TOME II
lettres , qu'il ne l'enlève au décret du concile des Apôtres.
Enfin, il nous a semblé impossible que tout lecteur attentif ne reconnût pas dans les bulles Inscrutabilis et In arcano d'Eugène IV un jugement revêtu de toute l'autorité qu'un Pape peut donner à ses décisions.
Nous ne sommes donc pas sorti de la question; nous y sommes, au contraire, strictement resté.
Les preuves que nous avons données pour démontrer le caractère dogmatique et solennel des jugements pontificaux que nous venons de citer, ne nous sont pas personnelles. Elles ont été présentées par un grand nombre de savants et pieux théologiens dont nous pourrions citer les noms, tous dominés à une incomparable hauteur par celui de Bossuet. Si ces preuves n'apparaissent pas au lecteur dans toute la force qu'elles possèdent, il devrait, pour rester dans les limites de la sagesse et de l'impartialité, leur reconnaître au moins un très-haut degré de probabilité. Ce qui paraît vrai à un génie aussi vaste , aussi profond, aussi juste, aussi pur que celui de Bossuet, peut-il être faux de tout point? Mais cette probabilité grande, qu'on ne peut refusera l'opinion de théologiens nombreux et exacts, ne permet à personne d'affirmer, d'une manière absolument certaine, qu'il n'y a jamais eu a'erreurs dans l'enseignement dogmatique et solennel de quelques Papes. Et en présence de l'impossibilité de cette dénégation absolue, n'est-il pas également impossible de tirer
du texte sacré les conclusions absolues que l'école extrême veut y voir?
La divine Providence, qui conduit les destinées de l'Église, nous donne donc elle-même, par les chutes et les fautes qu'elle a permises, le vrai sens des divines promesses.
Ce sens est encore justifié par la contradiction frappante où se trouve entraînée l'interprétation qui veut déduire de ces promesses l'infaillibilité absolue, séparée, personnelle du Pontife romain.
Nous avons vu que , d'après Bellarmin lui-même , le seul enseignement garanti par les divines promesses est l'enseignement ex cathedra; c'est-à-dire, selon lui , l'enseignement le plus solennel du Saint- Siège. Mais, en cette matière, pourquoi des degrés dans la solennité? Dès que le Pape parle comme Pape, et décide des questions qui appartiennent à la foi et à la morale, son enseignement ne s'adresse-t-il pas, par sa nature , à l'Église ? N'est-il pas universel et solennel par sa nature ? Pourquoi , dès lors , cet enseignement ne serait-il pas sous la protection des divines promesses ? Qui possède le droit d'en borner les etfets, et de les restreindre au seul enseignement solennel revêtu de certaines conditions, de certaines formules ? Où trouve-t-on ces conditions, ces formes, ces formules dans le texte sacré ? Si les divines paroles accordent au Pape l'infaillibilité absolue, séparée et personnelle, cette infaillibilité doit couvrir tous les enseignements, tous les actes du Pape en tant que Pape et dans l'exercice de sa charge suprême. •
Les distinctions que l'on fait entre tel ou tel degré de solennité dans l'enseignement pontifical ne sont donc pas conciliantes avec la majesté, l'étendue, la souveraineté des promesses divines, prises comme on veut les entendre.
Il faut bien le dire, plusieurs des conditions exigées pour l'enseignement ex cathedra, comme, par exemple, celles qui font dépendre l'infaillibilité des conseils qui environnent le Pape ou des formules qu'il emploie dans ses jugements , semblent n'avoir été imaginées que pour échapper à des objections accablantes. Impossible de nier le caractère vraiment pontifical et solennel du décret de Vigile , des lettres d'Honorius, des bulles d'Eugène IV. Que fait-on alors dans le but d'écarter des conséquences redoutables ? On cherche à établir que ces décisions manquaient de certaines conditions, de certaines formalités dont les divines promesses ne font aucune mention l.
Nous croyons avoir prouvé que , même en se plaçant au point de vue de ces conditions et de ces formes, les décrétâtes que nous avons citées étaient des jugements dogmatiques et solennels.
