‹ Du Commerce Extérieur de l'IndochineChapitre 24 sur 26 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Avenir économique de l’Indochine. Question monétaire. Moyens d'augmenter les relations commer-

ciales de la colonie.

De cette étude, il ressort que l’Indochine renferme des richesses de toutes sortes. Les mines y sont nombreuses mais peu ou point exploitées : mines d’or au Tonkin, au Laos, dans le centre de l’Annam ; mines de mercure et de cuivre au Laos et au Tonkin ; gisements de houille dont quelques-uns seulement sont livrés à l'exploitation.

Les forêts sont aussitrès importantes : elles couvrent près de 60 millions d'hectares ; mais elles sont encore délaissées, elles renferment pourtant des bois de toutes espèces : bois de construction et d’ébénisterie, arbres donnant la laque et lianes fournissant le caoutchouc que l’on rencontre dans le Laos, dans l’Annam et dans le sud du Tonkin.

C’est surtout au point de vue agricole que l’Indochine est bien douée notamment au point de vue de la culture du riz. Nous avons étudié en détail la pro-

duction et le commerce de cette céréale, et, nousavons

constaté les efforts que fait le gouvernement pour en améliorer le rendement enperfectionnant l'irrigation.

Ma lheureusement, l’Indochine est sous le régime de la monoculture : que la récolte du riz soit mauvaise et le pays subit une crise. Nous avons vu les résultats désastreux pour la situation de notre colonie des mauvaises récoltes spécialement en 1904. Aussi cherche-t-on à faire produire à notre colonie autre chose que du riz notamment le thé, lacannelle, la badiane, le poivre et le coton. On cherche à acclimater le coton dans le nord de l’Annam ; cependant jusqu'à présent, il ne semble pas que le coton indochinois doive jamais alimenter la métropole, mais plutôt les pays voisins et l’industrie indigène.

Certaines régions de la colonie sont aptes à un grand essort industriel. En Cochinchine, s’est créée l’industrie du décorticage, du blanchiment, du glaçage du paddy; à Cho-Lon,il y a même des usines à vapeur à cet effet. Au Tonkin, les industries sont encore plus prospères, car les Européens y vivent assez facilement et aussi parce que le charbon est sur place. De plus, dans cette région, la population est très dense et l’Annamite, ouvrier docile, se contente de faibles salaires.

Mais n'est-ce point susciler des causes de conflit avec la métropole que d’encourager les industries locales, les colonies, dit-on, doivent ètre un débouché pour l’industrie de la métropole et non la concurrencer ?

Ces craintes ne sont pas justifiées : dire que l'In-

dochine doit ou peut concurrencer la France, c’est méconnaitre les intérèts même de notre possession et oublier sa situation en Extrème-Orient ; c’est sacrifier la nécessité de l'exploitation des richesses de l’Indochine. On peut cependant fort bien concilier cette nécessité avec le souci légitime du développement de l’industrie de la métropole : ce sont là deux intérêts qui se complètent l’un l’autre. L'industrie de la colonie en se développant augmentera son pouvoir d’achat et par suite son commeree avec la France deviendra plus intense. D’un autre côté, elle fournit à la métropole des produits qui n’ont pas de similaires parmi les produits français et même pour les produits similaires l’Indochine pourra alimenter des marchés sur lesquels les denrées métropolitaines ne peuvent aller : la Chine notamment avec ses 400 millions d’habitants.

Une question qui est liée étroitement au commerce extérieur est la question monétaire. La monnaie de l’Indochine est la monnaie d’argent: la piastre. Doiton la stabiliser : lui donner une valeur fixe et ne plus la laisser varier selon le cours de l’argent. Si en 1902, on avait attribué à la piastre indochinoise une valeur de 2 fr. 50 cette monnaie n'aurait manqué d’être exportée, attendu que sa valeur métallique depuis 1905 est de 2 fr. 60 et même 2 fr. 90.

