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dans le temps, ont paru dans les journaux scientifiques. Je me suis attaché à bien faire connaître les symptômes du choléra , ses complications et les maladies qui lui succèdent. J’ai également essayé d’en indiquer les causes , la nature et le siège.
J’ai suivi les traces de l’épidémie régnante ; j’ai précisé sa durée, et j’ai ensuite discuté la question si controversée de la contagion et de la non-contagion. Sans nier positivement l’utilité des cordons sanitaires, je crois avoir démontré qu’exécutés comme tous ceux par lesquels je suis passé, ils sont loin de remplir le but qu’on se propose en les établissant.
Après le diagnostic et le pronostic du choléra , le traitement de cette épidémie a surtout fixé mon attention et mes soins. Si j’ai eu la douleur de ne pas pu-
PREFACE
blier plus de succès, si je nai pas eu le bonheur de proclamer, avec quelques confrères, la vertu , la spécificité de telle ou telle méthode , de tel ou tel médicament, j’ai la consolation d’avoir dit toute la vérité, et j’ose espérer que, dans tout ce que j’ai écrit à ce sujet, on ne trouvera rien autre chose envers qui que ce soit.
J’aurais pu doubler le nombre des ouvertures cadavériques dont j’ai donné les résultats les plus détaillés; mais vingtcinq autopsies, sur quarante-cinq, ayant été faites sur des sujets déjà avancés en âge et qui avaient eu des maladies antérieures au choléra, j’ai cru celui que je rapporte suffisant.
J’ai signalé les phénomènes singuliers qui ont lieu chez les cholériques après leur mort; j’ai rapporté des observations que j’aurais pu multiplier, mais sans au-
PRÉFACE
cun avantage, et qui viennent à l’appui de tout ce que j’ai avancé. Enfin, j’ai tracé quelques tableaux représentant les mouvemens qu’il y a eu dans mon service pendant les mois de juin , juillet , août et septembre; j’ai fait connaître mes recherches analytiques sur le sang, labile, l’urine, etc., des cholériques; j’ai décrit quelques-uns des lazarets de la Prusse, et j’ai terminé par quelques conseils sur les précautions à prendre avant l’invasion et pendant la durée d’une maladie aussi sérieuse que celle qui, en ce moment, exerce encore ses ravages dans plusieurs contrées de l'Angleterre.
Deux motifs bien puissans , le besoin d’étudier sur les lieux le fléau qui, depuis trop long-temps, décime l’espcce humaine , le désir d’être utile à d’anciens frères d’armes , m’entraînèrent loin de mon pays, de ma femme, de ma famille. Déjà, en i83o , 8 novembre, j’avais sollicité, du gouvernement et de l’académie des sciences , la faveur d’aller en Russie où , à cette époque , le choléra-morbus exerçait ses ravages. Le gouvernement ne prenant aucune décision sur ma demande et sur celles de plusieurs autres confrères , je répondis, le i\ avril, sous les auspices du comité polonais de Paris, à l’appel que la Pologne faisait de médecins et de chirurgiens étrangers- Notre route ( nous étions trois ),. jusqu’à Varsovie, ne se fit pas
sans désagrémens. Le lendemain de notre arrivée à Berlin , tous nos papiers furent saisis , et ce ne fut cpi après quatorze jours d’attente , qu’après avoir subi plusieurs examens , pour prouver nos titres et qualilités , que nous obtînmes de nouveaux passeports pour gagner le terme de notre voyage. Arrivés à Varsovie^ nous faillîmes regretter notre départ et notre dévoùment. Des esclaves habillés en Polonais, dont le cœur et Pâme étaient russes , placés en trop grand nombre dans les administrations d’un pays qui devait offrir à l’univers les plus beaux exemples de gloire et de patriotisme, nous reçurent avec tant de hauteur et de fierté que, sans un peu d’habitude et d’expérience, nous oubliions que partout on trouvait des traîtres, et qu’il ne fallait jamais juger d’une nation et de ses intérêts par quelques-uns de ses fonctionnaires. Nous mîmes donc de côté un accueil aussi amical qu ’tnatf- I tendu ; nous demandâmes du service, et chacun de nous finit par être placé, soit à l’armée, soit dans les hôpitaux de la ville. Je demandai et j’obtins le service des cholériques , auquel je fus attaché avec un des médecins russes restés à Varsovie. Là , étonné de l’espèce de frayeur que le choléra inspirait, même à quelques médecins; peu satisfait de la manière avec laquelle on soignait les malheureux qui en
étaient atteints, je me rappelai la belle conduite de
notre célèbre et immortel Desgenettes en Egypte , et, pour rassurer le moral des peureux , pour prouver la non contagion de l’épidémie qui moissonnait tant de malades, je fis, le premier, les expériences qui, dans le temps, ont été publiées et répandues par les journaux.
En m’inoculant le sang sortant des veines des malades atteints du choléra, en respirant leur haleine, en goûtant , et non en avalant, comme on l’a dit, les liquides vomis, je crois avoir fait des expériences utiles ; je crois avoir donné la meilleure preuve possible que l’on pouvait , hardiment et sans danger, apporter , dans le traitement du choléra, le même zèle et le même dévoûment que dans toute autre maladie. Tel était surtout le but de mes expériences. Peu à peu j’eus le bonheur de voir les malades mieux examinés, mieux étudiés, et là fut ma plus douce récompense. Peu à peu aussi mes expériences furent connues , et me valurent, tout à la fois, des jaloux et des admirateurs. Je méprisai les uns , je remerciai les autres. Le ministre de l’intérieur me nomma aussitôt membre du comité central de Varsovie •, celui de la guerre m’envoya à Modlin , avec le docteur Léo , constater la nature de la maladie , le nombre des malades qui régnait dans cette
place forte, située près de la jonction de la Vistule , de la Narew et du Bug -, je fus porté pour la décoration polonaise; enfin , je gagnai la confiance de l’administra lion des hôpitaux, et j’obtins la faveur de faire seul le service des cholériques.
Je restai attaché à l’hôpital Ouyazdow, depuis mon arrivée à Varsovie (14 mai) jusqu’à mon départ (2 4 septembre i83i). C’est dans cet hôpital et dans celui de Bagatelle ( hôpital civil ) , que j’ai vu et étudié le choléra -morbus ; c’est là que j’ai fait toutes les observations , que j’ai pris toutes les notes que je publie aujourd’hui : puissent leur véracité et leur exactitude me mériter la bienveillance de mes confrères , celle de mes concitoyens ! puisse encore cet opuscule obtenir une place distinguée parmi ceux qui, déjà, ont été' publiés en grand nombre !
Prêt à répondre de tout ce que j’avancerai dans le courant de ce mémoire, ne soupçonnant en rien la bonne foi de qui que cesoit, j’emprunterai peu cependant aux avis, aux rapports officiels; je ne mettrai sous les yeux de mes lecteurs que ce que j’ai vu, et j’ose espérer qu’on trouvera dans toutes mes observations , sinon beaucoup d’esprit et d’érudition , du moins de la vérité et du désintéressement.
Symptômes du eholéra-morbus. — Complications. — Maladies
consécutives.
Que la maladie que je'suis allé étudier en Pologne soit appelée choléra, maladie bleue , maladie noire , asphyxie du cœur, fièvre algide grave , etc., etc.; quelle ait son siège dans le cœur seulement, ou dans le cœur et les poumons tout à la fois, dans le système nerveux spinal ou abdominal, voici les symptômes sous lesquels elle se présente constamment. Les premiers, que l’on peut appeler symptômes précurseurs ( i ), qu’il est toujours important de bien connaître, car
(1) Charge d’un service militaire , et les malades n’ayant généralement été apportés h l’hôpital que quclqaes heures après l’invasion du choléra, ce n’est que sur ceux qui étaient déjà dans les salles pour d’autres affections que j’ai pu observer ces symptômes : ces cas, du reste , ont été rares.
on peut facilement s’en rendre maître si l’on est appelé aussitôt leur début , sont les suivans : malaise général , faiblesse , nausées , douleurs plus ou moins vives vers l’epigastre, crampes légères dans les mollets, diarrhée, tintemens d’oreilles, vertiges, douleurs de tête, ralentissement de la circulation , peau humide , plus froide que d’habitude, urines rares, blanchâtres. A ces symptômes que j’ai vus durer quatre, huit, douze heures, très- rarement vingtquatre, succèdent ceux que je vais énumérer , et que l’on peut appeler essentiels, pathognomoniques : face décomposée, livide, terreuse, tout à fait hippocratique, exprimant l’anxiété, la souffrance", yeux enfoncés dans les orbites, mornes, abattus ou brillans, comme effrayés ; pommettes saillantes, joues déprimées, nez effilé, froid, lèvres froides, béantes, pâles ou bleuâtres.
