‹ Du Congo au Lac TchadChapitre 10 sur 10 · U DU CONGO · texte numérisé non relu

U DU CONGO

terre de chaque côté d'une grosse bille soigneusement équarrie ; dessus, on étale le lerdah sec, et le tam-tam commence.

La pièce est ainsi martelée dans toute son étendue; on la plie en deux, et on tape ; puis en quatre, on tape toujours. C'est une grêle de petits coups rythmés. L'étoffe devient luisante et polie. On replie encore; on refrappe de plus belle. Quand les repasseurs sont fatigués d'un bras, ils changent, varient aussi leur musique, et recommencent avec plus d'ardeur.

Parfois, le bruit finit par éveiller quelqu'un des dormeurs étalés à l'ombre : il s'étire, bâille, se retourne, murmure en chantonnant le doux nom d'Allah et se rendort.

Plus loin, en plein soleil, affalé sur le dos, bras en croix, un garçomiet, las d'aToir lutté toute la nuit contre les moustiques, ronfle imperturbablement, 1rs yeux, la bouche, le nez, pleins de mouches... Les Mondougagas peuvent taper!

Les Kotoko habitent surtout sur la rive allemande. Ils sont, en général, grands, osseux, avec une tête étroite, une peau foncée, un type parfois un peu affiné comme au Baghirmi. Ils se font sur le front et le nez trois longues cicatrices parallèles, dont la médiane va de l'épine nasale supérieure à la racine des cheveux. Cette longue cicatrice médiane ne leur est d'ailleurs pas spéciale, car beaucoup de Kanouri la portent également, et elle fait partie des tatouages signalés par camarade Henric chez les gens de Zinder.

Pêcheurs de préférence, cultivateurs par occasion, ils habitent le delta et les berges du Chari.

Entre eux, ils se divisent en trois groupes : les Lagouéré sur le Logone, où ils se sont mélangés aux

Mousgou OU Masa; — à Kousri, les Semsir, qui se sont mélangés aux Barma; — à Goulféi, les Soungoualkoué, métissés de Kanouri.

Malgré quelques symptômes de décadence, ils forment encore une forte peuplade, assez sympathique de tempérament.

Il court des légendes sur leur compte. On les représente comme les descendants de géants immenses qu'on enterrait debout. Ces géants s'appelaient les Sao ; on leur attribue des travaux gigantesques, dont on ne trouve plus aujourd'hui que de modestes débris.

Lorsque je laisse du lait, le régal de mes boys consiste à se préparer du « mich ». Ils ajoutent un peu de sel, de poivre, de l'oignon haché et du tamarin. Le lait caille, et, trois jours après, ils le mangent. C'est, à peu de chose près, notre fromage à la pie.

J'ai obtenu la permission de garder un jeune captif en attendant qu'on puisse l'envoyer chez lui. Le pauvre petit est sauvage et craintif; il m'a appris qu'il avait été capturé au cours d'une razzia du côté de Gouléï et de Boungoul. Il n'est pas expansif ; on n'en peut rien tirer. En revanche, il mange comme quelqu'un à qui ceia n'est pas arrivé tous les jours.

Parmi les groupes curieux qui peuplent le Bas- Chari, les Fellata ne sont pas ceux dont la présence est la plus explicable.

Pasteurs, semi-nomades, vivant de leurs troupeaux, ils ne tiennent au sol que d'une façon tout à fait accessoire. Leur demeure est partout où se trouvent des pâturages et l'eau. Raba, qui s'y connaissait, avait

trouvé le moyen le plus sûr pour se les affilier : il prenait les bêtes ; les Fellata suivaient.

Cependant Raba n'est pas seul Tauteur de leur dispersion déroutante. On en trouve partout : les uns sont au Ouadaï, les autres au Darfour; quelques-uns ont été s'installer au Dar Rouna. Mais les plus nombreux sont restés au Bagliirmi, ou à l'entrée du delta.

Au Chari, on les nomme Fellata ou Foullan ; clans FAdamaoua, on les appelle Foulbé ; au Sénégal, ils portent le nom de Peuls, de Poulo ou Foulla. En définitive, ils sont partout les mêmes. On distingue bien dans le nombre des types un peu différents. Mais le fait n'est pas surprenant, quand on songe à leurs avatars. D'une façon générale, ce sont des gens assez grands, minces, aux formes élégantes. Leur peau peu foncée a des tons chauds, légèrement roux. Ils ont la tête étroite, de grands yeux bien fendus, aux coins légèrement tirés ; le nez est plutôt fin, le plus souvent droit, à base horizontale, quelquefois un peu épais du bout; les lèvres sont assez minces, les dents droites, l'oval du visage harmonieux. Hommes et femmes ont un système pileux assez abondant.

D'un tempérament froid, d'un caractère doux, intelligents et braves, les Fellata forment une race sympathique qui peut et qui doit nous servir.

Depuis longtemps, leur origine a provoqué des controverses tenaces entre les ethnographes. On les a fait venir un peu de tous les côtés, depuis l'Asie jusqu'au Sénégal ; on les a même rapprochés des Zandés.

Comme on manque absolument de base, toutes les opinions peuvent se défendre avec autant de succès. Aussi je n'ai pas scrupule de noter la mienne.

Cheikh et Tounsi les connaissait : il rapporte même à leur sujet la légende nationale qui les fait descendre

d'une femme et d'un caméléon. L'histoire nous donne heureusement des renseignements moins fantaisistes.

Une chronique arabe les signale au xiir" siècle au Kanem, où ils auraient constitué le fond de la population (1).

De 1571 à 1603, ils eurent à soutenir des luttes violentes avec les gens du Bornou et auraient, dès ce moment, commencé, vers le sud, un mouvement qui les amena sur le Bâ-Ergig.

C'est vers cette époque que les Boulala, établis au Fitri, les attaquèrent à leur tour et les refoulèrent de l'autre côte du Chari. Les Fellata envahirent alors TAdamaoua, où on les trouve encore. C'est de là qu'ils se répandirent dans le Fouta Djallon.

En 1802, un de leurs marabouts, nommé Zaky, fils de Fodio, ayant eu^ maille à partir avec Baoua, chef de l'Adamaoua, fomente une révolte. Baoua est défait et tué. Zaky prêche la guerre sainte. Sous le nom de Dem Fodio, dont nous l'avons baptisé, il conquiert le Fouta, le Noupé, le Kachna, l'Afnau, le Sokoto, l'Adiguiz, et pénètre au Bornou, dont il détrône le chef. Ce dernier cherche un refuge au Kanem, et, en 1803, avec le concours du sultan Kanembou, Cheikh Mohamed Emyn, il réussit à battre les Fellata et à arrêter leurs conquêtes. Mais les Fellata n'en étaient pas moins revenus dans ieur pays d'origine.

Si bizarre que puisse, en effet, paraître cette opinion pour ceux qui n'ont pas vu les gens, il semble que les Fellata sont les derniers débris de la race autochtone qui peupla le nord de l'Afrique, entre le Tchad et l'Egypte, où on les retrouve parmi les Fellah.

Si j'osais même, j'ajouterais que les Toubous sont

(1) Voir Lccliatclier, L'IsUun.

peut-être leurs proches et qu'on pourrait voir en eux les Nubiens de Thistoire antique.

C'est peut-être imprudent. Mais ceux qui voudront contredire ces suppositions seront obligés d'en faire d'autres, aussi gratuites : c'est la seule certitude qu'on puisse avoir aujourd'hui.

Un des légumes les plus employés est une plante appelée « tamaléga»parlesBarma,<(boubiri))parlesTounia, et(( gabis » parles Sara. On la coupe en petits morceaux qu'on fait bouillir. On la met ensuite à cuire avec du poisson sec, et on la sert avec de la farine de mil cuite à l'eau. Les Barma appellent data cette friandise.

