Cf. chap. VIII
lettres inertes ; qui n'est pas lié au temps et à l'espace, ni à un dieu défini, ni à plusieurs dieux définis ; qui plutôt nous unit d'une étroite parenté avec tout ce qui nous intéresse dans le ciel et sur la terre par son caractère suprasensible et divin, en nous et hors de nous » "^. — Xous concevons qu'en Allemagne la réaction d'Etat qui s'oppose à l'irréligion rationnelle n'ait pas entravé le rêve mystique. Celui-ci garde son domaine liors des besognes journalières, pourvu qu'il ne détourne point l'individu de leur accomplissement.
De plus, si par la faute du rationalisme le respect des dogmes se meurt, la croyance mystique, qui ne connaît point de semblable déroute, constate plutôt en cette aventure l'inutilité du commun savoir et l'évidente suprématie de l'espoir intérieur. Les études d'bistoire nient le surnaturel : mais le surnaturel des mystiques n'est-il pas dérobé aux yeux de l'histoire ? Il enseigne moins à voir l'univers qu'à l'imaginer par la vertu d'un don ♦ divin, ou même à le vouloir.
Sans doute, l'Etat réagit et commande : ce n'est point fait pour la piété « intérieure »: gêne-t-elle les devoirs d'Etat ? On enseigne à partager la conscience : le mj'sticisme triomphe dans son isolement, comme une « vérité » qui n'a point subi les déboires de l'expérience, et comme une « liberté » que l'Etatisme épargne encore.
Mais cette indépendance même n'est-elle pas l'indice d'un nouveau danger ? E-etourner à la religion du cœur : prétexte à désertion ! Le Prot-es-
70. Magazin fiir Religionsphilosophie... Hrsgg. von Henke, 1-2. Bd. Helmstàdt, 1802, XV. Ideeîi liber Religion, Mythologie iind Christ eyithiim, in Beziehung auf den Zeitgeist, von G. G. H., p. 442-443.
15't DU CHRISTIANISME AU GERMANISME
tantisme est menacé! Prêcher la foi aveugle, eunemie des lumières de la « liaison », c'est là une manœuvre obscurantiste que l'on connaît trop bien : on y dénonce la vraie réaction. Ce n'est pas l'Etatisine qu'on accuse : au contraire, puisse-t-il réagir î Alerte I l'adversaire traditionnel ramène l'Allemagne en arrière, à la faveur du réveil mystique : on a nommé le catliolicisme.
La crainte du Catliolicisme est la seconde des deux grandes raisoDs qui surexcitent l'Etatisme, vers la fin du XVIII^ siècle. La première, longuement exposée, provenait d'un mouvement intellectuel commun à l'époque : l'irréligion menaçait... Maintenant, nous atteignons le péril catholique. Il est intensément ressenti par l'Allemagne protestante : le milieu nous explique sa nature et son importance. ,Xous avons donc réservé «on étude pour la fin de ce chapitre : il complète notre exposé du problème allemand que l'Etatisme va résoudre.
La libre-pensée venait du siècle ; l'Etat protestant y voj^ait un premier danger; elle pouvait affaiblir la discipline intérieure. Mais, en outre, ne fallait-il point redouter toujours l'ennemi héréditaire, servi par toute faiblesse du protestantisme? Le danger n'était plus de même sorte : là, le rationalisme inquiétait; ici, la a superstition » était l'adversaire. Xous avons vu que le scepticisme rationnel serait contenu par 1' « intérêt d'Etat »; ici, la surveillance intéressée dénonce le mysticisme à son tour. Mais en vérité, les deux dangers sont solidaires : si la critique rationnelle dissocie le dogme, que devient la force de cette Eglise ? Le Catholicisme n'est-il pas doublement favorisé : par
l'infirmité du protestantisme, et de plus parce que lui-même est moins atteint ? Moins rationaliste que l'Eglise protestante, il prêche la foi supérieure à la raison débile. Les polémistes prussiens le railleront de cet « obscurantisme » : c'est qu'ils le craindront ; précisément parce qu'il résiste mieux à la critique raisonneuse de l'époque, et, avec le mysticisme, séduit les cœurs las de douter. Le spectacle de l'Allemagne protestante, divisée, affaiblie en ses croyances, le rendait séducteur comme un Eden perdu.
