirations, leurs idées et leurs efforts. »
i8o DU CHOIX d'une carrière
Si les Universités entrent dans ces voies nouvelles, elles seront soutenues par l'acclamation universelle et peut-être parviendrons-nous à réparer le temps perdu en ce qui concerne les applications pratiques de la science, — notamment des sciences chimiques, — où nous nous sommes laissé tellement distancer par nos rivaux.
Malgré la réserve à laquelle je suis tenu en ce qui concerne les établissements privés, je crois être utile en signalant une École pratique qui me paraît bien conçue, c'est l'Ecole spéciale des travaux publics, école des commis, conducteurs et ingénieurs des travaux publics et industriels, dirigée par M. Eyrolles. Elle me paraît | rendre de réels services dans un ordre d'idées où il n'existe que peu d'établissements similaires. L'enseignement par correspondance, notamment, paraît avoir donné de bons résultats.
Lettre ouverte à M. Ribot, président de la Commission de l'enseignement ^
Paris, U novembre i90i.
Monsieur le Président,
Enfin, grâce à vous, nous allons aboutir! Le ministre de l'instruction publique a pris, devant la Chambre, et la Chambre a pris, devant le pays, l'engagement d'aborder la question de la réforme de l'enseignement secondaire avant les élections. Je sais bien que la discussion sera longue. Mais, s'il le faut, on mettra les bouchées doubles ; on siégera soir et matin; on supprimera les vacances; on remettra les interpellations à un mois ; on hâtera le budget. N'est-ce pas? C'est juré.
Il n'est que temps. Personne ne sait plus où
l'on en est. On a tout discuté, tout ébranlé, tout compromis. Si on ne se hâtait pas de reconstruire sur plans nouveaux, ce serait, pour l'enseignement secondaire, une ruine sans remède.
Ces plans nouveaux, vous les exposez dans la Lettre que vous avez adressée à M. le Ministre de l'Instruction publique. Après l'avoir lue, on peut j^ chanter victoire : nous tenons notre réforme. Elle n'est encore qu'indiquée, c'est vrai; elle seprésente humblement et entre par la petite porte. Mais enfin, la voilà! Votre lettre est l'acte de naissance et même l'acte de baptême de l'institution qui va inaugurer la forme future de l'enseignement secondaire. Vous ' l'appelez, d'une parole un peu timide, un peu obscure : le premier cycle. Permettez-moi de lui donner son véritable nom; c'est : l'Enseignement Nouveau, r Enseignement Court.
Nous sommes tous d'accord sur un point, il I me semble, à savoir que, pour les jeunes gens qui ne se destinent pas aux hautes études littéraires ou scientifiques, les études actuelles sont: trop longues. *
La France est obligée de suffire à des devoirs multiples. Il faut qu'elle défende sa frontière, eti c'est pourquoi elle impose aux jeunes gens um assez long séjour sous les drapeaux ; il faut qu'elle maintienne sa haute culture intellectuelle et la tradition gréco- latine, parmi les civilisations concurrentes; il faut qu'elle prépare des gêné-
l'enseignement nouveau i83
rations actives, pratiques et fortement outillées, pour développer sans cesse sa situation de grande puissance industrielle et commerciale; il faut, enfin, que les jeunes gens, les hommes de demain achèvent la tâche, à peine entamée, de la mise en exploitation de notre vaste domaine colonial... Ils ont du pain sur la planche.
Or, la vie est courte. Nos disponibilités en hommes ne sont pas des plus considérables. Donc, chez nous, les années comptent double. On ne les emploiera jamais assez utilement. On ne jettera jamais assez tôt les jeunes gens dans la vie. Dès qu'ils savent ce qu'il faut savoir, à l'ouvrage. Faisons, le plus tôt possible, de nos jeunes hommes, des hommes. Ce sera tout, profit pour tout le monde, — pour eux et pour le pays. Voilà les idées directrices. Nous sommes bien d'accord?
S'il en est ainsi, pourquoi ne pas s'expliquer franchement, et pourquoi ne pas aborder de piano, et sans tant de façons, l'organisation de cet enseignement nouveau destiné à encadrer les grandes masses des futures générations ?
La difficulté est assez grosse pour qu'on ne finasse pas avec elle.
L'âge où vous comptez placer la fin des nouvelles études est exactement indiqué dans votre lettre : Quinze ans. Parfait. Jusqu'à douze ans, l'enseignement primaire. Et puis, de douze à quinze ans, l'enseignement secondaire nouveau.
Vous faites cette observation : l'État, dites-vous.
i84 DU CHOIX d'une carrière
reconnaît qu'il doit gratuitement aux enfants l'enseignement primaire; il leur donne également, à peu près gratuitement, l'enseignement supérieur (le montant des inscriptions est si peu de chose I). Pourquoi en est-il autrement de l'enseignement secondaire? Cette observation découvre la racine même du problème.
