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Du choléra

Aujourd’hui un mot jeté à-peu-près au hasard : le choléra ? a frappé l’Europe de stupeur. Il y a dans ce mot quelque chose de démonstratif; par une dénomination anticipée on indique une maladie essentielle (r); aussitôt s’évertue-t-on à décrire le choléra , rien que le choléra , et point du tout une maladie qui se serait déjà manifestée fréquemment dans nos contrées. Cependant ce que nous savons du choléra indien , dont les descriptions sont nombreuses et exactes, n’offre que peu de rapprochemens à faire avec la

(i) Essentielle : En médecine on qualifie ainsi toute affection qui semble n’être causée par aucune autre maladie , ou bien dont le siège réside dans tout l’organisme.

maladie qui décime les populations du Nord, tant sous le rapport de sa manifestation , que sous celui des causes auxquelles on l’attribue et des moyens thérapeutiques que l’on dirige contre elle. Si ce n’est pas le choléra de l’Inde, qu’est-ce donc? un choléra nouveau, particulier, comme on n’en a jamais vu ?

Peu importerait la dénomination du fléau, si l’attentiou n’était pas fortement fixée sur une abstraction qui détourne de la vérité, et empêche de la découvrir, parce qu’on veut étudier à nouveau , sans comparer les symptômes du mal présent avec ceux des affections de même nature déjà connues. Il n’en sera pas ainsi pour nous. Eclairés par des faits qui nous paraissent sinon identiques au moins présentant une coïncidence remarquable, nous parlerons du choléra comme d’une affection pernicieuse dont la dénomination doit être sans influence, et nous disserterons sur le choléra, puisqu’il faut absolument que choléra il y ait.

Les accidens du choléra sont les mêmes que ceux que l’on remarque dans les d iverses fièvres pernicieuses, maladies qui, malgré leur dénomination vague , sont bien connues des médecins dont la pratique est éclairée par l’expérience. On sait que des épidémies de fièvres pernicieuses ont souvent ravagé diverses parties de

l’Europe, et naguère encore la province de Groningue (Hollande ). Alors , comme aujourd’hui, quelques médecins français se sont rendus sur les lieux pour étudier la nature de la maladie ; mais le temps pressait, les Hollandais sont pour le positif, leur empirisme éclairé s’est mis a l’œuvre, et ils ont guéri les malades avant que les médecins français, et autres venus exprès, aient pu établir le caractère de l’épidémie, qui ne s'est point étendue sur toute l’Europe.

En toute affaire ils ne font que songer Au moyen d’exercer leur langue :

Eh ! mon ami , tire-moi de danger,

T u feras après ta harangue.

Plaise au ciel que l'Allemagne, qui compte beaucoup de praticiens habiles, nous protège contre le fléau qui l’atteint, en se sauvant elle— même !

En France, nous avons encore le loisir de faire quelques théories ; cependant il ne faudrait pas trop s’arrêter, qu’on me passe l’expression, aux bagatelles de la porte : agissons pour garantir nos compatriotes, et prenons nos mesures pour les guérir, si nous y sommes bientôt contraints.

Pour prévenir le choléra-morbus, pour préserver l’homme de l’atteinte de cette terrible affection, il y a plusieurs moyens utiles sans

doulc , mais il n’y en a aucun spécifique , c’està-dire agissant efficacement en toutes circonstances, quels que soient les prédispositions , l’âge, le tempérament, la susceptibilité plus ou moins grande des sujets. Ce n’est pas sans cliagrin que le médecin, véritablement digne de ce titre, voit tous les jours les feuilles les plus accréditées prôner avec assurance , contre le choléra, certains agens thérapeutiques qui pourtant ne peuvent avoir d’action spéciale, et qui, dans la plupart des cas, ne peuvent manquer d’en produire une contraire au but que l’on se propose, la conservation de la santé. Pour se garantir d’un mal qui nous menace, faut-il s'en donner un réel? Pour conserver sa vie, faut-il l’exposer témérairement? Voilà néanmoins le moindre inconvénient qui résulterait de l’emploi irréfléchi des remèdes que nous voyons quotidiennement signalés au public, si crédule, si facile à tromper.

Quoi qu’on en dise, le choléra-morbus n’est pas un mal sui generis : celui qui règne dans plusieurs contrées de l’Europe, n'a pas été dé-* crit comme présentant ce caractère. Les observations les plus contradictoires nous ont été transmises sur sa nature, sa manifestation, son action, ses phénomènes. Tout ce que le praticien attentif a pu connaître dans les dcscrip-

lions les moins incohérentes qui ont été publiées jusqu’à présent, c’est que ceux qui se sont chargés de recueillir les matériaux propres à eclairer la question, se sont constamment écartés des règles que l’art prescrit pour bien étudier les maladies , et qu’ils ont été sans cesse sous l’influence la plus fâcheuse pour bien observer. Les uns ont écrit en aveugles; ils n’avaient rien vu. Les autres ont cédé à la manie qui afflige la science, de tout expliquer. Ceux-là ont tout raconté sans ordre, sans méthode, sans analyse; ils n’ont produit qu’un amas confus et indigeste de phrases, sans liaison, qu’il est impossible de comprendre. Ceux-ci ont systématisé, ils ont voulu tout rapporter à une doctrine, ou faire prévaloir une opinion sans fondement. Que de peine ils se sont tous donné pour embrouiller la discussion, de sorte qu’il ne nous reste plus rien pour nous guider, et nous voilà plongés dans un labyrinthe inextricable de décevantes indications.