Aussi, la « religion du cœur », pure et universelle, qu'appelle le mysticisme protestant, est-elle singulièrement encline à quelque restauration ou renouvellement catliolique, qu'en effet le Eomantisme du siècle finissant apportera au siècle nouveau '1, comme une mode passagère. Ce n'est, en vérité, que le rêve protestant d'une idéale confrérie des âmes, exalté par le dégoût d'un rationalisme fatal aux croyances, et puis étendu à l'univers avec l'aspiration maçonnique du XYIII^ siècle. Forme passagère du Germanisme, qui va l'incorporer à l'Etat futur, cette exaltation mystique, si elle s'attarde pendant la période romantique à la nostalgie du moyen-âge, ne fait point oublier à la conscience protestante son vouloir organisateur : elle aide son ambition Etatiste à revendiquer l'universelle domination sur les temps et les liommes.
Pour l'instant, retenons cette indication particulière : vers la fin du XVIIL siècle, la religion catholique n'était pas sans affinité avec les désirs du protestantisme. Il subissait moins l'audace de
71. Cf. la Saint e-AHiance, au début flu XIX^ siècle: et, auparavant, les conversions au catholicisme dans le milieu romantique.
rennemi qu'une tentation spontanément éveillée. La vue d'une religion décevante, d'un rationalisme dupe de ses reclierclies, bien plus que les menées de a Jésuites émissaires », lui faisait craindre l'ambition de Eonie : il avait peur de lui-même. Mais en vérité il revenait moins au catholicisme qu'il n'allait à un protestantisme nouveau.
Des contemporains constatèrent la cause essentielle de cette crise : qui donc était coupable de ce « danger » catholique, sinon les protestants las d'eux-mêmes, las de ne plus croire ? Aussi, dit l'un d'eux "^2^ un des moyens les plus fréquemment employés par « les émissaires » consiste-t-il à prétendre qu'ils veulent sauver « la religion en général » . « Par là on attrape, parmi les protestants, de bonnes et pieuses personnes qui aiment ardemment la religion révélée et vivent dans le souci et l'anxiété à cause de la libre-pensée envahissante ; les émissaires trouvent accès auprès de ces personnes en dépeignant avec d'effroyables couleurs le péril que présente la libre-pensée, et en se donnant euxmêmes pour des chrétiens fervents, dont l'unique maître doit être le Christ ». — Dans le même sens, le protestant de Marées '''3, calviniste prussien, constate que l'incrédulité protestante menait à liome : o On pouvait prévoir que la semence " naturaliste " donnerait une moisson pour le papisme, et que les chrétiens évangéliques étaient chassés tout droit aux mains du catholicisme ». — Plus tard, la conversion fameuse du comte de Stolberg sera judicieusement expliquée par un de ses contempo-
72. Berlin. Monatsschr., 5. Bd. Berlin, 1785, Januar. — 7. Beitrag zur Geschichte jetziger geheimer Proselytenmacherel, p. 62-63.
73. De Marées, Briefe ûber die neuen Wûchter der protestantischen Kirche. 1. Heft. Leipzig, 1786, p. 10.
rains "^^j — un protestant qui d'ailleurs la réprouve — , comme Tinévitable suite des disputes de théologiens. On clierclie en Tain, dans ce désordre, « le sens du cliristianisme », écrit-il. « Des gens sérieux et prudents, pour qui le christianisme est affaire de cœur, se trouvent devant ce violent combat dans une situation pénible. Ils ont la nostalgie d'une cei-titude ».
Le cri d'alarme et la campagne de presse.
Dès lors, si Ton retourne à la foi du cœur, n'y a-t-il pas là certain mysticisme où perce l'habileté catholique ? La ruine des croyances ne prépare-t-elle point les voies à une autre croyance ? Quel lien secret entre la libre-pensée — danger intérieur — et la superstition, où se reconnaît un retour offensif de l'esprit catholique! Des deux façons, le cri d'alarme est justifié : sauvons l'Etat, sauvons le protestantisme I La lutte contre l'irréligion et la campagne contre la superstition mènent un même combat, pour l'intérêt de l'Etat protestant '^s.