Les femmes sont très coquettes; elles adorent les parfums violents. Comme les essences coûtent très cher, elles les remplacent par les fumigations. Elles mettent sur la braise quelques éclats de santal, des morceaux de diamsinda et d'autres bois aromatiques. Puis elles s'accroupissent au-dessus et se couvrent entièrement avec l'étoffe qui les habille.

Elles gardent pendant longtemps une odeur un peu poivrée, qui n'est pas désagréable, même à nos odorats civilisés.

Dans la grande rue, à droite, une paillotte circulaire flanque l'angle d'une enceinte en seccos. Devant la porte, une rangée de markoubs. C'est l'atelier de Mallem Harouna. Mallem Harouna est tailleur, et ses aides sont mâles; car nulle partiel les femmes ne savent coudre.

On est loin du Sentier ou de la rue de la Paix. D'un mur à l'autre, des ficelles tendues supportent des ét^iffes en pièces pour appâter le client : cotonnades luisantes, indiennes àramages, pagnes éclatants, « ferdah » criards. A terre, assis en tailleur sur de vieilles peaux de chèvres

OU des fragments de nattes, les ouvriers mélancoliques poussent des aiguilles grosses comme ça, ou roulent sur leurs cuisses nues des brins de coton arrachés à des lambeaux d'étoffe, pour faire du fil. On rit peu ; on cause à peine, on chuchote. Parfois un ténor fredonne d'une voix aigre.

Au fond, trônant sur une caisse garnie de coussins, Mallem Harouna dirige de ses doigts agiles la course cadencée d'une machine à coudre.

On entre ; il se soulève, esquisse un salut, sourit et marmote avec onction d'interminables « Afia ! El Afia! Afia Zênî » Puis, silence. On s'assied : cela peut durer longtemps. Mais on sent la bergerie. Alors on raconte sa petite histoire. Mallem, attentif, écoute. Il n'y a plus qu'à s'entendre. Deuxième tableau.

Mallem s'allume. « Les étoffes sont si chères! Il est vrai qu'un sultan comme toi n'y regarde pas de si près. Car tu es un chef, un vrai sultan ; et, pour que la femme soit la plus belle, un tlialer de plus ou de moins n'est pas une affaire. D'ailleurs, on te comptera le « ferdah » au plusjuste: tant pour les dix «dera», tant pour le transport depuis Mongono ou Dikoa ; ce Diagara est tellement dur pour les péages! » Mallem parle, et ses mains s'agitent; il sourit, montre ses dents, ondule, minaude, avec des gestes arrondis de petite fille. C'est un Ilot d'éloquence. On se noie, ses doigts bavards vous hypnotisent. Bref, lorsqu'on s'en va, on a consenti à lâcher quelques thalers en sus. Mallem n'est pas un juif: il n'est seulement que Haoussa.

Le Delta. — La région des Sao.

Je me mets aujourd'hui en route pour la dernière étape : elle doit me conduire au Tchad. Avant d'y aller,

je profiterai de Tautorisatioiî, que nous ont très aimablement accordée nos voisins, de visiter Tancien territoire des Sao.

J'embarque avec juste l'indispensable et un cheval que nous avons grand'peine à faire traverser dans une pirogue kotoko.

A Kousri, le D'' Krawietz m'annonce qu'il m'accompagne jusqu'à Sao, en retournant à Dikoa. Nous partons à pied. Ma pirogue nous rejoindra.

La brousse, sur la rive gauche, n'a rien de plus remarquable que sur l'autre. Nous sommes dans des fourrés épineux, coupés de clairières, presque toutes marécageuses à cette époque.

Les pâturages sont abondants ; des Arabes y ont élu domicile: ce sont des Hamadieh, je crois, .ou bien des Salamat. Ils vivent en petits groupes isolés et m'ont paru d'un naturel assez soupçonneux.

Mauvais cultivateurs, ils tirent une bonne partie de leurs ressources de la récolte du « kreb . » C'est une espèce de graminée qui pousse en abondance sans la moindre culture. Nous en traversons des nappes ininterrompues. On est entrain de la moissonner. Nous apercevons des gens armés d'un grand panier très léger qu'ils promènent comme en fauchant, au niveau des panicules. De temps en temps, ils vident ce qu'ils ontramassé dans un autre panier ou un sac. Ce Kreb donne une farine très blanche, très appréciée par les indigènes, qui la préfèrent à celle du mil; je crois qu'ils n'ont pas tort. Pour la moudre, ilsse servent d'une grande pierre plate, le plus souvent fixée au sol : elle est légèrement inclinée. Dans le bas, une marmite est prise dansle bloc d'argile : cette marmite est elle-même inclinée, de façon à présenter son ouverture juste au niveau de la dalle. On y mette kreb. La femme s'agenouille àl'autrebout, tenant

à deux mains une seconde pierre plate qui servira de meule. Elle amène de la marmite une poignée de graines sur la dalle et les broie vigoureusement ; les grains épargnés retournent dans la marmite; la farine reste sur la pierre; la femme la balaie d'un coup de main et la fait tomber dans un van placé devant ses genoux.

Les indigènes font très vite cette besogne, cependant pénible.

Le soir, nous nous sommes arrêtés dans un petit village kotoko que je n'ai pu visiter. Le docteur et moi, nous avons causé jusqu'à des heures tardives; nous finissions par nous comprendre, mais je dois avouer que ce fut surtout grâce à lui. Il m'offre d'ailleurs une hospitalité charmante, qui m'est d'autant plus sensible que je suis plus miséreux.

Le lendemain, vers midi, nous sommes arrivés h Meltem, sur le bras de Makari. C'est ici que je vois pour la première fois des traces indubitables d'une civilisation plus ancienne. Le village est entouré d'une enceinte de murailles en terre, énormes, dont il ne subsiste plus guère que la base. Un fossé la précède, déjà presque comblé par les éboulis. Au milieu de la brousse, nous avons pu trouver des vestiges de cases ; il ne reste plus que des emplacements circulaires et des fragments de poterie.

J'ai eu le temps de jeter un coup d'œil sur les cases kotoko. Elles ressemblent extérieurement aux cases Barma. Mais la muraille en terre est toujours plus ou moins protégée par des sargounias (l) collés contre Targiîe. Ces murs sont moins épais et renforcés par des pieux qui supportent le toit et font saillie à l'ititérieur. Un màt

(1) Sccco un i)aillassoiis tressés.

central soutient la coupole. L'intérieur de la case est divisé en plusieurs étages concentriques. Le sol, légèrement excavé, s'étend jusqu'à une première marche, qui tient toute la moitié postérieure du cercle, en face de la porte.

Une seconde marche, en retrait, contient le fourneau, construit comme au Baghirmi. Une troisième sert de couchette.

Le mobilier n'a rien de particulier. Mais la disposition de ces cases est absolument spéciale. Je ne Tai trouvée nulle part ailleurs. Ce mode de construction doit être propre aux Sao, dont ces Kotoko descendent en droite ligne. Ils ont appris à utiliser d'une façon presque parfaite l'argile, très abondante, pour se protéger contre l'humidité.

Meltem est un lieu de passage fréquenté. Jadis, la place exigeait même un péage.

Gomme la rivière est trop profonde pour être traversée à gué, les gens passent à la nage, en se servant de calebasses énormes en guise de flotteurs.

Pour nous éviter les fatigues d'une marche pénible par la chaleur, nous avons embarqué dans une pirogue qui nous descend jusqu'à Sao. Le voyage n'a rien d'agréable; le fleuve est étroit et très encaissé entre deux berges couvertes d'une végétation arborescente et forte. On ne voit rien.

Vers le soir, nous sommes arrivés à Sao, trempés; l'embarcation faisait eau par toutes les fentes. Il a fallu faire sécher le matériel aussitôt débarqué.

Le D'' Krawietz me quitte ce matin pour reprendre le chemin de Dikoa. Je regrette bien de ne pouvoir l'accompagner jusqu'à Ngala, où Nachtigall signale de vieux tombeaux. Je n'en ai pas le temps;

j ai surtout trop peu de ressources; j'ai dix thalers pour faire ma tournée, encore a-t-il fallu que le Commandant fasse un sacrifice pour me les accorder.