Du côté de l’appareil digestif : langue blanche ou bleuâtre, ordinairement humide, quelquefois amincie sur les bords, soif ardente; douleurs plus ou moins vives dans l’estomac et dans tout le trajet du tube digestif, accompagnées le plus souvent de mouvemens convulsifs : ces douleurs ne sont pas constantes, ou bien elles se font sentir dans l’estomac seulement ou dans les intestins; nausées suivies de hoquets, de: I vomissemens de matières alimentaires d’abord, puis
blanchâtres, comme sëro-albumineuscs, très-rarement bilieuses, et cle saveur fade, légèrement alcaline ; déjections alvines à peu près de même nature et de même couleur. J’ai vu des malades qui demandaient sans cesse le bassin et qui , après avoir ressenti de vives douleurs, ne rendaient, qu’avec violence et par jets , quelques cuillerées de liquides sanguinolens et d’une odeur infecte. Les vomissemens et les déjections alvines alternent ou ont lieu en même temps : j’ai observé quelques cas de cette nature. Le ventre est ordinairement déprimé comme dans la colique de plomb, et toujours douloureux; quelquefois cependant il est distendu et suceptible d’être malaxé comme une pâte nouvellement préparée. Le pouls est nul, les mouvemens du cœur lents ou précipités , quelquefois convulsifs.
L’appareil respiratoire remplit ses fonctions quelquefois avec facilité , et quelquefois avec précipitation. Dans d’autres circonstances, assez fréquentes à la vérité, le malade est comme menacé de suffocation , il fait des efforts pour porter les mains à son col, et semble chercher à détourner quelque chose qui nuit à sa respiration. L’air qui sort des poumons est souvent froid et inodore. L’excrétion de l’urine est nulle; celles de la bile et de la salive sont souvent sup-
primées, cl les fonctions de la peau sont complètement abolies. La région du foieest douloureuse, quelquefois tuméfiée , dure au toucher -, la rate est parfois gonflée et douloureuse, et, dans ce cas , le foie est à peu près dans son état normal ; la voix est extrêmement faible, comme flùtée; les membres inférieurs sont sou ven t rapprochés du tronc et tourmen lés, princi paiement dans les mollets , de crampes extrêmement douloureuses et souvent répétées (toutes les deux ou trois minutes) ; ces crampes , qui arrachent des cris aux malades, qui sont tellement visibles sous la peau, quelles simulent parfaitement les ondulations des sangsues clans l’eau , qui durent de une à cinq minutes , qui cèdent quelquefois à la marche, quand les patiens, soutenus par les infirmiers , peuvent faire quelques pasdansla salle , s’observent aussi dans les avant-bras, les orteils et les doigts. Ces derniers sont rétrécis, profondément ridés, et ressemblent parfaitement à ceux d’une femme qui a savonné tout une journée. Aux spasmes dont je viens de parler, succèdent une prostration , une anxiété difficiles à décrire et pénibles à voir. Les extrémités , ainsi qu’une grande partie de la surface du corps , sont froides, glaciales, marbrées, d’un bleu noirâtre, et comme ecchymosées (vo/ez. la gravure coloriée). Ces signes et ceux de la
face, sont tellement caractéristiques, que tous les cholériques se ressemblent , et qu’au premier abord, on les prendrait pour frères. Quand le malade est près de succomber, une sueur froide, visqueuse, et d une odeur aigrelette , couvre la surface du corps; enfin , les ongles sontd’un bleu livide, et l’intelligence reste complète jusqu’aux derniers momens de la vie.
Tous ces symptômes, précurseurs et essentiels, peuvent varier dans leur fréquence, dans leur intensité, dans leur nature. De là, deux, trois degrés, deux, trois périodes du choléra : on pourrait en admettre davantage. Dans le premier degré , ce serait l’affection catarrhale qui prédominerait ; dans le second , ce serait l’affection nerveuse ; ces distinctions , trèsdifficiles à établir à cause de la rapidité avec laquelle marche la maladie , sont de peu d’importance pour la thérapeutique. En effet, si le médecin est appelé assez à temps pour obtenir une réaction, pour rappeler la circulation et la respiration , le malade entre promptement en convalescence, sa santé se rétablit.
Quand tous les signes du choléra sont très-prononcés, on le prévoit déjà , la vie du malade est gravement compromise , il est même très-rare qu’on le Fauve : dans les cas contraires, où le patient étant
secouru à temps , les chances de guérisons sont assez nombreuses.
Dans le début du choléra , qui a lieu ordinairement la nuit ou le malin , ou pendant la durée des symptômes précurseurs , les malades sont assez calmes sur leur lit, ne poussent aucun cri, ne font entendre aucune plainte , et restent la tête basse sur l’oreiller -, mais lorsque le choléra doit se développer avec toute son intensité, toute sa fureur, lorsque le malade doit succomber, la langue, la bouche deviennent sèches ; la soif est inextinguible , une chaleur brûlante semble dévorer les pa tiens qui réclament avec toutes les instances de la prière et de la pitié quelques cuillerées d’eau froide. J’ai quelquefois cédé au désir , au besoin de ces malheureux, et si je n’ai pas eu le bonheur de les sauver tous, je crois du moins ne point avoir hâté la fin de leur existence , car la nature ne réclame jamais avec tant d’ardeur ce qui peut lui être funeste. On sait d’ailleurs qu’à Breslau , où quelques médecins font de l’homoeopathie, plusieurs succès ont été constatés par l’usage des boissons et des topiques froids.
Dans le choléra très-grave, les malades s’agitent, bondissent , se pelotonnent sur leur lit ; d’autres fois, ils se couchent à plat sur le ventre, poussent des
cris, jettent leurs membres adroite et à gauche, et accusent , dans le trajet de la colonne vertébrale , des douleurs extrêmement vives; dans ces cas, très-communs , le tronc est courbé plus ou moins en arrière ( opisthotonos ).
Le choléra peut encore exister sans vomissemens , sans déjections alvines. Celui-là , trop fréquent malheureusement puisque peu de malades en guérissent , se reconnaît à la profonde altération de la face , aux spasmes du dos , des mollets, des avant-bras , des orteils ; aux rides profondes , au rétrécissement de la peau des doigts; à l’absence complète du pouls, à la suppression de l’urine , au froid glacial , à la couleur bleu noirâtre des membres et de toute la surface du corps. L’impression de froid et d’humidité que l’on éprouve en touchant le malade a été comparée à celle que l’on ressent lorsqu’on applique la main sur une grenouille ou sur un cadavre ; cette comparaison est parfaitement exacte.
Dans les derniers momens de la vie , assez tranquilles généralement, les malades éprouvent de la surdité, des tintemens d’oreille, des illusions d’optique; enfin la cécité, la dilatation des pupilles s’observent également.
Les complications et les maladies consécutives du
choléra-morbus sont le typhus, les affections cérébrales, la gastro-entérite, la pleurésie, la pneumonie, la phthisie, le marasme, les parotides et l’œdème des jambes et des pieds. J’ai également vu un cas de catalepsie.
Causes. — Nature. — Siège du cholc'ra-morbus.
Malgré les nombreux écrits publiés sur le choléramorbus , malgré les recherches et les observations qui ont été faites sur les lieux où ce terrible fléau a exercé ses ravages , nous ne connaissons encore rien de bien satisfaisant sur les causes qui lui ont donné naissance. La division de ces causes en premières et en secondaires ou déterminantes , qui ne différent probablement les unes des autres que du plus au moins , ne nous a rien appris. Serai-je plus heureux que ceux qui se sont occupés de cette importante question , la même qui se présente dans tous les cas semblables ? D’autres pourront -ils nous faire connaître l’origine première de toutes les épidémies? Saurons-nous pourquoi le choléra diffère du typhus
qui, en 1 8 1 4 et i8i5 , moissonna tant de soldats ennemis et des nôtres ? Apprendrons-nous comment il se fait que cette maladie n’a pas éclaté plutôt en Pologne qui, plusieurs fois déjà, a été ravagée par la guerre, où, depuis si long-temps, les habita ns sont habitués au même régime, au même genre de vie, aux mêmes excès, etc.? Je désire toutes ces choses beaucoup plus que je ne les espère. Cependant , en attendant la connaissance exacte des causes premières du choléra , signalons, comme conditions nécessaires à son développement , l’oubli et la négligence des lois hygiéniques , et faisons , en peu de mots , l’histoire de toutes les épidémies.