L’étalon d’or ne convient pas à l’Indochine, il ne peut être question de fixer une valeur nominale en or de la piastre d’après le cours actuel du métal. Les comptes de l’Indochine ne s’équilibrent pas de

telle sorte que, comme pour l’Inde, le pair puisse en résulter. Ces deux pays ont une situation économique analogue, mais ils diffèrent sur un point essentiel :en Indochine les importations exeèdent les exportations, tandis que l'Inde importe beaucoup moins quelle n’exporte. La balance des opérations sur les marchandises n’est qu’un élément de la balance générale des comptes, mais c’est pour l’Indochine,comme pour tous les pays neufs, un élément prépondérant. Donc notre colonie court le risque,contre lequel l’Inde est garantie par un large excédent d’exportation, risque d’être obligée de régler par des envois d'argent le solde de ses dettes en or. De plus, ainsi que M.Klobukowski le disait dans son discours du 28 novembre 1909, vouloir la stabilisation de notre piastre indochinoise avant qu'une mesure analogue n’ait été prise dans le Céleste-Empire, serait aller au-devant de mécomptes certains et courir les risques d’une perturbation économique. Les circonstances ne se prêtent donc pas à cette réforme monétaire.

Ce n’est donc pas là une réforme souhaitable pour l’Indochine. Ce qui est plus désirable c’est l’amélioration des voies de communications à l’intérieur du pays et l'agrandissement et le perfectionnement des grands ports de la colonie: Haïphong, Tourane, Saigon, l’endiguement de Cua-Cam et la jonction du nouveau quai de Saïgon aux rivières de Cho-Lon et au réseau de chemin de fer (1). Aucun de ces ports

1. Discours de M. Klobukowski au Conseil supérieur de l’Indo-

chine, 28 novembre 1909,

n’est en état à l'heure actuelle de remplir en Extrème- Orient le rôle qu’il devrait y jouer. Il ne s’agit pas pour ces ports de devenir les concurrents redoutables des entrepôts anglais ; mais il faut que les navires puissent y entrer, y embarquer et débarquer les marchandises avec plus de facilité.

Il faut que l’Indochine devienne le centre d’un réseau de câbles télégraphiques, qui la mette en relation rapide avec tous les pays d'Extrème-Orient. Il serait souhaitable aussi de voir plus de vaisseaux français dans ces mers, de voir des lignes de cabotage desservir régulièrement les ports de la Chine et établir ainsi des relations plus faciles avec cet empire.

Enfin, il nous faut respecter les Chinois, car les Annamites s'occupent peu des affaires commerciales : ce sont les Chinois qui sont l’âme de l’activité commerciale de l’Indochine; à Saïgon, à Hanoï, à Tourane la plupart des boutiques sont chinoïses. Nous devons donc attirer les Chinois, qui développeront le commerce et multiplieront les relations de notre colonie avec leur patrie.

Nous avons ainsi étudié les richesses de l’Indochine, nous avons vu combien elles sont considérables ; mais surtout quel essort elles pourront prendre dans l'avenir. Nous avons indiqué quelles mesures nous semblent propres à favoriser leur développement dans l’état actuel de notre politique douanière. Néanmoins, avant de terminer, nous nous demanderons si de tout cela ne résulte pas l'évidence des avanta-

ges que la colonie pourrait tirer de l’autonomie éco-

nomique.Si au lieu de subordonner l’Indochine à la France, on la laissait libre de proposer pour son régime douanier les mesures qu’elle considèrerait comme les meilleures au point de vue de ses finances et de sa prospérité, n’y aurait-il pas là peut-être un avantage pour l’un et l’autre des deux pays ?

On aurait ainsi une législation appropriée aux besoins de la colonie et de la métropole ; on n'aurait plus besoin de remanier sans cesse les taxes douanières : le commerce y gagnerait, car le régime commercial serait plus stable.

Il faut que la France s’impose des sacrifices : qu’elle applique dans une moins stricte mesure son système colonial de la protection ; qu'elle supprimeles monopoles ; qu’elle abandonne enfin ses prétentions irréalisables de suprématie sur le marché indochinois. C’est à ce prix, qu'elle assurera au commerce extérieur de l’Indochine la place qu’il doit occuper en Extrème-

Orient.

Vu : le Président de la thèse LESEUR Vu : le Doyen P. CAUWEÈES

Vu et permis d'imprimer :

le Vice-Recteur de l’Académie de Paris.

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