‹ Du concile general et de la paix religieuseChapitre 2 sur 90 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

De cette longue et patiente étude s'est dégagé pour nous le caractère divin, le caractère essentiel et immuable que Jésus-Christ a voulu donner à son Église. Il en a fait une monarchie essentiellement et efficacement tempérée d'aristocratie, en plaçant la souveraineté spirituelle dans Pierre et les Apôtres, dans le Pape et les évêques formant un seul corps. A la tête de ce grand corps, le Pape conserve toujours tous les droits de sa suprématie ; et, sous son autorité, les évêques participent véritablement à l'exercice de la souveraineté.

Avant de commencer une nouvelle étude des éléments intégrants de cette souveraineté spirituelle, pour déduire des grands faits établis toutes leurs conséquences légitimes, il nous semble nécessaire d'exposer et de discuter divers systèmes qui se sont produits sur la nature du pouvoir spirituel.

Le premier, le plus important de ces systèmes, est sans contredit celui de la monarchie pure et absolue du Pape.

Nous avons déjà signalé l'existence, dans l'Église catholique, d'une grande et illustre école qui fait profession de reconnaître et de défendre la monarchie pure et absolue du Pontife romain1. Le moment est venu d'approfondir ses doctrines.

La monarchie pure et absolne n'est pas, dans l'intention de tous ses défenseurs, le pourvoir arbitraire et despotique d' unseul . Il est vrai qu' humainemen t par-

1 Voir t. I<"\ Hv. n, p. 130.

lant la monarchie pure et absolue tend naturellement au pouvoir despotique et arbitraire; il est vrai qu'elle finit presque toujours par y arriver. Mais, sous l'empire des idées et des sentiments chrétiens, les théologiens de l'école extrême ne peuvent pas attribuer à la monarchie pontificale, qu'ils veulent faire pure et absolue, ce caractère despotique et arbitraire. Ils ne veulent pas soustraire le Pontife romain à aucune loi divine naturelle ou révélée. Ils ne prétendent pas l'affranchir d'aucun devoir, ni le dérober au jugement de Dieu.

Les intentions de ces théologiens son! donc respectables; et tout le sens odieux qu'on peut si facilement apercevoir dans ces mots : monarchie pure et absolue, ne peut leur être personnellement imputé. Leur système cependant n'en est, selon notre opinion, ni plus vrai, ni meilleur; nous le démontrerons.

Prise dans son acception la plus générale, la monarchie pure et absolue est le pouvoir souverain d'un seul, sans aucun partage nécessaire de la souveraineté. Cest en ce sens que l'école italienne affirme que la monarchie du Pape est pure et absolue. 11 est vrai que les chefs de cette école, pour rester fidèles au langage de la tradition, disent souvent que la monarchie papale est tempérée d'aristocratie et même de démocratie1. Mais, comme nous le verrons, la manière dont ils expliquent le rôle de l'aristocratie et de la démocratie dans l'Église laisse aux mains

1 Voir Bell arm in, De Romano Pontifice, fib. i, cap v.

du Pape seul tout l'exercice de la souveraineté spirituelle. Cette école est donc véritablement une école absolutiste; -et, en rendant hommage aux pieuses pensées, aux intentions de ses maîtres, nous croyons pouvoir, sans manquer à aucune convenance, la désigner sous ce nom. Nous l'avons aussi appelée italienne, parce que l'Italie est son principal centre. C'est donc l'école italienne et absolutiste qui sera l'objet de cet examen.

Le grand et vénérable cardinal Bellarmin peut être regardé comme le chef de cette école. C'est ce théologien qui en a exposé les doctrines avec le plus de science, de méthode, de logique, de clarté, de précision; et on peut ajouter aussi : avec une modération relative. A la suite de ce grand esprit, marche une phalange très-nombreuse des savants et pieux théologiens de toutes nations, mais principalement de l'Italie. Qu'il nous suffise de nommer ici les plus illustres parmi les plus récents : Orsi, Ballerini, Muzzarelli.

Prononcer de tels noms, si justement honorés, et par le Saint-Siège et parmi les catholiques, c'est dire avec quel respect sincère, avec quel profond désir de rester toujours dans les bornes de la plus stricte justice, nous entrons dans cette grave discussion. Nous ne l'aurions pas abordée si elle n'était absolument nécessaire dans l'état actuel des esprits, et au milieu des graves et décisives circonstances où nous nous, trouvons.

