IM
douleurs y existent, une saignée* du bras doit être pratiquée, en la proportionnant à l’état du pouls et aux forces du malade. Faire frictionner, de temps en temps, tout le corps, mais particulièrement les extrémités , avec des flanelles chaudes, ou mieux encore avec une brosse; et alterner cette opération avec l’emploi des hnimerjs anodins, camphrés ou ammoniacés. Appliquer sur le bas-ventre des fomentations émollientes très chaudes , souvent renouvelées; faire usage de pédiluves chauds , sinapisés. Si le malade a des envies de vomir, des vomituritions ou des vomissemens, faire boire fort chaud, souvent et en petite quantité, pour mieux calmer la soif, qui est plus ou moins vive chez les cholériques, et éviter les vomissemens, qui se renouvelleraient plutôt en buvant tiède et en grande quantité à la fois. Les boissons les plus convenables sont de l’eau bien chaude, légèrement. acidulée, surtout quand il fait chaud. Une décoction très légère d’orge, une solution légère de gomme arabique, une infusion de fleurs de tilleul , avec addition de quelques gouttes d’eau de fleur d’oranger, ou toute autre boisson analogue sont très convenables. Faire prendre, par intervalles, une potion opiacée avec l’extrait aqueux d’ophim, particulièrement à ceux qui témoignent ressentir beaucoup de
clou leur h l’épigastre, dans les premiers temps de la maladie, et lorsqu’on ne suppose pas que l’estomac soit enflammé. Faire donner des lavemens émollrens, anodines ou opiacés , ou avec i une décoction de têtes de pavots. Les lavemens amylacés conviennent encore, surtout lorsque Je ventre est fortement relâché; on peut les réitérer, de même qîie les premiers, plusieurs fois dans la journée. Ces moyens doivent être employés avec persévérance, jusqu’à ce que la chaleur revienne, ou que la transpiration ait lieu : le plus souvent les malades guérissent sans transpiration, du moins sensible. •
Quant aux émissions sanguines locales, effectuées par des sangsues ou des ventouses scarifiées, elles peuvent être de quelqu’utiüté , lorsque la tête ouïe bas-ventre sont très douloureux : oïi dirige leur application sur le point qui est indiqué par la douleur.
Tel est, en peu de mots, le traitement primitif qui me parait le plus favorable. La multiplicité et la variété des médicamens m’ont toujours semblé, non seulement inutiles , 'mais encore nuisibles. Je suis loin de blâmer ceux qui cherchent à varier leurs traitemens ; mais aussi je suis , loin d approuver ceux qui croient avoir trouvé un spécifique, duquel ils ne s’écartent pas, quelque chose qui arrive. J’ai vu ces prétendus spé-
cifiques, employés, rejetés, et repris ensuite: c’est le rôle que L’on a fait jouer au bismuth, au calomel , au vin de colchique.
Relativement au traitement consécutif, il n’y a pas de règles particulières à suivre dans son administration. Il convient, toutefois, de persévérer dans l’emploi des moyens précédemment indiqués, jusqu’à ce que les symptômes diminuent, et surtout que la chaleur reparaisse. On doit ensuite diriger ses soins, suivant les progrès du retour à la santé, en agissant d’après la persistance de tels ou tels symptômes. Ainsi, suivant les circonstances, de légers minôratifs, d’autres fois le kina, des boissons et des médicamens propres, à arrêter le cours de ventre, ou la dysenterie; dans certains cas, relever les forces abattues par des cordiaux , des analeptiques : telles sont les indications à remplir; elles sont trop connues des praticiens judicieux, pour qu’il ne soit pas inutile d’insister sur elles davantage. J’ajouterai, au traitement décrit plus haut, que les sinapismes, les vésicatoires et les moxas ont quelquefois trouvé leur application.
Si l’on compare maintenant le traitement simple que je viens d’indiquer, avec ceux employés dans l’Inde, àCalcuta et autres lieux, par Achard, en 1828; par Denans, Gravier, Quésnel, Coxj Gueit , Benoît, dans les difl’érens endroits où
le choléra-morbus épidémique a régné, ou trouvera une grande analogie et plus de succès que n’en ont obtenu les Hood , les Deville, les Tumbulle et d’autres, qui ont fait usage des spiritueux et du calomel: du moins, j’en infère cette conséquence d’après le peu de succès obtenus, sous nos yeux, par la méthode anglaise.
Je crois superflu de mettre en parallèle les différens moyens prétendus spécifiques du choléra et de surcharger ce travail de chiffres propres à indiquer l’avantage de tel médicament sur tel autre, ce que des médecins minutieux et peu expérimentés s’amusent à faire. Ces calculs en chiffres sont des tours de force qui ne conviennent qu’aux personnes peu éclairées, et qui d’ailleurs ne donnent aucun résultat satisfaisant pour la science. J’ai vu des morts et des guéris par toutes les méthodes, et après l’emploi de tous les spécifiques prétendus : et d’ailleurs, le plus souvent, plusieurs médicamens ont été employés en même temps; ce qui mettrait l’homme judicieux dans l’incertitude sur le moyen auquel il devrait attribuer la mort ou la guérison.
Comment, enfin, donner des résultats sur lesquels on puisse compter, lorsque des hôpitaux sont établis a la hâte, ouverts presqu’à tout le monde, servis par des infirmiers neufs, peu ou
point instruits de leurs devoirs; au milieu de la confusion qui règne dans les établissemens, lorsque les prescriptions sont souvent mal exécutées ou oubliées, et qu’une foule d’autres irrégularités, que je ne signale pas, mais que n’ignorent point les personnes qui ont vu des épidémies et suivi les armées, s’opposent a l’action méthodique de la médecine?