Les conditions dans lesquelles j’ai vu le choléramorbus se déclarer en Pologne , conditions que l’on appellera si l’on veut , causes secondaires ou déterminantes, qui agissent, les unes sur la peau, comme les bivouacs, l’humidité , le froid , le chaud , etc. ; les autres, sur l’estomac et les intestins, tels sont les alimens et les boissons de mauvaise qualité, les excès, les privations , etc. ; sur les poumons , les émanations des substances animales et végétales en décomposition ; sur le cerveau, les émotions morales, etc., seront relatives i° à la ville de Varsovie *, 2° à la portion malheureuse des habitans \ 3° à la misère publique , aug-
mentée encore par une révolution dont la cause était si belle, mais dont la lin a été si désastreuse pour tous ses illustres et immortels défenseurs.
Varsovie, capitale de la Pologne, bâtie sur les bords de la Vistule, possède à peu près cent vingt mille habitans , y compris trente à quarante mille juifs. Elle est séparée du faubourg principal , dePraga, par le fleuve qui la baigne, et qui, pendant l’été , se rétrécit considérablement et laisse sur ses bords, du sable , une vase bourbeuse et des immondices. Les eaux de Varsovie sont généralement mauvaises; elles sont lourdes, difficiles à digérer, fades, et ne peuvent être bues , par les étrangers, qu’après avoir été mêlées avec un peu de rhum ou d’eau-de-vie. Celles qui sont potables et de bonne qualité ont leur source dans le jardin de Saxe, à Bagatelle, près de l’hôpital Alexandre , et sur le chemin de Bilanie , à deux petites lieues de la ville. Varsovie, dont le plan est plus longque large, dont la circonférence est d’environ trois lieues, peut être divisée en ville basse ou ville ancienne , et en ville haute ou ville nouvelle. Dans la première, habitée par le bas peuple , mal bâtie, pleine de boues , avoisinant les bords de la Vistule , se trouvent des eaux croupissantes, des maisons basses, étroites, mal fermées, mal aérées, toutes les condi-
tions , en un mot , propres au développement , à l'entretien , à la propagation d une épidémie. Dans la ville haute, beaucoup mieux construite, dont les rues sont larges et très-propres , les maisons hautes et spacieuses , les habitans dans l’aisance , les lois hygiéniques y sont mieux observées. J’en excepte cependant les ruisseaux qui bordent les trottoirs, qui sont recouverts par des planches , et desquels s’exhalent , dans les grandes chaleurs , l’odeur la plus infecte. Je n’ai vu nettoyer ces cloaques qu’une seule fois pendant tout le temps que je restai à Varsovie ; c’était au mois d’août. On prévoit d’avance dans lequel de ces deux quartiers la maladie a fait le plus de victimes.
Une autre portion de la ville , située derrière le théâtre, place Krasinsky, et occupée par les juifs, dont la malpropreté, est passée en proverbe en Pologne, a également fourni beaucoup de cholériques.
Bâtie au milieu d’une plaine , sur un plateau un peu élevé, Varsovie est exposée à de nombreuses et brusques variations atmosphériques. Ces variations, qui ont lieu principalement le matin et le soir, et souvent aussi au milieu de la journée, qui obligent les habitans à porter constamment leurs manteaux avec eux , avaient aussi la plus grande influence sur l’épidémie , car le nombre des victimes augmentait
en raison de l’abaissement du baromètre. Nous verrons plus loin que les grandes chaleurs qui duraient quelques jours , ainsi que l’air chaud et humide , les orages, augmentaient également le nombre des cholériques.
Une grande partie des mois de mai, juin et juillet a été froide et pluvieuse. Plusieurs personnes de la ville m’ont assuré que depuis long-temps elles n’avaient vu un été pareil. Dans les mois d’aoùt et septembre de fortes chaleurs se sont au contraire fait sentir.
Le peuple de Varsovie, et surtout les juifs que notre confrère, M. Brière de Boismont a appelés matière première des épidémies , se nourrissent mal : du pain bis et souvent mal préparé, mal cuit; de l’eau-devie de grain , une bière bourbeuse , de l’eau de puits , des viandes et du poisson salés, un fromage grossier, des concombres, des salades d’ail , voilà ce dont ils s alimentent habituellement. Leurs vètemens ne sont pas plus recherchés. Le paysan polonais est vêtu d’une peau de mouton qu’il ne quitte que lorsqu’elle est complètement usée et qui par conséquent, finit par être de la dernière saleté. Une chemise, un pantalon de grosse toile , un chapeau de forme ronde et a bords très-larges , constituent le reste de son habil-
lement. Il marche le plus ordinairement pieds nus, ainsi que sa femme et ses enfans , dont le costume est analogue : tous croupissent dans la crasse et exhalent une odeur infecte. Mais c’est surtout chez les juifs polonais que la malpropreté est à son comble, et que les odeurs les plus insupportables se font sentir. Ces malheureux sont habillés d’une longue robe de toile de couleur ordinairement foncée, qu’ils appliquent autour du corps à l’aide d'une ceinture , et sur laquelle reluit une crasse qui date de plusieurs années ; un long bonnet gras, qu’ils ne quittent jamais, ou un large chapeau couvre leur tête; une barbe épaisse cache leur visage ; ils ne se peignent jamais que pour faire les tresses qu’ils portent de chaque côté de la face ; en un mot, ils portent, constamment avec eux les causes les plus certaines et les plus promptes d’insalubrité.
La classe aisée de Varsovie, dans laquelle je n’ai jamais vu de cholériques, quoiqu’ayant été souvent appelé en ville , se nourrit et s’habille bien. Scs alimens, généralement substantiels et excitans, consistent en viande de boucherie et de porc, en gibier, salades de concombres , etc. Les tables, d’ailleurs , diffèrent peu des nôtres dans leur service. À Varsovie, les repas sont fréquens et copieux, et les vins qu on y boit le
plus habituellement sont ceux de Bordeaux , du Rhin, de Champagne et de Hongrie.
L habillement des personnes riches de Pologne ressemble parfaitement au nôtre, surtout chez les dames ; les fourrures seules diffèrent : celles-ci sont généralement et plus riches et plus employées que chez nous.
Si, en Pologne, il n’eùt pas existé d’autres causes favorables à l’invasion du choléra , il serait peut-être difficile d’admettre que la vie habituelle du soldat polonais dût le prédisposer à l’épidémie régnante , car depuis bien long-tems il mange du pain noir et mal cuit, de la viande salée, de la charcuterie; il boit immodérément de mauvaise eau-de-vie; il fait des excès , porte du linge sale , couche dans des lieux humides, etc., etc. , et jamais il n’avait eu le choléra. Certes, je ne nie pas l’influence de ces causes déterminantes; je suis certain au contraire qu elles sont tout dans les épidémies ; mais il existe autre chose que nous ne connaissons pas encore.
Je citerai encore , pour cause de l invasion du choléra en Pologne, l’insalubrité des cabanes habitées par les paysans. Ces chaumières, dont la réunion informe constitue les villages, sont basses, mal éclairées, mal fermées et exposées à toutes les injures du temps.
Dans leur intérieur gisent sur le carreau ou sur des planches à peine recouvertes de paille, le père, la mère et les enfans : heureux encore si quelques animaux domestiques ne logent pas sous le même toit !
Si, comme je viens de le faire voir, la misère , la malpropreté, les excès, les écarts de régime, les ali— mens et les boissons de mauvaise qualité , l’abus des liqueurs fortes , l’accumulation dans des habitations sales et étroites d’hommes mal vêtus et mal nourris, la vie des camps, l’humidité, le froid, la suppression de la transpiration, les changemens brusques de température, les orages, la chaleur long-temps continuée, en un mot toutes les choses qui minent et débilitent, sont autant de circonstances propres au développement du choléra , les causes morales n’ont pas moins d’influence. Ces dernières, rendues plus nombreuses par la révolution polonaise , par une guerre soutenue avec plus de courage et d’héroïsme que de succès, par la misère et les privations de toutes espèces qui sont presque toujours les funestes conséquences des orages politiques, ont agi, à Varsovie, tantôt en diminuant le nombre des malades, en arrêtant, poui ainsi duc, subitement la marche de l’épidémie; tantôt, au contraire, en multipliant les victimes. J appuici ai cette proposition du fait suivant : Lors des massacres qui
•eurent Jieu à Varsovie, dans la nuit du i5 au iGaoùt, ]a terreur fut tellement grande parmi les habitans, les esprits furent tellement agités, préoccupés, que, pendant sept à huit jours, on reçut à peine quelques cholériques dans les hôpitaux. Les jours précédons, au contraire, le nombre des entrans avait été très-élevé. Ainsi donc , si la peur, comme je le crois , occupe le premier rang parmi les causes propagatrices des épidémies , la terreur peut quelquefois en suspendre Je cours, du moins pour un moment.