Malgré les ordres du D' Krawietz, les gens de Sao ne mettent guère de bonne volonté à me faciliter la besogne. Ils se retranchent derrière leur ignorance et cherchent à éluder mes questions. « Les Sao sont morts depuis si longtemps! » Mais j'ai pour me guider un renseignement précieux ; je ne lâche pas prise : pourquoi le village porterait-il encore le nom de Sao, si la région ne conservait des traces de leur existence.

Bribes par bribes, je finis par arracher quelques indications. Les gens parlent un dialecte très voisin du kotoko, dont il diffère cependant par la prononciation et par quelques détails. Puis j'arrive à savoir jusqu'où s'étend encore la région des Sao : Balghé, Ndéfou, Renn, Affadé, Ngala, sont les principaux centres. Ces Sao furent jadis une très grande nation ; la légende qui court sur leur compte tire son origine des traces qu'ils ont laissées. Ils ont dû, en effet, connaître une civilisation beaucoup plus avancée que celle d'aujourd'hui. Barth nous les montre occupant les pays entre le Chari et la Komadougou Waoubé, en 1330; battus et dispersés en 1600 par Edriss Alaoma, ils furent obligés d'émigrer vers Test et le nord-est, ne laissant dans leur pays d'origine que des noyaux éparpillés.

Cette donnée historique est corroborée par les constatations possibles à l'heure actuelle.

Ces Sao furent, à n'en pas douter, la branche originelle de beaucoup de peuplades d'ici. Les kotoko sont leurs descendants les plus directs. Ils en conviennent très volontiers. Même, ils indiquent leur parenté avec les Kouri du lac Tchad, et aussi avec les Kanembou, qui sont plus mélangés.

Pour éclairer mes convictions, j'ai tenu à inspecter la brousse, espérant y trouver quelque indice capable de me fixer sur la valeur de mes renseignements.

Lorsque j'ai parlé aux Noirs de tombeaux, ils ont naturellement feint une ignorance complète. L'un deux a même poussé la naïveté jusqu'à me conduire devant une vieille carapace de tortue, qu'il m'affirmait avec un grand sérieux être un crâne.

Mais, en chemin, j'ai retrouvé dan?? les lougans les mêmes vestiges qu'à Meltem: presque toutes ces ruines sont au sommet d'élévations. Puis j'ai trouvé des os. De détours en détours, j'ai fini par m'apercevoir que ces os provenaient des flancs de petits monticules, où les .pluies les avaient déterrés.

Dès lors, j'étais sur la bonne piste, et bientôt je mettais à nu un premier squelette. C'était celui d'un homme de grande taille, autant que j'en pus juger ^malgré son mauvais état : il s'effritait on miettes. Le corps avait été couché sur le flanc droit, la face tournée vers l'est, la tête au sud. Les jambes sont demi- . fléchies, les bras allongés, les mains jointes fixées entre iles genoux; c'est la même position qu'on donne encore aux morts dans la tombe aujourd'hui. La tête était •très abîmée. Un peu plus loin, j'ai trouvé un autre squelette, dans une situation en tous points identique. Toujours pas de crâne bien conservé. A la fin, j'en ai découvert un ; mais il m'a fallu l'enlever avec le bloc de terre, que j'ai dû entailler au couteau.

En cherchant dans les herbes, j'ai ramassé des débris de poteries énormes, comme on n'en fait plus dans le pays ; quelques fragments de ferrailles, et des perles en cailloux taillés, ressemblant étrangen^.ent à celles qu'on retrouve du côté du Niger.

Je suis d'autant plus navré de ne pouvoir con-

.tinuer mes recherches que je me sens sur un terrain plus solide. Avec un peu de temps et quelque argent, on ferait, j'en suis sûr, des trouvailles intéressantes. Mais il faut m'en retourner ; le temps passe, et je ne suis pas encore au Tchad.

La pirogue m'a rejoint. Nous remontons le bras de Makari, qui nous ramène au Chari en aval de Fort- Lamy. C'est la première des branches qui divergent du fleuve. Elle va se jeter dans le cul-de-sac Bornouan du Tchad. En cette saison, elle est volumineuse, mais elle s'assèche presque pendant les grosses chaleurs.

A sa naissance, s'élève le village kotoko de Faldjé. J'y ai passé la nuit. Les gens conservent pour les Français une amitié empreinte de ce respect que nous a valu partout la victoire de nos armes. Ce sont des pêcheurs émérites. A l'embarcadère du village, étaient amarées plusieurs grandes pirogues fort bien faites. Le défaut de bois de construction a obligé les indigènes à faire de l'ajustage : leurs pirogues sont en planches cousues. Elles sont à fond plat; la poupe est coupée carrée, et Tavant retroussé en proue de gondole. Au niveau de la jonction des bordages et du fond, la coque est faite de planches d'un seul morceau, taillées en angle dièdre. Le reste de la membrure est en lames, accolées suivant leur taille, sans disposition spéciale. Les coutures sont faites en surjets qui serrent sur la fente un calefatage d'herbe épaisse et très pressée. De petits morceaux de chiffons, poussés en forçant avec des outils minces, bouchent les fissures et les trous par où passent lescordelles de coutures. Une membrure rudimentaire renforce intérieurement la coque. Des traverses maintiennent l'écartement des bordages et simulent des bancs. Ce ne sont certes pas des embar-

cations très élanches, mais elles sont as^ez solides pour embarquer plus d'une tonne.

Le soir, j'ai eu le spectacle d'un tam-tam, donné en riionneur de la fin des moissons. Vers six heures, le chef avait fait répartir les derniers épis de mil. Après^ on dansa. Comme orchestre, un flageolet rustique et un tambour.

La danse n'est pas très attrayante : hommes et femmes font une ronde très lente, marchant en file indienne, scandant les pas et se trémoussant d'une façon grotesque ou inconvenante. Quelques hommes se sont affublés d'oripeaux. L'un d'eux s'est entortillé dans les débris d'un vieux filet; il s'est fait une espèce de turban, a passé une tige de mil à sa ceinture en guise de sabre, et s'en est mis une autre en bandoulière en guise de fusil; n'empêche qu'il en tienne une troisième sur l'épaule. Chaque fois qu'il passe devant moi, il me crie : « Ana askr (1) », de peur que je n'aie pas compris. Il a un succès fou, dont personne, pas même lui, ne se lasse.

Pendant un repos, le tambourinaire est venu me donner une audition spéciale. C'est sans doute un virtuose, car tout le monde a fait cercle. L'homme a assuré sous son bras le tambour en bois allongé qui lui pend à l'épaule. Il s'est affermi sur les jambes. Il frappe son instrument avec une petite baguette en bois, recourbée à angle droit, qu'il tient de la main droite; il se sert de la main gauche, sans accessoire. Il frappe, frappe, s'excite, multiplie les croches, arrive presque au roulement, tout en faisant des contorsions désopilantes qui décèlent ses efforts : il se tortille, se raidit, roule des yeux, louche, grimace d'une façon

(1) En arabe : moi soldat.

épouvantable. L'assistance lui fait ovation ; lui me demande en cadeau une boîte d'allumettes. Je crois bien qu'ils les ont toutes brûlées le soir même, à force de vouloir en allumer chacun une.

A partir de Faldjé, nous avons pris le Chari, décidés à ne pas perdre de temps en route. Il n'y a d'ailleurs pas grand'chose à remarquer. Le fleuve, large d'environ 600 mètres, est bordé de berges le plus souvent abruptes et couvertes de broussailles. Nous les longeons en frôlant des bancs épais de roseaux et de mimosa polyacantha, où la tsé-tsé foisonne. C'est sans doute cette coïncidence qui a induit en erreur notre camarade Morel et lui a fait penser qu'il y avait une relation entre la présence de la plante et l'existence de la mouche. Toutes deux recherchent également l'humidité : c'est le seul fait qui soit exact.

