RÉACTION OU RÉSURRECTION DES ORGANES
Lja chaleur réparait d’abord vers le tronc , puis vers les extrémités; le cœur recommence ses battemens , la respiration se rétablit , tous les organes reprennent successivement leurs fonctions , et la maladie se terminerait là, si des accidens consécutifs , au moins aussi redouta-
blés que la maladie elle-même , ne déterminaient dans certains organes des désordres, qm le plus souvent sont mortels si le malade est
abandonné à lui-même.
De même que nous avons vu tous les phénomènes se succéder selon l’ordre anatomique indiqué par Bichat, de même nous voyons les fonctions se rétablir dans le même ordre, d’abord dans les organes de la première série , puis de la deuxième , puis de la troisième.
Malheureusement la réaction n’a pas heu dans tous les organes en même temps , et lorsque les organes de la première série reprennent leurs fonctions , ceux de la troisième sont encore dans l’état de stupeur.
Le cœur reprenant ses fonctions presse le sang avec une force aussi grande que si ce liquide devait parcourir toutle système artériel ; de là les désordres épouvantables qui arment, de là les congestions, ou cérébrales, ou pu.monaires , ou intestinales , etc.
D’après ces faits qui sont consterna, et qui
ont été remarqués par tous ceux qui ont vu des cholériques ,' comment pent-on refuse, d’admettre :
Que ces dérangomens dans les fonctions
soient dus à l'influence du grand sympathique ;
a0 Que les dérangemens se succèdent dans l’ordre anatomique indiqué par Bichat;
3°. Que ces dérangemens se font toujours remarquer par un état d’exaltation de fonctions, suivi d’un état de collapsus.
S’il nous restait quelque doute , examinons le cadavre , nous trouvons constamment :
i° La vessie dépourvue d’urine, ce qui doit être, puisque le rein ne reçoit de nerfs que du grand sympathique , tandis que la vessie reçoit des nerfs de l’un. et de l’autre système, et que lorsque les reins ont déjà cessé leurs fonctions, la vessie continue encore les siennes et se dé-
barrasse du liquide contenu dans sa cavité ;
2° La partie inférieure de l’intestin grêle , constamment remplie d’un liquide incolore , floconneux , tandis que le colon , le rectum , l’estomac et le commencement du tube intestinal sont souvent vides , ce qui doit être , puisque la partie moyenne de ce tube ne reçoit de nerfs que du grand sympathique , tandis que les extrémités reçoivent des nerfs de l’un et l’autre système ; l’intestin doit donc cesser ses fonctions le premier ; de là l’accu-
Ululation du liquide que 1 on trouve dans sa ca-* vite, liquide blanc , qui n’est autre chose que la mucosité sécrétée par la muqueuse du tube intestinal, qui, souvent mise en jeu par la contraction des fibres musculaires de 1 intestin , éprouve ce que toutes les muqueuses éprouvent en pareille circonstance , une augmentation, desécrétiou.
Les glandes de Peyer , les glandules de Bruni ner , les cryptes muqueux , sont plus développés parce que la sécrétion mhqueuse a été augmentée , et il arrive pour ces glandules ce que l’on remarque dans les glandules de la bouche, dans les cas de salivation par l’emploi du mercure, et cependant personne, que je sache jusqu’à présent, n’a vu dans ce développement le siège ou la cause de la syphillis.
Le liquide s’accumule dans l’intestin grêle , parce que celte portion du tube intestinal appartenant à la première série, cesse ses fonctions, et se laisse dilater passivement sans pouvoir réagir.
La vésicule biliaire appartenant à la première série cesse ses fonctions avant le loie , de là la raison pour laquelle cette poche est constamment dilatée. Une fois j’ai trouvé les vaisseaux
cyslique, hépatique et cholédoque énormément dilatés, et remplis de bile jusqu’à l’insertion de ce canal dans le duodénum; aucune trace de bile n’existait dans l’intestin.
La vésicule ayant cessé ses fonctions la première, ne réagit plus, raison pour laquelle le liquide contenu dans les intestins est constamment incolore.
