TREITSCHKE p
114. Il était préparé par toute l'agitation littéraire du XVIïJe siècle L'esprit allemand, qui manquait de maturité et n'avait encore atteint qu'une imitation superficielle de l'humanisme, fut jeté brusquement, par l'immense progrès des connaissances et le mouvement des idées qui s'ensuivit, dans un trouble violent. Se dégageant de l'influence du classicisme français, 11 prétendit retrouver des voies originales, alors qu'il partait à l'aventure et aggravait seulement d'anciens défauts... D'une part la résurrection de la Mythologie Scandinave inspira au mysticisme de Klopstock et de ses pareils un patriotisme germanique, rétro.spectif, qui préluda de fort loin à celui des Romantiques et de l'école des frères Grimm. Et, d'autre part, l'apparent rationalisme de Lessing proposait à la vanité nationale l'exemple d'un pédantisme laborieux qui est demeuré une des formes intellectuelles de la « Culture ». A ces manifestations préliminaires du Germanisme, il manquait encore l'orientation « pratique », qui fut l'effet de la crise sociale. Avec 1' « Etat », la « culture » prit un sens.
Mais c'est surtout avec la Philosophie « pratique b qui faisait des fictions religieuses le divin apanage d'une discipline morale et sociale, c'est surtout dans ce mysticisme conforme à son esprit, à ses besoins, à son orgueil, que l'Allemagne voyait naître une « nouvelle période de la Culture ». « Ce serait une pusillanimité indigne de la philosophie », écrit Schelling en 1795, si elle-même n'espérait pas — avec la tournure nouvelle et grandiose qu'elle commence à prendre — , tracer à l'esprit humain une nouvelle voie..., secouer par le pressentiment de la Liberté l'esclave de la vérité objective... » ^i^.
D'autre part, nous avons observé qu'avec une pareille autorité mystique, on s'empare de l'Histoire et de la ^Nature, pour prêter à l'homme une domination providentielle sur l'univers. L'historien Herder a propagé cette version de la « religion naturelle » — théorie ondoyante qui a séduit toutes sortes d'esprits au XYIII® siècle — , et par- là il l'adapte au mysticisme volontaire de l'Allemagne. L'homme apparaît alors au centre de toutes choses, comme un « médiateur » inspiré. Le magisme exprime trop bien la tendance de ces esprits pour ne pas les séduire, sous forme d'une philosophie tout à la fois abstruse et exaltée.
En même temps, avec l'occultisme rénové, renaissait la nostalgie des songes passés, du Moyen Age, du mysticisme atavique et inoubliable. Comment ce Eomantisme naissant n'eût-il pas ajouté à l'esprit national ?
De la sorte, les artisans de la « Culture » avaient été tout ensemble les artisans et les admirateurs de
115. F. W. .T. vox SCHELLixG, Vom Ich als Princip de?- Philosophie Oder Ueber das Unbedingte im menschlichen Wissen, 1795. — Schelling, éd. cit., 1. Abt.. 1. Ed., p. 158.
l'Allemagne. Arrêtons-nous au dernier point et passons en revue quelques-uns de ces témoignages d'admiration qu'on se décerne. Observons d'ailleurs qu'à la faveur des idées liumanitaires, ou tout au moins du cosmopolitisme d'alors, l'esprit allemand tend à voir en lui-même, tout en gardant son nationalisme, une synthèse des différents caractères nationaux, et comme l'idéal de l'esprit moderne.
Déjà, en 1764, Kant, le futur pliilosoplie de la raison « pratique », à une date où l'xillemàgne, en effet, s'abandonnait encore à l'influence de l'humanisme international, reprochait au caractère de ses compatriotes cette faiblesse « en vertu de laquelle il ne s'enhardit pas à être original, bien qu'il ait tous les talents qu'il faut » ^^^. Et il apercevait chez l'Allemand une rencontre des sentiments de l'Anglais et du Français, « qu'il dépasse l'un et l'autre », en tant qu'il réunit leurs dons par l'effet d' « un heureux mélange ». Plus tard, avec l'historien Herder, l'un des promoteurs du « naturalisme » mystique ou magisme nouveau, il est question d'une âme allemande, à laquelle participerait la nature. « Puisque, d'après les idées des Américains, chaque fleuve, chaque arbre, chaque prairie a un esprit : pourquoi les chênes allemands, les montagnes et les fleuves allemands, n'en auraient-ils pas de même ? Que l'on défende l'esprit national allemand contre les calomnies, et que l'on montre par des exemples que de tout temps l'Allemagne, sans défaillance, a eu dans toutes ses classes un esprit national, en a encore un, et l'aura nécessairement pour l'éternité ^^'^ ».
116. Kaxt, Beobachtungen iiher das Gefûhl des Schonen und Erhabenen, 1764. — Kant, éd. cit., l. Abt.. 2. Ed., p. 248.
117. Herder. Bettrarje zu der Neuen Deutschen Monatsschrift, 1795. Warum wir noch keine Geschichte der Deutschen haben ? — Herder, éd. cit., 18. Ed., p. 383.
Vers la même année 1795, Frédéric Schlegel décliaînait son Eomantisme germanique. Un idéal de poésie philosopliique et religieuse ^^^, qui était une forme du retour à la « nature », et se rattachait également aux théories de l'Histoire des religions, le séduisait comme une réminiscence de l'âge d'or des poètes anciens. Mais, sans aucun doute, l'Allemagne seule en recevait l'intuition : «les Français, de même que les Anglais et les Italiens, dont la poésie ne donne pas à craindre qu'ils surpassent les Allemands dans la gloire artistique, manquent d'une connaissance authentique et d'un jugement artistique de l'ancienne poésie. Pour trouver seulement la trace qui pourrait leur indiquer le chemin, il faudrait qu'ils aillent à l'école chez les Allemands : or ils ne veulent toujours pas s'y résoudre î En Allemagne et seulement en Allemagne, l'étude scientifique et historique de l'art, et la connaissance des Grecs, ont atteint une hauteur qui doit nécessairement avoir pour résultat une totale révolution de la poésie et du sens artistique dominant » ^^^. Ainsi s'affirme un Germanisme intellectuel, outrecuidant et violent. Néanmoins, c'est la tragédie française, cette « rhétorique superficielle » , qui présente un intime mélange d' « inanité » et de « hideuse violence». Schlegel n'y voit qu'un « absurde mécanisme sans vie intérieure » ^'^^. On lui oppose un « dynamisme » allemand que nous retrouvons ailleurs ^'^^. — « Parmi les Germains seuls, c'était de fait pour la jeune génération », dira Treitschke,