LES TRAVAUX DE LA COMMISSION
M. le Maréchal ayant décidé qu’une »! Commission médicale serait envoyée en Pologne , à l’effet d’y observer le cholérai morbus, d’en rechercher l’origine, d’éta-
blir le mode de propagation de cette maladie, et de constater les résultats des traitemens dirigés contre elle, MM. Chamberet, Jacques, Tracliez et Guyon furent nommés membres de cette Commission, et se rendirent sans le moindre délai au poste périlleux où les appelaient l’intérêt du pays et la confiance du Gouvernement. Deux seulement sont de retour, M. Jacques a trouvé une mort que nous pouvons appeler glorieuse, dans l’accomplissement de ses devoirs.
Dès leur arrivée en France, MM. Chamberet et -Tracliez se sont empressés de
transmettre à M. le Maréchal chacun un rapport sur la maladie qui, sous leurs yeux, a décimé la Pologne.
Nous allons avoir l’honneur d’offrir à M. le Maréchal une analyse rapide de ce double travail, et les conséquences qui en découlent.
Nous ferons d’abord remarquer que deux rapports individuels sont véritablement préférables à un rapport collectif, pour la rédaction duquel il s’opère tou-
jours des transactions qui ne laissent pas d’altérer la vérité.
M. Chamberet expose qu’en août i83o et février 1801, six cas de choléra sur deux prisonniers russes, un habitant de la basse ville et trois soldats polonais furent observés par MM. Brandt et Sauvé, celui-là président du Comité de santé, celui-ci médecin principal d’armée; que, le io avril i83i, le choléra se déclara dans l’armée polonaise à la suite du combat acharné d’Iganie. Ensuite, M. Chamberet décrit le choléra tel qu’il l’a observé dans les hôpitaux de Varsovie : cette description s’accorde avec tous les écrits des meilleurs auteurs; elle établit l’analogie frappante du choléra de Pologne avec celui de Russie et de l’Inde. M. Chamberet s’attache en outre à signaler les variétés que présentent les symptômes de cette maladie. Cette partie de son travail dénote un bon observateur, elle offre des particularités qu’on ne trouverait pas ailleurs. Les complications du choléra n’ont pas moins fixé son attention, et les remar-
ques qu’il fait à cet égard sont frappées au coin de l’observation la plus judicieuse. Les terminaisons de la maladie, notamment celle où elle aboutit à un état inflammatoire non équivoque, n’avaient point encore été exposées avec autant de soin. Les ouvertures de cadavres auxquelles M. Chamberet a procédé avec ce calme particulier aux- hommes accoutumés à braver tous les périls, ont donné les mêmes résultats que dans l’Inde et en Russie; mais M. Chamberet a mieux précisé que ne l’avaient fait les médecins anglais l’aspect de la membrane muqueuse digestive. M. Chamberet ue s’est pas contenté de faire passer sous les yeux du lecteur les différentes méthodes de traitement qu’il a vu mettre en usage, il dit quels en ont été les effets, puis il trace la marche qui, selon lui, doit être suivie pour arrêter les progrès et guérir celte maladie lorsqu’elle n’est point, dès son début, parvenue à ce degré de violence qui rie laisse aucune prise à notre art. Passant de la pratique à la théorie, M. Chamberet
place le siégé du choléra primitivement dans les voies digestives, secondairement dans le système nerveux, et il le considère comme une irritation. Après avoir admis l’analogie ou plutôt l’identité du choléra de Pologne avec celui de l’Inde, il déclare que, pour lui , l’un et l’autre ne diffèrent ; du choléra connu de tout temps que sous le rapport de la gravité des symptômes, de la mortalité qu’ils occasionent, et du caractère épidémique qu’ils présentent.
Les causes du choléra de Pologne ont été les memes que celles du choléra sporadique de nos pays ; mais le premier reconnaît, selon M. Chamberet , une cause primordiale particulière, sans laquelle il ne serait point épidémique, soit qu’elle tienne à des changemens inappréciables survenus dans la nature du globe, soit qu’elle résulte de modifications encore indéterminées de l’air.
