DESIDERATA
Cette question si simple du choix d'un climat, que tout médecin breveté, ou même non breveté, résout si aisément en présence d'un malade, est cependant assez complexe ; et, même après avoir parcouru un grand nombre de pays, après avoir étudié comparativement les conditions climatériques des localités les plus vantées et les plus recherchées , nous nous trouvons encore embarrassé pour conclure , et nous sommes forcé de nous recueillir avant de nous prononcer.
Nous déclarons très-humblement, après bien des hésitations , que nous ne possédons actuellement que des documents climatériques très-incomplets, et encore ceux-ci sont-ils limités seulement à un très-petit nombre de points du globe; d'un autre côté, la géographie médicale, née à peine, ne saurait, malgré les données importantes qu'elle a cependant colligées déjà sur quelques zones terrestres , préciser davan-
tage, quant à présent du moins, la distribution des maladies sur notre planète. Il faudra le concours de bien des dévouements pour élucider une foule de questions graves, qui ont été posées en partie , quoiqu'il y en ait beaucoup d'autres qui ne soient pas même formulées.
Malgré les lacunes de toute nature que nous avons découvertes, sur la route que nous venons de parcourir, il nous a été possible néanmoins d'enregistrer des faits qui, nous l'espérons du moins, contribueront à éclairer la science, et qui serviront de points de repère aux investigations que l'avenir est appelé à entreprendre.
Nos observations météorologiques nous ont permis de reconnaître l'existence de climats partiels bien distincts, d'une province à l'autre de l'Egypte ; nous les déclarons d'autant plus extrêmes qu'on les considère dans des districts plus éloignés du littoral de la Méditerranée , et qu'on s'élève davantage sur le cours du Nil. Nous confessons, toutefois, qu'il n'existe encore que peu de faits bien observés et dignes de confiance qui permettent d'apprécier les caractères distinctifs de ces climats. Les oscillations dans le temps et l'espace, les variations diurnes, mensuelles, saisonnières et annuelles restent à déterminer, sur tous les points compris entre la pointe septentrionale du Delta et la deuxième cataracte, non-seulement quant à la température, à la pesanteur et à l'humidité de l'air, mais encore quant aux vents et aux conditions électro-magnétiques du sol.
Les quelques données que nous possédons sur des localités isolées ont été enregistrées dans le cours de ce travail. Mais, ne perdant jamais de vue l'intérêt de ce peuple égyptien, que nous trouvons si digne de la sympathie des puissances
médiatrices de l'Occident , nous avons voulu rappeler que l'origine du Nil est toujours une des plus graves questions qui occupent les populations nubiennes et égyptiennes, à laquelle s'intéressent les corps savants de l'Europe et, à laquelle il faudrait aussi faire songer un peu sérieusement le gouvernement de l'Egypte. Ce pays doit tout à ce fleuve, et de lui seul il peut tout attendre! Nous avons insisté, plus d'une fois, sur ses crues bienfaisantes, mystérieuses et périodiques, qui ont besoin de faire encore l'objet de bien des études consciencieuses et persévérantes. Notis avons également appelé l'attention sur la nudité du fellah égyptien , sur son habitation misérable, sur l'insuffisance et sur la qualité inférieure de ses aliments; la vie sociale de ce bon peuple nous a également beaucoup occupé; mais nous recommandons son sort à la philanthropie véritable et sincère du dix-neuvième siècle !