Cette seule obseuvation suffira pour démontrer le peu d’importance que l’on doit attacher à des chiffres arrangés avec plus ou moins d’ordre, dans des colonnes plus ou moins multipliées, que l’homme le moins habile, doué d’un sens droit, aurait bientôt jugés : nous ferons
plus bas l’application de ces principes.
§ XIII. Moyens hygiéniques.
Bien que les causes éloignées du choléra-morbus épidémique soient encore ignorées, et que sa nature contagieuse ou non contagieuse soit restée jusqu’à présent un problème pour beaucoup de médecins observateurs, nous croyons qu’il y a des précautions à prendre, afin d’en éviter les atteintes et de diminuer la violence de ses épidémies.
On doit éviter tout excès dans l’usage des alimens et des boissons spiri tueuses; car des excès de
table ont suffi pour provoquer l’apparition du I choléra chez les personnes qui jouissaient de la meilleure santé. Il importe d’user d’alirnens de facile digestion ; car il est encore des faits qui prouvent qu’une indigestion a promptement développé la maladie. Eviter deboire à la glace, lorsque le corps est échauffé. Ne point s’exposer subitement ku froid, ou passer dans un endroit frais, lorsque l’on est en transpiration. Changer de linge lorsque la transpiration a été forte ou que la pluie a mouillé les vètemens. Ne pas se vêtir légèrement le soir, lorsque la journée a été chaude. Garantir le bas-ventre de l’impression du froid. Se tenir dans le plus grand état de propreté possible ; se nettoyer la tète et les pieds tous les jours. Le médecin ne doit rester auprès des malades que le temps nécessaire pour les visiter et pour observer la maladie; il doit quitter, pendant le reste de la journée, les vètemens dont il était revêtu dans les hôpitaux et les amphithéâtres. Il faut, sur toutes choses, que les malades soient en petit nombre dans chaque salle; que celles-ci soient bien aérées et tenues très proprement; que les vases servant à recevoir les produits des déjections et des vomissemens soient promptement enlevés, lorsque les matières ont été explorées, et que ces vases soient soigneusement nettoyés; que les draps de lit et
le linge de corps soient souvent renouvelés; que la tête, les mains, les pieds, et tout le corps du malade , soient tenus très proprement; que l’on fasse dans les salles de fréquentes aspersions de chlorure d’oxide de sodium liquide, et que l’on y établisse de temps à autre des courans d’air.
Pendant l’hiver, tenir les salles échauffées à une température convenablement élevée et constante; faire les ouvertures des cadavres dans des pièces vastes, bien aérées, éloignées des salles; ouvrir le moins possible des cadavres encore chauds, ou en asperger l’intérieur de chlorure de chaux ou de soude. Ne rester dans les amphithéâtres que le temps strictement nécessaire pour les ouvertures, et ne pas le prolonger par des recherches minutieuses et longues qui ne conduisent à aucun résultat utile pour la science. Ne point trop se fatiguer par des promenades ou des exercices forcés; éviter les trop fortes contentions d’esprit, ainsi que les travaux de nuit, et les plaisirs qu’on y prend quelquefois. User de tout avec la plus grande modération; ' chercher quelques distractions dans la société, et, sur toutes choses, ne point penser au danger auquel on est exposé.
Il est important de faire connaître au peuple et aux militaires tous les moyens qui peuvent
garantir de la maladie. Une surveillance active de la police, aidée d’instructions rédigées avec simplicité et précision , pourrait préserver la classe indigente, en assurant la propreté des rues , celle de l’intérieur des habitations , et même celle des individus. On rendrait les rues étroites moins malsaines, en curant les égouts, en faisant enlever les immondices, en forçant les habitans à entretenir autour de leurs maisons la plus grande propreté. Des peines même devraient être infligées, dans l’intérêt de tous, aux citoyens qui négligeraient de se conformer aux règles présentes, et rendues publiques par toutes les voies que fournit la presse. La liberté a ici des limites commandées par le danger commun. Il ne saur ait être permis à un ou plusieurs ménages d’ infecter leurs voisins, et la cité entière, par leur malpropreté, lorsqu’on est à la veille d’être frappé par une épidémie meurtrière.
Il importe, enfin, que l’autorité publique exerce, aux approches d’un aussi terrible fléau, une surveillance plus rigoureuse encore que dans les temps ordinaires , sur les marchands en détail desubstances alimentaires ou de boissons, afin de s assurer de la bonne qualité et de la convenable préparation des unes et des autres. Il ne faut pas que lé pauvre puisse s’empoisonner, contracter la maladie et faire naître l’infection, en
apportant au détaillant le produit de sa sueur et en pourvoyant à sa subsistance:
La surveillance doit spécialement être active dans les régimens, dans les casernes, dans les hôpitaux. Les alimens, les boissons, les exercices, les corvées, les logemens, les habitudes même du soldat, ne sauraient être soumis à des règles trop sévèrement observées, et fixées par les officiers de santé en chef des établissement sédentaires et des corps.
Quant aux cordons, lorsqu’ils n’ont qu’un but réellement sanitaire, je les crois utiles pour s’opposer à ce qu’une nombreuse population quitte un pays où règne l’épidémie, pour se porter dans un autre où la maladie n’existe point, non qué je croie à 'sa contagion , mais parce que ces émigrations en apportent avec elles les causes occasionelles. Je suis loin d’approuver les misérables lazarets établis sur les frontières de la Prusse et de l’Autriche, où l'on .tient strictement renfermées, pendant vingt jours, des personnes qui ont attendu leur tour huit ou dix jours à la porte de ces mêmes lazarets, où l’on aurait pu constater immédiatement leur état de santé. D’ailleurs, il est ridicule de tenir renfermés des passagers pendant vingt jours, comme des prisonniers d’État, pour une maladie qui se montre tout à coup, et qui jte dure que de quelques
heures à six ou sept jours au plus. D’une autre part, les mesures sévères prises dans ces lazarets sont presque toutes ridicules et bien plus propres à altérer profondément la santé de ceux qui y sont enfermés, qu’à s’opposer au développement d’une prétendue contagion qui n’existe point. Les précautions prises par les Gouvernemens sont sans doute louables dans leur principe; mais il est démontré qu’on n’arrête pas une épidémie telle que celle du choléra avec des baïonnettes.