La vraie nature de la constitution del'Église, l'expérience des siècles, les idées les plus dignes de la Sagesse divine, démontrent donc qu'il ne faut pas chercher dans les promesses divines faites à saint Pierre et à ses successeurs, par les célèbres paroles : Tu es Petrus, l'infaillibilité absolue, séparée, personnelle du Pontife romain.
1 Voir même livre, ch. xn.
Ces promesses garantissent l'éternelle durée du Siège apostolique, premier fondement de l'Église; elles garantissent que la succession pontificale restera toujours dans la vérité catholique, et ne pourra être altérée par l'infidélité passagère d'un Pape. Notre- Seigneur Jésus-Christ donne à son Vicaire le moyen infaillible de remplir dignement sa charge suprême , en lui conférant le droit d'appeler, dans les circonstances graves, le concours de ses frères les évêques. Il met dans les mains de son Église le remède assuré contre les erreurs et les scandales possibles d'un Pape infidèle \
Par ces dispositions de la divine sagesse , par les soins de la Providence, l'Église romaine, siège de la papauté, se trouve aussi solidement établie dans la vérité. Elle n'acceptera et ne professera jamais l'erreur.
Ainsi il est pourvu à la sainteté inviolable, à l'entière solidité de l'Église, à l'indéfectibilité du Saint- Siège et de l'Église romaine, sans que toute la vérité soit placée dans un seul homme et ne soit placée qu'en lui. La foi peut périr dans un Pape ; elle ne périra jamais dans la papauté.
Il nous reste à écarter une dernière objection. Si un Pape, dans son enseignement dogmatique et solennel, peut errer, tous peuvent errer, dit-on; et dès lors l'Église et la papauté périclitent et peuvent périr. Ce raisonnement nous paraît aussi juste que ceux-ci : Tous les chefs de famille peuvent être de mauvais pères; donc, la famille est impossible. Tous
1 Voir, pour une objection, p. 149 et le chap. il.
les chefs des nations peuvent être d'affreux tyrans ; donc les nations sont impossibles. Tous les hommes peuvent être méchants , voleurs et assassins ; donc l'humanité est impossible.
Qui ne voit que ces raisonnements extrêmes ne prouvent rien ?
Après avoir réfléchi à la doctrine que nous venons de lui présenter, le lecteur pourra peut-être pénétrer la beauté et l'exactitude de l'image employée par le divin Maître, pour figurer son Église, dans les paroles de la promesse. Cette Église est un grand édifice que le divin architecte bâtit et fait reposer sur le fondement de Pierre et de sa succession. Les Apôtres aussi et leurs successeurs entrent sans doute dans ce fondement ; mais Pierre et sa succession en sont la plus profonde et la principale assise. Ce fondement porte l'édifice, et la solidité du fondement est nécessaire à celle de l'édifice. Mais l'édifice aussi protège le fondement; et si le fondement n'était pas abrité par l'édifice, il serait bientôt décomposé sous l'influence des intempéries atmosphériques. La solidité du fondement n'empêche pas d'ailleurs que quelques pierres ne puissent s'en détacher et tomber. Ainsi le fondement et l'édifice forment un tout qui se soutient par lui-même et qui s'appuie par toutes ses parties.
Le pouvoir papal est la condition principale de la force, de la durée, de la vie de l'Église. Mais, dans certaines circonstances, l'Église elle-même soutient et protège la papauté.
Telle est la loi de toute vie organique ; tels sont
les enseignements de l'histoire ; et la vérité de l'image divine se trouve ainsi entièrement confirmée.
Nous croyons avoir prouvé qu'on ne peut déduire du premier texte , invoqué par l'école absolutiste à l'appui de ses théories, l'infaillibilité absolue, séparée et personnelle du Pontife romain, pas plus que sa monarchie pure, indivisible, absolue. L'éternelle durée, l'indéfectibilité de la papauté, l'indéfectibilité de l'Église romaine, sont les seules conclusions qui paraissent en harmonie avec l'ensemble des textes sacrés, avec la vraie nature de la constitution de l'Église, avec l'expérience historique.