Cette étude aura trois parties : dans la première ,

nous rechercherons le point de départ historique de l'école absolutiste; dans la seconde, nous discuterons son principe fondamental; dans la troisième, nous exposerons et apprécierons les principales conséquences de ce principe.

Le point de départ de la théorie bellarmienne se trouve dans des affirmations sur l'origine de l'apostolat et de l'épiscopat, affirmations qui auraient de vastes conséquences si elles étaient conformes à la vérité des faits.

« Parmi les ultramontains, dit le cardinal de la u. systèmes Luzerne, quelques-uns croient que saint Pierre seul urde°7agm a été établi par Jésus-Christ, et que c'est lui qui a épScopaîe! institué les autres Apôtres ; qu'ainsi l'apostolat et l'épiscopat qui lui a succédé tiennent immédiatement de saint Pierre , et seulement médiatement de Jésus- Christ. Cette opinion a été produite par Turrecremata et adoptée par quelques autres. La contradiction de ce système à la parole divine est si évidente qu'il a été abandonné par la plupart des ultramontains. Bellarmin lui-même l'a réfutée ' . Mais il avance une autre opinion qui n'est pas plus soutenable. Il dit qu'à la vérité les Apôtres avaient reçu de Jésus-Christ immédiatement, et non par saint Pierre, leur état et leur juridiction; mais que c'était une mission extraordinaire et personnelle, qui ne devait pas passer à des successeurs ; que la manière ordinaire de la conférer aux évêques est qu'elle leur soit communiquée par le

1 De Romano Pontifice, lib. iv, cap. xxm.

Pape, de qui elle vient immédiatement : en sorte qu'il peut l'ôter ou la diminuer à sa volonté. Orsi n'ose pas soutenir ces prétentions; mais il ne veut pas non plus les abandonner. Il dit que l'opinion que les évêques tirent leur juridiction du Pape, quoique fondée sur l'autorité de beaucoup de saints Pères et de Souverains Pontifes, n'est pas aussi certaine que la suprématie absolue, l'irréformabilité et l'infaillibilité des jugements pontificaux ; qu'ainsi il ne traitera pas cette question.

« Benoît X1Y reconnaît que l'opinion qui fait remonter à Jésus-Christ immédiatement la juridiction des évêques est appuyée de forts arguments1 ; mais il prétend que l'opinion contraire, qui la fait découler des Pontifes romains, est plus conforme à la raison et à l'autorité 2. »

Rien n'est plus facile que de détruire le système de Turrecremata. Il suffit d'ouvrir et de lire l'Évangile. « Le Seigneur appela ses disciples, nous dit saint Luc, et en choisit douze, auxquels il donna le nom d'Apôtres3. » Saint Jean nous rapporte une parole du Seigneur où il déclare lui-même qu'il a choisi les douze : « N'est-ce pas moi qui vous ai élus au nombre de douze * ? » N'avons-nous pas aussi le texte célèbre par lequel Jésus-Christ délègue à ses Apôtres la mission même qu'il a reçue de son Père :

1 Bened. XIVj De Synodo diœces., lib. i, cap. iv, n° %,

2 Sur la Déclaration du clergé français, p. 19.

3 Luc., vi, 13.

4 Joan., vi, 71.

« De même que le Père m'a envoyé, je vous envoie ' . »

C'est en conséquence de cette mission immédiate que saint Paul déclare qu'il est Apôtre, non par l'autorité d'aucun homme, mais par celle de Jésus-Christ et de Dieu le Père : « Paul, apôtre, non par le choix et la volonté des hommes, mais par Jésus-Christ et Dieu le Père2. » Tous les autres Apôtres pouvaient tenir le même langage. Ils reçurent donc tous immédiatement du Sauveur la plénitude de la puissance apostolique. Nous ne croyons pas nécessaire de rapporter ici les témoignages innombrables de la tradition en faveur de cette origine immédiatement divine, et de cette plénitude de la puissance apostolique qui s'alliait avec la primauté de saint Pierre. Un esprit de système qui ne recule devant aucune absurdité a pu seul créer cette chimère de l'institution de l'apostolat par saint Pierre*.

Cette incroyable hypothèse, si directement réfutée par l'Évangile, et abandonnée par tous les théologiens qui se respectent, deviendrait cependant une vérité s'il fallait admettre l'opinion de ceux qui veulent attribuer exclusivement à saint Pierre et à «es successeurs l'origine de la juridiction épiscopale. Nous nous en convaincrons quand nous aurons exposé et discuté une opinion qui, pour être soutenue

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