Faudra-t-il que le choléra décime notre population , pour que nous soyons à meme d’étudier avec fruit ce terrible fléau? Heureusement non; il est encore quelques esprits exacts qui, à force d’application , pourront démêler le vrai du faux ; rapprocheront les faits pour en tirei; les conséquences, écarteront l’absurde pour met-

tre au grand jour ce qui est clair, précis, positif.

La certitude que l’on acquiert tout d’abord, c’est que le choléra est épidémique , mais non pas contagieux (i); il se transmet par la voie de l’atmosphère, non pas par le contact,- ses élémens morbifiques paraissent suspendus dans l’air qui les transmet de proche en proche, et se développent sous l’influence plus immédiate du climat de certaines contrées. Tous les récits que nous connaissons sur la manière dont la maladie se manifeste, quelle que soit l’obscurité de leur rédaction, nous démontrent cette vérité que l’ex-

(i) « Si l’on veut s’entendre, il faut réserver le mot contagion à la seule transmission des maladies par le toucher immédiat de la personne infectée, ou par le contact de ses vêtemens ou des autres objets qu’elle a elle-même touchés... »

«... Nous séparerons facilement les maladies contagieuses de celles qui sont épidémiques. L’atmosphère en effet est toujours le mobile de celles-ci. Ce sont ses révolutions , ses altérations qui, changeant la manière d’être des corps , disposent à des genres divers de maladies.

» Or ces maladies ont pu être confondues avec les contagieuses , parce que souvent elles semblent n’épargner aucun individu , surtout parmi ceux qui , comme les membres d’une même famille , les habitans d’un même quartier, sont placés dans des circonstances semblables. »

( Dictionnaire des Sciences médicales , en 60 vol.)

périencc appuie, puisque nous avons vu des personnages d’un rang élevé, qui ne manquaient pas d’écarter tous les agens de contagion, cire frappés du choléra, non moins que des individus d’une classe inférieure, et qui ne pouvaient pas se soustraire aux memes causes de transmission. bailleurs on n’a pas remarqué que les gens de l’art et tous ceux appelés à donner des soins aux cholériques, aient été plus souvent atteints de la maladie que les personnes qui ne se trouvaient pas dans les mêmes circonstanceson a observé aussi que celles qui étaient douées d’une force morale énergique, avaient beaucoup plus de chances favorables pour éviter le choléra, que celles qui se trouvaient dans un état contraire. On ne peut expliquer ce fait, en admettant exclusivement la contagion.

Mais enfin, que le choléra soit contagieux ou épidémique, ou qu’il soit l’un et l’autre , là n’est pas le point essentiel à débattre dans l’intérêt des individus qui en seraient atteints. Ce qu’il importe le plus de trouver, ce sont les moyens de s’en garantir et de le guérir ■ ce sera la fin de notre travail.

Certes , quelle que soit notre opinion sur la non contagion du mal , comme ce n’est encore qu’une opinion plus ou moins fondée, nous sommes loin de blâmer toutes les précautions qui

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doivent être prises en pareille circonstance, et rien ne serait plus condamnable que de les négliger, connue il serait absurde de compter seulement sur ces précautions pour éloigner une épidémie.

L’emploi des ressources que l’hygiène publique indique est du ressort du gouvernement; divers, travaux entrepris, de nouvelles institutions sanitaires , ont déjà satisfait aux inquiétudes qui se manifestaient, et sont une preuye que la sollicitude de l’administration est suffisamment éclairée à cet égard. Nous n’insisterons pas sous ce rapport : mais la tâche des médecins philanthropes est grande; ils doivent unir leurs efforts pour concourir à la recherche des moyens prophylactiques et curatifs véritablement efficaces ; chacun doit payer son tribut à l’humanité. Les académies de médecine sont riches d’expérience et de talens ; mais toutes les lumières n’y sont pas réunies. C’est à tous les praticiens que l’autorité doit faire un appel auquel on ne saurait manquer de répondre sans honte ! Pourquoi ne serait-il pas formé dans toutes les villes plusieurs congrès scientifiques, où tous les docteurs seraient invités à se rendre pour délibérer sous la présidence d’un confrère notable ; où chacun apporterait, pour être jugé contradictoirement , le tribut de scs éludes, de son expérience acquise, de son obscr-

vation présente ? Une décision si généreuse doit surgir des glorieux senlimens que le chef de l’Etat a montrés pour la régénération politique qu’il protège, et qui doit féconder à jamais les plus nobles éiémens de la pensée.

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