La peur exerce sur le physique et sur le moral une influence toujours funeste , et dont la gravité est en raison directe de sa durée et des causes qui lui ont donné naissance. C’est par peur que beaucoup de gens aisés, de grands personnages, sévères d’ailleurs sur les principes et les lois de l’hygiène, sont morts du choléra*, c’est aussi par peur que d’autres se sont crus atteints de cette épidémie, quand ils n’avaient qu’une légère indisposition , une simple diarrhée , une indigestion , etc. Chez les personnes aisées de Varsovie, qui se croyaient en proie à l’épidémie , je n’ai jamais vu d’autre choléra*, je n’ai jamais vu non plus la maladie se déclarer subitement, sans causes dites déterminantes. Cependant je ne prétends pas avancer que les personnes riches ne doivent pas redouter, ne peuvent
avoir le choléra. Je dis, au contraire, que si elles sc placent dans les mêmes conditions que le malheureux , que le soldat , que l’ivrogne, etc., elles seront comme ceux-ci sujettes aux mêmes maladies. Ainsi, à Vienne, en Autriche, toutes les classes de la société ont été décimées par l’épidémie; on a même compté, toutes proportions gardées, plus de victimes chez les riches que chez les pauvres. Mais lorsqu’on saura que la ville deVienne est petite et placée au milieu des faubourgs ; que ceux-ci sont entourés de montagnes, entre lesquelles les vents soufflent avec violence une grande partie de l’année; que les rues y sont généralement étroites et les maisons très-élevées ; qu’au premier étage on manque souvent d’air et de jour; qu’à trois heures après-midi, en automne, on dîne à la chandelle dans beaucoup de maisons riches et de bon ton, on ne sera plus étonné de cette grande mortalité. Les pauvres, au contraire, habitent les faubourgs, où les rues sont larges, les maisons élevées, etc. ; c’est là enfin que l’on trouve les premières conditions de la vie, l’air et la lumière.
A Varsovie , un grand personnage , M. le comte B***, ministre de l’instruction publique, mourut du choléra; du moins c est ce qui a été publié dans tous les journaux , et ce qui a donné
lieu à de vives discussions entre les médecins de là ville et un des médecins étrangers. Je n’ai pas vu le malade avant sa mort, je n’en ai vu que le cœur chez M. le docteur AntOmarchi ; mais il est certain que la veille du jour où éclata la maladie qui l’a emporté et. qui ne dura que trois jours, M. B***, dévoré par une soif ardente, avait pris six à sept glaces dans l’espace de quelques heures. Une telle imprudence était certainement bien capable de lui donner le choléra-morbus.
La nature , le siège du choléra-morbus , ainsi qüe ses causes premières, nous sont encore peu connus. Dans celte singulière et terrible maladie, semblable, on ne peut plus en douter, à celle de l’Inde, tout a fait différente de celle que nous observons quelquefois dans nos climats , et qui a été décrite sous le nom de choléra-morbus sporadique , dans laquelle enfin on trouve la vie presque éteinte, l’oxigénation du sang nulle, les fonctions de la peau , des membranes muqueuses et de la plupart des autres organes suspendues ; la circulation arrêtée , excepté dans les carotideset les temporales où on la sent encore quelquefois , on n’observe 1 ien d assez invariable , d assez constant dans l’ensemblê des symptômes (à part la non excrétion de l’urine ) , pour lui assigner plutôt telle place que telle autre dans
les cadres ordinaires des nosologisLes. En effet, on peut considérer le choléra comme une asphyxie générale ou partielle, comme une gastro-entérite aiguë , une affection catarrhale, une fièvre algide très-intense, un empoisonnement miasmatique, un léger tétanos, car on trouve dans la séméiologie de cette épidémie les signes de toutes ces diverses maladies. On y trouve encore la dépression prononcée du ventre , qui caractérise si bien la colique des peintres.
Celui qui le premier appela le choléra maladie complexe , dit une vérité quant au grand nombre de symptômes j mais il ne nous a pas éclairés sur la nature et le siège du mal.
Déjà , dans les lettres que j’ai eu l’honneur d’adresser , de Varsovie , aux Académies des sciences et de médecine de Paris , j ’avais placé le siège du choléra dans le système nerveux spinal. Depuis , soutenue par l’anxiété épigas trique , les spasmes, la cessation du pouls, la décomposition rapide des forces vitales qu’on observe chez les malades , mon opinion n’a pas changé. Malheureusement, ma théorie ne se trouve pas appuyée par l’anatomie pathologique qui, le plus ordinairement , ne présente , chez les cholériques, aucune lésion , aucune altération sensible du cordon rachidien et des nerfs qui en prennent naissance. Mais, de ce que cer-
laines altérations pathologiques échappent à nos sens, nierons-nous leur existence? Non , car le fait est là; le cadavre sur lequel nous promenons actuellement des regards scrutateurs est celui d’un être qui tout à l’heure respirait encore, et je ne sache pas que l’on meure de rien .
J’ajouterai encore que les nombreuses ouvertures cadavériques qui ont été faites à Varsovie et ailleurs , ainsi que celles que j’ai faites moi-même, ont rarement offert , dans lesautres organes, et surtout quand la mort avait été prompte, des désordres qui répondissent à l’intensité, à la gravité des symptômes observés pendant la vie du malade, et qui expliquassent convenablement une fin aussi brusque, aussi terrible que celle des cholériques. Enfin , excepté la vacuité de la vessie, la bouillie claire, jaunâtre ou grisâtre renfermée dans les intestins \ la couleur noire du sang veineux et artériel, sa viscosité, son espèce de coagulation, qui sont constantes, on ne rencontre souvent que des altérations si légères, que dans toute autre circonlance, on n’en tiendrait pas compte.
Marche. — Dure'e du cholc'ra-morbus. — Celle épidémie n’est pas conla-
gieusè.
Depuis des siècles, le choléra a existé dans l’Asie, ou il a été endémique , et où il apparut d’une manière spontanée. Déjà, en i8i5, il avait régné épidémiquement au Malabar , et ce ne fut qu’en juillet 1817 qu’il éclata à Gessore, dans le Delta du Gange, où il fit à peu près six mille victimes. De Gessore, le choléra s’étend dans trois directions différentes : dans la première, il parcourt l’Indoustan, l’Indous, la Syrie, et arrive jusqu’aux frontières de la Perse*, dans la seconde , il ravage successivement l’Inde, Madras (le 8 octobre 1818); la côte de Coromandel, Ceylan, Mysore ctBombay ; puis , il pénètre en Arabie , franchit l’Océan , les îles Maurice ( le 1 5 septembre 1819), et l’île Bourbon; enfin, dans la trosièrqe , il envahit
l’empire Birman, la Cochinchine (en 1820); le Tonkin, les îles Penang et Java (en avril 1819)-, Timor, les îles de la mer de Chine, Malaca , Bornéo, les Célèbes, Banda, Amboine (en 1828); Ternate, les Philippines, puis l’empire chinois (en octobre 1822); la Mongolie (en avril 1826); le Japon et la frontière de la Sibérie (en mai 1826).
En 1822, le choléra reparaît à Java; en 1828, à Bornéo, à Célèbes, à Amboine, à Banda, etc. De Bombay et ded’Indoustan,il s’avança progressivement vers les dernières régions occidentales de l’Asie, et vers le nord de l’Europe. Au mois de juin 1819, il désola le camp de Séroar, Vittoria (fort de Bombay), et le district de Kaira. En juillet 1821, il fut exporté en Arabie, d’où il s’étendit à Bahrem, Busheer et Bassora, côtes du golfe Persique; puis à Bassora , en Mésapotamie et en Syrie. Après avoir reparu, au printemps de 1822 , à Mosoul, Bir, etc., il alla éclater à Alcp, et en Égypte où il était en 1822. De la Perse, qu’il traversa en 1823, le choléra gagna les rives de la mer Caspienne, Boukara,en 1829; Orembourg et 1 auris, en 1 83o. En juillet et août de la même année, il dépeupla Tiflis , la Géorgie et Astrakan (embouchure du Volga). Enfin il atteint Moscou, le 28 septembre 1 83o , et la Pologne , le 26 mars i83i. Son
invasion dans ce dernier pays a été précédée, m a-ton assuré, par une grande mortalité sur les animaux domestiques, et surtout sur les oiseaux de basse-cour. Enfin , j’ai entendu dire par quelques chirurgiens des armées polonaises que plusieurs chevaux étaient morts du choléra.