§ XIV. Le choléra-morbus épidémique qui régne en Pologne est-il contagieux?
La question de la contagion queje me propose de traiter en ce moment, et que je, désire pouvoir éclaircir, n’est applicable qu’à la Pologne, parce que j’ignore si le choléra, comme la fièvre jaune, n’a point un caractère contagieux, variable suivant les climats, les contrées et des circonstances locales insaisissables, qui font que les mêmes maladies sont contagieuses dans un pays et point dans un autre , ou au moins plus susceptibles de se communiquer ou de se propager dans certains cas que dans d’autres : de là, la diversité des opinions, suivant les lieux où les observateurs ont été placés. Il ne s’agit pas ici
d’expliquer l’apparition du premier choléramorbus, elle est aussi obscure que celle de la première manifestation de toute autre maladie, comme la syphilis, la variole, etc. Jedoisdoncme borner à ce que j’ai pu observer, en m’appuyant d’ailleurs de l’autorité des hommes expérimentés qui ont recueilli des observations semblables : là se borne le' rôle du médecin explorateur.
Un premier fait existe, c’est que le choléra morbus épidémique n’existait pas en Pologne avant le io avril 1 85 r , époque de l’affaire d’Iganie.
Un autre fait non moins constant est que l’armée russe, dès long-temps avant l’époque précitée, et à cette époque meme, était évidemment frappée du choléra.
Un troisième fait également démontré encore, c’est que les Polonais, dans l’affaire d’Iganie, se sont pris corps à corps avec les Russes; que peu de jours après, plusieurs soldats polonais ont porté sur eux des effets des Russes; qu’ils ont occupé leur camp, infecté par l’odeur des dépouilles , des vivans et des morts, et ont couché sur la paille, ainsi que dans les lieux qui avaient servi de repos et de station aux Russes.
De ces faits, je suis loin de tirer la conséquence que la maladie est contagieuse, si toutefois on veut bien s’entendre sur le mot conta-
gion. Je ne l’adopte que pour toute maladie qui se communique par le toucher, comme la gale, la syphilis, qui le plus ordinairement se montrent d’abord sur les parties qui ont été en contact immédiat.
Entend-on la contagion d'une autre manière? Croit-on que la maladie se propage par des : émanations, par la masse d’air qui entoure le malade, et que les personnes saines s’approprient, s’inoculent pour ainsi dire, sans contact de corps à corps, mais bien par l’absorption cutanée, ou par la respiration , ou par les alimens et les boissons renfermant des miasmes ou entourés par eux? Si ce mode de propagation n’est pas vrai, il est au moins vraisemblable, mais dan» certaines circonstances seulement, comme je le dirai plus loin.
Sous un autre point de vue, croit-on que la cause première du choléra-morbus existe toute formée dans l’atmosphère, qui la transporte plus ou moins promptement au loin, suivant qu’elle rencontre des circonstances favorables à sa marche, et que cette atmosphère, cause première de la maladie, s’attachant aux grandes masses d’hommes, a suivi les Russes dans leur marche, a frappé ceux chez lesquels des prédispositions existaient, et a sévi ensuite sur les Polonais qui se trouvaient dans les mêmes conditions, au mo»
ment où ils se sont trouvés plongés dans cette atmosphère délétère? Ce troisième mode de transmission pourrait appartenir à la cause première, qui, s’étendant au loin, et suivant des régions et des lieux propres à lui servir de véhicule, de voie de passage, aurait marché, voyagé ainsi d’orient en occident.
Voilà, pour moi, tout ce que l’on peut dire de vraisemblable sur la propagation de la maladie de l’Inde en Russie, puis en Pologne.
J’ai établi plus haut que le premier mode d’infection, celui qui aurait lieu par le contact, ne me paraissait pas vraisemblable; cette opinion, si je ne me trompe, est basée sur des faits que je vais rapporter, et qui se sont passés, pour la plupart, sous mes yeux.
J’ai déjà dit que les citoyens de la classe élevée; ceux qui ne faisaient point d’excès, cpii se tenaient propremènt, qui évitaient de se trouver sous l’influence des causes occasionelles, étaient moins susceptibles que les autres de contracter la maladie. Ainsi, les médecins, tous les jours en rapport avec les cholériques, respirant dans leur atmosphère, l*lés touchant à plusieurs reprises, maniant et ouvrant leurs cadavres, ayant presque tous les jours, et pendant plusieurs heures, les mains couvertes du sang et des matières de toute espèce provenant de leurs organes,
n’ont point été affectés <!n choléra. Du moins, avant et pendant notre séjour à Varsovie, aucun d’eux n’a été. frappé par l’épidémie.
J’ai remarqué que les infirmiers et les femmes qui soignaient, dans les hôpitaux, les personnes de leur sexe, quoique la plupart non habitués à ce genre de service, ne contractaient pas la maladie, ou qu’elle n’atteignait qu’un extrêmement, petit nombre d’entre eux. Dans les deux hôpitaux considérables que j’ai régulièrement visités, un seul infirmier, un Russe, a contracté la maladie; mais cet homme, qui avait reçu plusieurs coups de bâton fortement appliqués, s’était ensuite livré à la boisson : il n’a survécu que deux jours au choléra dont il (ut frappé. J’ai vu en outre, à l’hôpital de Bagatelle, des enfans à la mamelle, apportés avec leurs mères atteintes du choléra, et qui n’ont . été nullement affectés de la maladie. Unç foule d’autres faits analogues, qui ne feraient qu’augmenter le nombre de ces preuves sans mieux les appuyer, se sont passés
sous mes veux.