Par suite des observations qui lui ont été communiquées et de celles qu’il a faites lui-mème, M. Chamberet pense que le choléra de Pologne ne se communique
point d’un individu à un autre, ni par le contact médiat, ni par le contact immédiat. Les faits qu’il rapporte à l’appui de cette opinion sont de nature à faire impression. Il en conclut que l’on peut impunément communiquer, habiter et vivre avec les cholériques sans puiser auprès d’eux le principe de la maladie; que la réclusion et la séquestration des malades affectés du choléra sont des mesures barbares et inutiles ; que la formation de cordons autour des lieux où règne le choléra et l’interruption des communications présentent de nombreux et graves inconvér niens, sans offrir le moindre avantage; toutefois il est incontestable que les grands rassemblemens de troupes sont favorables au développement, à l’extension de la maladie, et semblent en accroître la violence.
Le rapport de M. Chamberet est précis, consciencieux, fort de faits et de lo-
gique. J
M. Trachez débute par faire mention des cas de choléra sporadique observés en Pologne avant le combat d’Iganie. Il
expose comment la maladie s’est manifestée successivement dans l’Inde, en Russie, et enfin en Pologne. Ensuite il décrit les symptômes qu’elle offre pendant toute sa durée , les variétés que présentent ses phénomènes, la marche que suit la maladie, les altérations que l’on observe à sa suite dans les cadavres. M.Trachez insiste sur les cas où le mal ayant été promptement terminé par la mort , on ne trouve que peu ou point de traces morbides dans les viscères. Dans la manière dont M. Trachez signale ces traces, il y a de la ressemblance avec celle des auteurs qui y voient des suites de-eongestion plutôt que d’inflammation. Treize observations viennent à l’appui des vues générales de l’auteur du rapport. A l’égard de la cause première du choléra épidémique et de la manière dont il se répand , M. Trachez se renferme dans le doute philosophique , et préfère ne s’occuper que de ce qui tombe immédiatement sous les sens j aussi retracet-il les causes prédisposantes et les causes occasionelles du choléra , en très peu de
mots. Parmi ces causes, ii signale la circonstance d’un très grand nombre de cholériques renfermés dans un petit espace.
Et en effet, il ne pense pas que cette maladie soit contagieuse, suivant la valeur exacte des mots; mais il croit que l’encombrement peut faire qu’un individu sain soit frappé du choléra , parce qu’il respire dans une atmosphère chargée des émanations des corps malades. Quant aux cordons sanitaires, M. Trachez n’y croit que lorsqu’ils ont un but franc; mais, sans croire à la contagion, il pense qu’ils sont utiles pour s’opposer à ce qu’une nombreuse population quitte un pays où règne l’épidémie pour se porter dans un autre. Ce n’est pas qu’il croie à la contagion , mais parce que çes émigrations apportent, entraînent avec elles les causes occasionelles de la maladie. M. Trachez relève avec chaleur les dangers et l’inutilité des lazarets de la frontière commune la Prusse et à la Pologne. Du reste, il voit l’idontité entre le choléra sporadique de France, celui de la Pologne et ceux de
l’Inde et de Russie. Il pense en outre que le siëge du choléra, si cette maladie a un siège, échappe à nos investigations. Enfin il rapporte sommairement les différens modes de traitement qu’on a fait subir
aux cholériques, et indique les moyens qui semblent préférables. Les conseils de
ipure hygiène qu’il donne pour éviter le
choléra sont sages. M. Trachez cite textuellement plusieurs documens qu’il doit à l’estime de ses confrères de Pologne.
Le rapport de M. Trachez, malgré son s étendue, est clair, appuyé de faits, et empreint de la bonne foi la moins équivoque.
I] résulte des rapports de MM. Chamberet et Trachez :
i°. Que le choléra de Pologne n’était point une maladie inconnue jusqu’alors; qu’il a présenté la plus frappante analogie avec le choléra des Indes et celui de l’Europe.
