LES CONCORDATS DU SEIZIEME SIECLE
Mais avant d'entrer dans cette phase nouvelle, caractérisons d'une manière générale la puissance politique qui va se mettre à la tête des destinées de l'Europe , et avec laquelle l'Église va être obligée de traiter.
On connaît les causes qui amenèrent progressivement l'affaiblissement de l'aristocratie féodale. Au quinzième siècle, elle reçut de nouvelles et profondes atteintes par la politique de Louis XI , qui sut dominer et contenir les grands feudataires. La découverte de l'Amérique, en diminuant la valeur des propriétés territoriales, et en augmentant celle des propriétés mobilières; l'invention de l'imprimerie, en préparant la victoire de l'intelligence sur la force, portèrent à cette aristocratie de nouveaux et irrémédiables coups. Cependant, au seizième siècle, elle était encore puissante et il importait aux progrès de la civilisation que cette puissance diminuât encore. L'orgueil, l'inquiétude, la turbulence, les rivalités des grands seigneurs, Sauraient jamais permis aux nations européennes de trouver un centre d'unité, de repos, de force et de durée; jamais elles ne se seraient constituées. La royauté, qui s'était progressivement élevée sur les ruines de la féodalité, arrivait à son apogée au seizième siècle. Avec toutes ses forces acquises, elle avait sur sa rivale l'avantage d'un plan fixe, déterminé, suivi avec une admirable constance, et qui suffisait seul, au milieu des divisions qui affaiblissaient
ses rivaux, pour lui donner l'empire. La royauté offrait aux nations ce pouvoir régulier et fort dont elles sentaient le besoin pour faire régner dans la société quelque unité et quelque ordre, pour soutenir et régler les luttes des intérêts et des classes. Appuyées sur ce centre fixe, les nations pouvaient entrer dans la voie des progrès civils et politiques et développer toutes les richesses de la civilisation.
Dans un intérêt trop souvent égoïste, la royauté avnit favorisé, favorisait encore l'émancipation de la bourgeoisie et du peuple. Le nombre, la richesse, les lumières des classes populaires s'étaient considérablement accrus. Toutefois ces classes n'étaient pas encore arrivées, du moins dans la plus grande partie de l'Europe, à ce degré de développement et de puissance qui leur permit de se suffire et de se gouverner. Les lumières n'étaient plus le privilège exclusif d'une clnsse, mais elles n'étaient point assez répandues pour former cette opinion publique qui devait devenir un jour la reine du monde. L'imprimerie ne pouvait pas encore communiquer aux idées cette rapidité, cette mobilité qui mettent sous nos yeux en contact facile toutes les intelligences et leur permettent de s'unir dans une même pensée. Les arts et le commerce ouvraient des sources nouvelles de richesse . mais ils n'avaient pas encore l'extension suffisante à élever d'une manière générale le niveau du bien-être et de l'aisance publique. Les peuples qui, au seizième siècle, pouvaient participer à l'administration de la cité, même de la province, étaient encore bien étrangers à l'esprit politique nécessaire au gouvernement d'un pays libre.
Les classes populaires avaient donc besoin d'une forte tutelle. Elles la trouvaient dans la royauté, pouvoir progressif, civilisateur; et, par un sûr instinct des nécessi «s de l'époque, elles identifiaient leur cause à la sienne. Cela même, il est vrai, poussait la royauté sur une pente dangereuse, à laquelle tout pouvoir porte en soi la tentation laisser aller, s'il n'est pas retenu. Mais nous n'avons pas à rechercher ici les causes qui favorisèrent le développement de la monarchie absolue dans toute l'Europe, et qui préparèrent les abus d'où sortirent les révolutions modernes. Au
seizième siècle, la royauté n'était pas encore décidément entrée dans la voie funeste de l'absolutisme. Elle était donc l'élément vital, la force principale de la société européenne. L'Église ne pouvait pas, ne devait pas hésiter à traiter avec elle, à s'unir à elle.
Telle fut la cause principale des traités célèbres qui mirent les nominations épiscopales entre les mains des rois. Une réforme était nécessaire, nous l'avons reconnu. Les chapitres, à ce qu'il semble, n'étaient plus en général dignes de conserver le haut privilège que leur avait attribué le quatrième concile de Latran , le reste du clergé et le peuple ne réclamaient point la restitution de leurs anciens droits. Les sociétés européennes étaient véritablement représentées à cette époque par la royauté, le moins déréglé et le plus intelligent des pouvoirs politiques de ces temps. Lors donc que Léon X, en 1516, signa le concordat avec François Ier, il fit un acte de bonne et prévoyante administration. Cette loi autorisa définitivement les sages réformes du concile de Baie et de la Pragmatique sanction; elle n'admit qu'une seule innovation importante, celle qui donnait au roi la nomination des évêques, et dont nous venons d'exposer les motifs.
« En cas de vacance, le roi nommera donc au Pape un docteur ou un licencié en théologie ou en droit âgé de vingtsept ans, et ayant d'ailleurs toutes les qualités requises. Cette nomination se fera dans les six mois depuis la vacance du siège, le Pape donnera l'institution canonique. Si le sujet n'est pas tel qu'on vient de dire, le roi aura encore trois mois pour en nommer un autre ; et si la seconde nomination n'est pas mieux faite que la première, le Pape sera en droit de pourvoir à cette Église. » Hist. de l'Eglise gall., t. XVII , liv. LXÏ.