D’une autre part, et cette remarque est importante , il est difficile, durant une épidémie, d’affirmer qu’une personne constamment eri rapport avec les malades a contracté la maladie par le contact ou par l’effet de l’épidémie ellemême. Celle-ci ne peut-ellepas frapper , en effet,
ceux qui soignent les malades comme ceux qui n’ont aucun rapport avec eux? Dans ce dernier cas, la maladie ne pouvant se gagner par le contact, l’équivoque ne saurait avoir lieu.
Je crois avoir remarqué que le choléra-morbus était moins grave, et qu’il déterminait moins de mortalité lorsque les malades n’étaient pas rassemblés en trop grand nombre dans un même local, ou que ce local était bien aéré et tenu proprement. Ne serait-il pas possible, et c’est mon opinion, que les miasmes qui émanent du corps des cholériques n’influassent d’une manière délétère et comme cause occasionelle sur les personnes saines, que lorsque l’atmosphère en est surchargée , et qu’alors le choléra se communiquât, non point par le contact, mais par l’infection miasmatique, c’est à dire par la respiration, par les alimens, par les boissons ingérées, en un mot par la nécessité de .vivre dans l’atmosphère des cholériques ? Ces émanations , d’ailleurs , doivent exister en grandes masses pour prédisposer à la maladie et l’aggraver; car un petit nombre de cholériques, placés dans les salles de blessés et de fiévreux, ne communiquent pas lepidémie à leurs voisins : aussi aujourd’hui, à Varsovie, n’isole-t-on plus les cholériques des autres malades, à moins qu’ils ne soient trop nombreux.
Les progrès «le l’épidémie de contrée en contrée, de ville en ville, et, dans ceHesci, d’un quartier à l’autre, d’une maison à celle qui est voisine; puis, dans une maison, d’un individu à un second, à un troisième , etc., ont fait croire, sans examen approfondi, que la maladie est contagieuse. On a cherché, pour se rendre raison de ces faits, des exemples de contact, soit avec des personnes malades, soit avec des objets provenant de lieux infectés , et aucune bizarrerie , aucune invraisemblance n,’ont arrêté, sur ce terrain, nos faiseurs d’explications. Ainsi, à Colo , sur la route de Posen à Varsovie, la maladie aurait été introduite par une paire de vieilles bottes; autre part, c’est une jeune fille qui apporte de Cracovie en Silésie le choléra renfermé dans une pièce de drap neuf; de telle sorte que toutes les personnes sous les yeux desquelles cette pièce a été déployée furent subitement frappées du choléra , puis ont succombé , et que la maladie s’est propagée rapidement dans plusieurs maisons. Il existe une foule d’autres histoires de cette espèce.
Je dirai d’abord que, lorsqu’une épidémie vient à frapper tout à coup les habitans d’une ville, elle ne ménage pas plus celui qui porte une paire de bottes neuves faites dans le pays, avant que la maladie se soit déclarée, que celui qui en
io.
porte île vieilles, apportées d’un endroit où elle exerce déjà ses ravages. Dans presque tous les cas de choléra, on est parvenu à découvrir les causes prédisposantes ou accasionelles qui ont rendu certaines personnes d’une même famille, vivant et habitant ensemble, plutôt susceptibles que d’autres de contracter cette affection. Jamais, et je l’ai fait remarquer plusieurs fois, le choléra ne s’est développé d’abord dans un lazaret; là, les malheureux qui y sont condamnés arrivent *ivec des malles qui n’ont point été ouvertes depuis leur confection dans l’endroit où régnait l’épidémie; avec des bottes plus souvent vieilles que neuves; revêtus d’habits de drap, et en ayant de vieux et de neufs, renfermés dans leurs malles ou leurs paquets; d’autres apportant, avec eux, des objets propres ou reconnus aptes à prendre le venin , tels que des plumeaux d’édredon , de la bourre, du lin, du chanvre, de la laine, du coton , etc. J’ai fait mon entrée au lazaret avec de vieilles bottes, et couvert du même drap que je portais tous les jours, lorsque j’allais dans les hôpitaux de cholériques , et qui ont été souvent tachés par des liquides prove nant des vivans et des morts. Je me suis mis en contact médiat et immédiat avec eux; et je n’ai point apporté , non plus que mes collègues, le choléra dans le misérable lazaret prussien, où
l’on nous a retenus prisonniers pendant vingt jours. Le médecin du lazaret, qui venait nous voir, avait le privilège de vaquer à ses occupations chez les personnes du dehors, auxquelles il n’a rien communiqué. Voilà des faits contre lesquels ne pourront rien opposer de raisonnable les hommes de cabinet qui ne les auront point eus sous les yeux, bailleurs, nous avons vu des enfans prenant le sein de leurs mères frappées du choléra; des militaires sains couchés avec leurs camarades ayant la maladie; nous avons vu des infirmiers soignant des cholériques depuis plusieurs mois; nous avons vu, dans plusieurs hôpitaux où Ton recevait des maladies de tout genre, des cholériques répartis çà et là dans différentes salles; nousavonsété témoinseteu connaissante de cholériques qui sont restés au sein de leur famille; nous avons vu des personnes revêtues des effets de leurs parens morts du choléra; nous avons vu enfin des médecins s’inoculer le sang et différons fluides provenant de personnes frappées de l’épidémie, sans qu’aucune des circonstances que je viens de relater ait donné lieu à la maladie chez les individus qui s’y trouvèrent exposés.
