CHAPITRE II
De l'influence du voisinage de la nier sur les maladies
pulmonaires.
Les Romains, disent certains auteurs qui ne se soucient pas de remonter aux sources, auraient recherché le voisinage de la mer pour des malades souffrant de la poitrine, et ils citent assez volontiers Cicéron qui aurait recouvré la santé, <*râce à un voyage en Grèce entrepris d'après les conseils de ses médecins. Mais il est établi, par les œuvres mêmes du grand orateur, que ce voyage a eu pour but principal de le soustraire à la vengeance de Sylla ; que, malgré une grande maigreur et des désordres de l'appareil digestif, l'illustre
Romain avait conservé une voix pure et forte ; que, du reste, son voyage avait un but avoué, car il se rattachait à ses études philosophiques et littéraires. Les anciens se comportaient probablement avec leurs malades comme les médecins de nos jours, quand ils ont épuisé le répertoire pharmaceutique ; en effet , ils recommandaient le changement de climat dès qu'une maladie avait pris une marche chronique. C'est ainsi qu'Aristo te vantait les avantages d'un séjour en mer; Galien envoyait à Tabie ceux de ses malades qui souffraient depuis longtemps; les médecins romains conseillaient aux leurs le séjour d'Alexandrie en Egypte. Cullen, qui avait toujours en vue d'éviter l'inflammation des tubercules du poumon, pensait que, dans la phthisie, on pouvait tirer quelques avantages de la température plus modérée et de la plus grande pureté de l'air et de la mer. C'est surtout la grande autorité de Laënnec qui a fait prévaloir, jusqu'à ce jour, l'opinion de l'efficacité d'un séjour dans le voisinage de la mer contre la marche de la phthisie. « La plupart des chirurgiens de marine, dit-il, que j'ai eu occasion de consulter m'ont affirmé qu'ils n'avaient jamais vu un homme devenir phthisique à bord, dans le cours d'une longue navigation, et qu'ils avaient vu souvent des marins dont la poitrine paraissait fortement compromise au moment du départ, revenir dans un état de santé parfaite ou d'amélioration remarquable (i). » 11 avait d'ailleurs proclamé qu'à l'inverse du catarrhe pulmonaire, la phthisie est beaucoup plus rare sur les côtes que dans l'intérieur des terres.
Ne pouvant traiter, dans ce chapitre, de l'influence du
(i) Traité d'auscultation, tom. II, pag. 167.
climat marin sur toutes les affections du cadre nosologique, nous nous bornerons à rappeler que le neveu même de Laènnec, dans ses commentaires, insiste sur les ravages de la phtliisie parmi les enfants dans les ports de mer. Quant à la navigation pendant laquelle le malade change de climat, d'habitudes et d'alimentation , toutes conditions favorables dès qu'il s'agit d'une maladie chronique, le neveu n'hésite pas à faire une concession à l'oncle; mais, en même temps, il reconnaît que, si la marche est ralentie pendant la navigation, elle devient plus rapide à terre, malgré le voisinage de la mer. Il soutient que les hôpitaux de la marine à Brest, à Toulon, etc., contiennent tout autant de phthisiques que les hôpitaux militaires du centre de la France.
M. le professeur Andral, autre commentateur de Laënnec, ne partage pas davantage l'opinion de l'illustre auteur du Traité d'auscultation sur l'influence salutaire de l'atmosphère maritime , quant à la phthisie. Fodéré est même allé plus loin, disant qu'il ne comprend pas pourquoi les anciens médecins envoyaient leurs phthisiques sur le bord de la mer, quand les observations modernes prouvent que l'air marin est contraire au plus grand nombre de ces malades.
Notre époque de positivisme est entrée aussi en lice, elle a attaqué de front cette grave question. En 1842, M. Boudin considérait l'action bienfaisante de l'atmosphère maritime sur la tuberculose comme étant contestable; mais les recherches des médecins anglais sur la fréquence comparée de la phthisie dans leur marine et dans leur armée de terre, le mémoire de M. Balfour à la Société de statistique de Londres, le portent à reconnaître, dans son Traité de géographie
médicale (i856), que la phthisie cause infiniment moins de perte dans la marine que dans les diverses armées de terre de l'Angleterre, de la Prusse, de la Suède, de la Bavière, etc. ; que, « si l'action curative du séjour en mer reste à étudier, son action préventive est aujourd'hui incontestable. »
Dans son travail couronné par l'Académie impériale de médecine de Paris, M. Rochard cherche à élucider aussi les questions relatives aux ravages de la phthisie pulmonaire parmi les marins, les troupes de mer, les ouvriers des arsenaux et les condamnés des ports de Brest, Cherbourg, Toulon, Rochefort et Lorient ; il compare toutes ces pertes avec celles que' la même cause amène dans l'armée de terre, en prenant pour point de départ la statistique énoncée de Benoiston de Châteauneuf, quoique rectifiée déjà par M. Michel Lévy. Le lauréat de l'Académie de médecine arrive à des conclusions bien opposées à celles des statisticiens anglais. D'après lui, la phthisie serait beaucoup plus fréquente chez les marins que dans l'armée de terre (2me conclusion); rien ne prouve cependant que notre marine souffre plus que celle de l'Angleterre, ni que notre armée de terre soit exposée à moins de fatigues que l'armée anglaise. M. Rochard admet d'ailleurs que la phthisie marche à bord des navires avec plus de rapidité qu'à terre (3me conclusion); il avait commencé son résumé en déclarant que les voyages sur mer accélèrent la marche de la tuberculisation beaucoup plus souvent qu'ils ne la ralentissent (ire conclusion).
