‹ Du commerce français en ChineChapitre 19 sur 19 · CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS

La plupart des opérations commerciales dont nous entrevoyons la possibilité dans l’avenir, nous les jugeons à peu près impraticables dans la situation présente du commerce français en Chine et dans flndo-Chine, privé qu’il y est de bonnes relations sur les principaux centres commerciaux.

Le commerce de pacotille, le seul auquel puissent se livrer aujourd’hui nos navires agissant isolément dans ces mers, a peu de chances de succès , et l’avenir ne fera que les diminuer, car la régularité toujours croissante des approvisionnements rendra sa position de plus en plus précaire. Comment, en effet, un navire arrivant dans un port sans la moindre notion de la situation de la place, et tout à fait à faventure, pourrait-il espérer de faire une bonne opération? La place va peut-être se trouver encombrée de l’article principal de sa cargaison ; ou bien , des gens intéressés à le tromper feront-ils accroire au capitaine qu’il en est ainsi. Il lui faudra donc vendre à perte ou déposer sa marchandise. Ce dernier parti, il le suivrait s’il était sûr du commissionnaire, mais il ne le connaît pas; il se décidera donc à vendre à quelle condition que ce soit, parce qu’il est pressé, quil ne veut pas laisser d’affaire derrière lui, et enfin qu’il a besoin d’argent. C’est ainsi que nous avons vu à Singapore des vins français en caisse à meilleur marché que sur les quais de Bordeaux, où ils avaient été chargés. Des ine/mvénients d’un autre

ordre, mais non moins graves, attendent le capitaine pour la cargaison de retour. 11 est pressé et il ne trouve que de faibles parties de marchandise ; il court de port en port , au hasard , cherchant du fret et en refusant quelquefois à i5o francs pour finir par en accepter plus tard à loo francs ; car il n’a aucune donnée pour se guider. Enfin il a réussi à compléter dans quatre à cinq ports et en quatre à cinq mois son chargement, ayant consommé à l’avance tous les bénéfices de son retour. N’est-ce pas là l’histoire de la majeure partie des navires français venus depuis vingt ans dans les mers de l’Indo-Chine ? et tous les traités du monde n’y changeraient rien.

Ce qu’il faut pour assurer à la France la part qui lui revient légitimement dans ce commerce, c’est : i° des études approfondies du marché chinois; ce que ne peut faire un navire qui passe de loin en loin, et souvent sans pensée de retour; 2° sur les lieux memes des correspondants, des appuis, des associés qui favorisent les combinaisons et permettent de donner delà suite aux opérations.

Nous ne voyons qu’une forte maison de commerce ou une compagnie disposant de capitaux considérables qui puisse entreprendre l’exploitation d’un commerce aussi étendu ; il faut que cette compagnie embrasse à la fois le commerce de la Chine et celui de l’Indo-Chine, qu’elle ait son centre , soit à Bordeaux, soit au Havre, soit à Marseille, ou encore à Paris, une maison principale à Singapore et des succursales de cette maison à Batavia , à Manille, à Canton , à Amoy et à Shang-Haï. Ce sont là, en effet, les seules places de grandes affaires. Il faut que cette maison s’applique à étudier complètement les divers marchés et leurs besoins par des essais intelligents; qu’elle fasse des avances de fonds aux fabricants français, dont elle placera ensuite les produits pour leur propre compte, comme cela se pratique dans' les maisons anglaises et américaines. Il faut que les marchandises attendent dans ses magasins un placement sans perte , que les cargaisons de retour soient préparées en temps opportun, de manière à obtenir le bon marché des produits en évitant le chômage des navires; que les navires soient utilisés pour le commerce d’intercourse dans lequel seront transportés, d’un point à un autre de l’Indo-Chine, sur l’avis des maisons associées, non-seulement les divers produits du pays, mais encore les marchandises d’Europe restées invendues sur le point où

elles avaient été présentées d’abord; nous avons vu plusieurs opérations de ce genre se résoudre en des bénéfices, alors que tout devait faire craindre une perle.