A cette époque de Tannée, la crue et les pluies provoquent dans les berges des éboulements considérables : par instants, on voit des pans de terrain se détacher d'un seul bloc sur 5 ou (3 mètres de longueur. Ces éboulis mettent à nu les gîtes d'animaux de toutes sortes, abrités dans les berges. On retrouve d'abord des lacis de galeries aménagées par les fourmis ; les trajets empruntent ceux des racines que les insectes ont fait disparaître. Ailleurs, on trouve des cavités globuleuses occupées par des magmas d'argile ferrugineuse qui se dissout petit à petit. D'autres trous sont l'œuvre de gros carabiques ou d'insectes mineurs; certains sont habités par des araignées. Des termites se sont ménagé des logettes soigneusement crépies et maçonnées : quelques-unes contiennent des gfilcaux de terre et de salive, criblés de trous, pareils à des éponges. On remarque ailleurs des noyaux arrondis,

gros comme le poing, formés de petites boulettes de terre agglutinée : c'est compact et pesant. Près de la surface, sont des galeries obliques de sphégides. Près de l'eau, sont les trous plus rares, creusés par un animal gros comme un rat, rougeâtre, qui plonge et nage fort bien. Je n'ai pu mettre la main dessus.

Les guêpiers et les martins-pêcheurs font le reste.

Nous nous sommes arrêtés quelques instants à Mara. La ville est sur la rive allemande. Chez nous, il n'y a qu'un petit village nouvellement construit dans le marais.

En aval de Mara, on trouve dans les éboulis des berges, sur notre rive, à l^%o0 environ de la surface du sol, de véritables assises de poteries concassées. Les indigènes les attribuent aux Sao.

Rien de remarquable jusqu'à Goulféi, qui se trouve assis sur la rive allemande. C'est une très grosse bourgade, autant que j'en ai pu juger de notre berge. Son aspect rappelle celui de Kousri, en plus propre et en mieux construit ; l'enceinte a même l'air d'être entretenue, ce qui n'est pas surprenant, puisque Goulféi est la résidence du sultan Diagara.

Sur notre rive, pas grand'chose, sauf des groupes de cases en paille habitées par des Kotoko et, dans l'intérieur, par des Arabes.

Au-dessous de Goulféi , les berges du Chari s*abaissen t . Quelques villages de Salamat ou de Béni Sett sont cachés dans la brousse à peu de distance du fleuve. On y élève partout de l'autruche, qui fréquente d'ailleurs <:es régions en assez grandes troupes, à Tétat sauvage. Mais c'est surtout le lieu d'élection du rhinocéros : la brousse est sillonnée de ses pistes.

Nous avons couché dans le village de Koukaïa, habité par des gens dont la présence ici est assez curieuse. Ce sont des Babalia; ils parlent un dialecte très voisin du Barma et disent qu'ils sont parenlsavec les Boulala de la région du Tchad. C'est peut-être un noyau isolé, qui a subsisté après que les Boulala eurent été rejetés dans le sud.

Ce sont des pasteurs de mœurs douces et accueillantes; ils ont pris les allures et les habitudes des- Arabes qui les entourent. Le soir, ils ont dansé à la lune, au son d'un instrument qu'ils appellent badiara. C'est un simple roseau coupé entre deux nœuds dont on n'a supprimé qu'un seul. Vers l'extrémité obturée,, on a découpé une mince languette longitudinale allant jusqu'à la cavité de la tige et adhérant seulement par l'un de ses bouts : un 8 de ficelle passe sur cette anche et est maintenu en place parle petit doigt, lorsque le musicien a trouvé sa note. L'autre extrémité du badiara est percée latéralement d'un seul trou. Le musicien, souffle et aspire alternativement et varie la musique en bouchant plus ou moins complètement le trou latéral ou celui du pavillon. On ne peut dire que le son soit joli, mais il est assez mélodieux et même agréable. Ces plaintes de hautbois mélancolique sont tout à fait dans une nuance en harmonie avec le cadre. A la fin de chaque phrase musicale, l'assistance accompagne d'un accord très grave, donné presque à mi-voix. La danse elle-même n'est pas curieuse. C'est un exercice d'assouplissement. On tourne en cercle d'abord très lentement, en n'esquissant que de petits gestes parfois pas disgracieux ; on avance presque sans lever les pieds, les genoux un peu fléchis. On saute alternativement deux fois, un pied touchant le sol avant l'autre, puis les deux pieds frappant à la fois. Un temps d'arrêt;

sursaut en avant les pieds joints, et on recommence. Peu à peu la danse s anime, les mouvements prennent de l'ampleur; voici même qu'on gesticule. Puis brusquement tout se calme, pour reprendre Tinstant suivant, avec la même gradation. Pendant ce temps, le Badiara n'a pas bronché ; il n'a pas envoyé une note plus vite que l'autre; il s'est borné à quelques « couac», pour ne pas être oublié.

Je n'ai pas pu chasser, et il n'y a rien pour la soupe. Je vais manger du sien à la mode Tounia ; c'est Kouno qui me l'a préparé. Koudou, qui est Sara, appelle ce plat mouron. C'est le mets national ; ce n'est même pas assez dire, car, à part quelques variantes, j'en ai vu manger partout.

La préparation n'est pas compliquée. On fait bouillir de l'eau dans une marmite, et l'on ajoute du mil en farine par petites quantités. Il faut remuer vigoureusement le mélange en le laissant cuire jusqu'à ce que l'eau soit résorbée. Cela fait un bloc de pâte qu'on met à refroidir dans une calebasse. C'est en somme une espèce de pain, et, quoique indigeste, il s'avale sans difficulté. On pourrait aussi bien l'appeler cataplasme.

Pour la circonstance, Kouno a fait une sauce toute verte avec des feuilles de Tamaléga et avec cet hibiscus répandu partout sous les noms variés de véké, de gombo, etc.

C'est visqueux, gluant, ça colle, et ça n'a pas grand goût, sauf un peu d'amertume. Mais, avec du sel, on s'en contente, même quand on n'a pas gros appétit.

A Chaoui, nous sommes en plein delta. La ville est encore en territoire allemand. Sur notre rive, un autre village s'élève qui tuera peut-être celui de l'autre côté.

A partir de cet endroit, le Chari semble se ralentir; il s'envase; les berges s'aplatissent et se bordent de marais de plus en plus nombreux. En cette saison, on voit plusieurs petits marigots se détacher du fleuve et courir à travers prés.

Dans ces parties inondées, le courant ne se fait pas sentir : le poisson abonde. Les indigènes emploient pour y pêcher un système ingénieux. Entre la rivière même et la morte-eau, ils construisent parfois, sur plusieurs centaines de mètres, une grossière zériba en branches. De place en place, ils ménagent des chambrettes quadrilatérales munies d'une porte étroite. Les quatre gros pieux placés aux angles sortent de Teauet supportent une plate-forme sur laquelle un pêcheur faille guet. Le poisson suit la zériba et trouve la porte; mais, pour la franchir, il doit faire remuer trois ou quatre longues tiges de paille, plantées à dessein dans la vase. Le guetteur est prévenu. Il a eu soin d'immerger dans le fond de la chambrette une petite bourse en filet maintenue au fond par des brindilles de bois : ce filet est muni d'une ficelle que l'homme tire brusquement pour emprisonner le poisson.

En passant, nous trouvons des pêcheurs à l'ouvrage ; quelques-uns, plongés dans Teau jusqu'au cou, sont entrain de disposer leur filet, en se servant uniquement de leurs pieds.

Un autre système de barrage s'emploie dans les petits bras, où le courant est rapide. Des claies, semblables à celles du haut fleuve, sont installées en travers du courant. Pour plus de sécurité, des lianes, en guise de tendeurs, relient la barricade à la berge. Les claies forment une spire allongée, à tours de plus en plus rétrécis, laissant enfin une logetle dans laquelle on accède par une porte en entonnoir.

:n2 DU CONGO

^'ous nous sommes trompés de chemin et engagés dans un petit bras à Touest. Nous avons heureusement rencontré un hameau dont les habitants nous ont remis dans la bonne voie.