Il s'agit de savoir si l'enseignement secondaire ne doit pas, dans un pays démocratique, être accessible à tout le monde. Vous répondez à cette préoccupation en proposant « le premier cycle », que nous appelons^ nous, « l'enseignement nouveau. » j
L'enseignement nouveau, tel que vous l'esquis- [ sez et tel que nous le rêvons, ce sera l'enseigne- 1 ment secondaire libéré, affranchi de la servitude du baccalauréat, et préparant des générations jeunes, alertes et précoces pour le combat de la vie. Nous sommes toujours d'accord, n'est-ce pas?
Je viens u^ toucher, cependant, à la vraie difficulté, à celle que vous n'aviez fait qu'effleurer, par la crainte où vous êtes, avec les responsabilités qui vous incombent, de secouer le joug du « préjugé scolaire » : c'est la question du baccalauréat.
Ah ! Monsieur le Président, que j'aime vos phrases caressantes quand vous parlez de ce mort récalcitrant et de cet autre cadavre qui n'est, lui, qu'un mort-né : l'enseignement mo-
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derne. Que de précautions et que de fleurs. « En replaçant l'enseignement moderne sous le joug du baccalauréat, on lui enlève toute la souplesse, toute la diversité des programmes dont il a besoin pour s'adapter aux exigences des diverses professions e*. des diverses régions. »
Dites donc, tout bonnement, ce qui est, visiblement, dans votre pensée, à savoir qu'il faut mettre le baccalauréat à sa véritable place, c'està-dire à l'entrée des études supérieures, et qu'il faut sans barguigner, supprimer l'enseignement moderne.
Par contre, réclamez, avec tout le poids, toute l'autorité de votre expérience et de votre éloqueiv»;j, la création de l'enseignement nouveau, c'est-à-dire, pour prendre encore vos propres expressions, « de cet enseignement de courte durée que réclament, avec tant d'insistance, les Chambres de commerce et les Conseils généraux, »
Gomment l'organiser? où l'installer? quelles sanctions lui donner? Voici, à la hâte, quelques indications qui me paraissent répondre au sentiment le plus répandu.
Où faut-il donner cet enseignement nouveau? Partout : dans les écoles, dans les lycées, dans les collèges, dans les internats, dans les externats; dans les établissements publics et privés; partout où les élèves peuvent atteindre et où les parents peuvent maintenir leurs enfants, sans de trop lourds sacrifices.
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Cet enseignement nouveau, il doit être répandu en France, comme l'air qu'on respire. Tous ceux qui voudront ou qui pourront y participer, doivent l'avoir à leur portée.
Son organisation et ses programmes? Ils doivent être courts, précis, pleins, et (vous me permettrez de m'éloigner quelque peu ici de vos idées) uniformes par toute la France. C'est la mentalité française qu'il s'agit de former : or, il n'y aurait pas de plus grand malheur que de la dédoubler. On a signalé le péril des deux Jeunesses. Ce péril serait autrement grave si, au Nord et au Midi, on nous faisait deux Frances.
Les programmes doivent être minutieusement étudiés, d'après l'enquête si précieuse à laquelle votre commission s'est livrée, par un conseil oii les hommes pratiques seront les plus nombreux. Aucune résolution plus grave ne peut être prise par un corps délibérant. Faites-la donc piéparer par les véritables intéressés. Les maîtres, — c'est leur honneur, — connaissent le plus souvent si mal la vie.
Il ne faudra pas craindre de demander du travail aux enfants de douze à quinze ans; ils trouveront toujours du temps pour la gymnastique.
Cet enseignement doit avoir une tendance encyclopédique : Il complète, achève, élève l'enseignement primaire.
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Il doit être fortement traditionnel. C'est à ce moment que la masse doit prendre connaissance de son passé, de ses origines latines, de la littérature nationale. C'est l'âge de l'imagination. La science et les spécialisations viendront plus tard. C'est encore l'heure des vues d'ensemble, des notions durables, des impressions profondes. Donnez à l'homme, dans ces trois années, le bagage de ce qu'il ne devra plus rapprendre et de ce qu'il ne devra pas oublier.
Et la sanction? — D'après votre proposition, les études dont il s'agit s'achèveront en trois années. Placera-t-on, à la fin de ces trois années, un nouvel examen qui ressemblerait beaucoup à un baccalauréat amoindri? Non pas. La véritable sanction, vous l'indiquez vous-même, est dans le « livret scolaire » , qui contiendra des notes précises sur les aptitudes particulières de chaque élève; elle est aussi dans un examen, passé à la fm de chaque année, non pas au loin et en grande pompe devant un aréopage illustre, intimidant et assommé, mais au chef-lieu d'arrondissement ou au chef-lieu du département, devant un jury composé non seulement d'instituteurs et de professeurs, mais de personnes compétentes apportant à cet examen le coup d'oeil spécial et la connaissance de cette société dans laquelle les jeunes gens devront bientôt tenir leur place.