Ce concordat, avec ses autres dispositions, fut approuvé par le cinquième concile de Latran. Cependant quelques évêques jugeaient qu'on accordait trop à la puissance séculière. Il est vrai que l'Église ne pouvait pas lui donner davantage. En lui abandonnant le choix et la nomination de ses premiers pasteurs, elle mettait en quelque sorte son sort
entre les mains de l'autorité laïque. Il y avait là sans doute un danger, tempéré par la nécessité reconnue de l'acceptation du Pape. Mais malgré ce danger, nous ne voyons pas qu'à l'époque où nous sommes , il fût possible de trouver une combinaison meilleure. Il était bon de donner une marque de haute confiance à cette royauté appelée à peser d'un si grand poids dans les destinées du monde. Si l'Église, à cette époque , eût rétabli les formes de l'ancienne liberté électorale, elles eussent paru étranges, inacceptables dans un monde où la monarchie prévalait et concentrait pour ainsi dire en elle la représentation entière de la société. L'Église compte nécessairement avec le milieu social où elle vit, et nous avons vu par tout ce qui précède comment elle sait accommoder aux états successifs de ce milieu variable celles de ses institutions dont son divin fondateur lui a remis la libre économie.
Dans cette étude , nous avons parlé presque uniquement de la France, parce que c'est dans son histoire que les faits qui devaient nous expliquer la transformation disciplinaire du seizième siècle ont leur complète signification. Un ordre analogue à celui du concordat de Léon X avait déjà prévalu, ou prévalut bientôt partout. Les rois d'Ecosse et d'Angleterre, de Portugal et d'Espague, les souverains de l'Italie et ceux du Nord, nommaient déjà ou nommèrent bientôt les évêques de leur domination. L'Allemagne seule , en vertu d'un concordat particulier entre Nicolas V et l'empereur Frédéric III, conserva les élections canoniques, mais à des conditions qui ne doivent pas les faire envier beaucoup aux autres nations.
La prérogative stipulée au seizième siècle par les concordats en faveur des princes est donc justifiée.
Depuis cette époque, le régime des concordats a régné dans le monde catholique.
Ce régime a reçu une consécration nouvelle , au commencement de notre siècle, par le concordat de 1801, qui fut l'acte d'une politique sage, réparatrice, et un grand bienfait pour la France et pour l'Église. Plus récemment encore, de nouveaux traités de cette nature, intervenus entre le Saint-
Siège et diverses nations catholiques, sont venus donner à ce régime une consistance nouvelle.
Le régime concordataire , il faut le reconnaître , a été la source de très-grands biens pour l'Église. La religion a été honorée, protégée, florissante; et l'épiscopat, sorti des nominations royales sanctionnées par les Souverains Pontifes, a eu des époques où il a jeté un éclat pareil à celui des plus beaux jours de l'antiquité ecclésiastique.
Comme toutes les institutions humaines, le régime concordataire a eu aussi ses fâcheux effets. On lui a reproché de tendre à créer un épiscopat de cour, un épiscopat politique; de fournir trop d'occasions aux empiétements du pouvoir séculier, et de trop isoler le clergé des populations. Ces inconvénients graves se sont produits surtout sous l'empire de la monarchie absolue. Nous pensons qu'ils peuvent être et sont heureusement atténués dans un milieu de sage liberté, et sous l'empire de la monarchie constitutionnelle.
Nous ne croyons pas devoir exposer plus au long les avantages et les inconvénients des concordats; cette étude nous mènerait trop loin. Tant que la Providence voudra la conservation des rapports actuels de l'Église et de l'État, faisons des vœux pour que la parfaite intelligence des besoins des temps et un esprit de sage conciliation diminuent les inconvénients et consolident les avantages du régime concordataire.
BÉSUMÉ.
En réservant toujours, comme un dépôt sacré et inviolable, aux héritiers de la puissance apostolique, l'institution canonique, l'Église, guidée par la sagesse divine, a voulu, afin que la liberté accompagnât l'obéissance , et pour sauvegarder tous les intérêts légitimes, a voulu toujours faire, dans les choix des pasteurs, une juste part au clergé, aux fidèles, aux souverains.
Ces privilèges, selon les circonstances des temps, ont -été
étendus ou restreints ; et l'époque des concordats nous présente la restriction la plus étroite des droits concédés au clergé et aux fidèles. Cependant cette restriction n'en est pas l'abolition entière ; car il est très-permis de regarder les souverains, dans leur droit de nominations épiscopales, comme les représentants des fidèles et du peuple chrétien. Ce système concordataire, malgré les avantages qu'il peut offrir, n'est pas nécessairement l'idéal absolu de la perfection dans les rapports de l'Église et de l'État. Et nous osons penser que , si ces rapports doivent subir des transformations nouvelles, l'Église, s' inspirant toujours de sa vieille sagesse, s'efforcera de faire encore, dans les nominations des premiers pasteurs, une juste part au clergé, aux fidèles, aux souverains; dans ces nominations qui intéressent au plus haut degré le bien de l'Église et celui de l'État.