Le second texte que nous devons étudier est celui de saint Luc :« Simon, Simon, Satan vous a demandés pour vous cribler comme on crible le froment ; mais j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. Lors donc que tu auras été converti, confirme tes frères ! . ■
Déjà nous avons présenté les célèbres paroles : Confirma fratres tuos, comme une preuve de la primauté de saint Pierre et de ses successeurs2. Toute la question ici est de savoir si les divines paroles que nous venons de transcrire en leur entier confèrent aux successeurs de saint Pierre, avec la primauté et l'universalité de la juridiction, l'infaillibilité absolue et séparée.
Les divines paroles attestent que le Seigneur a
1 Luc, xxn, 32.
2 T. 1", liv. i", ch. v.
Le second texte.
prévu une chute de saint Pierre; qu'il a prié pour lui afin que sa foi ne périsse pas dans cette épreuve ; qu'il a obtenu sa conversion, et qu'il donne au converti la mission ou le commandement de confirmer ses frères dans la foi.
On se demande d'abord si, lorsque Pierre entendit ces grandes paroles, il était déjà élevé à la dignité de chef du collège apostolique et de Souverain Pontife. Cette dignité lui était annoncée et promise ; mais en était-il déjà revêtu ? De graves écrivains répondent négativement, et ils induisent de ce que saint Pierre, dans ces circonstances, n'était encore qu'un homme privé, qu'on ne doit rien préjuger de sa chute contre sa succession pontificale. Ces théologiens ne s'aperçoivent pas, sans doute, que si on ne peut rien conclure de la chute d'un homme privé contre la succession pontificale, on ne peut rien inférer aussi, en faveur de cette succession, des promesses faites à l'homme privé. Dans cette hypothèse, les paroles rapportées par saint Luc ne s'adresseraient qu'à saint Pierre et neluiconféreraientqu'un privilège personnel.
Mais quoique les saints Pères interprètent de diverses manières les paroles de saint Luc, il est certain qu'ils sont généralement d'accord à étendre aux successeurs de saint Pierre le précepte et la promesse que renferme le texte sacré. Les successeurs de saint Pierre auront, comme saint Pierre lui-même, le devoir de confirmer leurs frères dans la foi; et la foi des successeurs de saint Pierre, comme celle de saint Pierre lui-même, ne périra pas.
L'application des paroles du Seigneur à la succession pontificale ne peut donc être contestée par aucun catholique. La question est de savoir dans quelle mesure elle doit être faite.
D'abord il est certain qu'on ne peut attribuer aux successeurs de saint Pierre, dans toute sa perfection et son étendue, le don accordé à l'Apôtre seul. Écoutons saint Augustin : « Quel est l'objet de la prière de Jésus-Christ, si ce n'est la persévérance finale de saint Pierre? Quand il demande pour cet Apôtre que sa foi ne périsse pas, que demande-t-il, sinon une volonté très libre, très-forte, très-invincible, très-persévérante dans la foi ! ? »
Le don de la foi accordé à saint Pierre est donc celui d'une foi très-parfaite, non-seulement extérieure, mais surtout intérieure, de la foi la plus ferme unie à la charité la plus vive; d'une foi qui, sans le préserver de toute infidélité, de toute chute, lui donnera la force de se relever, de réparer sa faute, de devenir l'exemple et l'affermissement de ses frères les autres Apôtres.
Tous les théologiens graves qui admettent sans difficulté que les Papes peuvent tomber dans l'hérésie privée, dans l'infidélité ; qu'ils peuvent perdre
1 Quid rogavit nisi perseverantiam usque in finem?.... Quando rogavit ne fides ejus deficeret quid aliud rogavit, nisi ut haberet in fide liberrimam, fortissimam , invictissimam , perseverantissimam voluntatem? Lib. De corrept. et grat., cap. vi et vin. Voyez aussi Saint Chrysostome, Homil. 83 inMatth.;S. Léon., Serm. tert. de anniversario die assumptionis suœ.
la foi et être du nombre des réprouvés; tous ces théologiens ne peuvent attribuer à la succession pontificale le don parfait accordé à saint Pierre.
.Ces théologiens sont donc obligés d'admettre certaines réserves, certaines restrictions dans les promesses divines, en tant qu'elles s'adressent aux successeurs du chef des Apôtres.