C’est ainsi d’ailleurs qu’en agissent les fortes maisons anglaises et américaines qui exploitent le commerce de l’Indo-Chine ; et ce commerce a présenté jusqu’ici de tels avantages, qu’on calcule qu’il ne faut que quelques années à un chef de maison pour réaliser une fortune considérable. Nous connaissons une maison américaine dans laquelle chaque associé devient chef à tour de rôle pour cinq ans; puis, à l’expiration de ce terme, il reste commanditaire; mais ce temps a suffi à la plupart pour se retirer millionnaires.

Une association de capitalistes, d’armateurs et de fabricants remplirait toutes les conditions voulues pour assurer le succès du commerce français, et, nous n’hésitons pas à le dire, une pareille entreprise bien menée serait la source d’immenses bénéfices.

L’établissement des consuls français en Chine et dans l’Indo- Chine est une mesure plus indispensable que partout ailleurs, et surtout au début de notre commerce, dont les premiers pas auront besoin d’ètre soutenus et guidés chez un peuple si différent de tous les autres , où il sera si difficile dans les premiers temps de s’entendre et d’obtenir les moindres choses nécessaires à la vie, enfin où de graves abus et des vexations pourraient prendre pied si l’autorité consulaire ne veillait pas soigneusement aux intérêts français. Mais ce n’est pas là le seul service à attendre de nos agents : de leur contact intime avec la population chinoise, il doit résulter pour la France l’acquisition d’une foule de notions du plus haut intérêt pour la science, l’agriculture et l’industrie. Si nous sommes plus savants que les Chinois, en ce sens que nous avons su réussir et coordonner les faits, créer des théories qui les résument et les expliquent, toutes choses auxquelles les Chinois paraissent être restés étrangers, on ne saurait nier qu’ils ne soient, grâce à l’ancienneté de leur civilisation, en possession d’une foule de faits épars, ignorés de nous, et qui se rattachent directement à la physique, à la chimie, à la mécanique et aux diverses branches de l’histoire naturelle.

Que de procédés nouveaux à nous approprier; que de méthodes simples dont le hasard, nous voulions dire ici le temps, a enrichi les Chinois; que de produits inconnus en industrie

comme en agriculture à introduire en France! Quelle sourte plus abondante et plus précieuse aura jamais été ouverte à Thomme qui saura y puiser avec intelligence? Pour nous, qui n’avons fait qu’en entrevoir la richesse, nous regardons les investigations auxquelles nos agents seraient appelés à se livrer comme l’étude la plus intéressante des temps actuels, sous quelque rapport qu’on l’envisage.

Dans un pays tel que la Chine, nos consulats doivent être comme des commissions scientifiques permanentes chargées d’écouler au fur et à mesure vers l’Europe toutes les notions qui intéressent les sciences spéculatives ou d’application.

Le nombre des personnes qui réunissent les conditions voulues pour de pareilles fonctions est à coup sûr très-limité; il faut des hommes à la fois instruits dans les sciences exactes et habitués au maniement des affaires. C’est aux diverses administrations de fEtat que nous conseillerions de les demander; c’est parmi les sujets qui' auraient fait leurs preuves que nous voudrions les voir choisir.

Deux ordres d’idées distinctes, les intérêts politiques et les intérêts commerciaux, paraissent indiquer la nécessité de créer dans ces mers deux consulats généraux , l’un pour l’Indo-Chine , l’autre spécial à la Chine.

Singapore, port libre, placé sur la grande route de finde en Chine, est évidemment pour la France le centre commercial le plus important de ces mers. C’est sur ce point que nous proposerions l’établissement d’un consulat général, comprenant dans sa circonscription les consulats de Calcutta, de Batavia et de Manille, auxquels il transmettrait avec promptitude et sûreté toutes les instructions nécessaires, et dont il coordonnerait les opérations et les travaux ; il pourrait aisément étendre son action jusqu’en Chine; mais les intérêts de notre politique et ceux de notre commerce réclament sur les lieux mêmes un représentant de la France d’un rang élevé. Il faut donc créer à Canton un consulat général accrédité auprès du gouvernement chinois. Ce fonctionnaire aurait sous ses ordres immédiats les consuls placés à Shang-Haï et Amoy, seuls ports du Nord qui offrent en définitive quelque importance commerciale.

Fait à Paris, le i5 juillet i846.

L’inspecteur principal des douanes, délégué des ministères du commerce et des finances dans la mission de Chine.

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