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CHAPITRE III

Commerce avec la France

Mouvement commercial entre la France et l’Indo chine. — Produits qui donnent lieu à des rapports commerciaux entre la colonie et la métropole. — Mesures législatives concernant le riz, le café et le

poivre. — Importations et exportations.

Le mouvement commercial entre l’Indochine et la France se traduit par une augmentation notable. De 1893 à 1896, ce commerce a été, en moyenne pour l'exportation vers la France, de 11.400.000 francs environ et de 24.000.000 de francs pour l’importation en Indochine (il s’agit ici de produits exclusivement français et indochinois). Douze ans après de 1901 à 1904, il était de 35.000.000 de francs pour l'exportation et de 98.000.000 pour l'importation. En1907, il a été exporté vers la France 39.671.378 fr. de marchandises et 43.752.425 en 1908. Pour ce qui est des importations de produits français en Indochine, on relève pour 1907 le chiffre de 101.641.788 francs et celui de 87.814.540 francs pour

l’année 1908.

RE

D'après ces statistiques, nous remarquons que l'exportation vers la France représente en 1908 trois fois la valeur de celle de 1896 et qu’en outre les importations des produits français en Indochine ont encore augmenté davantage de 24 à 88 millions en passant par le maximum de 101 millions, détenu par l’année 1907. |

Cet effort a été facilité à notre industrie par l’application aux colonies du tarif de 1892. Cependant dans l’état actuel, l’Indochine ne nous paraît pas avoir encore un pouvoir d'achat considérable; pour augmenter le chiffre d’affaires de cette colonie avec la métropole, il importe de développer ses ressources naturelles et partant ses facultés d’achat.

Nous allons d’abord étudier quels ont été, d’une manière générale, les rapports de la France et de l’Indochine pendant ces dernières années, puis nous verrons la situation en 1908.

Les ventes de l’Indochine à la France sont de beaucoup inférieures à celles de la France à notre colonie. Sans doute une grande partie de ces importations françaises ne sont pas payées dès à présent par les indigènes, car les emprunts qu’ils ont faits en soldent une forte part ; mais le service de ces emprunts entièrement placés en France constitue pour les Annamites une lourde charge. Si l’on ajoute les importations à destination du corps administratif français, presque entièrement payées par les contribuables indigènes, on s'aperçoit de la nécessité de

développer les ventes de l’Indochine à la métropole.

Les Annamites, par exemple, achetaient surtout autrefois à l'étranger les cotonnades, qui leur servent d’habillement. Ainsi en 1894 sur 4.080 tonnes, 1.090 seulement venaient de France. Mais l’influence des tarifs de 1892 survient et, de suite, on voit dominer la production française ; actuellement, Les 4/5 des importations de cotonnades proviennent de nos manufactures.

Pour les grands travaux que nous avons commen cés en Indochine le protectionnisme a eu les mêmes effets. Les rails, les fers, les aciers, les ouvrages en métaux, les constructions métalliques, les ciments nécessaires au réseau ferré en construction dans notre colonie sont tous demandés à la France.

D’après des statistiques provenant de l’exposition coloniale de Marseille, il en résulte au Tonkin une majoration de 16.000 francs par kilomètre sur ce que les lignes auraient coûté, si leurs matériaux avaient été librement achetés sur le marché mondial. Donc, si ce réseau ferré rapporte largement aux industriels métropolitains, il coûte plus cher aux indigènes, qui, comme contribuables sont chargés d’assurer le service et le remboursement des emprunts nécessaires pour l’établir. Ils paient donc ainsi un véritable impôt aux producteurs français.

Les deux principaux articles que la France envoie à sa colonie sont les tissus, les métaux et ouvrages en métaux. Étant donné l’importance du tribut ainsi payé par l’Indochine pour sa consommation et son outillage au marché industriel de la métropole, il est

juste que la colonie, qui soutfre de ne pouvoir s’approvisionner à l'étranger, bénéficie en retour de certains avantages pour la vente de ses produits en France.

Cette contre-partie peut être basée sur un certain nombre de produits. Tout d’abord, l’Indochine commence, comme nous l’avons dit en étudiant le riz, à vendre de grandes quantités de cette céréale en France. Elle approvisionne presque exclusivement notre marché sauf pour les espèces très fines et toute augmentation de la consommation du riz dans la métropole profitera uniquement à notre colonie.

