CHAPITRE PREMIER
l^r Gourant . L'Apologétique chrétienne en Histoire, et son développement moderne.
La connaissance de certaines théories de rApoiogétique chrétienne, et de leur développement, jette une utile lumière sur la formation ultérieure du Germanisme. Aussi, lorsque nous aborderons l'étude de l'évolution religieuse en Allemagne vers la fin du XYIIP siècle, devrons-nous rappeler sans cesse les sources historiques de cette évolution, telles qu'on les trouve définies dans nos premiers chapitres. Les origines expliqueront le résultat.
L'inverse n'est évidemment pas vrai ; et, dans notre exposé des doctrines apologétiques antérieures, si nous faisons intervenir occasionnellement l'idée du Germanisme, le rapprochement, ici, ne s'impose plus par une nécessité de même sorte ^. Car
1. Nous parlons, en effet, dans tout ce passage, de la situation des faits dans un ensemble historique : et ils ne la tirent, manifestement, que des circonstances gui les amènent. Mais, pour l'intelligence de ces faits qui sont des idées, et pour mieux saisir ainsi les conditions de leur existence, l'on doit user de rapprochements instructifs entre des phénomènes souvent fort distants, en s'aidant surtout des plus récentes vérités de la Science. A cet égard, le présent sert sans cesse à l'interprétation du passé (cf. ci-dessus,
1(1 Dr CHRISTIANISME AU GERMANISME
il est certain que le résultat n'a rien ajouta aux origines, et nous ne prétendons pas intervertir l'encliaînement de l'Histoire. Certes, dans nos reclierches, parce que nous allions des conséquences aux causes, nous sommes remonté, partant du Germanisme, jusqu'à des théories religieuses bien plus anciennes qui le déterminent : car, malgré la déviation qu'il y apporte, il en reste l'héritier. Mais on n'oubliera pas que, dans la réalité de l'Histoire, ce n'est pas à cause du Germanisme que ces idées religieuses sont apparues en leur temps. Si donc nous les étudions pour en tirer parti dans la suite, c'est en respectant la logique des faits. Il n'y faut point voir de prédestination : tout s'enchaîne, et par là s'explique. Loin de nous placer, dès le début, au centre de l'époque et du pays sur lesquels nous observerons plus tard l'effet de diverses influences parfois lointaines, nous avons le souci de ne point mêler d'abord ces éléments, qui diffèrent par leur source historique autant que par leur nature intellectuelle ; de les définir assez pour qu'on en perçoive l'origine, l'espèce, la durée ; et de les suivre jusqu'au temps de leur rencontre et de leur résultat commun. La synthèse, ici, n'est pas un arrangement de l'historien, mais le produit des événements. Nous la devançons toutefois, lorsqu'il est utile, pour l'intérêt du récit. L'avant-propos contient l'exposé logique du sujet; et notre plan fait voir l'ensemble el; le détail de l'ordre adopté. De plus, à chaque étape du livre, nous ménagerons des aperçus généraux.
Avant-propos). Du même point de vue intellectuel, il sera avantageux parfois de rassembler, au préalable, les termes successifs d'une évolution d'idées, afin d'en faire mieux apprécier la nature et la valeur. Pour ce motif, et en même temps pour la clarté de l'exposition, nous rapprochons par exemple, au début du chapitre V, en quelques pages, les tendances ataviques de l'Allemagne protestante et le Germanisme qui en dérivera.
l'apologétique chrétienne en histoire 11
Dans ce préambule, répétons seulement que deux courants essentiels, issus de préoccupations dissemblables et souvent même opposées, viendront se joindre au XYIII^ siècle et produire par leur action comme un esprit nouveau, à la faveur des études sur l'Histoire des religions et civilisations humaines. Nous reconnaîtrons l'héritage des habitudes chrétiennes, mais aussi les effets de l'expérience moderne. Notre première partie définit séparément chacun de ces deux facteurs, puis leur singulier mélange. Nous commencerons par l'Apologétique chrétienne, c'est-à-dire par ses théories historiques qui nous intéressent ; le présent chapitre lui est consacré. Des éléments signalés, elle est le plus ancien. Elle ne se renouvellera plus tard, au début de l'ère contemporaine qui s'ouvre avec la période des explorations et des voyages, qu'en développant ou exagérant les données originelles. Il importait donc de remonter jusqu'à celles-ci. La conception apologétique de l'Histoire humaine nous ramène pour un instant aux affirmations primitives du rêve chrétien, et à son ambition d'universalité.
