‹ Du concile general et de la paix religieuseChapitre 19 sur 90 · I. Nouvelle · texte numérisé non relu

I. Nouvelle

application

de la

méthode

comparative.

La méthode d'isolement 'des textes et des raisonnements abstraits sur leur teneur r est appliquée souvent aux témoignages de la tradition, comme aux paroles des divines Écritures. Dans l'un et l'autre cas, les résultats sont fautifs, et on n'arrive pas, par cette voie exclusive , à l'intelligence parfaite de la tradition, pas plus qu'à celle des Écritures saintes. Il est facile de comprendre, en effet, qu'on s'expose à Terreur quand on argumente sur un passage tiré

d'un Père sans tenir compte suffisamment de l'ensemble de la doctrine de cet écrivain, de l'esprit général de son époque , et des faits dominateurs où se révèlent la vie sociale de l'Église et la vraie nature de son gouvernement.

Quant à nousr dans l'étude que nous allons faire des témoignages que la tradition a rendus à l'autorité pontificale, fidèle à notre méthode, nous rapprocherons toujours, de la doctrine générale de l'écrivain, de la constitution de l'Église, et des faits de son histoire r les textes que nous aurons à iuterpréter.

La question qui se présente à examiner est celle u. de savoir si les Pères et les écrivains ecclésiastiques A^eudes*1' des dix premiers siècles ont admis et enseigné l'in- ^taS"8 faillibilité séparée, absolue, personnelle du Pontife romain; soit, en d'autres termes, sa monarchie pure, indivisible, absolue. Les sages théologiens de l'école italienne conviennent que ces doctrines ne se trouvent pas d'une manière expresse et formelle dans les écrits des Pères de ces premiers âges. Mais ils affirment qu'elles y sont contenues d'une manière équivalente. Selon ces théologiens, les Pères auraient posé des prémisses dont l'infaillibilité absolue, séparée, personnelle r et la monarchie pure et absolue du Pape seraient les conséquences logiques, les développements nécessaires l.

1 Ego vero ut recte et sapienter agam, non asserere positive praeaumain quod sententiam infallibilitatis Pontiliciae expresse primorura saeculorum Patres docuerint; sed tamen absque ulla haesita-

C'est déjà un aveu fort grave, ce nous semble, que de reconnaître que les doctrines favorites de l'école italienne ne se lisent pas expressément dans les saints Pères, et qu'on ne peut les déduire de leur enseignement que par voie de conséquence. Ce procédé logique peut être souvent légitime, sans doute; mais il peut amener aussi des résultats auxquels les écrivains qu'on prétend interpréter n'avaient jamais pensé.

Le seul moyen, selon notre opinion, d'échapper à l'arbitraire des conséquences, c'est de rester fidèles à la méthode d'ensemble et de comparaison que nous avons adoptée.

Au point de vue de cette méthode, seule légitime, nous ne craignons pas d'affirmer d'avance que si les saints Pères nous fournissent de nombreux et éclatants témoignages en faveur de la primauté, de l'universalité, de la plénitude de la juridiction pontificale, de l'indéfectibilité du Siège apostolique, ils sont contraires, par l'ensemble de leurs doctrines, et par l'aspect général de leur époque, au système de l'infaillibilité absolue, séparée, personnelle, comme à celui de la monarchie pure, indivisible, absolue du Pontife romain, m. Le premier texte qui se présente est celui de saint

Saint Irénée.

tione affirmabo, quod ipsi ea principia et semina jacuerint, quae deinde paulatim evoluta in uberioretn cognitionem primatus Pontificii tum quoad supremam jmiifdictionem, tumquoad infallibilem docendi auctorilatem denique excreverunt. Muzzarelli , De aucti Rom. Pontif., t. I", p. 4 46 et 447.