Nous aurions craint de manquer de déférence envers un corps savant dans lequel nous comptons plusieurs maîtres vénérés, si nous avions accordé moins d'espace à un travail qu'il a couvert de son approbation; mais, cette déclaration
faite, nous reconnaissons, avec M. Bertillon (i), que l'insuffisance des enquêtes de M. J. Rolland ne conduit à aucune conclusion, si ce n'est à celle de l'innocuité de l'air marin sur les phthisiques.
Mais voici un nouveau travail de statistique, basé également sur la proportion des malades et des décès observés et enregistrés dans les hôpitaux de la marine française des mêmes ports de mer, travail également communiqué à l'Académie impériale de médecine de Paris en i858, également par un chirurgien de la marine, M. Garnier, lesquel est amené, par un semblable procédé de statistique, à des conclusions diamétralement opposées à celles de son collègue, M. Rochard, conclusions confirmatives, par conséquent, de celles qui découlent des relevés des médecins anglais. Toutefois l'Académie de médecine, par l'organe de M. Blache, n'a pas voulu encore se déjuger; son rapporteur objecte à M. Garnier de s'être borné aux seules données numériques des hôpitaux de la marine, de ne pas être sorti du port, de s'être contenté de satisfaire aux règles de la statistique en négligeant un peu la méthode médicale. Mais les documents, s'ils ne sont pas absolument les mêmes, sont tout à fait analogues pour l'un et l'autre statisticien; leur relevé porte sur les décès par phthisie enregistrés dans les mêmes hôpitaux, et M. Rochard comme M. Garnier comprennent également dans leur énumération les ravages que la tuberculisation produit parmi les marins, les troupes de marine, les ouvriers de l'arsenal, qui, pêlemêle, alimentent les hôpitaux de nos ports de mer. M. Rochard, en outre, a suivi les marins sur les navires de guerre,
(i) Voir: Annales d'hygiène publique, 2e série, n° 35. — Juillet 1862.
et là il a reconnu encore que, parmi les hommes d'équipage de tout grade, la phthisie sévit dans une proportion beaucoup plus grande que parmi nos troupes de terre.
Quel que soit notre respect pour la docte compagnie et pour les travaux consciencieux que nous venons de rappeler très-sommairement, nous trouvons qu'il n'y a, dans ces documents, d'autres conclusions que celles que l'administration elle-même a formulées, depuis longtemps, en déclarant impropres aux fatigues des armées de terre et de mer des hommes qui sont menacés de devenir tuberculeux, et en congédiant ' ceux qui présentent quelques signes de cette terrible maladie. Qui aurait jamais songé qu'on pût vouloir tenir compte de l'influence de la navigation et de l'atmosphère maritime sur des hommes atteints de phthisie ou menacés simplement de tuberculisation, quand on sait combien ceux-ci sont entassés sur les navires, dans des espaces étroits, chauds et humides, et exposés par leur rude métier de marins à passer alternativement de ce milieu, où ils respirent un air confiné et vicié, sur le pont où les surprennent le froid, les vents, les pluies et les tempêtes? Qui aurait jamais songé à chercher une action bienfaisante de l'air marin respiré sur ces bâtiments de long cours, toujours suspects d'encombrement, suivant Pringle? Nous ne parlons pas de la vie du marin, qui est une existence remplie d'excès de tous genres, et que MM. les statisticiens de la marine oublient tout simplement de faire entrer en ligne de compte, dans leurs relevés mortuaires. Tout le monde sait d'ailleurs combien les conditions hygiéniques de l'armée de terre sont supérieures à celles des marins embarqués, et le service des troupes de terre est certes moins pénible que celui des hommes d'équipage en mer.
Les auteurs dont nous avons parlé et le jugement qu'on a porté sur leurs travaux traitent des choses complexes et bien différentes les unes des autres; suivant nous, leur parallèle est anticipé, bien d'autres documents deviennent indispensables avant qu'on puisse se prononcer dans une question aussi vaste et aussi grave !