Il est une remarque à faire relativement à la manière d’agir de l’épidémie sur une personne plutôt que sur une autre, quoique ces personnes viventsous le même toit. Il semblerait, au premier
abord, quelepidémiefasse le choix deses victimes; mais il est aisé de voir que la cause de l’épidémie étant répandue dans l’air, il n’y a que les personnes prédisposées qui en soient atteintes. lien est de même, au surplus, de toutes les maladies endémiques et autres: ainsi, la variole, la grippe, le croup, les catarrhes n’atteignent que lesindividus prédisposés, soit par l’effet du tempérament, de la manière de vivre, delà situation de l’habitation, de sa tenue, de l’âge, du sexe, de la profession, soit par les chagrins domestiques, la peur, etc. Ainsi, dans un ménage composé de plusieurs personnes, la première prise est celle qui a plus de prédispositions; ensuite celle qui en a moins quelques jours après, etparfois les autres en sont garanties s’il n’y a pas chez elles de prédispositions. Voilà pourquoi ceux qui n’ont point été sur la scène de l’épidémie, et qui ne se sont pas convaincus par des faits passés sous leurs yeux, croient à la contagion, en attribuant la propagation au contact de corps à corps ou par celui des effets : c’est ainsi que l’on doit raisonner quand on veut porter un jugement sur une maladie sans être aidé par l’expérience.
Quant à l’infection miasmatique, elle n’est pas plus vraisemblable que celle par le contact immédiat, d’abord, parce qu’il ne s’échappe point de miasmes d’un individu dont la température est
celle d’un cadavre; qu’il est rare que des sueurs copieuses et chaudes aient lieu , et que les servans et les médecins non prédisposés ont pu impunément respirer ses miasmes, rester des matinées entières dans les amphithéâtres renfermant beaucoup de morts, respirant les vapeurs, quoique légères, des cadavres dont la chaleur intérieure n’était point tout à fait éteinte : ainsi rinfection miasmatique n’est pas plus à craindre que celle par contagion.
Je crois, si toutefois l’épidémie vient à passer sur la France, quelle y fera beaucoup moins de ravages qu’elle n’en a fait en Russie et en Pologne, parce que la classe indigente y est moins malheureuse; que leurs habitations sont bien moins malsaines, que l’on s’occupera sérieusement des mesures hygiéniques, et que l’on traitera mieux la maladie , l’expérience nous ayant appris que les traitemens incendiaires ont décimé un grand nombre de cholériques, et que l’on n’a plus de confiance aux prétendus spécifiques.
J’ajouterai aux réflexions précédentes en faveur de la non-contagion, que, dans les premières ouvertures de cadavres de cholériques que j’ai faites, je me suis blessé involontairement aux doigts, et que ces blessures ont été en contact pendant une heure au moins avec du sans et
différentes matières contenues dans pi usieurs viscères, aussi bien qu’avec les liquides renfermés dans l’estomac et le tube intestinal, sans que j’en aie ressenti la moindre indisposition. Plusieurs faits de même nature n’ont eu aucun résultat : ainsi, MM. G uyon et Jacques se sont fait inoculer du sang récemment tiré d’un cholérique et delà matière blanche , liée., que l’on trouve presque toujours sur la membrane muqueuse de l’estomac et de l’intestin. Le premier s’est même revêtu impunément de la chemise d’un cholérique.
Je cite ces expériences, afin de ne pas paraître les ignorer ; mais, pour moi, elles n’ont rien de concluant. Ce n’est point là le mode que la nature emploie pour propager la maladie. Elle se développerait même chez les expérimentateurs ou sur quelques uns, qu’on ne pourrait rien en conclure. Comment savoir en pareil cas, en supposant qu’ils deviennent malades, s’ils sont victimes de la maladie régnante, ou si la cause en est dans l’inoculation ? Les essais tentés sur certains animaux, qui d’ailleurs, d’après ce que l’on rapporte, sont susceptibles d’être frappés du choléra, sans avoir été soumis à aucune expérience, ne fournissent pas de résultats plus concluans.
Je pense donc que le choléra épidémique qui
règne en Pologne n’est point contagieux, suivant la valeur exacte du mot; que la cause première de l’épidémie échappe à nos sens, et qu’elle paraît tenir à une disposition particulière de l’atmosphère; que des causes locales la font agir dans un lieu, tandis qu’elle est sans action dans d’autres, même très 'voisins; que l’encombrement d’un grand nombre de cholériques petit rendre la maladie non seulement plus grave et même mortelle, mais encore en frapper des individus sains, prédisposés, respirant dans une atmosphère chargée des émanations des corps malades, et qui se touchent pour ainsi dire; mais, je le répète, je crois qu’il faut que l’air soit sursaturé de ces émanations, pour que la maladie se développe chez des personnes saines qui sont plongées dans cette atmosphère. J’ajouterai i£i que ces résultats de l’encombrement des cholériques sont bien moins à craindre qu’on ne le croirait au premier abord, si l’on réfléchit que, dans le choléra, le corps des malades est très froid , et qu’ainsi il ne doit fournir que bien peu d’émanations, si toutefois il en dégage.
Une foule de mémoires et de rapports ont été rédigés à Varsovie pour prouver la non-conlagion, qui a été publiquement déclarée par les membres du Comité sanitaire; je me bornerai à en
transcrire deux, qui renferment à peu de chose près tous les autres.
« Pour moi, dit M. Foix, médecin français, le choléra, sans prédispositions convenables , prédispositions que l’on ne peut encore expliquer, mais que l’on ne saurait nier, n’est pas plus contagieux que toute autre maladie. Pour moi, les personnes qui entourent, qui visitent les cholériques n’ont rien à redouter de leur zèle, de leur dévouement; pour moi, enfin, l’épidémie qui en ce moment frappe un si grand nombre de personnes ne répand ses funestes effets que dans les lieux et sur les sujets qui sont actuellement sous l’influencede prédispositions convenables. Pour appuyer mon opinion sur cette grave question médicale, je citerai les expériences connues de M. Pinel et de moi; la fréquentation habituelle des médecins avec les malades; l’ouverture des cadavres, etc., etc. Enfin j’ai connaissance d’un officier qui a couché impunément avec un de ses camarades, qui était cholérique; et ne sait-on pas que, dans son passage d’un quartier ou d’un pays à un autre, le choléra a souvent respecté ce qui était intermédiaire? »
Cette opinion est corroborée par celle de M. le docteur Maltz, médecin polonais, membre du Comité sanitaire.