Le coprah pourra donner lieu à un commerce important, étant donné la grande quantité de cocotiers plantés et que l’on pourrait encore planter tout le long de la côte de l’Annam méridional et sur les bords du golfe du Siam. Les industries de Marseille, qui transforment les corps gras utiliseraient avec profit ce coprah: on peut notamment, en faire de la végétaline ou beurre végétal. Les fibres de coco et les noix des cocotiers seraient aussi par cela même expédiées en France en quantité beaucoup plus considérable.

La colonie pourrait en outre fournir certains produits chinois comme l’huile de sésame. Le Cambodge, qui cultive cette plante pourrait en étendre l'exploitation et nous sommes persuadé que cette culture réussirait également dans l’est de la Cochinchine et le sud de l’Annam.

L'indochine ne devrait-elle pas envoyer en plus

grandes quantités les peaux de buffles et de bœufs, la gomme laque, le caoutchouc et aussi le benjoin et la gutta-percha.

Mais un produit bien plus important et plus intéressantest la soie ; car nous savons que la sériciculture devrait être une des industries dont le développement serait le plus avantageux pour notre colonie.Certainement, ce produit ne donne pas encore lieu à un commerce très important, puisque l’Indochine n’a exporté en 1908 que 79.978 kilogrammes de soie grège et 51.280 kilogrammes de déchets de soie, ces derniers uniquement à destination de la France. Cela tient certainement, en partie tout au moins, à ce que le Tonkin commence à en utiliser une grande quantité, quantité qui tend sensiblement à s’accroître. Mais il faut dire aussi que la culture défectueuse des müûriers et le mauvais entretien des magnaneries en sont les principales causes. Sur ce point, nous croyons que l'intervention de l'administration serait particulièrement heureuse. On a d’ailleurs déjà accordé de grands encouragements à la sériciculture en exemptant d’impôt pour un certain nombre d'années les terres nouvellement plantées en müriers. Signalons aussi un arrêté du 28 janvier 1909, instituant à partir du 1* juillet 1909 jusqu’au 31 décembre 1912 une prime de 0 piastre 80 par kilogramme de soie grège filée au Tonkin et provenant de cocons indigènes. Le résultat de cette mesure ne s’est d’ailleurs pas fait attendre : unesociété est en train d'établir à Thaïi-Binh

une filature de soie à vapeur pour utiliser d'une ma-

SC ERTEE

nière rationnelle la production de cocons de la province et profiter des primes à l’exportation sur les soies grèges ou tissées.

Il faut aussi assurer aux indigènes de la graine de vers à soie de bonne qualité, car jusqu’à préseni, la mortalité des vers a été telle que beaucoup de producteurs en ont été découragés. Depuis quelque temps déjà le service de la sériciculture applique les procédés de Pasteur à la sélection des graines; cela a, paraît-il, donné d'excellents résultats : le rendement est plus considérable et les magnaniers indigènes semblent plus satisfaits de leur production séricicole.

Des perfectionnements ont été aussi apportés dans la filature annamite : des bassines plus pratiques ont été mises à la disposition des indigènes moyennant un prix très abordable pour eux. Nous serions heureux de voir le marché de Lyon approvisionné par l’Indochine ; mais la qualité manquant aux soies indochinoises, celui-ci préfère acheter les grèges du Bengâle et surtout de Canton qui fournit chaque année 30 à 40 millions de soies à la France. Ne désespérons cependant pas de l’amélioration de la sériciculture indochinoise et souhaitons-lui de venir prendre un jour une situation prépondérante sur le marché français.

Pour compenser les charges que notre domination impose à la population indigène nous devons nous efforcer de créer des industries dans l’Indochine

même. Sila colonie transformait chez elle ses matiè-

Ad © Ru res premières, elle réaliserait un bénéfice considérable, carellese fournirait à elle-même ce qui lui serait nécessaire et l'excédent de ses besoins grossirait le chiffre de son commerce extérieur. À cause de la proximité de la Chine, elle n'aurait du reste aucune difficulté à écouler ses produits.