Ils se bornent à dire que le privilège accordé aux Pontifes romains, en vertu de la prière de Jésus- Christ, consiste en ce que le Pape, comme pape, ne peut rien enseigner contre la foi \
Mais ne peut-on pas répondre à ces respectables théologiens que la condition des successeurs de saint Pierre ne peut être meilleure que celle de l'Apôtre lui-même? No tre-Seigneur Jésus-Christ n'a pas donné à sa prière l'effet de préserver saint Pierre d'une chute publique , d'une chute lamentable dans la foi , parce que Dieu respecte la liberté de l'homme, Au moment le plus solennel qui se soit présenté dans toute la durée des temps, au moment où le mystère du salut universel allait s'accomplir, Pierre, chef du collège apostolique, renia trois fois son Maître ! Par l'effet de la divine prière, il se releva promptement de cette chute profonde ; il la pleura amèrement, et son amour pour son Maître ne fit que s'accroître par l'ardeur même de son repentir.
S'il faut suivre l'analogie, ne doit-on pas dire que la prière du Seigneur ne préservera pas plus les succes-
1 Ut ipse, tanquam Pontifex, non possit unquam docere aliquid contra fidem. Bellarminus, De Rom. Pontif., lib. iv, cap. ni.
seurs de saint Pierre de toute faute publique contre la foi, qu'elle ne l'en a préservé lui-même ? Mais ces fautes, comme celle de saint Pierre, seront passagères, bientôt réparées, et ne pourront nuire au souverain pontificat.
Ici, on objecte que la faute de saint Pierre fut celle de l'homme privé et non pas celle du Pontife, et que par conséquent on ne peut rien en conclure contre l'enseignement pontifical.
Cette réponse nous ramène à la première interprétation, que nous avons écartée comme contraire à la tradition des Pères; à cette interprétation qui, ne rapportant la prière et les promesses de Jésus-Christ qu'à la personne de Pierre, ne permettrait plus de les étendre à sa succession.
Mais il est incontestable que saint Pierre était, en ce moment, choisi et désigné comme le chef du collège apostolique et de l'Église. Il est incontestable que le divin Sauveur, à cette heure si solennelle, à cette heure où il allait fonder son Église en versant son sang pour elle, ne pouvait pas voir en Pierre l'homme seul. Il voyait en lui le chef de ses Apôtres, puisqu'il lui donnait le précepte particulier de confirmer ses frères; il voyait en lui tous ses successeurs. Peu importe que saint Pierre, dès qu'il était considéré par le Seigneur comme le chef de son Église, n'eût pas encore reçu tous les dons spirituels qui lui étaient réservés.
Le Seigneur priait pour le chef; il priait pour les successeurs de ce chef, sans donnera sa prière l'effet
•de préserver Pierre, de préserver ses successeurs de toute chute publique daus la foi.
On insiste , et on dit que Pierre , en renonçant à Jésus-Christ, n'a pas enseigné l'Église, n'a pas fait une dé finition. Ces distinctions désespérées sont-elles dignes de la gravité théologique ? Disons-le, puisque nous y sommes forcé par des systèmes outrés : saint Pierre a plus fait qu'une définition erronée, puisqu'il a renié publiquement Y auteur et le consommateur de toute foi! Ce renoncement, tant pleuré et si glorieusement réparé, n'était-il pas un enseignement indirect capable de produire des effets funestes, si Dieu n'avait pas tiré de cette faute un plus grand bien ?
L'histoire évangélique vient donner ainsi à la prière du Seigneur la portée réelle qu'il a voulu lui accorder. Mais ce n'est pas seulement l'histoire évangélique qui nous conduit à la véritable interprétation du texte sacré. L'histoire de l'Église nous présente des faits analogues à celui que les évangélistesnous racontent.