A toutes ces conditions cosmo-telluriques, si vaguement définies, nous n'avons pu opposer que des données également vagues sur la pathologie de l'Egypte. Cependant il y existe une organisation du service sanitaire qui est appelée à fournir des résultats importants, quand le gouvernement le voudra. Ce n'est pas sans peine que nous avons pu rassembler des faits qui nous ont permis de constater que la phthisie et la scrofule se présentent, dans une proportion notable, parmi les populations égyptiennes, et cela non-seulement dans les races noires, mais aussi parmi les immigrants européens et même parmi ceux qui, après avoir séjourné plusieurs années dans les pays du Nil, pouvaient être considérés comme étant bien acclimatés. D'un autre côté, au contraire, nous avons été amené à penser que les affections de la poitrine sont assez
rares en Egypte et les inflammations franches y manquent très-généralement. Les désordres du tube digestif, les diarrhées et les dyssenteries, les affections du foie et l'ophthalmie qui sont, pour ainsi dire, endémiques dans ce pays, ont besoin d'être étudiés, quanta leur étiologie et à leur traitement; il s'agirait également de bien préciser les ravages que ces affections produisent dans les pays du Nil. Nous ne nous croyons pas encore assez autorisé , par les faits, à soutenir que la grande et terrible épidémie , qui a si longtemps et si cruellement ravagé l'Egypte, en soit définitivement bannie, et que les fièvres typhiques proprement dites, qui semblent y devenir plus fréquentes, doivent réellement se substituer à la forme pestilentielle?
Nous n'oserions recommander l'Egypte, comme séjour d'hiver, qu'à un seul ordre de malades, à ceux qui souffrent de bronchites chroniques et catarrhales , affections confondues si souvent avec la phthisie ! Il est bien entendu que les prédispositions aux troubles des voies digestives, aux hémorragies, et aux congestions passives suffiraient pour contreindiquer le climat de l'Egypte.
Une fois que les désordres de la dégénérescence tuberculeuse sont évidents, la marche de cette maladie devient rapidement funeste dans les pays du Nil. Il n'existe pas un seul cas de phthisie authentique , observé par un homme compétent et digne de foi, qui ait été amendé ou arrêté dans son évolution par un séjour plus ou moins prolongé dans une des stations de l'Egypte. A ce sujet, nos investigations particulières nous autorisent peut-être déjà à nous ranger à l'opinion qui a cours actuellement dans la science, et qui consiste à admettre que les climats chauds, en général, hâtent l'issue fa-
taie de la tuberculose. Mais, si c'est là une vérité qui tend à s'accréditer, ce n'est cependant pas encore un principe absolu, admis par tous. Il serait vraiment à désirer que les exceptions signalées par plusieurs voyageurs, sans même oublier celle de la vallée d'Orotava , puissent être confirmées.
Les documents que nous possédons sur l'île de Madère, comme ceux de la plupart des autres stations voisines de la région tropicale, nous paraissent, en général, trop élogieux pour nous permettre d'apprécier l'influence réelle des climats chauds sur les malades atteints de phthisie déclarée, si tant est que cette influence ne soit pas à redouter. Toutefois, il y a eu des circonstances toutes particulières, ou individuelles, dans lesquelles des malades se seraient trouvés assez bien du séjour prolongé à Funchal ; des phthisiques même y auraient trouvé des avantages, toujours en admettant comme infaillible le diagnostic des autorités auxquelles nous faisons allusion ! C'est encore là une lacune que l'avenir devra combler.
Les incertitudes que nous venons de signaler, quant à l'île de Madère, et qui persisteront tant que cette île ne trouvera que des admirateurs outrés, n'existent plus cependant, d'une manière aussi prononcée, pour quelques-unes des localités de l'Algérie française. Ici il n'y a plus de ces opinions exaltées, de ces jugements partiaux, de ces vues bornées par l'horizon des intérêts locaux ; les médecins militaires français , tout comme les climatologistes anglais, s'accordent complètement sur ce point, que la phthisie est très-rare à Alger, a Bone, et probablement dans bien d'autres localités de l'intérieur. D'ailleurs les poitrinaires étrangers, qui n'ont pas en-
core franchi le premier degré de cette cruelle maladie, paraissent se trouver bien du séjour dans la colonie française ; mais dès que la fonte tuberculeuse a commencé, le climat de l'Algérie ne paraît pas moins que les autres climats chauds hâter l'issue funeste de la phthisie.
