‹ Du concile general et de la paix religieuseChapitre 13 sur 90 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

Ainsi voilà un point fixe, d'après Bellarmin luimême, et quoi qu'en disent certains théologiens extrêmes de son école : le Pape peut errer comme docteur et personne privée. La question est de savoir si cette failiibilité, apanage inséparable de la nature humaine, se retrouve dans le Pontife comme pontife, c'est-à-dire considéré comme personne publique,» comme pasteur et docteur de tous les chrétiens, et dans l'enseignement qu'il adresse à l'Église universelle touchant la foi et les mœurs.

Bellarmin n'hésite pas à affirmer que le Pape, considéré à ce point de vue, est infaillible. Cependant il semble d'abord mettre certaines conditions à cette infaillibilité. Ainsi il veut que le Pape, qu'il prononce sa sentence dans le concile ou hors du concile général, ne procède jamais qu'avec maturité, après un sérieux examen des questions, et en prenant conseil des personnes doctes qui sont autour de lui. L'illustre théologien est bien loin, sans doute, de placer l'infaillibilité dans les conseillers du Pape ; elle ne réside qu'en lui, dit-il. Mais il affirme en même temps que le,Pape est tenu de prendre tous les moyens humains que la sagesse conseille pour s'éclairer et arriver à la vérité.

S'il négligeait ces moyens et ne portait pas dans ses décisions suprêmes la science, la sagesse, la prudence qu'elles demandent, Bellarmin avoue qu'il serait sujet à l'erreur. Toutefois, comme cette infaillibilité conditionnelle pourrait être contestée et s'évanouirait facilement, il ajoute qu'il est impossible que

le Pape « fasse témérairement une définition1. » Car Dieu qui a voulu la fin veut aussi les moyens nécessaires à la fin. « En effet, dit Bellarmin, il serait peu utile de savoir que le Pape ne peut se tromper quand il ne fait pas de définition téméraire, si nous ne savions pas en même temps que Dieu ne permettra jamais qu'il fasse des définitions téméraires 2. » Remarquons bien ici, avant d'aller plus loin, que Bellarmin met en thèse ce qui est en question, et qu'il tombe dans une vraie pétition de principe. En effet, il s'agit de savoir si Dieu a voulu réellement accorder au Souverain Pontife l'infaillibilité absolue et séparée, et ce n'est pas résoudre la question que de supposer cette volonté en Dieu.

Par cette supposition, les conditions que Bellarmin cherche d'abord à mettre à l'infaillibilité pontificale s'évanouissent pour le public chrétien, pour les évêques comme pour les fidèles. Personne n'a le droit de s'informer si ces conditions ont été observées; personne n'a le droit d'élever le moindre doute à cet égard. L'infaillibilité conditionnelle du Pape devient en réalité et pratiquement l'infaillibilité absolue. Elle est égalée de tout point à celle de l'Église elle-même, à cette infaillibilité absolument certaine et incontestable qui porte avec elle-même ses conditions.

1 Non posse fieri ut Pontifex temere definiat. De Rom. Pontif., lib. iv, cap. u.

2 Parum autem prodessetscire Pontificem nonerraturum quando non temere definiat, nisi etiam scireraus non permissuram Dei providentiam ut ille temere definiat. De Rt>m. Pontif., lib. iv, cap. u.

Cette infaillibilité absolue, le Pape la possède-t-il en tant qu'il est le chef de l'Église et des premiers pasteurs ? en tant qu'il forme avec les premiers pasteurs une unité morale ? Ou bien, en vertu des divines promesses , la tire-t-il de lui-même , de lui seul , de manière que l'infaillibilité découle du Pape sur l'Église et le concile général ?

Sur ce point capital, Bellarmin est fort explicite lorsqu'il affirme que « toute la solidité des conciles généraux légitimes ne provient pas en partie du Pontife et en partie du concile , mais du pontife

SEUL l . »

Nous n'examinerons pas ici si Bellarmin est toujours bien conséquent avec lui-même, et si l'idée qu'il donne de l'autorité des conciles généraux, dans son livre Des Conciles, peut facilement se concilier avec la doctrine qui fait dépendre du Pape seul toute leur infaillibilité2. Il reste qu'il enseigne très-nettement cette doctrine dans son traité De Romano Pontifice.

Ainsi, d'après Bellarmin et son école, le Pape, considéré en dehors du corps épiscopal, en dehors du concile général et séparément de lui, possède, par lui-même et par lui seul, le divin privilège de l'infaillibilité. Le Pape jouit donc du privilège de l'infaillibilité séparée, comme il jouit de celui de l'infaillibilité absolue.

Nous n'affirmons pas que tous les théologiens de

1 Totam firmitatem conciliorum legitimorum esse a Pontifice, non partem a Pontifice, partemaconcilio. De Rom. Pont., lib. iv, cap. m.

2 De conciliis, lib. n, cap. i , et alibi.

l'école italienne professent sur le point qui nous occupe des doctrines aussi absolues et aussi exclusives que celles de Bellarmin. Nous n'avons à nous enquérir ici que de la théorie de l'illustre cardinal.

