‹ Du christianisme au germanisme; l'évolution religieuse au 18e siècle et la déviation de l'idéal moderne en AllemagneChapitre 1 sur 210 · A MES PARENTS · texte numérisé non relu

A MES PARENTS

De la Méthode historique.

Ce livre sur les origines du « Germanisme » ^ présente l'Histoire de vastes courants d'idées. L'expérience intellectuelle du XVIIP siècle a provoqué dans l'Allemagne protestante la crise d'où est éclose une mentalité qui se perpétue de nos jours. Une pareille étude s'impose trois divisions, trois objets principaux : un ensemble d'acquisitions nouvelles, l'esprit collectif qui réagit, et l'adaptation qui en résulte. Ainsi la conception du sujet porte en elle-même sa méthode, dont l'idéal n'est autre que la plus claire exposition des vérités qu'on exprime. La véritable méthode, souple et compréhensive, reflète donc l'intelligence des faits : elle n'a rien de la rigidité encombrante d'une manie intellectuelle, plus chère à l'esprit que la vérité elle-même, et qui finit par en dérober l'accès. Il en va de même dans tout ordre d'activité : le meilleur moyen est le plus efficace, qu'il s'agisse de métier, de tactique, ou de science. Le pédantisme d'école est une forme d'impéritie.

1. Cet ouvrage a été présenté comme thèse de doctorat en juillet 1911, complètement rédigé. Ceci nous permet, pour lapparition de quelqnes-unes de nos idées et l'utilisation de certains textes, de lui faire prendre une date bien antérieure à sa publication actuelle en 1914.

Pour nous, nous ne connaissons pas de méthode préférable à celle-ci : découvrir, et faire comprendre.

Nulle part la souplesse de la méthode n'est plus nécessaire à la libre recherche, que dans un domaine étendu et nouveau; nulle part, au contraire, ne seraient plus stériles les préjugés scolasliques, dont le propre est de produire des résultats médiocres avec un pesant appareil, en des sujets dénués d'importance.

Or, les vastes conceptions sont indispensables, et rintelhgence du détail ne va pas sans elles. Nous ne saurions trop répéter ^ que la connaissance scientifique ne se satisfait pas de minuties accumulées, fussent-elles laborieuses au point de devenir indigestes, mais qu'elle ne commence qu'avec lorganisation de ces données: en d'autres termes, le détail ne se définit vraiment que s'il reçoit sa juste place dans l'ensemble. Telle est la condition première du jugement historique. Tous les événements ne sont pas des objets d'étude égaux en importance cl en intérêt : leur valeur relative est indiquée par leur situation et leur rôle dans une époque, dans un miheu, dans une évolution. Des vues générales de l'historien dépendra ce discernement sans lequel toute besogne particulière serait accablante et futile, et semblerait une tâche de manœuvre érudit. Les personnages

•2 Cf. nos <• Origines mystiques de la Science allemande ».

étudiés isolément pour eux-mêmes, et comme défilant un à un, risquent de perdre leurs justes proportions; la méticuleuse constatation de leurs idées peut masquer à l'observateur le développement qui les environne, les détermine ou en résulte, et lui ôter l'appréciation de ce qui, dans leur œuvre, fut essentiel et efficace. Dans les choses de l'esprit, comme pour la vie pratique, la sagacité ne consiste pas à prodiguer son zèle, mais à bien répartir son attention. De la sorte, les grands faits, dégagés des circonstances adjacentes, reparaissent en pleine lumière. Au lieu de s'effacer dans une description aveuglément uniforme, ils se dessinent en traits simples et larges, qui rendent à l'Histoire l'aspect organique de la vérité.

Un principe d'expérience a guidé nos recherches: c'est que l'activité des homimes, intellectuelle ou physique, est une adaptation de leurs habitudes acquises aux occasions nouvelles que le milieu leur fournit. Cette loi générale trouvait dans l'Allemagne du XVIIP siècle une application remarquable. Ceux qui furent les artisans du Germanisme, théologiens protestants ou philosophes, ont seulement préconisé, dans leurs systèmes, l'organisation qui leur semblait souhaitable, en présence des possibilités apparues. Les premiers, les théologiens, furent frappés surtout par la conséquence imminente d'une libre-pensée

qui menaçait Tordre social; les philosophes, de leur côté, ont songé plutôt à utiliser les récentes acquisitions de l'esprit pour donner une forme opportune et (( pratique » aux aspirations modernes. Les uns ont enrayé le péril; les autres ont trouvé dans l'occasion même de la crise l'élément d'une régénération prévoyante...

Leur œuvre, ainsi entendue, ne se montrait pas seulement sous un nouveau jour : une période décisive de l'Histoire se marquait à nos yeux. Deux données essentielles nous l'avaient fait comprendre : un courant d'idées, et l'Allemagne protestante. Celle-ci, de par sa nature, devait tirer des conditions advenues un enseignement qui lui fût propre. Elle prenait donc place au centre de ce livre, avec ses prédispositions ancestrales, et la volonté qui surgissait des inquiétudes de l'heure. L'Etat serait sauf. Telle est l'affirmation dominante : provoquée par une crise, elle précède une ère nouvelle...