Zamosc, Lublin et Brzescie, paraissent être les premiers endroits de la Pologne qui le virent éclater.
Au Ier avril 1 83 r , les malades atteints du choléra encombraient les hôpitaux de Siedlce; le i5,la maladie fut constatée dans l’hôpital de Mienia ; le 16, elle le fut à Praga; le 19 et le 30, dans les hôpitaux et plusieurs quartiers de Varsovie \ le 26, à Sochaczew; le 5 mai, à Lo\vicz;le 16, à Plock-, le 20, à Pultosk, Ostrolenka, Zamosc et Tycoccin \ le 24, à Piadom, et le 3 1 , à Opatow ; le 5 juin, à Kolo , et le 8, à Biala ; le 18 juillet, à Konin, et le 3 1, à Poscn. De Posen, le choléra gagna Berlin, puis il éclata en Autriche, apres avoir descendu la route de Cracovie.
Ainsi, malgré les différences de latitudes , de mœurs, de climats, de salubrité, malgré les cordons sanitaires qui avaient été établis presque partout, le choléra a fait des pas immenses depuis 1817. Apres avoir dépeuplé le Bengale , 1 ile Maurice , L ékin , la Nouvelle-Hollande, il a successivement envahi Astra-
kan, la Sibérie, Archangel , Moscou, Saint-Pétersbourg, la Pologne, l'Allemagne et la Prusse. L’Angleterre aujourd’hui est sous sa funeste influence, et rien ne nous assure qu’il ne pénétrera pas en France.
Partout où la misère, la malpropreté, les excès , la débauche, les habitations malsaines, etc., etc., impriment leur cachet, cette épidémie exerce les ravages les plus affreux.
Rien jusqu’alors n’a pu arrêter sa course meurtrière : elle a franchi les lieux élevés , ainsi que ceux qui sont placés aux pieds des montagnes et des collines; elle a résisté aux temps secs et humides, à la chaleur et au froid. Le nombre de ses victimes est effrayant; il dépasse, dit-on, 45, 000,000. Dans l’Inde seule , il s’élève à plus de trois millions et demi de sujets. Le choléra marche par sauts et par bonds ; il cherche ses victimes, les dévore, s’arrête et reparaît de nouveau avec une nouvelle fureur. Il semble devenir endémique dans les grandes villes ; c’est là, en effet, qu’il trouve plus d’alimens à sa destruction; c’est là surtout que se trouvent réunies et que se perpétuent toutes les conditions favorables au développement des épidémies. Je l’ai déjà dit, peu de classes de la société, peu de professions échappent au choléra , surtout quand elles sont exposées aux causes connues d’insa-
lubrité; toutes, au contraire, pourraient presque certainement en être exemptes si elles étaient placées clans des conditions hygiéniques nécessaires à l’entretien de la santé.
Peu de maladies exemptent du choléra; excepté les grandes plaies en suppura tionavec lesquelles je nel’ai pas rencontré, aucune affection morbide ne s’oppose à son développement. Ainsi, j’ai vu des phthisiques, des syphilitiques, des sujets affectés de rhumatisme, de la goutte, de dartres, etc., atteints par l’épidémie. Les vieillards, les femmes , les enfans ont eu le choléra , dans des proportions cependant un peu plus faibles, surtout chez les derniers , que chez les adultes et les soldats. Les tanneurs ont été, dit-on, respectés par la maladie.
La durée du choléra est ordinairement fort petite; les sujets qui en sont atteints succombent souvent dans les quatre , six ou douze premières heures : quelques-uns cependant résistent plus long-temps (vingtquatre ou trente-six heures, rarement quarante-huit), et présentent alors quelques chances de guérison , car, à cette époque d’invasion , ils sont entrés en convalescence, ou bien la maladie a changé de nature.
Enfin , la marche des symptômes du choléra m’a présenté quelquefois le type intermittent, et quelquefois aussi le même malade, pendant sa convalescence qui
ordinairement est fort longue (trente à quarante-cinq jours), a eu deux et trois récidives, mais avec des caractères qui allaient toujours en décroissant d’intensité.
Je ne crois pas à la contagion du choléra-morbus , du moins je n’en ai vu aucun exemple pendant les cinq mois que je suis resté à Varsovie. Cette opinion, du reste, paraît devenir générale parmi les médecins , car, malgré les observations tendant à prouver le contraire, la contagion, soutenue encore aujourd'hui par des hommes distingués et de bonne foi , ainsi que par d’autres à grande réputation , mais peut-être un peu moins sincères, est combattue par tous ceux qui ont été sur les lieux , qui ont vu , touché et soigné les malades ; qui n’étudient pas les épidémies dans leur cabinet, et qui, avant de se prononcer pour ou contre, ne s’en rapportent pas aveuglément à des avis, à des lettres , ou à des rapports officiels. Qui ne sait aujourd’hui que les mots officiel et vérité ne sont pas toujours synonimes, et que bien souvent, par un avis officiel, vos amis vous croient mort et enterré, quand vous dînez et que vous vous portez très-bien ? Partout enfin les rangs des contagionistes s’éclaircissent, et à Saint-Pétersbourg, à Pesth, à Vienne, à Berlin, Dantzick, Kœnigsberg, etc., on ne voit plus que des convertis.
Entre les mille et une preuves que je pourrais apporter en faveur de la non contagion immédiate du choléramorbus , je citerai les suivantes : Aucun des médecins chargés d’un service de cholériques, aucun de ceux qui ont répété mes expériences ou qui les ont variées (MM. Pinel et Veyrat), de ceux qui se sont revêtus d’habits provenant des malades et infectés de sang ou d’autres matières, n’a été atteint à Varsovie.
Quelques jeunes médecins allemands attachés à l’armée, quelques infirmiers , deux employés , et quelques domestiques des personnes de notre hôpital, ont été atteints du choléra, et la plupart sont morts. Il est mort également un jeune médecin anglais; mais toutes ces personnes ayant commis des écarts de régime, toutes s’étant placées dans les conditions favorables au développement de la maladie, leur mort ne peut militer en faveur de la contagion; elle vient, au contraire à l’appui de l’influence des causes générales déterminantes. Ainsi, de même que quelques généraux et plusieurs officiers sont morts du choléra, de même les médecins , soumis ( comme les soldats qui peuplaient les salles et les amphithéâtres ) à toutes les causes débilitantes et miasmatiques de la vie des camps, devaient être exposés à payer de leurs jours leur zèle et leur dévoument : deux sont
morts dans ma salie. Les seconds (les infirmiers), chez lesquels la sobriété, les soins de propreté étaient un fardeau, qui, malgré les conseils qu’on leur avait donnés, se livraient encore quelquefois à leurs mauvaises habitudes , tels que les excès, l’ivrognerie, etc., semblaient devoir n’échapper qu’en petit nombre. Cependant, sur huit, trois seulement ont succombé dans l’espace de cinq mois. Un des employés, médecinmilitaire, mis à la retraite à cause de mauvaise santé , rentre le soir fort tard à l’hôpital où il couchait, la tête échauffée par du punch. Forcé de se lever dans le milieu de la nuit pour uriner, il sort tout en sueur dans la cour, marche pieds nus sur le pavé, et, rentré dans son lit, il est pris tout à coup du choléra. Le lendemain matin , son camarade de lit , effrayé de la promptitude avec laquelle la maladie avait fait des progrès, devient également cholérique, et meurt le premier, en douze heures de temps.
Enfin, le jeune Anglais tombe malade après l’indigestion d’un déjeùner plus copieux que d’habitude, et après avoir mangé , comme il l’avait parié , près d’une livre et demie du pain noir et grossier, pareil à celui que j’ai eu l’honneur de faire voir à MM. les membres de l’Académie de médecine , le 20 décembre 1 83 1 , et avec lequel on nourrissait les
prisonniers russes, les infirmiers, et trop souvent le malheureux paysan. Tout ce que je viens d’avancer ici repose sur des faits authentiques , sur des faits qui se sont passés sous mes yeux, dans le courant et sur la fin d’août i83i. A la même époque, des observations semblables furent faites dans d’autres hôpitaux de la ville , où la plupart des infirmiers, qui avaient résisté jusqu’alors , tombèrent malades.