Par exemple, pour le papier ordinaire et le papier de culte, l’Indochine en importe de grandes quantités venant de Chine ; or, la région moyenne de l’Annam et du Tonkin renferme l’herbe à paillotte qui pourrait servir à faire du papier. Cette fabrication locale libérerait notre colonie du tribut qu’elle paie à la Chine et pourrait même, grâce à l’extrème abondance des matières premières et à leur bas prix, conduire à un excédent de production.

Cette industrie intéresse peu le commerce avec la France; mais prenons un autreexemple:l’industrie des nattes. Cette production existe dès maintenant avec une importance assez considérable puisque l’exportation de ce produit s’est élevé en 1908 à 445.345 kilogrammes représentant une valeur de 534.514 francs. Les nattes, qui ne sont autres que des bandes tressées pour paillassons ne pourraient-elles pas être expédiées directement vers la métropole, au lieu d’être dirigées vers Hong-Kong pour reprendre ensuite le chemin de la France par l’intermédiaire du grand entrepôt anglais d'Extrème-Orient ?

Une des plus importantes fabriques de naïtes est installée dans le huyen de Hung-Nhan de la province

de Thai-Binh, sur le canal des Bambous et est diri-

gée et commanditée par des Chinois. Cet établissement est prospère et a produit en 1908 près de 1.900 rouleaux de nattes. Tous ces produits ont pris la direction de Hong-Kong, pour être sans nul doute réexportés en partie du moins vers la France.

Les commerçants français trouveraient en Indochine, quantités d’autres produits, qu’ils reçoivent de la Chine: par exemple, l’huile siccative d’abrasin et l'essence de badiane.

Les rapports commerciaux entre la France et notre colonie indochinoise ont donné lieu à de nombreuses mesures législatives dont l'étude est fort intéressante : lois et décrets, qui dérivent tous d’ailleurs de l'esprit protectionniste, qui régit actuellement tout notre système douanier.

À propos du riz, l’Indochine eut une rude lutte à soutenir contre les industriels de la métropole sous prétexte de concurrence. Les industriels de Marseille refusaient à nos coloniaux le droit de travailler le riz, parce qu’ils avaient des usines de blanchissage et de décorticage. La loi de 1892 avait établi un droit de 3 francs par 100 kilogrammes sur les riz cargos (riz brut simplement séparé de la paille) et de 8 francs sur les riz travaillés étrangers. Nos riz coloniaux bénéficiaient de La franchise qu’ils fussent bruts ou travaillés. L’effet de cette protection fut la création d'industries similaires en Cochinchine et à Marseille. Celle-ci ne put supporter la concurrence et fit une campagne pour obtenir l’établissement d’un droit de

2 fr. 30 sur les riz coloniaux travaillés. Une vive

Se

polémique s’engagea entre les Chambres de commerce de Saïgon et de Marseille. Celle-ci estimait que la concurrence était impossible pour elle, qu’un droit de 2 fr. 30 rétablirait l'équilibre et serait une faible charge pour les consommateurs. Elle prétendait que les amidonneries, les distilleries et les autres industries utilisant le riz seraient à peine frappées par cette augmentation et qu’elle y retrouverait sa prospérité.

Saigon répliquait en soutenant que les charges seraient plus fortes qu’elles ne le paraissaient, que l'établissement de cette taxe nuirait aux amidonneries et distilleries et, comme le blanchissage, disaitelle, est médiocre en Cochinchine, il serait toujours possible à Marseille de procéder à un raffinage, qui portant sur les riz de luxe, pourrait être rémunérateur.

Ce qu'il y avait de remarquable dans cette discussion c’est qu’elle portait uniquement sur l’urgence de la protection : le principe semblait en être admis par les deux parties. Si la disproportion des coûts de production était trop considérable la protection devait s'imposer; pourtant le contraire est logique puisque la différence entre les deux prix rémunère un travail inutile. Ce travail étant du travail français que celui qui ne peut lutter s’en aille aux colonies, il y produira davantage et son activité profitera à lui et à son pays.

Une autre question législative intéressante est celle

de la demi-détaxe dont bénéficient à leur entrée dans

la métropole les denrées dites coloniales. Cette demidétaxe intéresse notre colonie d’Extrème-Orient pour le poivre, la cannelle, le thé et le café.