Or, si nous embrassons d'une vision étendue, au delà comme en deçà, l'évolution d'où elle émerge, nous y suivons un courant d'idées religieuses, aux prises avec l'expérience moderne. Ainsi la genèse du Germanisme prend place au milieu d'un renouvellement général de l'esprit européen. Les tendances traditionnelles du Christianisme, en s'appliquant à l'étude historique des religions humaines et des sociétés, viennent se

mêler à la Science profane, qui n'en attendait au contraire qu'une leçon d'expérience et d'irréligion. Tandis qu'une incrédulité superficielle mais violente s'attaque à l'Eglise et aux croyances sociales qu'elle entretient, et qu'ainsi, par une première conséquence, l'évolution intellectuelle, en inquiétant les pouvoirs établis, porte à la réaction le protestantisme d'Etat en Allemagne, d'autre part, nous reconnaissons bientôt sous cette libre-pensée apparente une religiosité mystique qui dérive des habitudes chrétiennes, et qui prépare une religion de l'avenir...

Donc le mouvement des idées agit doublement : il apporte le danger qui stimule, puis l'inspiration qui réorganise; il présente d'abord une occasion de discipline opportune, avant de fournir à l'ambitieuse volonté de la Prusse un appareil de croyances ou de fictions. L'Etat, sauve de la crise, se ménage alors une « Culture » au service de sa discipline. L'Idéalisme du siècle, que nous trouvons ailleurs dans la Révolution française, reçoit ici l'empreinte de l'.VUemagne qu'il traverse; et l'évangile que le Germanisme prépare à l'humanité nouvelle, comme une leçon ou comme une menace, c'est la violence c éducatrice )) de son Etat rédempteur.

Les données d'un sujet ne prennent leur valeur que lorsqu'elles s'organisent. Certains phénomènes que nous révélait notre documentation

n'acquéraient un sens capital que par leur situation historique. Ainsi, au moment critique où l'Eglise protestante se voyait en péril à cause de l'indiscrète propagation des <( lumières » modernes, les conseils de dissimulation prudente ou dune duplicité parfois cynique, prodigués aux éducateurs du peuple, composaient un système d'Etatisme qui n'est pleinement original que par l'importance et la nature de ses causes, par l'opportunité de sa réaction, par son efficacité immédiate et sa portée lointaine. De même, le système <( pratique », qui lui succède ou le complète, et met d'accord la discipline sociale et l'apparence des (( lumières », dans cette Culture mystique et impérative où tiennent déjà les destinées de la Prusse de 1813 et l'expansion germanique jusqu'au X.V siècle, disons-le, cette entreprise est tout autre chose que la recherche de la vérité, et sous la spéculation des Philosophes il faut voir uniquement le besoin d'organiser et la volonté de croire en soi-même.

Or, pour rapprocher entre elles les idées d'un même ensemble, pour en concevoir la parenté, la logique et la genèse, une fois que l'Histoire a situé leur apparition, on doit recourir à un discernement d'autre sorte, qui est indispensable dans les choses de l'esprit. Ces événements intellectuels ont leur place dans la psychologie humaine, parmi les erreurs ou les vérités, parmi les égare-

ments de la sensibilité ou les progrès de l'intelligence. C'est ici que la Science vient compléter l'Histoire. Son rôle représente la contribution immense qu'apportent les conquêtes actuelles de lesprit à la juste interprétation du passé.

Ce qui ne serait qu'une narration descriptive, s'éclaire soudain par la classification générale des phénomènes présentés et des idées qu'on examine 3. Une telle méthode fait appel au jugement de rhistorien: Ihistorien a donc le devoir de il^er. L'impassible respect des formes de pensée qu'il retrace, ne serait pas le moyen d'une « science impartiale » ou « objective », mais simplement la marque d'une observation inerte — si même il ne s'y joint pas, devant l'importance qu'ont prise certaines œuvres, l'aveugle dévotion pour le fait accompli... L'impartialité véritable, c'est le jugement légitime. Il faut savoir de quelles aberrations ou de quelles découvertes fut fait le destin de l'humanité : il le faut, pour la science de l'Histoire. De ce point de vue le Germanisme, si l'on définit la nature de cette mentalité d'après la qualité de ses assertions, se classe parmi les illusions mystiques de la connaissance, et les plus

3. Nous avons donc dû souvent, pour le bénéfice de l'interprétation, rapprocher entre elles certaines idées distantes par leur date historique, mais de même espèce : ainsi leur nature et leur sens apparaissent mieux. De plus, tout en gardant aux grandes lignes de notre travail l'aspect chronologiq:ue nécessaire pour niarquer une évolution, nous avons, dans chaque subdivision, exposé les phénomènes par ordres d'idées, et non suivant leur succession massive.

s DU CHRISTIANISME AU GERMANISME

dangereux excès de la volonté. Né au seuil de noire époque, il s'explique alors comme la déviation monstrueuse de la formation moderne.

Mais du même coup, les formes intellectuelles de l'expansion allemande cessent d'être une obsession qu'on accepte, si l'esprit se réveille de l'observation passive, et oppose à l'envahissement du nombre l'autorité de la clairvoyance. Le procédé dune érudition alourdissante est une façon d'obscurantisme qui profite à ses inventeurs. Il fallait s'en dégager, pour redemander à l'Histoire la clarté d'un enseignement... Ainsi conduites, les recherches intellectuelles sont de nature à instruire les hommes pour l'action. Conçoit-on plus beau rôle pour l'Université éducatrice, et n'est-ce pas ainsi qu'elle doit être la sagesse el la force d'un peuple?

René Lote.

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