CHAPITRE III
Maladies prédominantes chez l'homme suivant les climats*
Les stations hibernales où nous cherchons un abri pour le malade et le valétudinaire se trouvent ordinairement dans la partie méridionale de la zone tempérée , avoisinant, sans la dépasser, la limite de cette région avec celle des tropiques, qui commence à la ligne isotherme de i8° R. ou 2i°,H. En quittant des contrées plus septentrionales, pour un séjour dans ces pays chauds, l'homme vient se placer dans de nouvelles conditions d'existence; il y viendrait, suivant M. Mùhry, avec une trop forte provision de sang. Ce savant climatologiste considère, dans ce cas, l'acclimatation comme
une simple accommodation de la niasse dn sang avec le foyer producteur du calorique animal. En effet, pendant son séjour dans les latitudes Nord, l'homme a besoin de puissantes et continuelles réparations pour lutter contre les déperditions que lui occasionnent les froids; il lui faut, pour maintenir l'équilibre dans son économie, une alimentation plus substantielle et plus copieuse; il lui faut en même temps entretenir le jeu des organes par une locomotion plus active.
L'habitant des climats chauds, au contraire, vit dans un milieu dont la température est parfois égale à celle de son corps, ou du moins la chaleur est plus élevée et plus constante que dans les régions qu'il vient d'abandonner. Le nouvel hôte doit donc se préoccuper, avant tout, de modérer les agents producteurs du calorique ; il lui faut nécessairement diminuer ses aliments et éviter surtout les spiritueux. A cet égard, la nature, cette mère prévoyante, vient à son secours, en modérant considérablement son appétit, dans les pays chauds. Si ce sont là des lois vraies quant à l'indigène des contrées tropicales, il nous semble qu'il nen est plus tout à fait ainsi pour l'étranger, qui n'y vient séjourner que temporairement, et seulement pendant les mois d'hiver. Il faudrait surtout se garder de soumettre à un régime débilitant le malade ou le valétudinaire, sous le futile prétexte de chercher à l'acclimater. Les conditions climatériques propres aux pays chauds ne conduisent que trop sûrement à la débilitation. L'état adynamique et l'anémie qu'on rencontre si fréquemment parmi les populations de ces pays ne doivent jamais être perdus de vue par le médecin consciencieux qui est appelé à intervenir dans ces circonstances.
Le but qu'on semble donc se proposer, en déplaçant un
malade des pays froids dans des climats chauds, c'est de ménager ses forces de résistance, c'est de modérer ses fonctions de la vie animale, c'est d'entretenir le jeu de ses organes par les conditions de température et d'humidité; mais, d'un autre coté, il ne faut pas oublier non plus qu'il s'agit aussi de préserver le nouvel hôte des pays chauds des influences fâcheuses du sol sur lequel il se fixe momentanément, de le soustraire aux dispositions morbides, aux maladies endémiques et épidémiques auxquelles sont exposés les indigènes.
Il s'agit donc de passer en revue, ne serait-ce que trèssommairement, les affections prédominantes de la station d'hiver qu'on destine à un malade, et d'examiner ensuite, d'une manière toute spéciale, la fréquence et la marche de la phthisie, puisque le but principal de nos investigations, c'est de chercher le séjour le plus convenable à des poitrinaires, pendant les diverses saisons de l'année.
Quelque bornés que soient encore aujourd'hui les faits concernant la distribution des maladies sur le globe terrestre, nous savons cependant déjà, d'une manière qui offre quelque garantie d'exactitude, que dans la zone tropicale, au-delà de la ligne isotherme 2i°,6 (i8° R.), se montrent, à des époques presque définies, des endémies parmi lesquelles prédominent surtout les formes graves de la malaria, les désordres des voies digestives, les affections du foie et de la rate, tandis que le typhus s'y modifie sensiblement, mais n'y disparaît pas complètement, comme l'exigerait le système de certains auteurs. Nous-même (i) avons cité récemment
(i) Voir Y Union médicale, année 1861; du Typhus et des fièvres typhoïdes en Egypte.
des faits qui prouvent que la fièvre continue se propage, en Kgypte, sous les formes les plus prononcées, depuis le typhus abdominal, la typhoïde bilieuse, la fièvre exanthématique, jusqu'à la peste. Les maladies de la poitrine s'y rencontrent aussi dans une proportion réduite, et, nous le prouverons, ni la phthisie ni la scrofule, sa sœur, n'y manquent.