Revenons à la contagion.
Comment considérer comme contagieuse une maladie qui ordinairement n’attaque pas plus de deux à trois personnes sur cen t (on ne comptera pas quatre mille victimes, à Varsovie, sur cent vingt mille habitans) •, qui ne sévit jamais que sur la classe malheureuse , sur les soldats, ou sur les riches cpii ont les mêmes défauts, les mêmes vices , les mêmes mauvaises habitudes des premiers ; qui respecte tous ceux qui s’exposent à son contact, mais qui pratiquent les lois de l’hygiène; qui atteint au contraire tous ceux qui s’éloignent du théâtre de la mort, mais qui ne peuvent ou ne veulent apporter dans leur manière de vivre aucun changement , aucune amélioration? Est-elle contagieuse la maladie qui, comme le choléra, n’a pu être détruite, arrêtée par les cordons sanitaires les plus rigoureux; qui ne s’est jamais communiquée ni par les vêtemens
encore chauds d’un homme qui vient de succomber, ni par les marchandises, ni d’homme à homme, ni
par l’inoculation du sang et de la matière intestinale, dans laquelle on peut impunément respirer l’haleine des patiens, goûter la matière vomie, etc. ? Non, et je crois qu’il est difficile de soutenir une thèse contraire.
Se rendra-t-on compte de tous les faits favorables à la non contagion , en disant qu’il faut une certaine prédisposition pour contracter le choléra , ou en s’appuyant sur ce que toutes les personnes qui ont été exposées aux causes déterminantes n’ont pas été atteintes? Alors quelle est cette prédisposition , et comment nel’a-t-on pas rencontrée chez quelques médecins qui étaient à Varsovie , chez quelques-unes des personnes de leur famille ou de celles qu’ils visitaient hors de leurs hôpitaux? Quelle est sa différence avec celle qui propage si promptement et en si grand nombre la variole, la gale, la syphilis, maladies essentiellement contagieuses , qui diffèrent encore du choléra , à part leurs symptômes, en ce qu’elles attaquent plus de trois individus sur cent, qu’elles ne respectent qu’un très-petit nombre de ceux qui s’y exposent, et dont on est toujours certain de se préserver en évitant le contact des personnes malades ou en prenant des
ofi
précautions convenables? Ce sont aussi des précautions, a dit M. le docteur Albert, de Berlin , qui ont préservé les médecins et les autres personnes qui on t été impunément en contact avec les cholériques. J’ai connu à Varsovie quelques médecins qui portaient constamment du camphre dans leur poche, comme préservatif du choléra ; mais j’en ai rencontré beaucoup plus qui , comme moi, n’ont jamais pris aucune précaution. Ne sait-on pas encore que des pays sains ont communiqué sans aucun accident avec des pays voisins et infectés, et que d’autres , placés à peu de distance, dans les mêmes conditions, ont été dévastés? A Varsovie , des maisons entières , des rez-de-chaussée, des premiers et deuxièmes étages ont été moissonnés par l’épidémie, tandis que dans les maisons voisines, aux troisième et quatrième étages, on n’a pas compté un malade.
Quant aux personnes qui ont été exemptes du choléra , bien qu’elles aient été exposées aux causes qui lui donnent naissance, on sait qu’en général, dans les épidémies comme dans les épizooties, ce sont le plus ordinairement les sujets les plus faibles qui sont les premières et souvent les seules victimes. Cependant cette règle exceptionnelle ne peut s’appliquer au choléra qui a fait autant de victimes, l'on pourrait même
dire plus , parmi les personnes robustes que parmi les personnes faibles.
Le choléra n’étant pas contagieux , comment expliquer les pas de géant qu’il a faits depuis bien tôt quatre ans-, et où mettra-t-il un terme à son affreuse dévastation? Comment s’est-il formé? Quelle est son origine? Toutes ces questions sont graves, difficiles à résoudre. Essayons cependant. Si nous échouons, s’il nous faut encore proclamer noire ignorance sur la source d’une calamité aussi épouvantable, nous aurons au moins la consolation d’avoir fuit connaître ses causes déterminantes, ses signes, ses caractères, ses symptômes -, nous aurons mis nos lecteurs à même de la signaler partout où elle apparaîtra, et de lui opposer les moyens hygiéniques et thérapeutiques que l’expérience aura sanctionnés comme étant les meilleurs. Qu’a-t-on fait de plus, d’ailleurs, pour la peste , la fièvre jaune , le typhus, et toutes les épidémies qui sont venues si souvent porter la désolation dans le monde entier?
De même que les corps odorans peuvent être transportés au loin sans perdre de leurs propriétés, de même, les grandes réunions d’hommes, les armées, les caravanes (que ton pourrait appeler matières épidémiques ambulantes') éprouvant dans leurs marches toutes les vi-
cissitudes et toutes les intempéries des saisons, étant sans cesse en proie aux fatigues, aux excès et aux privations, ne pouvant obéir aux lois de l'hygiène, emportent avec elles toutes les conséquences d’une vie malheureuse et débilitante , tous les germes de mortalité et de destruction, enfin toutes les causes premières de toutes les grandes maladies. Tel est, ce me semble , le mode de propagation du choléra-morbus \ tel est le véhicule dans lequel les causes d’une épidémie, ou l’épidémie elle-même, peuvent être transportées sous des latitudes diverses, dans des climats froids ou tempérés , mais à des degrés qui s’affaiblissent à mesure que la maladie s’approche des pays civilisés : c’est ce qu’on a observé, dans le choléramorbus, dont la gravité va sans cesse en diminuant. N’est-ce pas ainsi que s’est propagé le trousse-galant , qui fit le tour de l’Europe dans le seizième siècle ; la fièvre catarrhale épidémique de 1 7 3 1 \ le mal des pieds et des mains (appelé encore acrodynie , rachialgie épidémique , chiropodalgie ) de 1825 et 1828; le typhus de 1814 et i8i5?
L’explication que je viens de donner du mode de propagation du choléra-morbus, explication qui déjà peutêtre a fait sourire les contagionistes, car elle semble d’abord leur être favorable, détruit au contraire toute
idée de contagion; elle prouve encore que, dans ce cas comme dans beaucoup d’autres, les memes causes ont produit les mêmes effets. Et d’ailleurs, où est donc l’impossibilité qu’une maladie épidémique sévissant déjà sur des masses ambulantes, sur des armées, des caravanes, etc., apportée dans des lieux où quelques localités sont malsaines , où les hommes sont malheureux, où l’on ne connaît pas, où l’on ne peut suivre les lois hygiéniques , où existent enfin tous les germes des grandes maladies, où est l’impossibilité, dis-je, que cette épidémie, en ajoutant encore à l’insalubrité des nouveaux pays qu’elle traverse , ne puisse donner lieu à une semblable maladie ? Enfin , ne peutil pas en être des épidémies en général comme des individus en particulier? et, de même que ceux-ci sont plus susceptibles de contracter de nouveau la maladie qu’ils ont eue il y a peu de temps, de même une nouvelle épidémie devant éclater sera pareille à celle qui existe déjà?
Quel est le pays heureux qui opposera une barrière insurmontable au cholera-morbus? Celui où la misère aura fait place à l’aisance, la tempérance aux excès, le repos nécessaire aux fatigues excessives; celui où il n’y aura point de grandes accumulations d’hommes mal vêtus, mal nourris , mal logés, etc. ; où enfin on con-
naîtra, ou pratiquera les lois de l’hygiène; celui-là, à coup sûr , comptera très-peu ou point de cholériques.
Quelle est 1 origine du choléra? de quelle source sont sorties les causes premières de son développement? existent-elles dans l’air , dans ,1a terre ou dans ses productions? Dans l’air! tout le monde le respire et tout le monde n’a pas le choléra. Cet air est sans cesse poussé , chassé par les vents , et la maladie n’a pas toujours suivi la direction de ces derniers. Des émanations terrestres ont-elles sillonné le globe, et des altérations ont-elles été observées dans ses produits? Rien jusqu’alors n’a constaté l’existence de ces émanations, et les productions végétales n’ont pas été consommées seulement par ceux qui ont été atteints par l’épidémie. Enfin dans les eaux des fleuves, des rivières, des lacs, dont la maladie a suivi assez régulièrement le cours, trouvera-t-on ses causes premières, son origine? Cette dernière opinion, basée sur 1 identité constante des symptômes du choiera, me paraît la plus probable.