Irénée. Déjà nous en avons cité un fragment dans le premier volume de cet ouvrage. Il est nécessaire maintenant de le transcrire en son entier :

« Ceux qui veulent connaître la vérité n'ont qu'à considérer dans le monde entier la tradition des Apôtres manifestée dans toutes les Églises, et nous pouvons faire l'énumération de ceux qui, dans les Églises, ont été institués évoques, et de leurs successeurs jusqu'à nous, lesquels n'ont rien enseigné ni connu de ce que rêvent les hérétiques. Mais comme il serait trop long, dans un ouvrage comme celui-ci, de rapporter les successions de toutes les Églises, nous montrons la tradition et la foi annoncée aux hommes par la succession parvenue jusqu'à nous de la grande, antique Église de Rome, connue de tous et fondée par les glorieux Apôtres Pierre et Paul. Par là nous confondons tous ceux qui , par mauvaise complaisance, par vaine gloire, par aveuglement, par opinion criminelle, moissonnent où ils ne doivent pas, car il est nécessaire que toute Église se réunisse à celle-là, à cause de sa principale puissance; c'està-dire que de tous les côtés les fidèles reçoivent la tradition venue et conservée depuis les Apôtres. » Saint Irénée fait ensuite l'énumération des Papes, depuis saint Pierre jusqu'à saint Éleuthère , qui occupait alors le siège de Rome, et il poursuit :

« Par cet ordre et par cette succession , la tradition qui est dans l'Église depuis les Apôtres et la prédication de la vérité parviennent jusqu'à nous; et c'est la marque certaine que c'est la même foi

vivificatrice qui depuis les Apôtres jusqu'à présent s'est conservée avec la vérité l. »

Reprenons et pesons les paroles les plus importantes de ce texte célèbre.

Le saint évêque de Lyon place la vérité dans la tradition des Apôtres, manifestée dans toutes les Églises. Mais afin d'abréger cette recherche de la vérité, il enseigne qu'il suffit, pour confondre l'erreur, de consulter la tradition et la foi annoncées aux hommes par la succession de l'Église romaine. Il ajoute qu'il est nécessaire que toutes les Églises et tous les

1 Traditionem itaque Apostolorum in toto mundo manifestatam,

in omni Ecclesia adest respicere omnibus qui vera velint videre.

Et habemus annumerare eos qui ab Apostolis instituti sunt episcopi

in Ecclesiis, et successores eorum u^sque ad nos, qui nihil taie do-

cuerunt, neque cognoverunt quale ab iis deliratur... Sed quoniam

valde longum est in hoc lali volumine omnium Ecclesiarum enume-

rare successiones, maximae, et antiquissimae , et omnibus cognitae,

a gloriosissimis duobus apostolis Petro et Paulo Rorrae fundatae et

constiluiae Ecclesiae, eam quam habet ab Apostolis traditionem, et

annuntiatam hominibus fidem per successiones episcoporum perve-

nientes usque ad nos indicantes, eonfundimus omnes eos qui quoquo-

modo, vel per sui placentiam malam, vel vanam gloriam, vel per

caecitatem et malam sententiam , praeter quam quod oportet colli-

gunt. Ad hanc enim Ecclesiam, propter potiorem (al. polentiorem)

principalitatem, necesse est omnem convenire Ecclesiam , hoc est

eos qui sunt undique fidèles; in qua semper ab his qui sunt undi-

que conservata est ea quœ ab Apostolis est traditio. Fundantes igitur

et instruentes beati Apostoli Ecclesiam Lino episcopatum adminis-

trandse Ecclesiœ tradiderunt... Cum autem successisset Aniceto

Soter, nunc duodecimo loco episcopatum ab Apostolis habet Eleuthe-

rius. Hae ordinatione et successione, ea quse est ab Apostolis in

Ecclesia traditio, et veritatis praeconatio pervenit usque ad nos.

Et est plenissima hase ostensio unam et eamdem vivificatricem fidem

esse, qua in Ecclesia ab Apostolis usque nunc sit conservata, et

tradita in veritale. Iileneus Adv. hœreses, lib, ni, cap. m.

DISCUSSION DES PBEUYES. 4 H

fidèles s'accordent avec elle, à cause de sa principauté supérieure , et parce que les fidèles de toutes les Eglises conservent en elle la tradition apostolique. Il enseigne enfin que c'est par l'ordre et la succession de ses évêques que cette tradition apostolique et la prédication de la vérité parviennent jusqu'à nous; et il trouve dans cet ordre et cette succession la marque certaine de la conservation de la foi vivifiante.