« La question de la contagion et de la noncontagion du choléra, dit ce praticien, est une des plus épineuses qu’ait soulevées l’observation en médecine. Avant de me prononcer, je crois devoir m’arrêter sur quelques antécédens dont la connaissance justifiera, ce me semble, ma manière d’envisager ce point litigieux.
» Le premier bruit de l’apparition du choléra dans notre camp, après les glorieuses journées du 3i mars, ier., 2 et 3 avril, se répandit à Varsovie, vers le 7 avril. Envoyé au quartiergénéral à Tvielgalas, je n’y ai pas trouvé la moindre trace du mal, de manière que je ne m’en suis retourné que pour tranquilliser le Gouvernement et la capitale. J’y ai vu force fièvres d’accès, et un bien plus grand nombre de diarrhées, et même des dysenteries en quantité.
» Le io1' avril i&5i, nos troupes engagèrent l’affaire d’Iganie. Le corps de Phalen II, qui, selon le récit de nos médecins d’armée, a importé le mal dans le pays, s’y présente la première fois avec ses lions de Varna ( i3e. et 14e. de chasseurs à pied ). Les marches forcées exécutées par nos troupes pendant la nuit, l’intempérie de l’air, le manque total d’une eau saine (celle dont on se servait était bourbeuse); un combat des plus opiniâtres, commencé dans la matinée et prolongé fort avant dans la nuit; le
bivouac sur un lieu humide et marécageux, voilà les circonstances qui précédèrent , le soir même du io, l’apparition de la maladie, qui, chez tous les individus, s’est manifestée après l’usage de l’eau susmentionnée. Pas un seul individu n’a été atteint du mal, sans s’ètre exposé à un refroidissement soudain de l’estomac ou à telle autre cause occasionelle. J’ai été à même de vérifier tous ces faits; car, sur la nouvelle de l’irruption du mal, je me suis rendu une seconde fois au quartier général, et de lf tout de suite à l’hôpital de Miania, où se trouvaient rassemblés une trentaine de soldats atteints les premiers du choléra. Quoique tous les symptômes cadrassent tout à fait avec ceux du choléra des Indes, je n’ai pas hésité à le qualifier de choléra sporadique, produit par des causes occasionelles, d’après ce qui a été dit plus haut. Il est à remarquer, surtout, que parmi quatre mille prisonniers pris à Igânie, conduits à Praga et observés bien strictement, dans un isolement parfait, pendant dix jours consécutifs, il ne s’est présenté aucun cas de choléra. Cependant, une plus grande fréquence du mal, même dans des régimens et des corps qui n’ont pas été au combatd’Iganie, me détrompa bien vite : il fut impossible de se refuser à l’idée d’un caractère vraiment épidémique du mal, surtout lorsqu’il a été
constaté, d’après des recherches ultérieures, que quelques. cas bien avérés de choiera, observés par notre honorable confrère le docteur Brandt, dès le 2 ou le 5 avril, s’étaient présentés en ville, à la suite de l’usage d’une earu bourbeuse, avec laquelle des personnes fatiguées par des courses dans la cajnpagne avaient tâché d’étancher leur soif.
» Le choléra se montra en ville, simultanément dans les hôpitaux militaires et dans les quartiers bas et humides, sutout dans les maisons basses, mal aérées et encombrées d’habitans, sans qu’il ait été.possible de découvrir une communication quelconque entre les personnes prises par la maladie. En général, toutes les causes qui provoquent ordinairement les fièvres d’accès déterminent le choléra. Cette dernière maladie alternait avec les fièvres, de manière que la diminution du nombre des malades atteints de la première donnait naissance aux autres et réciproquement. Le choléra régne donc, comme les fièvres d'accès , èpidémiquement , sans se communiquer par le contact. Il reconnaît les mêmes causes que les fièvres d’accès, avec cette différence qu’il y a des périodes où ces causes donnent tout simplement la fièvre, etc., et qu’il y en a d’autres, où , par des influences d’air inconnues, elles font naître le choléra.
* » Appuyant sur ce raisonnement, et recon-
naissant le refroidissement de l’estomac comme la cause la plus fréquente du choléra parmi les soldats, j’ai proposé à notre Gouvernement de faire confectionner pour nos braves des ceintures en flanelle. Cette mesure, agréée et exécutée aussitôt qu’elle a été conçue, n’a pas manqué de présenter les meilleurs résultats. La maladie disparut comme par enchantement, d’autres mesures hygiéniques secondèrent beau-, coup ce plan. Pendant quelques semaines, il n’a plus été question de choléra au camp. Ne tombèrent malades,, pendant ce temps, que ceux qui, ne voulant pas obtempérer aux réglemens hygiéniques, pensaient braver tout.
» Je ne saurais consciencieusement présenter un seul cas de choléra où une personne, d’ailleurs bien portante, l’ait pris par contagion. Pour ma personne et pour tous ceux qui me confient leur santé, je ne connais pas de meilleur préservatif qu’une vie très réglée et sobre. »
Ainsi s’exprimait le docteur Maltz. Je n’ai transcrit cette notice que pour ce qui concerne la non-contagion; quant au reste, et pour ce qui est relatif aux ceintures, c’est une manière de voir toute particulière à l’inventeur, qui ne ne me paraît pas avoir été exempt de prévention sur ce point.
§ XV. La maladie observée à Varsovie est-elle le choléra- morbus , et celui-ci est-il le même que celui observé dans élude?