Si nous pouvons admettre que la médecine proprement dite a exploré, en partie du moins, l'Algérie, il n'en est plus ainsi de la climatologie. Nous sommes obligé d'avouer que, dans nos possessions africaines, les éléments des climats partiels sont loin d'être connus d'une manière exacte ou rigoureuse ; les principales localités mêmes laissent beaucoup à désirer. Le degré d'humidité de l'air, la direction des vents prédominants, les conditions électriques de l'atmosphère, l'état du sol, la nature des eaux, et les conditions d'existence des habitants , sont autant de points qui ont besoin d'être éclairés par l'observation méthodique et suivie des faits, et par de nouvelles investigations. C'est d'après de pareilles données seulement qu'on pourra s'élever à une synthèse logique qui sera de nature à pouvoir déterminer la valeur de chacun des climats partiels, relativement aux affections de poitrine, ou à tout autre genre de maladies. Que de points encore en litige, que l'observation patiente et persévérante est appelée à élucider ! Qui entreprendra jamais cette tâche, et qui se chargera de la mener à bonne fin ?
Ce que nous attendons pour l'Algérie, nous le désirons, à fortiori, pour toutes les autres stations hibernales préconisées du vaste bassin méditerranéen. Quant aux ouvrages volumineux, parus jusqu'à ce jour, sur le climat de telle ou telle localité, nous les réduirions volontiers au positivisme des faits, rejetant tout ce qui ne supporte pas cette épreuve.
Mais le moment de l'interprétation nous paraît encore être loin de nous.
C'est bien ici le cas de rappeler les conditions que le Père de la médecine impose à un médecin instruit, qui veut se fixer dans une localité. Celui-ci doit commencer, avant toutes choses, par déterminer l'exposition du lieu, suivant les points cardinaux, par approfondir les variations qu'amènent les saisons, par étudier la nature et la propriété des eaux, ainsi que les divers états du sol. Il doit ensuite seulement s'occuper des habitants et de leur genre de vie. Ce programme, quoique très-ancien déjà, sera bien complet quand il comprendra, en outre, les phénomènes de la vie végétative et ceux de l'organisme animal. S'il était suivi par tous ceux qui savent observer, nous n'aurions plus de ces écrits louangeurs qui chantent, sur tous les tons, les vertus des stations dont ils devraient apprécier seulement l'influence climatérique sur l'homme en santé et dans l'état de maladie. Quelles affections les stations de Nice, de Pise, de Rome et de Naples ne pourraient-elles pas amender, ou guérir, au dire de leurs admirateurs exaltés ? Que de phthisiques sont allés hâter leur fin dans ces localités et dans bien d'autres encore, quand les soins de la famille et l'observation des habitudes contractées, auraient probablement pu prolonger encore leurs jours sous le ciel natal !
Nous ne nous sentons pas le courage d'insister plus longuement sur les lacunes que nous avons rencontrées dans grand nombre d'ouvrages qui traitent de climatologie topographique; d'ailleurs, nous les avons relevées déjà, chemin faisant, dans ce volume. Nous avons été frappé de ce. que les connaissances du médecin sont trop souvent exclusivement
médicales, et de ce que celles du climatologiste ne s'étendent pas assez aux lois de la science biologique. Aux œuvres de climatologie générale ou même spéciale ne peuvent plus concourir les récits de ces voyageurs qui ne font que traverser les pays. Un climatologiste, suivant nous, doit être fixé à demeure , pendant une époque plus ou moins grande , dans la localité même dont il veut étudier le climat; c'est à lui sCul qu'incombe le soin d'en parler. Pour formuler complètement notre pensée, nous dirons que la climatologie est une de ces sciences qui ne peuvent progresser que par l'association des travailleurs. Nous ajouterions aussi très-volontiers, s'il était besoin de stimuler ces travailleurs, que, conformément aux principes hippocratiques , le médecin qui se dévoue ainsi aux intérêts de la science et à ceux de l'humanité, sert en même temps aussi ses propres intérêts.
Puisse donc notre appel avoir de l'écho ! Puissent les recherches de l'avenir combler au moins quelques-uns de nos desiderata !