Quelques années avant le déchaînement de la Révolution française, écrit un contemporain, et pendant que l'Allemagne était bien tranquille, quelques écrivains, en particulier les éditeurs de la « Revue mensuelle de Berlin » et de la « Bibliothèque allemande universelle », lancèrent un cri d'alarme : une grande conjuration menaçait le Protestantisme; et des protestants s'y trouvaient
74. Geist des Katholocismus auf Veranlassung des Uebertritts des Herrn Grafen Stollbergs ziir Kathol. Kirche, Protestanten sur Beherzigang dargesteilt. Pirna. 1804, bei Cari Augoist Friese, p. 5-6.
75. Sur la diversité des partis qui, néanmoins, s'entrechoquent, cf. ci-dessous, chap. VI.
impliqués, soit dans une intention coupable, soit par aveuglement ''^.
L'accusation porta naturellement contre tout mj'sticisme suspect d'association. X'était-il point déjà un Etat dans l'Etat ? un catholicisme secrètement propagé en pays évangélique ? De plus, la franc-maçonnerie n'y était-elle pas singulièrement disposée ? Un mysticisme maçonnique, ambitieux d'universalité, se réchauffe au souvenir de l'ancienne Rosecroix. Une sorte de théosophie humanitaire, et bourrée du pesant appareil des sciences secrètes, retrouve en Allemagne son inspiration séculaire. Mais les protestants avertis ne doutent pas un instant qu'elle ne soit une invention catholique. L'ordre des Hosecroix « est originaire de pays catholiques, ceci est incontestable », et ses déclarations trahissent une politique romaine '^^. Par exemple, faisant allusion aux « devoirs des Rosecroix de l'ancien système », publiés par le a frère Chrysophiron », on s'écrie : « 0 mes frères protestants », méditez là-dessus : « seuls les frères de l'Ordre (d'après Chrj'sophiron) doivent être enfants de Dieu. N'est-ce point assez dire, avec l'orgueil le plus impardonnable, qu'on veut dénier la qualité d'enfai>ts de Dieu à tous les autres chrétiens ? Yoilà ce que les hauts Supérieurs font répandre, eux qui, autant qu'on sait, sont tous catholiques ». Les moindres détails étaient matière à soupçon : « Je ne veux citer qu'un trait, un petit indice de catholicisme : dans la " Boussole des
76. Friedr. Hnr. JACOBI-Werke, 2. Bd. Leipzig, bei Gerhard Fleischer d. Jung. Einige Betrachtumjen ûber den frovDiien Betrug... (Zuerst im deutschen Merkur Febr. 1788). Vorerinnerung, p. /j57.
77. Berlin. Monatsschr. Hrsgg. von Gedike und Biester, 6. Bd , 1785. Berlin, August 1785. 2. Noch iiber den Beitrag zur Geschichte jetziger geheimer Proselytenmacherei, p. 122 et 123 note 2.
Sages " "^s, les passages de la Bible produits à la fin sont rapportés d'après la vulgate. Cn protestant ne les aurait pas cités ainsi » '^. D'ailleurs, ne saiton pas que des « frères » hautement considérés ont des relations et des correspondances avec les pays suspects ? ^0 Que veut donc dire certain « frère » qui parle des erreurs et des abus « qui se sont glissés dans la religion catholique par suite de l'ambition et de l'avidité des moines P... Il donne donc à entendre que la religion catholique proprement dite est tout à fait bonne, sans ces abus! » Qu'on se souvienne encore que toute l'organisation de rOrdre est fondée sur « l'obéissance aveugle envers les supérieurs », et que précisément « l'obéissance aveugle est le soutien du catholicisme et du monachisme ». On a parlé du « Klerikat », des archives du a Klerikat » : or, « klerikus » signifie prêtre... « catholique », bien évidemment '^^
Le livre « des Erreurs et de la Vérité » ^'^ porte en français cette indication, que l'auteur est un Phi... Inc.. « Le bon Claudius » traduit ceci par « philosophes inconnus » : interprétation ridicule ! s'écrie notre polémiste. « P. . J... ne signifie rien d'autre que Père Jésuite... ; « Univers » désigne tout l'ensemble des sociétés secrètes » qu'a créées Dieu ; et « Dieu » n'est ici qne le « général des Jésuites » ^3. Peut-on désigner plus expressément le catholicisme ? « Et Claudius, un protestant, n'a pas vu cela » ^^ ? Dans le même sens, certain ecclé-