Lorsque Ton compare le choléra sporadique que l’Ôn rencontre en France, avec la maladie qui règne en Pologne sous le même nom, on remarque la même affection avec des symptômes plus intenses et plus multipliés; mais c’est en définitive la même maladie qui règne épidémiquement. D’une autre part, si l’on met en regard les descriptions faites du choléra par ceux qui l’ont observé dans l’Inde avec celles faites du même choléra en Pologne, il ne restera aucun doute sur l’identité des deux maladies. Peut-on, d’ailleurs, inférer de ce que tous les symptômes d’une maladie ne se rencontrent pas fidèlement dans une autre, que les deux maladies soient différentes? Les mêmes affections, prises hors des épidémiques, s'annoncent- elles toujours avec le même appareil de symptômes? Les saisons, les climats, l’alimentation et une foule d’autres circonstances n’y apportent-elles pas des modifications, et n’en est-il pas de même des épidémies? Tout ce qui me parait raisonnable de dire au sujet de cette question, c’est que le choléra de l’Inde offre un groupe de symptômes
particuliers , que l’on retrouve dans celui qui règne en Pologne, et que, à quelques nuances près, on peut reconnaître l’identité des deux maladies. J’ai invoqué d’ailleurs le témoignage de M. Scarle, médecin anglais venu aux frais du Gouvernement polonais, pour traiter le choléra, qu’il avait observé dans les lieux où il est originaire, et il m’a dit qu’il est absolument le même.
§ XVI. Siège du cholèra-morbus .
Depuis plusieurs années que l’on étudie la fièvre jaune, on se demande encore où est le siège de cette maladie? Tl en est de même du choléra, quoi qu’à la vérité on l’ait encore moins observé.
Lorsqu’on ouvre les cadavres des cholériques, il faut faire une distinction entre ceux des personnes mortes depuis quelques heures, et ceux des individus qui ont survécu cinq, six ou sept jours à la maladie. Dans les premiers, comme j’en ai déjà fait plusieurs fois la remarque, on lie trouve presqu’aucune trace de lésions, ou du moins bien distinctes, si ce n’est quelques vaisseaux injectés faiblement, particulièrement ceux du cerveau. Enfin, nous avons vu des cadavres de cholériques, morts en très peu de temps, en
quelques heures, par exemple, aussi sains, à l’injection près des vaisseaux du cerveau, que ceux des personnes dans un état parfait de santé, qui meurent en peu d’heures, à la suite d’un coup de feu, ou subitement, telles que les suppliciés, sains d’ailleurs, quel que soit le genre du supplice , ou encore que les personnes asphyxiées, ou celles mortes à la suite de poisons qui ne laissent aucune trace bien évidente de leur action dans l’estomac et l’intestin.
Sur les cadavres de ceux qui meurent après plusieurs jours de maladie, il n’en est pas de même: souvent les vaisseaux du cerveau sont plus ou moins fortement injectés; il y a quelques traces d’inflammation sur les méninges, une quantité plus ou moins grande de sérosité dans les ventricules latéraux; d’autres fois, peu ou point de ce liquide. L’estomac et l’intestin offrent sur différens points des traces irrécusables d’inflammation; le foie présente, à sa section, des vaisseaux gorgés d’un sang noir; la vésicule du fiel est remplie parfois, d’une bile d’un vertbouteille, quelquefois noire, épaisse, filante; la rate est ramollie; les reins contiennent dans leurs bassinets un liquide blanchâtre, épais, ressemblant à du pus; l’estomac, l’intestin plus ou moins injectés, quelquefois enflammés, présentent leur membrane muqueuse revêtue d’une couche de
mucus blanc adhérant à sa surface, et renferment un liquide clair, tenant en suspension des flocons comme albumineux, ressemblant à de l’eau dans laquelle on aurait battu du blanc d’œuf, ou encore à du petit-lait non clarifié. La vessie, à la vérité, dans tous les cas, est rétractée, enfoncée dans le petit bassin, et ne renferme point ou extrêmement peu d’urine. Les tubes artériels et veineux, dans l’un et l’autre cas, sont très sains. Les artères aorte et pulmonaire, à leur sortie du cœur, montrent parfois une belle injection, d’un beau rouge clair, des vaisseaux capillaires qui se ramifient à leur surface. Le sang, ordinairement noir, épais, est fluide dans les cadavres qui ont encore de la chaleur intérieure, et contient une très petite quantité de sérosité; les cavités droites du cœur ont beaucoup plus de capacité que les gauches, et contiennent beaucoup de sang noir, ordinairement liquide, plus rarement coagulé; les cavités gauches, plus petites, contiennent moins de sang, et souvent des portions coagulées, de forme cylindrique,' plus ou moins consistantes, ressemblant à de la graisse mêlée avec le sang, semblables à ce que l’on appelait autrefois polypes, ou concrétions polypeuses.
Il est aisé de voir, d’après la comparaison que je viens de faire de l’état des cadavres de personnes mortes presque subitement et de ceux
d’individus qui ont survécu plusieurs jours à la maladie, que l’état pathologique des organes dans ces derniers n’est que secondaire, et probablement le résultat de l’action prolongée de la cause inconnue de la maladie, ou bien encore que ces lésions secondaires ne sont pas un effet sympathique des premières.
On verra facilement, par les détails dans lesquels je suis entré, que je me suis dépouillé de toute idée préconçue, et que j’ai franchement décrit tout ce que j’ai vu; me méfiant de moimême, on ne m’a point vu trouver partout inflammation et toujours inflammation. J’ai fait la remarque que, dans certains cas, nulle trace d’inflammation ne s’était rencontrée, et j’ai fait ressortir, autant que je l’ai pu, les circonstances dans lesquelles chacun des deux états a lieu.