Quand on s'éloigne de la zone des climats chauds, et à mesure qu'on gagne des contrées plus septentrionales de la zone tempérée , on voit les affections palustres diminuer d'intensité et de fréquence; le typhus sévit, au contraire, plus fortement ; les maladies des voies respiratoires se montrent franchement aiguës, avec une grande fréquence et presque toujours avec gravité. Si alors l'appareil digestif fonctionne avec plus d'activité, il ne participe cependant pas, pour cela, à une plus forte proportion de maladies. La phthisie, plus encore que la scrofule, y produit des ravages effrayants. C'est précisément en vue des malheureux poitrinaires, dont la proportion entre jusqu'à i/5 dans le nombre total des maladies de quelques contrées de cette zone, que nous examinons la valeur des différentes stations qui peuvent leur être conseillées pour y séjourner pendant l'hiver.
11 paraît cependant, d'après des recherches récentes, que la phthisie et la scrofule diminuent dans le voisinage de la zone polaire. Suivant le docteur Schleisner, cité par M. boudin, l'Islande n'aurait pas présenté un seul cas de phthisie sur 13,924 décès constatés, dans la période décennale comprise en 1827 et 1837. Le médecin suédois qui pose en principe : «Island er bifriet for lungesvindsot, l'Islande est préservée de la phthisie, » affirme, au contraire, que les Islandais deviennent assez facilement phthisiques, sous l'influence
de leur séjour à Copenhague. Les médecins qui ont fait partie du voyage scientifique de S. A. I. le prince Napoléon dans les mers polaires, prétendent également n'avoir pas rencontré de phthisiques en Islande, ni chez les Esquimaux.
Dans ce tableau sommaire des maladies qui frappent l'homme sont comprises des affections communes à tous les points du globe, et d'autres qui n'existent que dans quelques zones; puis il y a des surfaces terrestres plus ou moins étendues, de véritables oasis dans lesquelles toute une famille morbide peut manquer. Pour ne parler, quant à présent, que de la phthisie, nous rappellerons que, dans un climat moins septentrional que l'Islande, la tuberculose manque également : nous voulons dire dans les steppes de Kirgis , près d'Orenbourg, en Russie.
Mais, avant de nous occuper des questions relatives à la fréquence de la tuberculose dans les pays chauds, tels que Madère, l'Algérie et l'Egypte, nous croyons devoir examiner, avec tout le développement qu'elles comportent, les lois qui président au mouvement de la population dans ces divers pays. L'expression de la salubrité d'un pays doit se tirer, en grande partie, de la durée moyenne de la vie de ses habitants. Mais c'est là un terme variable ne dépendant pas seulement des naissances et des décès : il y entre également, comme facteurs très-importants, les conditions de la santé publique. N'est-il pas aisé de concevoir que certaines endémies puissent exister dans un pays, sans que pour cela la durée moyenne de la vie y soit abrégée? et cependant nous ne dirons pas que ces contrées-là soient salubres. Bien plus, la population d'un pays peut s'accroître, la densité de la po-
pulation d'une région peut augmenter et devenir très-considérable même, sans que pour cela on soit amené à le considérer comme jouissant d'un climat excellent. La Belgique, qui est un des pays où la population est très-dense, comme l'Irlande, n'est cependant pas une terre promise: la phthisie y cause les ravages les plus effrayants.