A l'appui de notre manière de voir nous invoquerons l'autorité, aussi respectable que compétente, de M. le professeur Forget de Strasbourg, qui, dans un travail récent, s'élève également contre ces exagérations. Il dit (i) : « Imposez aux « malades les habitudes indolentes des créoles des Antilles, et « vous serez obligé de beaucoup rabattre de vos chiffres « mortuaires. Au lieu de cela, qu'avez-vous fait? Vous avez « pris vos sujets d'observations et de statistique parmi de « pauvres soldats ou de malheureux marins obligés à faire « faction ou à travailler rudement sous un soleil vertical ; et « voilà ce que vous donnez comme preuve de l'influence per- « nicieuse des climats chauds sur les phthisiques!.. »
En appliquant donc aux faits que nous venons de citer des interprétations plus médicales, et la méthode même que M. Blache a invoquée, mais seulement contre M. Garnier, nous avons reconnu leur peu de valeur soit pour confirmer, soit pour infirmerie degré d'influence que l'atmosphère maritime exerce sur la marche de la phthisie. Nous attacherons encore moins d'importance à l'explication que Requin d'abord, puis M. Rochard, cherchent à donner de l'influence fâcheuse des particules salines qui, suivant eux, pénétreraient avec l'air dans les bronches, pendant les mouvements d'inspi-
(i) Essai de thérapeutique, 1860.
ration. M. Rochard se demande si ces particules ne seraient pas irritantes pour la muqueuse délicate des ramifications bronchiques. Ce n'est peut-être plus là aujourd'hui un point en litige ; il paraît être acquis à la science, d'après des expériences récentes, que ces particules salines ne pénètrent pas même dans les grosses branches de l'arbre respiratoire.
En laissant donc de côté les statistiques incomplètes et erronées, ainsi que leurs explications inadmissibles jusqu'à présent, nous nous croyons autorisé, en nous appuyant sur les observations plus précises de la météorologie, à nous ranger parmi ceux qui recommandent aux phthisiques le voisinage de la mer, parce que là, disons-nous avec Cullen, la température est plus modérée et la pureté de l'air plus considérable. Nous donnons la préférence à l'habitation des bords de la mer, parce que là seulement les oscillations barométriques , thermométriques et hygrométriques se font avec l'amplitude la plus minime, et que les poitrinaires, suivant M. le professeur Andral lui-même, doivent surtout rechercher les stations qui remplissent ces conditions. Nous accordons une certaine valeur au séjour prolongé sur les bords de la mer, parce que la pression atmosphérique y est constamment forte et que, sous cette influence, toutes choses égales d'ailleurs, l'équilibre est plus stable dans les fonctions du poumon.
I^es anciens appréciaient aussi différemment l'influence de la navigation sur la santé de l'homme ; ils la recommandaient aux poitrinaires, plus comme un exercice modéré qu'au point de vue d'un séjour en mer. Boerhaave et, après lui, Cullen, admettaient l'utilité de la gestation dans la phthisie ; ils considéraient la navigation comme étant la plus efficace de toutes
les espèces de gestations, en ce qu'elle est en même temps la plus douce et la plus constante. « La navigation, dit Rosit quillon, est un exercice continué jour et nuit. » Grégory s'exprime également de la même manière : « Quidquid igitur « boni ab exercitatione œquali, moderato, et continua, in « morbo aliquo percipitur a navigatione, prœ omnibus a/iis « exercitationibus jure expectandum est (i). » M. Rochard même avoue que, quant à la marche rapide que prennent parfois les phthisies à bord, il est loin de penser que la mer y entre pour la plus grande part; et d'ailleurs, il rappelle les conditions fâcheuses des marins qui sont exposés à de brusques changements de milieu , en passant d'une zone froide dans une zone chaude, et vice versa. « Les tuberculeux ne pourraient retirer quelque fruit de la navigation qu en se plaçant à bord dans des conditions hygiéniques spéciales, qu'en changeant de climat et de localité, au gré des saisons et des vicissitudes atmosphériques , toutes choses qu'il est impossible de réaliser à bord des navires qui ont une mission à remplir. » Mais qui donc a jamais songé à placer des phthisiques parmi les hommes d'équipage des bâtiments de guerre? qui donc a pu condamner un poitrinaire à embrasser le dur métier de marin? Encore une fois, ce n'est pas la mer qui est si funeste à ces malheureux phthisiques, mais bien leur genre de vie et les conditions hygiéniques dans lesquelles ils se trouvent placés.
Cette question de la navigation, par rapport à la phthisie, est donc encore tout entière à traiter, non pas, bien entendu, à l'aide des documents fournis par les marins et les hommes
(i) De Morbis cœli mutatione medendis.
d'équipage qui composent le personnel d'un bâtiment, mais par des observations relatives à des vovageurs libres et placés dans des conditions favorables. C'est alors seulement qu'on pourra apprécier le rôle que le mal de mer, si inhérent à la navigation, joue dans la marche de la phthisie; c'est alors seulement qu'on reconnaîtra l'influence que le genre de vie, pendant la navigation, doit avoir sur des hommes soustraits au tracas des affaires, sur des jeunes gens enlevés aux veilles, aux fatigues, aux excès des grandes villes ; c'est en tenant compte de toutes ces modifications qu'on pourra déceler la valeur réelle qui revient à l'influence de l'atmosphère maritime et à la navigation.