Il est nécessaire de conclure de ces paroles, comme déjà nous l'avons fait, que, d'après saint Irénée, les évêques de Rome, successeurs de saint Pierre et de saint Paul, possèdent une vraie principauté dans l'Église universelle ; que l'Église romaine, en particulier, conserve la vraie foi sous la succession et l'autorité de ses Pontifes; que tous les fidèles doivent rester en communion avec cette Église; et que la succession de l'enseignement pontifical, c'est-à-dire son antiquité, sa perpétuité, son invariabilité, sont les marques de la vraie foi.

Voilà certes des conclusions que tous les catholiques acceptent et professent avec amour.

Mais l'évêque de Lyon affirme-t-il que cet évêque de Rome, ce prince de l'Église universelle, est un monarque absolu? Affirme-t-il que, dans aucune circonstance et pour terminer de funestes controverses, il ne sera jamais nécessaire de consulter cette tradition de l'Église universelle, où il place lui-même la vérité ? Enseigne-t-il qu'il ne sera jamais nécessaire de comparer cette tradition avec celle de l'Église romaine et avec les enseignements de ses Pontifes ? Saint

Irénée aurait donc condamné d'avance la convocation et la conduite de tous les conciles généraux! 11 aurait donné d'avance un démenti à saint Léon le Grand, avouant que les jugements dogmatiques du Pape, acceptés, après examen, par les évêques, étaient plus pleins ou avaient plus d'autorité que les jugements du Pape seul l ? Saint Irénée a-t-il affirmé que chaque Pape s'acquittera toujours fidèlement de sa charge suprême, et que tous les décrets des Papes, même dogmatiques et solennels, seront toujours conformes à la vraie tradition de leur Église, à la vraie foi? L'évêque de Lyon aurait donc donné d'avance un démenti à saint Léon II attestant qu'Honorius, « par une trahison profane, ou en suivant une tradition profane, s'était effoncé de renverser la foi immaculée2. »

Certes, personne n'osera dire que les fidèles étaient tenus de se conformer aux décisions de ce Pape; et ce fait seul écarte l'idée de cette monarchie absolue qu'on ne craint pas d'attribuer à saint Irénée.

N'oublions pas enfin que la controverse de la célébration de la fête de Pâques fut agitée du temps même de saint Irénée ; qu'il y prit une grande part pour modérer le zèle du pape saint Victor; et que cette question ne fut entièrement terminée, comme nous l'avons vu, que par le concile de Nicée3.

On le voit : quand on met en regard de la constitution de l'Église et des faits les plus éclatants de

1 Voir t. Iftr, liv. n, ch. v, p. 204.

2 Voir t. 1er, liv. H, ch. vm, p. 291.

3 Voir t. I« liv. ii, chap. n, p. 152 à 160.

son histoire, le texte que nous examinons, il est impossible d'en déduire le système de l'infaillibilité absolue et personnelle, de la monarchie pure et absolue du Pontife romain , à moins de prétendre que saint Irénée avait une doctrine différente de celle de son époque et des siècles postérieurs. La vérité est, on peut l'affirmer sans hésiter, que le saint martyr de Lyon n'avait pas même l'idée de la puissance et des privilèges qu'on veut trouver dans ses paroles.

Saint Irénée, en affirmant les privilèges certains de l'Église romaine, n'en reconnaît pas moins l'autorité de la tradition universelle. Il appartenait à Tertullien de mettre dans tout son jour cette autorité.

Il suffit de lire le traité des Prescriptions pour re- îv. connaître que le docteur africain place la règle absolue de la foi, non dans l'enseignement seul de l'Église romaine, mais dans celui de toutes les Églises apostoliques. Il rend un bel hommage à l'Église romaine par ces paroles : « Qu'elle est heureuse cette Église dont les Apôtres ont répandu toute leur doctrine avec leur sang! Voyons ce qu'elle a appris, ce qu'elle a enseigné, ce qu'elle a concerté avec les Églises africaines ' . » Mais, avant d'écrire ces paroles, il avait dit : « 0 vous qui sur l'affaire de votre salut voulez user d'un examen légitime, parcourez les Églises apostoliques où président encore les chaires dans lesquelles ont siégé les Apôtres, où se conservent en-

1 Istaquam felixEcclesiacui totamdoctrinamApostolicum sanguine suo profuderunt!... Videamus quid didicerit, qutf docuerit, cum Africanis quoque Ecclesiis contesserarit. De prœscript., cap. xxxvi.

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