Quand la statistique humaine, la biostatistique, sera établie sur des bases solides, on pourra déterminer, avec une certaine approximation, le degré de salubrité d'un pays, suivant les rapports qu'on découvrira entre les naissances et les décès, les maux et le bien-être de sa population. Nous ne dirons donc pas précisément, avec M. Mûhry, que le meilleur climat est celui qui nourrit le peuple chez lequel la durée moyenne de la vie est la plus longue, parce que nous donnerons la préférence à tel climat, par rapport à telle condition morbide, et à tel autre pour telle autre immunité. Nous ne recherchons pas le bien absolu ; nous voyons que le ciel a réparti ses dons un peu partout ; nous ne condamnons pas plus les Indes orientales, où cependant les Anglais enregistrent l'excessive mortalité représentée par i décès sur 16 habitants, que nous ne préconisons les contrées les plus méridionales de l'Amérique du Sud, parce que les limites de la mort y semblent bien reculées, car on n'y compte que 1 décès pour 5o ou 60 habitants. Entre ces extrêmes, il existe bien des localités, bien des zones qui, sans doute, mériteront notre préférence quand nous les connaîtrons mieux.
§ Ier. Mouvement de lu population en Egypte.
Le mouvement d'un peuple s'obtient par le rapport entre les naissances et les décès, modifié cependant par la proportion de l'émigration et de l'immigration. D'après un recensement déjà ancien, prescrit et exécuté par Méhémet-Aly, la population indigène de l'Egypte , sous le règne de ce viceroi , s'élevait presque à 3 millions d'âmes. D'après les dix dernières années, sous l'influence d'un régime plus pacifique, ainsi que nous l'avons constaté ailleurs, la population égyptienne paraît s'être sensiblement accrue; et, si les documents que nous tenons des administrations de l'Egypte ne sont pas entièrement faux, nous pourrons peut-être admettre que, à la fin de l'année 1861, cette population atteignait presque le chiffre de l\ millions.
Nous empruntons quelques-uns des renseignements que nous utilisons, dans ce chapitre, aux documents de l'Intendance sanitaire d'Alexandrie; ceux-ci sont fournis par des médecins européens échelonnés dans les diverses provinces du pays et chargés de l'enregistrement des naissances et des décès, ainsi que du traitement des malades dans les établissements publics. Il n'est malheureusement que trop vrai que, pour une foule de raisons qu'il ne nous appartient pas de relever ici , on ne peut pas accorder à ces documents une confiance entière; mais, toutefois, l'institution que l'Egypte doit à Clot-Bey subsiste encore et fonctionne tant bien que mal : si elle ne rend que peu de services, elle sert déjà à garantir les relations commerciales des pays du Nil avec l'é-
tranger, et elle remplira complètement le but proposé, quand le vice-roi d'Egypte le voudra.
Mais ce qui ne laisse pas moins à désirer dans ce pays, chose à peine croyable! c'est l'administration de la colonie européenne, confiée à des représentants nationaux directs. C'est en vain qu'on chercherait dans les registres des consulats européens (et nous parlons des plus importants, de ceux surtout qui ont le plus la prétention de bien faire), un dénombrement tant soit peu approximatif seulement des nationaux y afférents. La plupart ignorent même le chiffre des naissances et des décès qui ont lieu parmi leurs nationaux. Nous n'hésitons pas à en convenir, et nous le déclarons hautement, sous ce rapport l'administration égyptienne n'a rien à apprendre des agents étrangers, même de ceux des puissances les plus civilisées.
En appliquant donc à l'Egypte la base du calcul que Necker, sous Louis XIV, a déjà adopté pour déterminer approximativement la population de la France, d'après le chiffre des naissances, et en admettant, avec ce savant économiste, une naissance sur 25,75 habitants, nous trouvons, pour l'ancienne terre des Pharaons, dont les naissances, en i858, se sont élevées à 161,702, une population qui dépasse un peu le chiffre de 4 millions. Si nous prenions pour base les données du recensement de la France en 1 854, savoir, une naissance sur 39 habitants, nous obtiendrions pour l'Egypte plus de 6 millions, chiffre évidemment trop élevé. D'ailleurs, le rapport entre les naissances et la population est loin d'être le même pour l'Egypte et la France ; la fécondité est beaucoup plus grande, tout comme la mortalité, dans le premier que dans le dernier de ces pays, et nous
trouvons le rapport de i à 39, ainsi que celui de 1 à 25, trop élevé pour les contrées de l'Afrique.