Les données primitives.
Le christianisme, dès son origine, fait de l'Histoire universelle un moyen d'apologie : il prend à témoin, en quelque sorte, l'humanité de tous les siècles. L'ample développement de ce thème apologétique répond à l'esprit de l'époque où nous le voyons naître : il manifeste l'influence d'une civilisation.
En face des religions particulières et diverses que la pensée grecque, curieuse et accueillante, avait fondues en une vaste sagesse, la Religion nouvelle.
n'iiéritant de ce rêve que pour le dominer, revendiqua la gloire d'une Révélation définitive et d'un humanisme universel. Elle s'annonçait à tous dans le présent ; mais de même elle prenait possession du passé. Elle se réclamait d'un pressentiment unanime, pareil à une voix des consciences à travers les temps antérieurs, en dépit des vicissitudes et des oublis passagers : en faveur de la « Vérité » chrétienne, pensaient les apologistes, l'Histoire entière avait parlé.
L'on se plaît à invoquer ainsi, en faveur d'une a vérité » ou d'une croj'ance, le témoignage des siècles ou de l'opinion humaine, lorsqu'on imagine qu'il en doit rejaillir une sainte autorité. Il semble qu'alors on révère dans l'Histoire les intentions ou les leçons d'une Providence, ce qui porte à conclure : Tenons pour excellente telle ou telle croyance si répandue, si souvent affirmée, qu'il y faut reconnaître une a loi de la Xature » 2, qui l'impose ainsi à notre respect. L'opinion générale prend la valeur d'un fait accompli, et devient l'objet d'une superstition. Ou bien même, sans y mêler consciemment le respect d'une providence, on aime à tenir le consentement commun pour un signe de vérité.
Aux yeux des apologistes chrétiens, l'Histoire du passé apporte l'attestation générale et permanente de la vérité qu'ils proclament. Ils la voient, celle-ci, éternelle dans l'esprit des hommes, car une tradition l'a transmise depuis la création du monde ; universelle, car tous les peuples en ont gardé la trace ou retrouvé la « semence ». Les grands théoriciens du christianisme ont fidèlement usé de cet argument : perpétuité de la Tradition hébraïque • —
2. Ainsi s'exprimait déjà Cicéron dans les « Tusculanes sujet de l'unanime croyance en une divinité.
élargie par la prescience clirétienne cliez les païens, tel est, sous sa double forme, le credo de l'apologétique en histoire. Présentons ces deux aspects.
Le cliristianisme, Evangile nouveau, n'est pourtant pas une « vérité » nouvelle. Il se recommande d'une lignée d'ancêtres : et c'est le premier point, a Que personne ne pense que Jésus-Christ notre Sauveur et Seigneur n'est que d'hier, à cause du temps où il a paru dans sa chair », et « qu'on ne soupçonne point sa doctrine d'être récente et étrangère... Si, à n'en pas douter, nous sommes d'hier, si le nom récent de chrétien n'est connu que depuis peu parmi toutes les nations, notre genre de vie, nos mœurs inspirées par les principes de la religion, n'ont rien de récent et n'ont pas été inventés par nous... Tous ceux dont la justice est attestée, depuis Abraham en remontant jusqu'au premier homme, on peut sans sortir de la vérité les appeler des chrétiens ; ils l'ont été en fait, sans en porter le nom » ^.
Il y aurait donc eu, dans l'histoire, un esprit chrétien antérieur au christianisme. Toutefois il importe que la Eévélation garde son éminence, visà-vis du passé. Ainsi la religion nouvelle doit concilier le souci de son individualité avec le préjugé d'une Tradition. Le système est si parfait, que le souvenir du destin sacré des patriarches hébreux ne servira qu'à la gloire de l'Evangile. Ce qui est vrai d'Abraham, antérieur à la Loi judaïque, l'est aussi pour ceux qui ont reçu la loi : « Le Dieu de la Loi », dit saint Jean Chrysostome, a est aussi le Dieu de l'Evangile » ^ ; « les deux Testaments dif-
3. Textes et Documents pour l'étude historique du Christianisme, publiés par Hemmer et Lejay. — Eusèbe, Histoire ecclésiastique, trad. par E. Grapin. Paris, 1905. livre I. chap. IV, p. 43-47.