Il ne s'agit donc ni d'un concours, ni d'un diplôme : il s'agit d'un certificat. On constatera
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que tel ou tel aura suivi les trois années de l'en' seignement secondaire, et qu'il a obtenu, chaque année, telle ou telle note. Le livret scolaire complétera ces notions.
Et après? Après, les jeunes gens aborderont les études spéciales vers lesquelles les porteront leurs aptitudes, leur vocation ou la direction paternelle : pour les uns, les études littéraires préparatoires aux Facultés des lettres ; pour les autres, les études scientifiques préparatoires aux hautes sciences; pour les autres, enfin, les études préparatoires aux Écoles militaires, aux Écoles techniques, commerciales, industrielles, etc..
Le premier grade de l'enseignement des Facultés sera, si vous le voulez, un « baccalauréat». Tel était, d'ailleurs, l'antique usage; la conception moderne du baccalauréat n'est qu'une déviation. Actuellement, il existe un « baccalauréat en droit ». On a également placé, à l'entrée des études de médecine, une sorte de baccalauréat es sciences naturelles, le P. C. N. On devra donc franchir une étape analogue pour aborder les hautes études littéraires et scientifiques.
Le résultat capital qui serait obtenu, par cette nouvelle organisation de l'enseignement secondaire, ce serait la disparition de la vieille formule du baccalauréat classique. La bourgeoisie française ne s'entêterait plus, par vanité, dans la recherche fastueuse de ce diplôme décevant.
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La jeunesse saurait de bonne heure ce qu'elle veut et où elle va. Les études secondaires, ouvertes à tous, se plieraient aux nécessités do la vie moderne; et, enfin, nous gagnerions trois ou quatre années en moyenne sur la vie utile du Français. Par le temps qui court (comme on dit), cela a bien son importance.
Veuillez agréer, Monsieur le Président, etc.
OBSERVATIONS ET CONSEILS PRATIQUES
Dans la théorie nouvelle de l'enseignement, l'Enseignement court, tel que j'ai essayé de le définir et tel que je l'ai exposé devant la Commission de l'enseiiignement le 22 mars 1899, j'ai eu l'heureuse for- II tune de me rencontrer avec un maître de haule conviction et de haut mérite, M. A. Bertrand, correspondant de l'Institut, professeur de philosophie à l'Université de Lyon. Travaillant chacun de notre côté, lui, sur des données philosophiques .qui me manquent, et moi, sur la simple considération des intérêts pratiques et de l'intérêt social, nous sommes arrivés à peu près aux mêmes conclusions. Qu'on lise sa brochure : Le Lycée de quatre ans, et surtout son livre : L'Enseignement intégral, et l'on verra que nos critiques et nos déductions se sont bien souvent rencontrées. Je ne résiste pas à la tentation de citer quelques-unes de ses appréciations :
(( Le grec et le latin cessent d'être le trait caractéristique de l'enseignement secondaire, cet enseignement deviendrait enfin la suite naturelle de l'enseignement
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primaire sans hiatus, sans solution de continuité. Un bon élève de l'enseignement primaire y entrerait de plain-pied... etc. »
« 11 n'y a qu'un seul enseignement secondaire. L'opposition du classique et du moderne est une division de l'esprit contre lui-même... »
« Les humanités (et il faut conserver cette excellente désignation des études secondaires) sont à la fois scientifiques et littéraires. «
«Tous les baccalauréats sont et demeurent supprimés. Le nom même du baccalauréat, si on tient à le conserver, servirait à désigner l'examen qui sera la sanction de la première année d'études dans les universités. »
M. Bertrand, dans sa brochure, m'apprend que nos idées sont conformes à celles d'Auguste Comte. Je ne demande pas mieux, quoiqu'il me semble qu'on mette un peu Auguste Comte à toutes sauces, en ce moment. C'est peut-être par un désir un peu excessif (^'enfermer sa doctrine pédagogique dans les cadres de la philosophie comtienne, que M.Bertrand propose sa division un peu abstruse des « humanités » en quatre années : mathématiques, physique, biologie, sociologie. Il est vrai que sous le nom de mathématiques, il inscrit au programme de la première année, outre l'astronomie, l'histoire et la géographie, le français et le latin, deux langues vivantes, la morale, l'histoire naturelle, la géologie, le dessin et la physique. Dans ces conditions, la rubrique mathématiques est un peu conventionnelle, il faut bien le reconnaître.
La classification des études, telle que la propose M. Bertrand, présente donc un aspect scientifîquf un peu exclusif et, en tous cas, rébarbatif. Mais c'esl affaire de nomenclature.
Au fond, nous sommes d'accord pour penser qu'ur enseignement court, un lycée de quatre années, sérail