Si nous cherchons à déterminer la population égyptienne, d'après le chiffre des décès, en prenant le rapport de 1 décès sur 36 habitants, d'après la statistique de la France, nous obtenons, pour la même année i858, dont les décès se sont élevés à 107, g3o, le nombre de 3, 885, 000. La vérité, croyonsnous, pourrait bien se trouver entre ces deux résultats extrêmes.
On connaît cependant d'une manière moins vague la population des cinq villes principales de l'Egypte, pour lesquelles on admet les chiffres suivants :
Le Caire renferme, à peu près 265,000 âmes.
Alexandrie, — — 170,000 —
Damiette, — — 37,000 —
Rosette, — — 18,000 —
Suez, — — 5,000 —
L'Egypte contient, en outre, environ 35, 000 étrangers, sur lesquels il y a, à peu près, 6,000 Grecs et à peu près autant de Français ; 3,ooo Juifs ; quelques centaines d'Anglais et d'Allemands ; le reste se compose d'Italiens et de Grecs des iles de l'Archipel, qui forment les deux éléments prédominants de la population levantine.
A. Naissances.
En parcourant les villages arabes, on est étonné d'y rencontrer une si forte proportion d'enfants en bas âge ; il faut en chercher la cause naturellement dans la fécondité des
femmes de l'Egypte, qui deviennent mères à i4 et mèinr déjà à i3 ans, et qui ont encore des enfants à 4o ans! Malgré cette faculté prolifique, le peuple égyptien ne s'accroît cependant pas, depuis plusieurs siècles, et des publicistcs modernes ont eu raison, suivant nous, de traiter des causes de la dépopulation des pays du Nil, sous la domination des Turcs.
Si nous comparons entre elles les naissances des dernières années, d'après les documents que nous avons sous les yeux et auxquels nous puisons sous toute réserve , nous obtenons :
En 1856 138,309 naissances.
En 1837 128,138 —
En 1858 161,702
En 1859 159,345 —
Si les opérations de la statistique étaient rigoureuses, en Egypte, on serait tenté de croire que le mouvement générateur de ce pays serait soumis à des oscillations irrégulières, quoique, cependant, rien ne puisse les expliquer. Mais tout le monde sait combien l'enregistrement des naissances laisse à désirer dans les pays musulmans, où les harems sont rigoureusement fermés à toute espèce d'investigation. De plus, en Egypte, le souvenir de l'horreur des guerres de Méhémet- Aly, le prélèvement des impôts et des corvées sous l'administration turque, rendent les habitants craintifs, et ceux-ci s'empressent peu de déclarer les naissances de leurs enfants, principalement quand il s'agit des garçons.
Pour rapprocher les naissances de la proportion des habitants, tant indigènes qu'étrangers, nous relèverons les
données des cinq villes principales, ainsi que celles des nationalités française et grecque et celles du peuple juif, pour les années i858 et 1859; nous obtenons ainsi le tableau suivant :
Naissances, suivant les localités, parmi les indigènes et les étrangers :
Tabl. XXXIII.
LOCALITES.
Le Caire
Alexandrie
Damiette
Rosette
Suez
Français ( d'Alexandrie ) Grecs —
.Juifs —
HABITANTS pour 1 naissance
Si nous pouvions admettre, comme base certaine, les chiffres que nous venons de poser, relativement à ces différentes populations, ce qui est loin d'être exact, même pour la population française d'Alexandrie, nous nous trouverions amené à ce fait capital, que les familles indigènes sont moins fécondes que le peuple juif de l'Egypte ; que la fécondité de celles-là est presque deux fois plus grande que celle des colonies étrangères grecque et française ; que les Français seraient beaucoup moins féconds en Egypte qu'en Algérie, où, d'après les plus récentes statistiques, ils fournissent une
naissance déjà pour 23/17 habitants. Cette disproportion des naissances, parmi les Français qui habitent le Nord de l'Afrique, ne prouve, suivant nous, que l'existence d'une erreur, laquelle tient au défaut de renseignements qu'on trouve dans les registres du Consulat français de l'Egypte.
Relativement aux sexes, les naissances, parmi les indigènes et les étrangers, se montrent, pour les années 1 858, i85q, dans les rapports suivants :
Tabl. XXXIV.