4. Saint Je.\x Chrysostome, Œuvres complètes, trad. par M. l'abbé Joly, t. pr. Paris, Nancy, 1864. — Homélie sur l'accord des deux Alliances, p. 270.
fi'rent tlouc entre eux par le nom qui les distingue, mais nullement par les vérités et les caractères essentiels : le premier n'est appelé plus ancien que par rapport au second qui le complète » ^. Puisque la Religion du présent était annoncée par ime suite vénérable de prophètes, n'en est-elle pas doublement miraculeuse, cette actualité qui pour ainsi dire était avant que d'être, et ainsi domine les temps ?
Pourtant il convenait d'interpréter THistoire assez finement pour ne point fournir d'arguments aux partisans du passé. Comment revendiquer l'héritage d'un commun ancêtre, sans avouer qu'on reconnaissait la Loi juive ? Aussi les distinctions ne manquèrent pas de subtilité. On s'autorisait de la Loi ancienne pour combattre sa persistance, démontrer par elle la supériorité de ceux-là même qui devaient un jour s'en affranchir. Aussi affirme-t-on que les s^'mboles passés n'étaient que « figures » des choses à venir : interprétation spécieuse qui s'abrite sous le couvert même de l'esprit judaïque, pour le rétorquer. Il était de tradition chez les Juifs, comme en mainte religion encline au mysticisme, d'admettre que sous la lettre des formules et l'apparence des sacrements se dérobait un sens mystérieux et comme céleste. Le christianisme en tire argument : la réalité profonde et lointaine qu'il fallait deviner sous les symboles anciens, n'était autre que l'Evangile prédestiné. Ainsi, dans les formes mêmes de la Loi, enveloppe sensible, s'était perpétuée l'annonciation de ce qui devait un jour remplacer la Loi, pour des hommes faits, pour les chrétiens. L'antique sens céleste est devenu le sens réel.
5. Saixt JEAN Chrysostome, 2^ Homélie sur ces paroles « Ayant le même esprit de foi », p. 292.
Donc la religion nouvelle n'était que révélation de ce qui existait déjà. Mais admirons l'habile discrétion des apologistes lorsqu'ils font usage de cet argument. En des démonstrations aux nuances subtiles, se trahit la finesse mesurée de ces esprits formés par la Grèce... Il convenait de marquer avec prudence le rapport du nouveau à l'ancien : « La perfection d'une chose n'en est point la destruction », disait saint Jean Chrysostome ; « et Jésus- Christ par ces réformes ne change pas la loi, il lui donne son couronnement ^ ».
Complétons le système qui permettait à l'ancienne Apologétique de revendiquer le témoignage des temps. Tournée vers l'univers païen, elle le faisait parler en sa faveur. IF ne s'agissait plus seulement d'une tradition directe, étroite, sacrée, rattachant le christianisme à Dieu par l'intermédiaire du peuple juif : on se réclamait ici, largement, de l'histoire entière. Aussi cet argument passa-t-il pour faire appel au témoignage spontané de la « IS'ature ». Il doit servir à montrer, en elîet, que la Eévélation n'est point l'unique manifestation dont Dieu soit capable — bien qu'elle demeure l'apanage des privilégiés : les chrétiens. Avant la révélation, en dehors d'elle, le simple fait de vivre et la vue de la « Xature » ne sont-ils point pour l'homme un indice perpétuel de la présence de Dieu — qui en elïet a créé l'homme et les choses ? Ainsi, malgré la diversité des langues, la « Térité » fut accessible à tous : « Si Dieu eût commencé à nous instruire par le moyen des livres et de caractères intelligibles pour les savants, ils auraient été sans aucune utilité pour l'ignorant, avec qui il