Le sang contenu dans les artères est constamment noir , parce que les vésicules pulmonaires ont cessé leurs fonctions , et l’hématose ne se fait plus. Si cette assertion avait besoin de preuves, il suffirait de se rappeler que l’air expulsé des poumons n’a éprouvé aucune altération appréciable, preuve incontestable que le sang n’a point été en contact avec l’air, que l’air ne pénètre plus jusqu’aux vésicules pulmonaires. Que penser de l’introduction de l’oxigène dans le poumon !
On remarque la cyanose des extrémités parce que du sang noir est poussé dans les artères. Ce n’est pas seulement dans les extrémités que l’on remarque cette cyanose , on la retrouve dans tous les organes; tous les tissus ont une teinte plus ou moins violacée. Que l’on compare un muscle d’un cholérique avec celui d’un
sujet qui aura succombé à toute autre mala-r die, on trouvera une différence notable; on trouvera cette différence pour tous les organes, parce qu’il y a stase du sang dans les capillaires , et que ce sang est noir , ce qui donne aux membranes une teinte violacée presqu’inflammatoire : ce qui a fait croire aux uns à une inflammation des méningés ou du cerveau, aux autres à une inflammation du canal intestinal.
Les extrémités se réfroidissent et deviennent glaciales, malgré tous les soins que l’on prodigue au malade , parce que le cœur appartenant à la première série , ne pousse plus le sang jusqu’aux parties éloignées.
Je n’hésite pas à admettre , avec la plupart des anatomistes qui ont observé le choléramorbus , que cette maladie a son siège dans le grand sympathique.
On objectera que les recherches les plus minutieuses n’ont point montré dans le grand sympathique d’altératiqn de tissu. Comment une altération de tissu dans cet appareil seraitelle nécessaire, pour expliquer les dérangemens de fonctions qui surviennent dans les organes de la vie organique? Croit-on à une
altération de tissu du cerveau , parce que certains organes de ce système sont mis plus souvent en jeu , ou même agités convulsivement?
J’ai dit que je trouvais la plus grande analogie entre le choléra et l’épilepsie.
L’épilepsie est caractérisée par des désordres dans les fonctions du cerveau, le choléra- mo'rbus par des désordres dans les fonctions du grand sympathique.
L’une et l’autre maladie amènent des dérangemens dans les fonctions des organes qui dépendent de l’un ou de l’autre système.
L’une et l’autre surprennent et viennent tout-à-coup.
L’une et l’autre frappent indistinctement l’homme en santé et le convalescent.
L’une et l’autre se propagent par l’influence morale.
L’une et l’autre peuvent être arrêtées par une impression forte , par une distraction vive.
L’une et l’autre se manifestent par un état d’exaltation suivi de collapsus.
L’une et l’autre attaquent les dilférentes espèces d’aniinaux.
L’une et l’autre parcourent leurs périodes en quelques heures.
L’une et l’autre peuvent cesser tout-à-coup , et le malade peut revenir subitement à un état complet de santé , si les dérangemens dans les fonctions n’ont point déterminé de lésion dans les tissus.
De même qu'à l’autopsie d’un cadavre épileptique, on ne trouve jamais d’altérations identiques dans les tissus, et que souvent on n’en trouve aucune , de même les cadavres des cholériques ne présentent pas constamment d’altérations uniformes dans les organes de la vie organique , et souvent n’offrent aucun désordre appréciable aux sens. Ce qui a fait dire à M. Petit , avec beaucoup de raison , que cette maladie était convulsive.
J’appelle l’une épilepsie du cerveau, l’autre épilepsie du grand sympathique, et si, avec M. Broussais, nous admettons que la première est due à l’irritation du cerveau, pourquoi n’admettrions-nous pas que la seconde soit due à l’irritation du grand sympathique ?
Quant aux causes, elles ne sont pas plus connues dans un cas que dans 1 autre; ce qui çst généralement admis, c est que les allée-
tions morales, les commotions du système nerveux, et toutes les circonstances débilitantes prédisposent à ces deux maladies. Quelles se développent sous l’influence d’un agent subtile et insaisissable à nos recherches , cet agent me paraît avoir la plus grande analogie avec ce principe qui fait qu’un individu en parfait état de santé, témoin d’un accès d’épilepsie , éprouve immédiatement , ou peu après , les mêmes accidens.
A l’appui de cette opinion , il serait facile de citer un grand nombre d’exemples d’individus qui ont éprouvé des symptômes de Choléra parce qu’on leur a montré des cholériques , ou fait croire qu’un cholérique avait été apporté dans la maison.