On a cru rencontrer le siège de la maladie dans le cœur, parce que souvent cet organe est mou et ses cavités remplies de beaucoup de sang; mais comme il y a de nombreuses variétés dans la densité du cœur et que la quantité de sang tient à l’effet de la cause, il est à croire que le cœur n’est pas essentiellement le siège de la maladie.
Quelques uns ont pensé que le choléra réside dans l’estomac et le tube intestinal, regardant la maladie comme une véritable gastro-en-
térite, et rien de plus. Je ne puis partager cette opinion, malgré tout le respect et toute l’estime que je porte à quelques uns des médecins qui la professent. Ce que j’ai déjà dit concernant l’état des cadavres me semble démontrer que la gastroentérite est tout à fait accidentelle. Je ne pense pas non plus, par conséquent, que la maladie soit une diarrhée ou une dysenterie. Lorsqu’on a observé cette maladie avec exactitude et sans préjugé, on y reconnaît toute autre chose, que nos sens ne peuvent saisir.
Le nerf trisplanchnique a été regardé comme le siège du choléra , quoique ceux qui ont émis cette opinion n’y aient rien trouvé, malgré des recherches minutieuses. Il est probable que le système nerveux joue un grand rôle dans cette maladie; mais qu’il en soit le siège, rien n’est encore moins prouvé.
De tout ceci, et d’une foule d’autres opinions dont je ne parle pas, parce que je ne les crois pas plus fondées, je déduis cette conclusion que le siège du choléra-morbus , si toutefois cette maladie a un siège particulier, échappe à nos investigations.
La promptitude de la mort chez la plupart des cholériques; l’absence de lésions ou d’altérations qui puissent raisonnablement l’expliquer; le froid glacial; la circulation ralentie,
presque éteinte et suspendue à l’extérieur; la difficulté de respirer; l’abattement général; la dureté de l’ouïe; la vue affaiblie; la contraction et quelquefois la dilatation de la pupille; le hoquet; l’insensibilité de la peau; quelquefois l’oublides choses récemment passées, semblent indi quer que la cause inconnue anéantit le principe vital, en agissant sur tout le système nerveux de la vie organique et de la vie animale : de là le trouble de toutes les fonctions , et, par suite, la suspension des actes delà plupart des viscères et des organes , sans pouvoir déterminer lequel en particulier , comme quelques uns le veulent; de là encore une mort plus ou moins prompte, suivant que la cause agit avec plus ou moins d’activité sur tout le système ou sur tel ou tel organe important en particulier, sans qu’aucune trace de cette action se fasse remarquer le plus souvent après la mort, surtout lorsqu’elle est prompte. Mais lorsque la maladie se prolonge pendant cinq, six ou sept jours, cette cause, toujours présente, finit par laisser des traces de son action sur plusieurs organes ou viscères; de là les lésions ou altérations que l’ouverture des cadavres fait connaître et que j’ai eu soin d’indiquer.
Telles sont mes idées sur le siège du choléramorbus épidémique. Sans être nouvelles peut-
être, puissent-elles s’accorder avec ce qui se passe de caché et d’insaisissable dans les actes de la nature! Je le répète, je n’ai émis mon opinion que comme une conjecture, et croyant remplir un devoir.
§ XVI. De la mortalité.
Il a été extrêmement difficile de se procurer des documens certains sur la proportion des morts, relativement à des quantités déterminées de malades. La plupart des états sont peu exacts ou infidèles, sous le rapport du nombre des cholériques : tel est, par exemple, l’état ci-joint (page 170 et suivantes). L’inexactitude du résultat provient de ce que, parmi les entrans comme cholériques, il a été reconnu ensuite que d’un certain nombre d’individus, portés comme tels (douze cent quarante-neuf), il n’y en avait eu que cent quarante-huit frappés réellement du choléra, bien que le chiffre douze cent quarante-neuf soit resté. Pour obtenir le nombre effectif des malades, on a joint ensemble tous les morts, les guéris et les restans, d’où il faut conclure que l’état cité doit donner le résultat suivant : sur quatre mille soixante -cinq cholériques traités depuis le 10 avril i85i jusqu’au 5i juillet, il y a eu :
Morts 2,i44 > '
Guéris. . . . . 1,624 l ’y
Restans au 3 1 juillet. . . . 297
Total des malades . . . 4?°65
Le nombre quatre mille soixante-cinq est donc le résultat véritable du tableau ci-joint, corrigé d’après la remarque faite plus haut.
Dans ce nombre de quatre mille soixante cinq se trouvent compris les militaires polonais venant de l’année, ceux tombés malades au camp près de Praga et à Varsovie, chez les particuliers, et même les cholériques traités dans les hôpitaux civils.
Si l’on peut s’en rapporter aux journaux, il y a eu dans la ville de Lemberg, capitale de la Gallicie, depuis le commencement de l’épidémie jusqu’au 10 août :
Morts 2,490 ) ,
Guéris. . . . . 2,064 )
Rcstaus au lu avril. . . . 222
Total des malades .
D’après les mêmes journaux, un recensement a été fait dans toute la Gallicie, le résultat serait le suivant :
Morts.
Guéris.
Restans.
Total des malades . . . 72,803
La population (le la province est évaluée à trois millions sept cent soixante-dix-huit mille individus.
Je ne reproduirai point ici les raisons qui me font avoir peu de confiance dans les chiffres, les médecins qui ont vu des épidémies sauront les apprécier.
D’après les renseignemens donnés par plusieurs médecins traitans, il résulterait qu’il y a eu, dans beaucoup d’établissemens, un peu plus de moitié de morts que de guéris , terme moyen.
Je transcris ci-après un tableau général qui m’a été donné, mais dont je ne puis garantir entièrement l’exactitude; comme pièce de .renseignement et comme approximation, il pourra
cependant avoir son utilité.
Tableau comparatif des personnes tombées malades , guéries et mortes du choléra dans les villes suivantes :
UD
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