En débarquant pour aller aux renseignements, j'ai trouvé des tanneurs entrain de préparer des peaux de crocodiles pour en faire des sacs. Ils choisissent de jeunes sauriens longs à peine d'un mètre; ils les dépouillent très proprement sans les déformer, assouplissent la peau et la tannent avec la graine d'un acacia. Ils recousent alors la fente du dépouillage, laissent une ouverture à la place du cou et conservent presque entièrement les pattes : la cavité de ces dernières leur sert à ranger à part les plus petits objets, hameçons^ briquets et autres ustensiles.

De retour dans le grands bras du Chari, nous avons essayé de rattraper le temps perdu, pour arriver à Djimtilo le soir.

L'aspect du paysage change de plus en plus : les papyrus apparaissent en grosses touffes ; les berges s'aplatissent et se dénudent. On défile de temps en temps entre des clairières, où scintillent actuellement des flaques et où s'éparpillent des bouquets de bois. Le nombre des marigots augmente. A l'est, devant nous^ se dressent les sommets arrondis de Hadjer el Hamis. Sur quatre, deux seuls sont assez élevés pour s'aper-^ cevoir à cette distance.

En certains endroits, les berges sont hautes encore ; elles sont alors généralement couvertes d'un tapis d'herbe et ombragées de gros tamariniers.

Sans nous arrêter, nous passons devant des hameaux, situés sur la rive droite, et nous arrivons à Djimtilo^ terme de notre voyage. C'est ici que nous allonscamper.

Djimtilo. — Le lac Tchad.

Djimtilo n'est pas, à proprement parler, au bord du Tchad. En cette saison, le lac débordé y vient presque; mais, lorsque les eaux se sont retirées, il faut faire une douzaine de kilomètres pour les rejoindre. Cependant Djimtilo est un centre important : c'est la dernière bourgade dont la construction ait été possible dans ces régions toujours menacées parla crue. C'est le dernier port sur le fleuve, le point de transit entre le Ghari et Tarchipel. Aussi la population y est-elle assez mêlée.

L'élément principal est composé d'Arabes Salamat. A côté d'eux, vivent quelques Kotoko. Dans un autre village, sont groupés des Kanembou, des Kouri originaires de l'archipel et de rares Boudouma, qui forment la population flottante. Tous s'entendent entre eux assez bien : Kotoko et Kanembou pèchent; les Arabes élèvent du bétail. Les uns et les autres cultivent un peu de mil.

Le pays est curieux ; il est l'œuvre du fleuve, qui roule pendant la crue beaucoup d'alluvions. Le terrain, très fertile,estcouvert de bouquets clairsemés de brousse plus forte, mais moins épaisse. Ce qui domine, c'est la plaine, marécageuse pendant les pluies, fraîche encore pendant la sécheresse. Aussi les pâturages sont-ils abondants.

A Djimtilo, on commence à trouver un véritable élevage, mais il faut se garder des exagérations. Les chèvres sont nombreuses ; les moutons le sont déjà moins. Quant aux bœufs, leur nombre n'est pas considérable.

On en distingue deux races : le zébu et le bœuf du Tchad. Celui-ci est facilement reconnaissable à ses cornes immenses en croissant et h son garrot dépourvu

de bosse. Il est de robe généralement blanche et rappelle nos bœufs majestueux du Morvan.

Le zébu ressemble beaucoup à celui du Niger. Nous ne croyons pas qu'on puisse diviser la race du Chari en deux variétés, l'une arabe, l'autre fellata. Cette manie de trouver des choses extraordinaires est bien faite pour rendre plus difficiles des études qu'on poursuit le plus souvent avec des moyens insuffisants. Les indigènes d'ici pratiquent un élevage de fortune. Ils laissent faire la nature, sans beaucoup s'inquiéter des croisements. Ils demandent à leurs animaux de produire, mais ne se tracassent guère pour les sélectionner. Si on trouve chez les Fellata des bœufs plus gras que chez les Arabes, c'est plutôt à cause du propriétaire que des animaux. 11 est bien inutile de fabriquer de nouveaux types, surtout en se basant sur trop peu d'observations.

Pour les chèvres, le problème est aussi difficile : on pourrait en distinguer des types multipliés, produits par les croisements désordonnés de deux races : l'une ressemble à la race du Soudan, avec des cornes presque verticales, divergentes et en S; l'autre est une variété ^ans cornes, voisine de la race de Nubie.

Les moutons sont, eux aussi, issus de mélanges continuels. Leur toison n'est bonne à rien. Les uns sont sans cornes, hauts sur jambes, avec un garrot saillant ;,les autres ont de grosses cornes, une toison épaisse, un profil plus brusqué, une taille plus forte. Les indigènes disent qu'au Ouadaï c'est le type habituel.

Dans le Delta, vivent quelques chevaux : ce sont des barbes, tout à fait semblables à ceux du nord de l'Afrique, avec leur tête très longue et leur croupe ravalée.

Je ne sais plus qui avait eu l'idée ingénieuse de proposer la construction duTranssaharien pour exploiter

AU LAC TCHAD. 3i^

au Tchad la viande de conserve et transporter les peaux. On peut ranger cette plaisanterie parmi lesmeilleures du genre. En se serrant laceinture, nos troupes qui sont au Chari arrivent avec peine à se contenter d'un 1res petit impôt, qui suffit cependant pour empêcher les troupeaux de s'accroître. Quant aux peaux^ elles ne valent rien pour nos industries : elles sont, maigres, minces, étroites, et leur fleurestcomplètement gâchée par les piqûres d'insectes. Ce n'est pas encore avec cela que le Tchad paiera ce qu'il nous coûte.

Les habitations à Djirntilo sont intéressantes : ce sont des cases rondes, de 4 à 5 mètres de diamètre et hautes de 3. La charpente est composée de quatre grands mâts, placés en carré à 3 mètres d'intervalle. Extérieurement, des pieux espacés, hauts de 1™,80. Pour construire le toit, on établit une carcasse peu cintrée, avec des branches ajustées les unes au bout des autres. Parmi ces cintres, deux dans chaque sens s'appuient sur les mâts, de telle façon que la charpente a quatre points d'appui. On couvre avec des nattes grossières. A la base du toit, on fixe un rouleau de paille de 25 centimètres de diamètre, faisant le tour complet. De place en place, on y pique obliquement des piquets assez longs pour traverser et dépasser à l'extérieur de 20 à 30 centimètres. Il ne reste plus qu'à jeter sur le toit de la paille, qu'on entasse comme pour faire une meule de foin. Le gros rouleau de paille et les piquets l'empêchent de glisser. L'épaisseur de la couche est plus considérable au centre qu'à la périphérie el donne à la toiture une forme vaguement conique. Cette couverture n'est pas élégante, mais elle répond assez bien aux conditions climatériques. Pour résister aux pluies d'hivernage, elle doit être oxcossivcmont épaisse,

car les dimensions de la case empêchent de donner plus de pente au toit.

Les murailles de la case sont très légères. On utilise les roseaux qui poussent en abondance ou les tiges de mil. On les accole les unes aux autres en les reliant par des cordelles en surjet, passant sur trois ou quatre roseaux à la fois.

La porte tient toute la hauteur du mur; elle a presque 1 mètre de large, pour permettre au bétail de passer. On la ferme avec une claie construite comme la muraille.

L'intérieur de ces habitations rappelle d'une façon frappante ie tougoul des cases nilotiques. Le lit est une immense plate-forme en baguettes, élevée de 1 mètre -au-dessus du sol et ayant au moins 2 mètres dans ses deux dimensions. Cette plate-forme est complètement enclose par des nattes, sauf au plafond. Toute la famille y couche.

Le bétail est attaché le soir à une traverse posée sur des fourches plantées en terre, à côté du lit. De Tautre côté, on range les ustensiles.