Personne, sans doute, ne niera la relation intime qu'il y a entre le commandement donné à saint Pierre et à ses successeurs : « Après votre conversion, confirmez vos frères » , et la prière qui précède le commandement : (( J'ai prié afin que votre foi ne périsse pas. » Or, comme la prière du Seigneur est toujours efficace, la manière dont le précepte a été rempli par plusieurs successeurs de saint Pierre nous découvre aussi Tétendue et la portée de la prière. Tous les successeurs de saint Pierre ont-ils également bien rempli le précepte et la mission de confirmer leurs frères dans la
foi? Cette question est d'une solution facile. Qu'on veuille bien remarquer d'abord que ce précepte a une très-grande étendue et se rapporte généralement à tout ce qui intéresse de près ou de loin la conservation du dépôt de la foi.
Quelque opinion que l'on embrasse sur le caractère plus ou moins dogmatique et solennel du décret de Vigile, des lettres d'Honorius, des bulles d'Eugène IV, il est au moins incontestable que, dans toutes les circonstances, ces Pontifes n'ont pas confirmé leurs frères dans la foi. Quand Vigile décrétait l'orthodoxie d'une lettre qu'il devait condamner ensuite comme impie et hérétique, confirmait-il ses frères dans la foi ? Quand Honorius se déclarait uni d'esprit et de cœur avec l'hérésiarque Sergius, confirmait-il ses frères dans la foi ? Quand Eugène offensait un concile qu'il devait déclarer ensuite légitime et sacré, confirmait- il ses frères dans la foi ? Quand Libère souscrivait la formule au moins suspecte de Sirmium ; quand il abandonnait saint Athanase, dont la cause était alors si intimement liée à celle de la foi, confirmait-il ses frères dans la foi ' ? Quand Jean VIII, s'étant laissé tromper par les artifices de Photius, portait atteinte à l'autorité du huitième concile dans le but de rendre le siège de Gonstantinople à cet homme si dangereux pour la foi, confirmait-il ses frères dans la foi2? Il reconnut et répara sa faute ; mais elle avait été commise. Quand des bulles célèbres de Boniface VIII et
1 Liberii Pap,e Epistolœ apud Hilarium.
2 Labbe, Conc, t. vin, p. 4415 et U78.
de Nicolas III, qui touchaient aux matières de la foi ou des mœurs durent être expliquées ou révoquées par leurs successeurs, peut-on dire que les premiers, dans ces cas particuliers, avaient rempli d'une manière irréprochable en tout le devoir de leur charge suprême l ?
Ces faits ne prouvent-ils pas que le Sauveur, toujours exaucé dans sa prière , n'a pas demandé pour les successeurs de saint Pierre l'impeccabilité dans l'accomplissement de leurs devoirs relatifs à l'exposition, à la défense, à la conservation de la foi? De la seule prière du Seigneur, personne n'a donc le droit d'inférer l'infaillibilité absolue, séparée, personnelle du Pontife romain. Ce privilège, qui changerait la nature de la constitution de l'Église, n'est pas nécessaire à la conservation du Saint-Siège. Nous l'avons vu, nous allons le voir encore.
Le Seigneur impose aux successeurs de saint Pierre le devoir de confirmer leurs frères. Il leur obtient et leur offre toutes les grâces et tous les moyens nécessaires pour remplir ce grand devoir. Toutefois, ces secours divins ne suppriment pas la liberté humaine. Les Papes resteront hommes dans l'exercice de leur auguste et suprême ministère; mais la Providence veillera sur son Église. Jésus-Christ a promis que la
1 La bulle Unam sanctam et la bulle Clericis laïcos, l'une expliquée et l'autre révoquée par le pape Clément V, dans ses bulles Meruit et Quoniam; la décrétale Exiit de Nicolas III, expliquée et ensuite révoquée par Jean XXII dans les bulles Ad wnditorem, Çum inter nonnullos et Quia quorumdam. — Corpus juris canonici.
foi de Pierre ne périra pas; il a demandé à son Père l'inébranlable solidité de cette foi. Cette divine prière aura son plein effet. Quelques erreurs, quelques fautes, quelques faiblesses passagères, fruits naturels de la défaillance humaine ; quelques erreurs, quelques fautes, quelques faiblesses passagères, toujours réparées et corrigées, ne pourront troubler ni la pureté de la foi pontificale, ni le courant de sa tradition dans sa suite et sa constance; ne pourront altérer la foi indéfectible de l'Église romaine. En permettant quelquefois ces erreurs et ces fautes, le Seigneur Jésus-Christ prouve que sises vicaires sont des hommes, sa main divine soutient toujours le Souverain Pontificat, comme l'Église dont il est le faîte; et, dans l'éclat de vérité que l'enseignement pontifical présentera au monde, les taches de l'humaine faiblesse s'efTaceront et disparaîtront.