D'après ces données, il me semble facile de fixer le traitement , soit pendant la période que l’on a désignée sous le nom d’ Algide ou nerveuse , soit dans la période de réaction.
Prévenir la période algide;
Faire que la période de stupeur dure le moins de temps possible ;
Prévenir ou combattre les accidens consécutifs :
^ oilà ce me semble les indications à remplir.
traitement.
En passant en revue les différens moyens que 1 on a opposés au choléra-morbus , on est porté à penser que les praticiens ont eu le pressentiment de la nature de cette maladie.
Gomme pour l’épilepsie, na-t-on pas fait Eéloge du camphre , du musc, du quinquina? N'a-t-on pas vanté les succès de la valériane , des poisons les plus violens? N a-t-on pas employé la saignée, la glace, les extraits alcooliques, les exutoires, les moxa, les préparations opiacées, l’opium, même à forte dose? A en croire les médecins qui les ont préconisés , chacun de ces remèdes a également produit des guérisons ou du soulagement. L’efficacité des remèdes a partout varié comme les caractères de la maladie à laquelle on les opposait , et dans les mêmes lieux l’emploi des mêmes moyens sur différens individus a produit également la guérison ou la mort.
Moins confiant dans l’emploi de ces moyens, que je ne crois pas plus efficaces dans 1 épilepsie que dans le choléra-morbus , sans toutefois les rejeter ou en blâmer un emploi sagement combiné, je me bornerai à indiquer ce qui me
paraît le plus rationnel.
Si le choléra-morbus est annoncé par dos
symptômes précurseurs, le malade essayera (1 en prévenir le développement , en changeant de localités , d’habitudes, en se livrant à tout ce qui peut changer ses idées , lui causer des distractions fortes , des impressions vives ; c’est dans cette période que les secours des parens , des amis , peuvent souvent autant et plus que les médecins. Je possède plusieurs observations d’individus qui ont été guéris par des impressions vives , des mouvemens de colère , ou une forte préoccupation d’esprit. Il ne suffit pas que cette distraction soit momentannée, il faut quelle soit au moins de quelque durée. Pour arriver à ce but , il est quelquefois nécessaire d’obliger, de violenter le patient, car s’il dépend de lui de faire ou de ne pas faire , le plus ordinairement il restera avec sa préoccupation d’esprit. Je pourrais citer plusieurs faits à l’appui de cette opinion; dans la crainte de surcharger ce mémoire, je renvoie aux observations qui ont été publiées dans les journaux scientifiques et politiques.
Avec les moyens moraux on fera coïncider l’emploi des ressources que nous offre la médecine. Si le sujet est robuste, on opérera une forte soustraction de sang, soit en ouvrant la
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veine, soit par des applications de sangsues ; on stimulera la peau, par l’emploi des vésicans, des rubéfians, du cautère objectif, de la cautérisation médiate ou immédiate; c’est dans l’emploi de ces moyens que je range les flanelles imprégnées de liquides volatils ou alcalins,, sur lesquels on promène un fer très-chaud. M. Petit , de l’Hôtel-Dieu, cite plusieurs exemples d’individus qui, par l’emploi de ce moyen, sont revenus à un état de santé subit et complet.
A l’intérieur on administrera les moyens appropriés à l’état du malade, l’eau de riz , les sirops , les boissons adoucissantes , calmantes , légèrement excitantes , diaphoniques ; on tiendra le malade chaudement, on satisfera la soif en plaçant de la glace dans la bouche , on renouvellera l’application des sangsues , on essayera les bains et les lavemens narcotiques , etc. Mais je ne conseillerai ni le punch au rhum avec addition de giugembre , de gérofle , etc. , ni l’emploi du calomélas à la dose de 10 grains, d’heure en heure, ni l’opium à de très-fortes doses , comme je l’ai vu conseiller en Angleterre. Je m’abstiendrai de tous les moyens dont l’emploi seul détermine constamment sur l’homme
dans le plus parfait état de santé,- les accident que je redoute et que je dois combattre.
Si le choléra est parvenu à sa plus haute période, froid de toutes les parties du corps, cessation des battemens du cœur , cessation des vomissemens et des déjections ; à un étal de collapsus;- on donnera au malade tous les témoignages d’une sollicitude empressée, car il faut se rappeler que les fonctions intellectuelles, que les sens, ne sont qu’affaiblis, mais ne sont point éteints, et que souvent le malade voit et entend.