Je me résume et je dis : Le choléra -morbus de Pologne n’a pas été contagieux; sa ressemblance parfaite avec celui de Elude, de Russie, etc. , me fait croire que ceux-là ne l’ont pasélé davantage ; les causes premières
qui lui donnent naissance sont susceptibles, i° d’exercer leur action meurtrière sur les masses d’invidus mal nourris , mal vêtus et mal couchés ; 2° d’agir de la même manière dans tous les lieux exposés aux cliangcmcns brusques de température j 3° d’être transportées par les armées , les caravanes , etc. , qui traînent constamment après elles toutes les choses débilitantes, tous les germes épidémiques. Enfin, le choléra tient à des causes miasmatiques , et à l’oubli des lois hygiéniques. J’indiquerai plus tard les moyens prophylactiques et thérapeutiques qu’on doit lui opposer j je passe maintenant au diagnostic et au pronostic.
Diagnostic. — Pronostic.
D’après la connaissance que j’ai donnée des symptômes du choléra-morbus , il ne sera pas difficile d’établir le diagnostic de cette terrible maladie. Le tableau est trop effrayant d’ailleurs pour qu’il ne laisse pas dans tous les esprits l’image frappante du malheureux qui en est atteint. Cependant les symptômes précurseurs, qui ressemblent assez à ceux d’une foule d’autres maladies , pourraient induire en erreur, si on ne prenait , autour du malade et auprès des assistans , toutes les informations nécessaires pour rendre complet l’examen du patient.
Le choléra peu grave , commençant , peut être pris
pour un empoisonnement, une gastro-entérite, une fièvre grave, etc. En examinant attentivement la
nature clés matières vomies, en soumettant ces dernières à l’analyse chimique , à l’histoire naturelle, en interrogeant le malade avec soin, en tenant compte surtout de la nature des épidémies régnantes, etc. , ces erreurs ne pourront avoir une longue durée. Dans les fièvres intermittentes pernicieuses , que Ton reconnaît toujours aux signes qui leur sont communs , et surtout à la forme et au retour des accès , que M. le docteur Searle , médecin anglais attaché à la compagnie des Indes , a essayé de comparer au choléramorbus , les malades ont la conscience du froid qu’ils éprouvent \ ils cherchent tous les moyens possibles de se réchauffer , ce qui ne s’observe jamais chez les cholériques. Ceux-ci, au contraire, se plaignent d’une chaleur brûlante à l’intérieur, refusent souvent les boissons chaudes, ne ressentent nullement le froid extérieur qui caractérise si bien leur maladie , et restent volontiers sans draps et sans couverture sur leur lit.
Une autre maladie, qui a beaucoup plus d’analogie avec le choléra de l’Inde , sur laquelle beaucoup de médecins, dans ccs derniers temps surtout, ont écrit et envoyé des observations, c’est le choléra-morbus sporadique, affection grave, très-grave même dans quelques circonstances, mais qui diffère essentielle*
ment tic la première en ce qu elle n’attaque qu’un bien pelit nombre d’individus.
Une récapitulation succincte des symptômes du choléra sporadique, l’indication des différences qu’il P1’ ésente avec celui de l’Inde, ne seront peut-être pas déplacées ici.
Dans le choléra sporadique qui , dans les pays chauds , se montre dans toutes les saisons ; qui , dans les pays tempqrés , comme la France et l’Angleterre, ne se développe que dans les mois les plus chauds de l’année; qui, enfin, attaque plus souvent les jeunes gens et les adultes que les en fans et les vieillards (le choléra de l’Inde attaque tout le monde), le malade éprouve des vomissemens répétés, d’abord d’alimens mal digérés , mêlés d’un liquide aqueux , de mucus et de bile , puis de bile pure (ce que je n’ai jamais vu dans le choléra de l’Inde); il a des déjections de matières fécales , puis bilieuses , qui ont lieu en même tempsque les vomissemens, ou qui alternent avec eux ; Je trajet de ces matières vers la bouche et vers l’anus est marqué par des douleurs brûlantes. Dans l’intervalle des excrétions , le malade est tourmenté par des nausées et des épreintes; le ventre est tantôt déprimé, tantôt distendu par des gaz (je n’ai pas observé cette détention dans le choléra épidémique); des symptômes
généraux très-graves accompagnent cette affection , tels que l’alteration profonde des traits, l’agitation continuelle, l’anxiété extrême, un sentiment d’effroi, des crampes , des convulsions dans les mollets et les avant-bras, la flexion convulsive des doigts, la lividité des ongles, une soif brûlante, une chaleur vive dans les parties intérieures, et le refroidissement de la surface du corps. En peu d’heures, il survient une prostration extrême des forces*, le pouls est petit (nul dans le choléra indien); il y a des palpitations, des défaillances , des syncopes ( ces défaillances , ces syncopes, n’ont pas été observées, ou du moins elles ne l’ont été que fort rarement), auxquelles se joignent le hoquet et la suppression d’urine.
De même que dans le choléra de l’Inde , quand le choléra sporadique est parvenu à son plus haut degré , le malade n’a plus la force d’aller à la selle ni de vomir; il fait des efforts inutiles pour évacuer par haut et par bas; sa voix est éteinte; des convulsions et une sorte d’étranglement précèdent la mort; des exacerbations et des rémissions fréquentes ont lieu, et la durée varie de troisà sept jours (leplusordinairement, le choléra indien ne dure pas plus de vingt-quatre heures).
Dans une maladie aussi prompte, aussi funeste dans
ses résultats que le choléra épidémique, où le nombre des sujets qui en sont atteints est si considérable , il est facile de prévoir toute la gravité du pronostic. Aussitôt l’invasion du mal, la classe des malheureux, les rangs des soldats , les masses d'individus soumis à l’influence des causes débilitantes s’éclaircissent*, partout enfin la mort étend ses bras destructeurs. Les premières victimes une fois tombées, la mortalité diminue lentement ou subitement, et l’on se croit hors de danger , quand tout à coup le mal apparaît , fait de nouveaux ravages , et entraîne avec lui une autre partie des malheureux qui ont échappé la première fois. C’est ainsi, du moins , que le choléra s’est montré à Varsovie *, c’est ainsi qu’il a été observé dans tous les lieux où il a sévi un plus ou moins grand nombre de fois.
Quand le choléra est léger , que les symptômes précurseurs sont bien tranchés , que le sujet est dans l’aisance, qu’il peut être traité chez lui, le pronostic est certain et favorable*, dans le cas contraire , cest-àdire quant la face est tout à fait hippocratique , le pouls nul , la surface du corps , les extrémités glaciales , d’un bleu noirâtre ; quand la peau des doigts est profondément ridée, qu’une sueur visqueuse, aigrelette apparaît, que les douleurs se font sentir le long
de la colonne vertébrale, le pronostic est très- fâcheux. Il en sera de même tant que l’urine ne coulera pas , que les évacuations ne présenteront aucune trace de bile , et que les malades répandront autour deux une odeur nauséeuse plus ou moins prononcée.
Le choléra aura une terminaison heureuse, si la peau du malade se réchauffe, s’humecte; si l’anxiété, la prostration cessent; si les vomissemens deviennent rares et verdâtres , les déjections alvines jaunâtres , le pouls sensible et les crampes nulles.
Le choléra se termine par la mort, par la guérison, ou par des maladies consécutives que j’ai déjà énumérées, telles que le typhus , la gastrite, l’entérite, l’œdème des jambes et des pieds, etc. Le nombre des malades, établi d’une manière générale, est de cinquante et un à cinquante-trois sur cent, et voilà comment on doit les répartir : trente à peu près succombent à l’épidémie , et vingt et quelques-uns aux maladies consécutives. Telle est, malgré la grande diversité de la thérapeutique qui a été employée , la proportion que j’ai constamment observée dans mon service à Varsovie. D’autres praticiens ont été beaucoup plus heureux ; on l’a dit : on a fait plus , on l’a imprimé.
La guérison du choléra est ordinairement annon-
cée par un sommeil long , inattendu et réparateur , ou par un mieux subit et très-prononcé.
La convalescence des personnes qui ont été atteintes du choléra demande les plus grands soins et les plus grandes précautions , sans quoi des récidives ont lieu. Sa durée varie de huit à trente jours et plus, surtout dans les hôpitaux. Les rechutes, je l’ai déjà dit, sont peu communes, et toutes celles que j’ai vues ont été causées par des imprudences.
Traitement du Cholc'ra-Morbus.