Le second texte invoqué en faveur du système de l'infaillibilité absolue et séparée du Pontife romain, nous présente un sens parfaitement analogue à celui du premier. L'un et l'autre révèlent le dessein de l'éternelle Sagesse de conserver les institutions divines , sans arracher aux conditions de notre nature aucune individualité humaine , prise isolément.
Trouvera-t-on, dans les dernières paroles adressées iv. Troisième
>, • r»« 1 ^ \ , • texte.
à saint Pierre par le Sauveur après sa résurrection, la démonstration que cherche l'école extrême ? Le divin Maître voulut rendre à Pierre, d'une manière authentique et solennelle, le rang suprême et le privilège qu'il avait pu perdre par une faute déjà pieu-
rée, expiée et pardonnée. Alors s'établit e*ntre le divin Maître et son premier Apôtre cet admirable et émouvant dialogue , que nous lisons dans le chapitre vingt-unième de l'Évangile de saint Jean :
« Jésus dit à Simon -Pierre : Simon, fils de Jean, m'aimez-vous plus que ne font ceux-ci? » Il lui répondit : « Oui , Seigneur , vous savez que je vous aime. » Jésus lui dit : « Paissez mes agneaux. »
Il lui demanda de nouveau : « Simon, fils de Jean, m'aimez-vous? « Pierre lui répondit : « Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. » Jésus lui dit : « Paissez mes agneaux. »
Il lui demanda pour la troisième fois : « Simon , fils de Jean, m'aimez-vous? » Pierre fut touché de ce qu'il lui demandait pour la troisième fois : « M'aimezvous? » Et il lui dit : « Seigneur, vous savez toutes choses, vous connaissez que je vous aime. » Jésus lui dit : « Paissez mes brebis l. »
Déjà nous nous sommes servis, avec toute la tradition des Pères , des paroles divines : « Paissez mes agneaux... paissez mes brebis » , pour établir la primauté de saint Pierre et de ses successeurs , leur juridiction universelle sur les évoques et les prêtres , sur les pasteurs et les fidèles. Cependant il serait difficile de voir dans cette gracieuse et touchante image du pasteur l'idée de l'empire absolu et illimité. Le pasteur n'est pas toujours nécessairement le maître du troupeau. Sans doute les brebis doivent écouter et
1 Joann., xi, 15, 16, 47.
suivre sa voix. Mais lui aussi est tenu de les conduire dans les- pâturages salutaires.
Il en reçoit le commandement exprès , avec toute la grâce nécessaire pour l'accomplir. Mais cette grâce ne le rendra pas nécessairement impeccable dans l'exercice de la charge pastorale. Qu'on remarque surtout que les brebis du bercail de Jésus-Christ sont des êtres raisonnables, qui rendent à tous les pasteurs et au Pasteur suprême une obéissance raisonnable : rationabile obsequium. Cette obéissance raisonnable est-elle une obéissance aveugle, absolue, illimitée? A celte question, nous n'avons d'autre réponse que celle du code canonique lui-même, réponse conforme à la doctrine de grands et de saints Papes. Nous avons déjà rapporté cette loi ecclésiastique, nous avons exposé cette doctrine. Nous prions le lecteur de se remémorer ces choses ■ .
On objectera peut-être que le canon Si Papa ne parle pas de l'enseignement ex cathedra. Nous dirons que la généralité des termes ne permet pas d'introduire de distinction dans cette loi , et que personne n'a le droit d'imposer une obéissance absolue et illimitée, lorsque la loi elle-même fait des réserves et des exceptions à l'obéissance.
Cependant, ce ne serait qu'en s'appuyant sur la nécessité d'une obéissance absolue, aveugle et illimitée à tous les enseignements des Papes, en tant que Papes, qu'on pourrait déduire du texte : Pasce
1 T. I", )iv. m, ch. i, h.