Cette infaillibilité absolue et séparée que Bellarmin attribue au Souverain Pontife s'étend-elle à tous les actes, à toutes les décisions, à tous les décrets émanés de l'autorité pontificale ? Il résulte d'une longue dissertation sur des erreurs attribuées à trente-cinq papes1 que le théologien romain ne réclame l'infaillibilité que pour l'enseignement qu'il appelle « entièrement apostolique et solennel2 ».

Que faut-il entendre par cet enseignement ex cathedra? On sait que les théologiens de l'école italienne sont loin d'être d'accord sur les conditions et les signes de cet enseignement. Les uns disent que l'enseignement ex cathedra est celui qui est conforme à l'Écriture et à la tradition. Les autres que c'est celui qui procède d'un mûr examen et de sages conseils. Ceux-ci exigent que le Pape jouisse d'une liberté entière d'esprit, et prie avec ferveur avant de prononcer sa sentence. Ceux-là veulent qu'il l'environne d'une grande solennité , qu'il emploie certaines formules, et frappe les opposants des plus redoutables censures. Nous reviendrons sur ce sujet d'une extrême importance, et nous expliquerons plus tard

1 Cette dissertation occupe les ch. vm, ix, x, xi, xn, xm et xiv du liv. iv De Romano Pontifice.

2 Plane apostolicum et ex cathedra. De Rom. Pontif., lib. iv, cap. xiv.

ce qui constitue, selon notre opinion, le véritable enseignement ex cathedra1. Il s'agit uniquement en ce moment de chercher l'idée juste et complète du système de Bellarmin.

Nous avons vu que le grand théologien , tout en reconnaissant que le Pape , avant de prononcer ses décisions, doit prendre tous les moyens humains de connaître la vérité, ne fait pas cependant dépendre l'infaillibilité pontificale de la constatation de l'observation de ces sages règles, puisque son système l'oblige à supposer qu'elles seront toujours observées. L'infaillibilité, pour lui, deviendrait incertaine, par conséquent inutile , s'il pouvait s'élever le moindre doute touchant l'observation par le Pape de toutes les règles de la prudence. Pour être conséquent avec son rigoureux système , Bellarmin ne peut distinguer les jugements ex cathedra que par l'objet même de ces jugements. En d'autres termes, Bellarmin admet et doit admettre qu'il y a jugement ex cathedra toutes les fois que le Pape enseigne toute l'Église dans les choses de la foi et des mœurs2. La plupart des conditions et des formalités demandées par les théologiens de l'école italienne pour les jugements ex cathedra, tendant par

1 Voir le ch. xn de ce livre, et liv. v, ch. i et v.

2 Summus Pontifex, cum totam Ecclesiam docet, in his quae ad fidem pertinent , nullo casu errare potest. De Rom. Pontif., lib. iv, cap. m. Non solum in decretis fidei errare non potest Summus Pontifex; sed neque in praeceptis morum quae toti Ecclesiae praescribuntur; et quae in rébus necessariis ad salutem, vel in eis quae per se bona, vel mala sunt, versantur. Ibidem, cap. v.

leur nature à rendre chacun juge des jugements du Pape, ne peuvent entrer dans le système de Bellarmin. Il aura souvent recours à ces conditions, à ces formalités, pour échapper aux graves difficultés qu'on a élevées contre plusieurs décrétâtes et bulles des Souverains Pontifes. Mais l'esprit de son système le ramènera toujours à ses affirmations absolues.

On pourra maintenant , nous l'espérons , se faire une idée exacte de ce que nous entendons par l'infaillibilité absolue et séparée du Pape. L'infaillibilité absolue, c'est l'infaillibilité sans condition, ou avec des conditions que personne ne peut ni ne doit vérifier. L'infaillibilité séparée, c'est l'attribution de ce divin privilège au Pape, en dehors de tout concours des évoques aux décisions pontificales, que ce concours soit antécédent, concomitant ou subséquent; qu'il soit exprès ou tacite.

Cette infaillibilité absolue et séparée étant attachée non à la personne humaine, au Pape en tant qu'homme, nous l'avons vu, mais à la personne pontificale, au Pontife, devient, en ce sens, personnelle. L'infaillibilité absolue et séparée est donc , en même temps, personnelle.

Après avoir dégagé autant qu'il est en nous l'idée vu. fondamentale de la théorie bellarminienne , nous ^JJS^" pouvons affirmer de nouveau et maintenir avec une ^^1^ certitude entière que cette théorie de l'infaillibilité absolue. absolue, séparée, personnelle du Pontife romain, est identique à celle de sa monarchie pure, indivisible,

absolue. Si le Pape possède l'infaillibilité absolue, séparée, personnelle, répétons-le encore, le Pape est le plus absolu des monarques.

Les preuves de la théorie bellarminienne sont empruntées à l'Écriture et à la tradition. Nous allons les examiner avec toute l'attention et le respect que demande la gravité de ces questions.

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