Dans presque toutes les cases, on trouve pendus des amulettes, tablettes en bois, ou morceaux de papier sur lesquels sont écrits des versets du Coran. L'empreinte d'une main appliquée sur la porte complète cet arsenal destiné à conjurer les sorts.

Ce sont, en somme, des cases à deux usages : les bêtes et les gens y trouvent également abri. L'hygiène n'est peut-être pas parfaite, mais les Arabes n'y regardent pas de si près.

Rien que pour se promener avec ma lanterne à acétylène, Cheikh Ali ferait faire le tam-tam tous les soirs. C'est devant sa case que l'on danse. La place est toute

AU LAC TGIIAU. 317

poudreuse, piétinée par les bœufs quand ils rentrent et parsemée de bouses parmi quelques touffes d'herbe. Aux premiers coups de tambour, tout le monde accourt. Cheikh Ali et ses frères viennent me chercher. Ali, Taîné, a bien douze ans.

Nous coudoyons des femmes très sales, qui se hâtent, emportant leur enfant sur la croupe. Quelques jeunes filles surprises s'écartent précipitamment, avec une défiance bien injustifiée, les pauvres ! Quant à la nuée des moutards qui m'escortent tout le jour, ils ne conservent plus la moindre retenue. C'est à qui viendra examiner mes boutons, ou me tirer par la manche afin que je leur fasse regarder le réflecteur de ma lanterne. Ils s'amusent de leurs grimaces, surtout si Tun d'eux se met à éternuer. Quelques-uns me poursuivent et m'apportent encore, soigneusement ficelés dans des feuilles, des bousiers malodorants que j'achète quand même, espérant toujours trouver quelque chose de neuf.

Mais Cheikh Ali et ses frères sont impitoyables. Ils distribuent des coups de chicote avec une générosité toute orientale. Pour tranquilliser mes scrupules, ils me disent que ce sont des miséreux, des « Meskin »; dans ce terme, ils mettent tant de mépris que je me demande ce qu'eux-mêmes pensent être. En lin de compte, on fait place nette, et je deviens la propriété exclusive de la famille régnante. Cheikh Ali peut gesticuler avec le fallot dont il m'a dépossédé et se pavane tout à son aise pendant qu'on danse.

Edris, le Kanembou, se dandine en soufflant dans une flûte dont il tire des trilles éperdues. Un Salamat immense et décharné frappe solennellement sur un petit tambour attaché sous son bras. Un troisième tambourine comme à contre-temps sur une caisse plus petite encore, suspendue sur sou estomac. A eux trois.,

is.

ils arrivent à peine au tu-tu pan-pan de Valmajour. Mais ça se précipite. Les tambourinaires battent une cadence rompue, comme s'ils ne pouvaient arriver à jouer ensemble. Le rythme ressemble à celui de la ronde enfantine :

Tu n'auras pas la queue de mon loup !

Face au centre, des femmes tournent en rond, en marchant de côté. Elles laissent pendre les bras, penchent la télé en avant d'un air attendri et accompagnent chaque petit pas d'un coup de hanche alternatif, secouant leur croupe. Tout autour, en monôme, les hommes dodelinent de la tête et s'avancent à pas comptés. Ils font de grands gestes, arrondissent les bras et laissent traîner jusqu'à terre les fausses manches flottantes de leurs boubous. De la tête aux pieds, ils ondulent avec une certaine grâce mêlée de gaucherie. Ils ont littéralement l'air de ne savoir sur quel pied danser. C'est une succession de faux pas; puis brusquement toute la file s'arrête, et chaque danseur envoie un grand coup de... reins dans le... ventre de celui qui le suit.

Parfois une femme se détache de son groupe, quand passe à son niveau le cavalier choisi. Tous deux l'ont quelques pas côte à côte, puis se font vis-à-vis.. On dirait alors à les voir deux personnes en politesses, s'effaçant chacune du même côté pour se laisser passer : « Madame... Monsieur... Je vous en prie... Je n'en ferai rien. » Puis tous deux se décident ensemble, et patatras ! les voilà qui se cognent. Ce manège dure deux mesures complètes. Ils font ensuite deux fois un gracieux dos à dos, et chacun reprend sa place dans l'interminable théorie.

Toute fausse pruderie à part, ce n'est pas mal. Ces

Arabes, drapés dans leurs immenses boubous, ont des silhouettes étroites, élégantes, presque fines. Ils sont mieux que tout nus. Ces plis flottants qui les étoff'ent enveloppent la sécheresse de leurs membres noueux. Ils sont même tellement sérieux et dignes qu'on s'imaginerait les voir danser le menuet. Quelques-uns tiennent du bout des doigts une tige d'herbe ou leur sandale, dans une pose quasi hiératique. Ils me rappellent, trait pour trait, lesComoriensà Majunga. Ce sont les mêmes silhouettes, mêmes gestes, même dignité, mêmes façons, mêmes allures ; la cadence est identique. Si ce n'étaient les dift'érences dans le décors, je me croirais encore sous les grands manguiers de Mahabibo, à regarder les Anjounais faire des efl'ets de torse pour séduire les ramatoas ébouriffées, dont le grand œil noir, langoureux et velouté s'allume.

L'énorme quantité d'eau qui s'épand sur les plaines dans la région du Bas-Chari a suggéré aux habitants un ingénieux moyen de locomotion : on l'appelle Dororo: c'est un vade-mecum. Parfois, vous apercevez un homme qui déambule en portant gaillardement sur l'épaule un énorme fagot. 11 transporte son dororo. Quand un marigot coupe la piste, l'homme roule son pagne autour de la tête, met à l'eau son flotteur, Tenfourche à cheval et file en se servant des mains en guise de rames. Parfois, sur la rivière, vous apercevez une ligne d'individus immobiles, comme appuyés sur une longue canne ; leur buste seul sort de Tcau ; ils avancent en glissant; ce sont des pécheurs à cheval sur leur fagot dont on ne voit sortir que les extrémités.

Pour faire ces flotteurs, on se sert d'une plante qui foisonne k la lisière du Tchad : on l'appelle Ambatch ou Maréa ; les tiges sont coniques, pleines do moelle

comme le sureau. On en coupe un tronc volumineux, ou bien des branches qu'on joint solidement en un fagot, renflé à ses extrémités. Sur la partie médiane plus mince, on fixe un petit rectangle de natte, pour protéger le siège. Pour s'en servir, on se met à cheval dessus.

Quand ils sont entrain de pêcher, les noirs laissent leurs jambes pendantes pour maintenir l'équilibre. S'ils veulent au contraire naviguer, ils se mettent dans deux positions diff"érentes suivant l'allure. Pour faire « en avant doucement », ils laissent remonter leurs jambes, soit horizontalement le long du dororo, soit simplement en fléchissant les cuisses, comme s'ils avaient desétriers; ils sont en quelque sorte assis sur l'eau, le corps un peu penché en avant, pour pouvoir allonger les coups de mains comme des coups de rames. Pour faire « machine toute », ils se couchent au contraire presque à plat ventre et s'aident des pieds pour avancer plus vite.

Pour pêcher sur dororo, les indigènes se servent d'un filet qu'on appelle Tégéy. Le manche se compose généralement de cinq à sept rallonges frettées bout à bout et solidement ajustées comme dans une canne à pêche, longue de 7 ou 8 mètres. A l'endroit où la monture se bifurque, elle est coudée sur le manche, suivant un angle obtus de 150°. Les branches ont 2 mètres de long et un peu plus d'ouverture.

Le filet est semblable à la troublette à ficelle que nousavonsnotéeà Fort-Archambault. Quand le pêcheur sent des secousses transmises par la cordelle, il laisse s'aplatir la poche, remonte son filet et assomme le poisson qui est dedans à grands coups de matraque. Après quoi, il fattache à une ficelle qui traîne derrière lui. C'est le système le plus employé.

Le long des berges, il vaut mieux être en bateau pour avoir un point d appui plus solide. On se sert aussi d'un filet du même genre, à manche plus court, mais à branches plus longues el à ouverture plus large.