Pour le café nous avons vu que malgré les efforts des planteurs du Tonkin la production n’en est pas encore importante. Pour le thé, au contraire, l’Indochine en envoie une quantité de plus en plus considérable à la métropole. L’exportation qui était de 3.747.993 francs en Indochine pour l’année 1907 s’est élevée en 1908 à la somme de 4.034.118 francs, et cette plus-value provient de la consommation française qui augmente de façon notable et régulière. L’Indochine occupe une situation privilégiée pour ce produit, car c’est la seule de nos colonies qui cultive l’arbre à thé. Ce thé ne ressemble en rien à l’espèce que fournit Ceylan, importée en Europe par l’Angleterre et qui convient peu aux consommateurs français. Ce sont là des raisons pour que l’Indochine nous fournisse cette denrée dont l’usage se répand de plus en plus. D’ailleurs à son point de vue personnel, il y aura grand profit pour notre colonie à développer ses cultures de thé, car elle doitimporter tous les ans de 1.200 à 1.500 tonnes de thés chinois.

Enfin la question des taxes intéresse les poivres indochinois et il y a eu à ce sujet une législation abondante en 1901-1902-1903. Ce que l’on voulait : c'était le ralentissement de la culture poivrière dont le développement trop hâtif avait créé une crise, la production étant devenue supérieure à la consomma-

tion.

La détaxe de 104 franes par 100 kilogrammes avait à ce point encouragé les plantations de poivriers que les exportations avaient sextuplé de 1892 à 1904. La perte du Trésor de ces 104 franes par 100 kilogrammes était de 3.328.000 francs en 1901 pour 3.200 tonnes. Le prix du poivre baissait considérablement, on voulut réagir ; pour cela, on admit par la loi de finances du 30 mars 1902 de limiter la quantité admise au bénéfice de la détaxe. Mais cela lésait ceux qui avaient mis des capitaux dans les poivrières comptant sur la détaxe. Aussi la loi du 12 juillet 1902 décida que la quantité à admettre serait fixée chaque année par décret. Les pertes du Trésor étaient ainsi limitées ; mais ce ne fut là qu’un compromis. Les planteurs se plaignirent amèrement de ce que la limitation était inférieure à la production, lamentation un peu naïve puisque c'était justement le but de la loi: empêcher toute la récolte de s’écouler en France.

Le 29 mars 1903 on dut cependant rapporter cette loi et par la nouvelle loi de finances tous les droits sur les poivres coloniaux ou étrangers furent relevés de 104 francs ce qui mettait la taxe à 312 francs pour les poivres étrangers (tarif minimum) et à 450 francs (tarif maximum); tandis que nos poivres coloniaux payaient 208 francs. Ceux-ci étaient donc toujours protégés et le Trésor y gagnait. De cette façon, il y avait un régime stable, avantage considérable sur la loi du 12 juillet 1902. Constatons cependant que l’augmentation des prix profitait seulement au Trésor.

Aussi les stocks constitués se placèrent encore plus

re

difficilement que sous la loi de 1892. Dans la loi du 29 mars 1903, le Trésor a ménagé ses intérêts en relevant la taxe d’un produit dont le prix influe assez peu sur la consommation. On a voulu développer une culture coloniale sans faire de sacrifices financiers.

La loi du 29 mars 1903 ne donnait satisfaction à personne et les planteurs de poivriers ne cessèrent de se plaindre. Le gouvernement français s’en émut, et en vue de remédier à la crise dont souffre depuis plusieurs années la culture du poivre en Indochine, présenta à la Chambre des députés un projet de loi. Grâce à la vigoureuse intervention de M. François Deloncle, député de la Cochinchine de qui émanait la proposition de loi, la Chambre vota le projet par 350 voix contre 160 le vendredi 24 décembre 1909 (1).

En vertu de cette loi, des décrets détermineront dorénavant tous les trois ans, d’après l’état des cultures et la situation des récoltes, les quantités de poivre qui pourront être admises au bénéfice de la détaxe coloniale. Cette loi, en disposant que les crédits d’importations seront fixés pour trois ans, assure au commerce une certaine stabilité. Nul doute que cette nouvelle législation n’ait été accueillie en Indochine avec satisfaction, car tous les corps élus étaient depuis longtemps d'accord pour la réclamer.

Ces lois successives nous montrent combien il est difficile de satisfaire tous les intérêts en jeu lorsque

l'on entre dans la voie du protectionnisme,

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