L’attaque nerveuse terminée, la réaction commence; il faut sc mettre en garde contre les accidcns consécutifs , les prévenir par des saignées locales ou générales , revenir à ce moyeu aussi souvent que les circonstances l’exigent , ne pas craindre de débiliter le malade; il vaut mieux sortir du lit un malade débilité qu’un cadavre.
L’action du cœur et les mouvemeus respiratoires , l’action du tube intestinal , les phénomènes que présentent le cerveau et ses dépendances, seront observés avec le plus grand soin.
C’est dans cette période que la médecine sera puissante si elle est active. Il ne faut pas quitter un instant Je malade, c’est la mé~
dication de la minute : les indications se succèdent avec une rapidité telle qu’un instant avant , le médecin ne peut prévoir ce qui arrivera. Un instant après , il est trop tard. Je demande au plus habile médecin ce que peut l’art si le sang , s’étant porté avec trop de force au cerveau ou au poumon , a déjà rompu les artères ou déchiré le tissu de ces organes. Ce qui peut arriver de moins malheureux pour le malade c’est une congestion intestinale, et c’est là la raison pour laquelle le punch , la glace et tous les autres excitans tendant à provoquer cette terminaison, amènent souvent des résultats moins fâcheux. « Lorsqu’on voit » rougir la langue , dit le professeur Broussais , » la peau se colorer, la cyanose disparaître, » on peut les priver (les malades ) de la glace , » et leur donner des boissons , mais pendant » qu’on s’occupe d’humecter la bouche et l’in- » térieur du corps, la gastrite se développe, la réaction s’opère, la phlegmasie change de » mode , et elle consiste dans une congestion » rapide vers le canal digestif.
» Plus de vomissemens , plus de selles , le » pouls lent s’accélère , de petit et de duF , il » devient plus large et plus souple, la colora--
* lion brune de la peau se dissipe pqu à peu ,
* et vous êtes étonné de voir le lendemain le
» malade avec les signes d’une gastro-entérite » commençante.
» Lorsque l’asphyxie et la cyanose ont dis— » paru , et que le malade reprend des forces , - vous le conduisez lentement et sans stiinu- » lans. »
Si l’on oppose à l’inflammation du canal digestif les moyens appropriés , celte gastro-entérite n’est pas grave par elle-même , quand le malade est bien traité; traitée par les stimulans elle dégénère souvent en typhus.
Je ne mets pas en doute qu’un médecin habile qui se tiendra en observation auprès du malade au moment de la réaction , 11e puisse prévenir, en remplissant les indications du moment, la plupart des accidens en les combattant à leur apparition.
Je possède plusieurs observations de malades qui après la réaction se sont trouvés dans un état complet de santé; les uns parce que au début de la maladie, ou durant les premiers temps de la période algide , on avait pratiqué sur eux de copieuses saignées; d’autres par des circonstances fortuites avaient éprouvé
peu de temps avant l’invasion des hémorragies, des pertes considérables qui avaient fait craindre pour leurs jours , d’autres avaient éprouvé instantanément des impressions morales très vives, d’autres avaient été soumis à l’emploi des excitans les plus puissans du système nerveux , à l’application des cautères objectifs, transcurrents , de la cautérisation médiate ou immédiate, etc.; surcesdifférens sujets la réaction s’est opérée sans signes de congestion.
D’autres, moins heureux, après avoir éprouvé les phénomènes les plus violens de la période algide, après un état de collapsus si complet que quelques malades avaient été laissés pour morts , ont dû leur salut à des saignées pratiquées au moment même de la réaction , répétées autant de fois que les symptômes de congestion se sont manifestés. Chez ceux-ci, rarement le retour à la santé a été subit et complet; souvent il estrestédes traces de congestion, ou du cerveau ou du poumon, le plus ordinairement du canal digestif, et quelquefois de tous ces organes en même temps. Avec du temps, un traitement approprié et beaucoup de prudence de la part du malade, la médecine triomphe presque toujours de ces accidens consécutifs.
A l’appui de cette opinion, on trouvera un grand nombre d’observations consignées dans les nombreux écrits qui ont été publiés sur cette maladie.