Dans le delta, la pêche est des plus fructueuses. Mais, comme sur tout le fleuve, la faune ichtyologique n'a rien de bien spécial. Elle renferme les mêmes espèces que celle du Nil et du Congo. Cette constatation n'est pas faite pour justifier les suppositions qui représentent le Tchad comme le vestige d'une mer morte : le Tchad n'a rien du Tanganika.

Pendant mes promenades dans la brousse, je me suis fait une légion de jeunes amis: tous les bambins du village, entre six et dix ans, m'accompagnent et m'aident à chercher des insectes; leur zèle n'est tenté que par les plus faciles à prendre: ils m'apportent des kilos de fourmis, des sauterelles imparfaites, etsurtout de pleines calebasses de bousiers. Je leur donne quelques petits hameçons pour stimuler leur ardeur. Aussi ne me lâchent-ils plus d'une semelle. Au campement, ils font cercle et commentent tous mes gestes; ils discutent avec tant d'animation qu'il me faut souvent réclamer le silence.

Toujours deux ou trois des plus forts profitent de cette injonction pour témoigner de leur innocence : ils frappent n'importe lesquels de leurs voisins : ceux-ci pleurent ou se défendent ; les partis se divisent ; coups de pieds, coups de poings; deux ou trois vident le terrain en pleurant; les autres se calment. Avant de s'asseoir à nouveau, mes curieux restent debout ; comme ils n'ont pas de poches, ils laissent leurs mains s'égarer vers un endroit que je n'ose définir.

Depuis que je déambule, j ai eu maintes fois la preuve

que ce petit endroit était très fréquenté par les mains des jeunes représentants des deux sexes : les enfanta senties mêmes partout. La promiscuité dans laquelle viventceuxd'icilespousse. Aussi ces petites occupations sont-elles toutes naturelles, et les jeunes enfants ont-ils des notions beaucoup plus complètes que ceux du même âge chez nous. A âge égal, ils sont d'ailleurs plus précoces en tout que les nôtres. Un négrillon de huit à dix ans est déjà presque un petit homme, souvent même très intéressant. Malheureusement, la puberté vient mettre un terme à son développement intellectuel. La bête prend le dessus dès qu'il commet le premier péché, dès qu'il a mordu dans la pomme.

L'abondance de la tsé-tsé dans ces parages oblige les indigènes à surveiller beaucoup leurs animaux. Les bœufs et les chevaux sont souvent tenus enfermés dans la journée; on les envoie au pâturage quand le soleil tombe : mais on ne les y laisse pas très tord, surtout lorsqu'il n*y a pas de lune. Les moutons et les chèvres vont au pré dès le matin, quand le soleil a bu la rosée. Ce sont des garçonnets qui les gardent.

Quand les troupeaux rentrent, le tableau est assez joli. Les bêtes, toutes réunies pour pâturer ensemble, se séparent seules, lorsqu'elles reviennent au logis ; les veaux et les agneaux, retenus au sevrage, bêlent et mugissent à qui mieux mieux. Les mères se précipitent.

Placés à la porte des cases, un individu de chaque côté, les Arabes comptent soigneusement les bêtes qui rentrent. Ce ne sont que cris et bousculades : les moutons se précipitent en rangs serrés ; les cabris, très mauvaises têtes, se font donner la chasse par les gamins. La confusion paraît telle qu'on se demande comment les gens peuvent y reconnaître leur bien. Il n'y a

jamais de querelle ni d'erreur. Cependant, sauf les chevaux et les bœufs, les bêtes n'ont pas de marques ostensibles. Quelques vieux animaux, bouc ou taureau, portent seulement une amulette pour préserver tout le troupeau.

La perspicacité des indigènes est moins surprenante qu'elle ne le paraît; le nombre du bétail n'est pas considérable, et les animaux eux-mêmes, esclaves de leurs instincts^ rendent la tâche beaucoup plus facile. Il s'établit entre la bête et l'homme une intimité toute familiale : tout le monde couche sous le même toit. Aussi les vols sont-ils rares et presque impossibles : le Yoleur est toujours dépisté. Mais l'Arabe, ingénieux et filou par tempérament, a recours à un subterfuge : il A^ole une bête dans un village voisin, et s'empresse de proclamer qu'il est devenu propriétaire accidentel d'un animal perdu. Le véritable possesseur ne tarde pas à se faire connaître; mais il est obligé de payer -quelques thalers, ou de donner du mil, pour récompenser le « brave homme » qui a recueilli l'animal égaré.

Aujourd'hui sont arrivés du Tchad des Boudouma, •dans leurs pirogues en herbes, jolies sont faites en .papyrus. On en ficelle de petits bottillons de trois ou quatre tiges à la fois ; puis on assemble ces faisceaux de façon à former un radeau épais de 50 centimètres, large de 1 mètre, long de 3, coupé carré à l'arrière, régulièrement aminci à l'avant.

De la même façon, on construit d'épais bordages, hauts de 30 centimètres, et, pour les réunir à l'avant, on leur donne l'apparence d'un rostre retroussé, la pointe en l'air, en proue de gondole. Alin d'augmenter la notabilité et d'assurer l'équilibre, on lixe à la lloltaison, le long des bordages , de grosses branches d'ambatch .

On retrouve le même modèle sur le Nil. Ces esquifs supportent facilement trois ou quatre personnes. Nous n'irons pas jusqu'à dire qu'ils sont très confortables^ mais ils sont élégants. La seule précaution nécessitée par leur usage est de n'y monter qu'en caleçon de bain, car c'est entre deux eaux qu'on navigue.

Malgré Taisance apparente de la population, les familles sont peu nombreuses. Les Arabes semblent le regretter. Ici plus qu'ailleurs, j'ai été consulté sur les causes de la stérilité des femmes. J'ai gravement ordonné un peu de quinine et fait des prescriptions d'un caractère tout à fait intime. Je doute qu'elles portent leur fruit, car le mariage trop précoce est seul en cause : le retarder serait le seul remède ; il ne dépend pas du médecin.

Les mamans, pour endormir les bébés, leur psalmodient, en les berçant sur leurs genoux, une chanson monotone : Làla, la lUah, Ilallah, la la !

L'effet est tout aussi infaillible que si elles chantaient : « Fais dodo, Colas, monp'tit frère »I

On m'a amené aujourd'hui une pauvre fillette de deux ans dans un bien triste état. Pour une indisposition passagère, le marabout lui a mis sur le ventre des cautères qui ont fait abcès.

C'est un remède fréquemment employé. Mais on ne se sert que du feu obtenu parle frottement de morceaux de bois sec.

Ces pays du Tchad ont été de tous temps un carrefour où se sont heurtées des invasions successives. L'ethnographie en témoigne par sa confusion. A s'en

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rapporter aux données recueillies par Tœil, on peut distinguer plusieurs types ethniques.

Le principal est le type arabe, quelle que soit son origine. La polygamie lui a permis d'infiltrer progressivement les éléments plus ou moins autochtones.

Parmi les indigènes, les habitants du Kanem, ou Kanembou, semblent les plus métissés. Il est très difficile de s'en rapporter à leur aspect extérieur pour les reconnaître. S'il fallait absolument les rapprocher d'une race connue, je les rangerais plutôt à côté des Toubou.

Pour les Boudouma, qui peuplent le nord de l'Archipel, l'hésitation serait moins justifiée : ce sont des Toubous.

Dans les îles du sud, nous trouvons les Kouri et les Kraoua, qui ont des liens avec les Sao. Mais leur race est très mêlée, car ces îles ont servi de refuge à toutes les populations d'alentou^.

Au nord-est du Tchad, vit le rameau Toubou, qui peuple aussi le Tibetsi et le Borkou. Au Tchad, nous trouvons la branche Dâsa. Elle comprend les Toubou proprement dits^ les Kréda, les Gôran et les Kacherda.

11 ne reste plus qu'un groupe peu important par son nombre, mais très important par son rôle historique: c'est le groupe des Boulala.