Si la thérapeutique d’une maladie a porté dans l’âme des médecins le désespoir et le découragement , c’est celle du choléra-morbus. En effet, tous les moyens , toutes les méthodes n’ont eu que des succès passagers ou douteux. Mais c’est surtout lorsque , soumis en aveugles aux opinions médicales , aux habitudes des nations , courant après un spécifique , un
médicament unique , applicable dans tous les cas , et
enfin qu’emportés peut-être par le désir de se faire une réputation d’habileté et de supériorité dans le traitement du choléra , qu’on a eu à déplorer la perte d’un grand nombre de malades. L’empirisme le plus encroûté a tout vanté, tout porté aux nues ; on ne se donnait pas même la peine de voir si les médicamens
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dont on gorgeait les malades étaient dissous dans l’estomac , absorbés et portés dans toute l’économie ; aussi chaque semaine voyait naître une nouvelle panacée, une nouvelle méthode infaillibles. C’est ainsi que la saignée guérissait tous les malades , et que , sans avoir rempli aucune indication capitale, on obtenait, avec le calomel , l’opium en poudre ou sa préparation connue sous le nom de laudanum de Sydenham, l’ammoniaque liquide, le nitrate de potasse, le magistère de bismuth, etc. , les succès les plus heureux et les plus inattendus.
Malheureusement , tous ces succès , à la vérité desquels on ne croyait que par le désir et Je besoin qu’on avait de les trouver réellement exacts, n’étaient qu’imaginaires •, le nombre des victimes était le même, et partout il a fallu convenir qu’on devait modifier le traitement du choléra, comme celui de toute autre maladie , selon chaque cas particulier , selon les circonstances, et selon les habitudes, l’idiosyncrasie des sujets.
Après la médecine antiphlogistique qui , à l’époque où j’arrivai à Varsovie (i4 mai), était seule en faveur, que rien ne semblait devoir remplacer avantageusement dans le traitement du choléra, vinrent les méthodes de MM. Searle et Léo , et avec elles une
di
anarchie thérapeutique j car chacun agissait selon son idée, selon sa manière de considérer l’épidémie. Faisons d’abord connaître les méthodes de ces deux praticiens; exposons également celles qui régnaient en même temps , et nous passerons ensuite au traitement qui , né au sein de l’anarchie et des discussions , appuyé de l’expérience et des observations anatomopathologiques, a déjà offert et offrira encore à l’humanité souffrante un port de salut et de consolation.
OriNION ET MÉTHODE DU DOCTEUR LÉO (i).
« Le mauvais succès de la méthode médicale indiquée jusqu’à ce jour contre la maladie qui règne épidémiquement dans le nord de l’Europe , le choléra-morbus , a engagé naturellement les praticiens de ces contrées à chercher quelque nouveau moyen, dont l’emploi put prévenir l’extinction de ce terrible fléau. Les émissions sanguines doivent être plus nuisibles qu'utiles dans cette affection caractérisée surtout par une excessive débilité, et elles ne doivent être recommandées que dans les cas où des indications particulières en dé-
(0 Extrait d’une lettre particulière de Varsovie. — Lancette française du samedi 3o juillet 1 83 1 , n° 28 , 4e anne'c , tom. V.
montrent la nécessite, non pour guérir la maladie elle-même , mais pour combattre des congestions qui pourraient aggraver le mal. Du reste, comme lecholéra-morbus attaque rarement les sujets sanguins et forts, on ne peut, en aucune manière, considérer la déplétion vasculaire comme une médication généralement utile. C’est ce que le docteur Léo a pu conclure des observations qu'il a recueillies dans sa pratique.
»Le calomelas irrite le canal intestinal- par conséquent , on ne peut dans aucun cas , en espérer des résultats avantageux , et cela, avec d’autant plus de raison, qu’il n’existe point dans cette affection, de diathèse inflammatoire.
» L’opium, au contraire, peut être regardé comme salutaire, parce qu’il jouit de la propriété de réprimer les évacuations violentes, comme on les voit survenir sans discontinuer dans le choléra, et par le haut et par le bas. Cependant, l’expérience a démontré que I de petites doses de ce médicament sont sans succès , If tandis qu’employé en grande quantité , il donne sou- j ven t lieu à des accidens graves, et peut même déterminer quelquefois le narcotisme et la mort.
«Parmi tous ces médicamens vantés , l’ingestion de l’eau chaude paraît agir avec plus d’efficacité. Néan- I
moins , ce moyen tout seul , resterait insuffisant dans le cas de choléra-morbus vrai. Ainsi donc, sans vouloir rejeter complètement les théories de ses confrères, et les médications mises en usage , le docteur Léo croit de son devoir de publier les moyens qu’il a conçu l’idée d’employer, moyens dont l’emploi a été couronné des plus grands succès , en présence des docteurs Rœmer, de Breslau , et Ilille , de Dresde, envoyés l’un et l’autre par leurs gouvernemens respectifs, pour étudier la maladie qui décime la nation polonaise. Depuis le moment où ce praticien a été chargé du service militaire de la maison de Krzemmaky (quinze jours), il n’a pas perdu un seul des malades qui y sont entrés-, et il a vu toujours la méthode qu’il suit produire des effets tellement prompts, qu’au bout de cinq jours de traitement, la guérison peut être regardée comme terminée.
« Cette méthode consiste dans l’administration du magistère de bismuth ( sous-nitrate ) , à la dose de trois grains, avec addition de sucre, toutes les deux ou trois heures , selon les circonstances } en même temps, le malade prend une tisane de mélisse. Si les mains et les pieds sont le siège de douleurs très- vives , le docteur Léo fait frictionner plusieurs fois par jour ces parties avec un mélange chaud, d’une once de li-
queur caustique d’ammoniaque, et de six onces d’esprit d’angélique composé. Ce traitement doit être continué quelquefois pendant quarante-huit heures sans interruption , ou mieux encore, jusqu’à ce qu’il s’établisse une sécrétion d’urine abondante \ car, dans cette maladie , cette sécrétion devient rare , et parfois même, elle est presque totalement supprimée.
n Dans les cas où la langue est revêtue d’un enduit jaunâtre épais, l’addition de trois grains de racine de rhubarbe ajoutée à chaque dose du médicament indiqué , paraît être très-favorable.
«D’ailleurs, le médecin ne doit pas perdre patience, ni employer aucun autre moyen, soit avant, soit après l’administration du magistère de bismuth, parce que l’effet de ce dernier se trouverait détruit.
«Aussitôt que la diathèse est bien établie, on peut, pendant quelques jours , se borner à donner une seule prise de poudre matin et soir.
« Chez les sujets jeunes et très-sanguins, on peut tirer six à huit onces de sang ; et si les malades accusent de fortes douleurs à l’épigastre, il est nécessaire d’y appliquer de douze à seize sangsues avant de commencer l’usage du magistère de bismuth.
«Cette méthode, communiquée par le docteur Maley au docteur Mickulisky , médecins en chef de l’hôpital
île Bagatelle pour les cholériques, a été employée aussi par ce dernier avec un très-grand succès , ainsi qu’il résulte de scs rapports. »
Un médicament, dont la renommée portait au monde entier des succès aussi brillans, devait éveiller l’attention des praticiens et des gouvernans; il devait plus, il devait faire croire à la prompte et complète destruction du choléra en Europe. Vaine illusion ! La renommée pâlit devant l’expérience, et les guérisons devinrent d’autant moins nombreuses et d’autant plus variables que les choses furent examinées de plus près. Par ordre du ministre de l’intérieur et sous les yeux du comité central de Varsovie, on fit à l’hôpital de Bagatelle des essais, d’où il résulta qu’une substance aussi heureuse en ville et ailleurs, avait perdu sa propriété spécifique , sa vertu infaillible. Vingt cholériques sur vingt-trois , traités par la méthode Léo , succombèrent en moins de quinze jours, et avec eux la réputation du médicament.
Il en fut à peu près de même de la méthode de M. Searle, qui vint à grands frais en Pologne pour combattre le choléra, et répandre le fruit de sa longue expérience dans l’Inde. Sur vingt-deux malades que ce praticien traita avec le calomel , le sel de cuisine, etc.,
comparativement avec la méthode Léo, il en perdit dix-
huit dans le meme espace de temps. Si peu de succès (ils furent à peu près les mêmes pendant les trois mois qu’il resta à Varsovie) n’augmentèrent pas la réputation de M. Searle. Ce médecin , il est vrai , ne recevait dans son service que des sujets très-gravement malades, appartenant à la classe la plus malheureuse de la ville, et qui, souvent, étaient sous le poids de l’épidémie depuis plusieurs heures , si ce n’était un jour. ,