2°. Que les causes particulières aux individus, celles qui résultent des circons-
( io )
tances au milieu (lesquelles ceux-ci sont places u expliquent point entièrement l’apparition clu choléra-morbus. On est porté à croire qu’il existe quelque condition de production encore ignorée.
3°. Que le diagnostic de cette maladie n’offre plus aujourd’hui de difficultés.
4°. Qu’à l’ouverture des cadavres on ne trouve que peu ou même point d’altération dans les parties internes, quand la maladie a été très rapide dans sa marche; qu’autrement on y trouve des traces d’inflammation.
5°. Que les différens traitemens mis en usage ont compté des revers et des succès* et qu’aucun d’eux ne mérite le nom de spécifique; la mortalité a été généralement de plus de cinquante sur cent.
6°. Que la contagion du choléra-morbus n’a point eu lieu en Pologne (Charnberet); qu’il vaut mieux rester dans le doute à cet égard (Trachez).
7°. Que les moyens préservatifs du choléra doivent être puisés dans une appli-
i cation des meilleures lois de 1 hygiène ; qu’aucun moyen spécifique ne saurait le conjurer.
8°. Que les cordons n’ont point empêî ché le choléra d’apparaître en Pologne;
qu’ils sont inutiles et nuisibles (Trachez) ; j qu’ils sont barbares et dangereux (Chamberet).
9°. Que le choléra est épidémique et non contagieux, que par conséquent les baïonnettes que l’on dirige vers lui ne sauraient nous en préserver.
io°. Que l’agglomération des troupes peut favoriser son développement.
ii°. Que le traitement doit être approprié au\ symptômes que présente chaque individu ; que néanmoins les moyens principaux sont ceux qui sollicitent vivement le rétablissement des fonctions extérieures, notamment de la peau.
Les lacunes que l’on peut remarquer daïis les rapports de MM. Chamberet et Trachez existent dans la science ellemême.
Une nuance peu prononcée différencie
leurs opinions , encore sont-elles plus dans la théorie que dans la pratique.
La concordance des opinions de ces observateurs sur tous les faits et sur les données principales le plus rapprochées des besoins de l’époque milite en faveur de tous deux.
Dans les deux rapports on voit régner la sincérité et l’amour de la vérité.
MM. Chamberet et Trachez ont donc rempli leur mission avec zèle, avec dévouement, avec courage, en hommes de cœur, de conscience et de savoir (i). Leurs observations seront, sous plusieurs points de vue, utiles à la science, à l’art de guérir, à l’administration. ,
Pourquoi faut- il que nous n’ayons point à rendre compte d’un troisième rapport à M. le Maréchal! L’émule de MM. Trachez et Chamberet n’a pas revu la France. Au sortir de la Pologne, de
(i) Nous osons préjuger d’avance que le rapport de M. Guyon , qui n’est pas encore de retour, offrira le même intérêt , et que ce médecin aura mérité les mêmes éloges.
ce théâtre (le leur honorable conduite, M. Jacques , peu de temps après son entrée au lazaret, où tous les genres de privation étaient rassemblés, est tombé malade et a bientôt succombé. Sa mort n’a
point été accidentelle : il avait éprouvé de grandes fatigues; il avait assidûment fréquenté les hôpitaux, qui ne pouvaient être exempts de typhus , puisqu’il y avait encombrement; il a donc puisé le germe de la maladie qui nous l’a ravi dans l’accomplissement meme de sa haute mission.
Lorsque la mort vint le saisir, il pensait avec douleur à son pays qu’il ne reverrait plus, à sa famille qu’il laissait sans fortune; mais l’espoir que la patrie adopterait ses enfans vint adoucir l’amertume de ses derniers momens. Puisque c’est vous, M. le Maréchal, qui prononcerez sur leur sort, il aura bien jugé du Gouvernement de la b rance, pour laquelle il a péri sur un champ de bataille où le service de santé militaire ne compta jamais de déserteurs.
Les Membres du Conseil de santé , Baron Desgenettes, baron Larrey, Fauché.