Les opinions sont partagées sur leur origine : Bartli les fait descendre des Kanouri, mais c'est infiniment peu probable. D'après Nachligall, ils seraient, au contraire, les descendants des Arabes, et leur nom ne serait qu'une contraction déformée de Bou Hilal. Cette dernière hypothèse est conforme aux traditions de cette tribu, qui se dit aussi parente des Oulad Oméid.

Or, un texte arabe de El Bekrinous signale en 1007 des Oméïyaddes émigrés au Kanem à la suite de persé-

cutions infligées par les Abbassides. Plus tard, pendant l'invasion du xi*" siècle, nous voyons les Bou Hilal descendre de Tunisie jusqu'au Tchad. Il y a donc bien des chances pour que les traditions des Boulala reposent sur une part de vérité.

Toujours est-il que nous les retrouvons actuellement en petits groupes très aristocratiques autour de Ngouri, sur le Bahr el-Ghazal[et à Hadjer el-Hamis. Ils y furent jadis très puissants.

En guerre continuelle avec les Touareg, ils se crurent assez forts pour résister à une invasion de ces derniers, unis aux Oulad Sliman. Ils s'enfermèrent dans leurs places, tandis que les populations de la plaine cherchaient un refuge dans l'Archipel. Vaincus, obligés d'abandonner le pays, ils se portèrent en masse autour du lac Fitri, où vivait un rameau de leur race. Là, ils se mêlèrent intimement aux tribus Kouka du Sokoro, dont ils adoptèrent complètement la langue. C'est alors que commence leur exode vers l'ouest. Ils se heurtent d'abord aux Fellata, qui avaient reculé du Kanem jusqu'aux environs de Massénia; ils les rejettent au delà du Chari ; puis ils s'attaquent aux Mousgou , qu'ils expulsent, et enfin aux Somré, dont une partie émigré jusqu'au Logone, tandis que la fraction Saroua accepte leur domination.

L'empire deBaghirmi était dèslors fondé. Aujourd'hui, les Boulala se trouvent encore agglomérés autour de Fâli, Karafa, Aouni, Kadô, Agana, Mélem, Garko, Demi et Golo.

Les Kouka, appelés improprement Nouba, à cause de leur habitat en montagne, sont groupés autour de Moïto, Gono, Masarma, Abougouttir et Delà.

Sans doute, ces notions sont fort peu précises, et il faudrait pouvoir conduire surplace une enquête longue

fi^ae

et méthodique, pour pouvoir se faire une idée un peu moins confuse des mélanges ethniques qui se sont produits. Tout, en somme, est à faire. Je ne sais même si on peut espérer établir autre chose que de très vagues probabilités. Cependant, il semble inadmissible que ces immenses territoires n'aient jamais été peuplés que par des immigrants. C'est pourquoi nous restons convaincu que les vieux textes arabes, nous montrant les Fellata établis au Kanem au xiii*' siècle, fournissent un appoint précieux à ceux qui croient que cette région de l'Afrique fut jadis peuplée par une race spéciale, dont nous ne connaissons plus aujourd'hui que des débris aberrants : les Peuls du Fouta et les Fellah d'Egypte.

Pour se mettre à l'abri des moustiques, les riverains échaffaudent de grandes plates-formes montées sur quatre pieux à 2 mètres du sol. Les plus riches y ajoutent une moustiquaire en étoffe. Les autres se contentent de nattes, ou bien font du feu au-dessous.

Dans mes promenades au travers du village, je n'ai pas rencontré d'industrie nouvelle. On tisse beaucoup de coton, mais le métier n'a rien de spécial.

Seule la forge s'est perfectionnée. Le soufflet est à deux corps de pompe, faits chacun d'une peau de bouc dont la fente est garnie de deux baguettes : le souffleur les écarte pour laisser l'air entrer quand il soulève les peaux; il les resserre, pour fermer l'orifice quand il presse. L'enclume est un gros champignon en fer, ressemblant à nos petites enclumes portatives ; les marteaux ont la forme de masses à casser les cailloux.

Je n'ai pu savoir si les forgerons n'étaient pas déconsidérés ; mais il m'a semblé qu'ils étaient un peu tenus à l'écart.

Pas plus que les autres indigènes, les Arabes ne se «oucient de l'hygiène des enfants. On les laisse téter longtemps après qu'ils marchent seuls, mais, à moins d'un an, on les fait manger. Pour les gaver, la mère les étend sur le dos et leur introduit dans la bouche des boulettes de pâte qu'ils régurgitent en partie ; mais il n'y a rien de perdu : tout ce qui ressort rentre. Pour les faire boire, la maman trempe sa main fermée dans Teau, puis la porte vivement au niveau de la bouche de Tenfant, en lui mettant le pouce renversé au niveau de la bouche ; le bébé suce Teau qui dégoutte.

Je suis allé à quelques kilomètres acheter des plumes d'autruche ; il est difficile d'en trouver : du Bornou allemand, arrivent constamment des émissaires qui font la rafle. Cependant, les autruches sont nombreuses depuis Fort-Lamy. Ce sont les véritables animaux d'élevage. Je suis même surpris qu'on ait négligé delà sorte cette seule source rationnelle de profits.

Les autruches sont aussi faciles à élever que la voilaille. Les Arabes les laissent en liberté, avec une entrave aux cuisses : elles vont paître avec les chèvres et rentrent seules au village, où les attendent quelques poignées d'herbe. Pas de frais, pas d'ennuis, pas d'entretien : c'est tout bénéfice net. Entre les mains, de l'indigène, l'autruche pourrait devenir l'élément le plus important de la prospérité locale, si l'on voulait s'y intéresser. Inutile de s'adresser aux Européens, sauf pour leur demander de sélectionner les générateurs et d'assurer à l'indigène l'écoulement avantageux de sa production. Il suffirait d'empêcher un gâchage qui déprécie la marchandise. N'ayant aucun débouché assuré pour ses produits, l'éleveur noir les livre dès que l'occasion se présente : peu lui importe que la plume

ait son plein développement. 11 ne sait pas résister à la vue de quelques thalers, ou à la disette de mil. Aussi les belles plumes sont-elles rares. Cependant la race est magnifique : c'est Tautruche de Barbarie, la plus pure, celle qui donne les plumes les plus belles, supérieures même à celles du Cap.

Il n'y aurait qu'un effort à faire pour organiser l'élevage rationnel et développer une richesse constituant à elle seule la totalité de ce qu'on peut espérer. Mai& il semble qu'on l'a bien négligé jusqu'ici ; il est même fort à craindre qu'on ne se laisse encore longtemps berner par des espérances problématiques, nées de l'ignorance ou du bluff.

L'armement des hommes n'a pas changé. On retrouve le couteau de jet, les épées et les couteaux à deux tranchants et les sagaies à petit fer.

Les gens du Tchad ont en plus une sagaie à manche court et à fer très large en forme de feuilles de laurier, long de 30 centimètres sans la douille.

La sagaie de chasse ou de pêche est aussi plus compliquée. La lame se compose d'une pointe angulaire à base droite, dont les deux angles sont prolongés en hameçons. Un étranglement lui fait suite, la séparant d'une surface rectangulaire allongée, large de 4 centimètres, longue de 15, dont les bords sont hachés de barbelures.

Les boucliers sont volumineux : tous sont faits en bois très léger d'ambatch, cousus et garnis de peau. Ils sont bombés.

Un modèle figure, à s'y méprendre, l'écu classique du moyen âge. L'autre est rectangulaire, légèrement rétréci au milieu, droit à la base, et arrondi en demicercle à sa partie supérieure.

Un certain nombre de gens ont des fusils, mais il ne nous les laissent jamais voir.

Ce matin, nous allons en pirogue faire un tour sur le Tchad et y donner quelques coups de filet-

Nous sommes partis au petit jour ; les Boudouma qui nous conduisent nous l'ont prendre les chemins de traverse. A mesure que nous avançons, les eaux sont tellement hautes qu'il n'est plus besoin de suivre les bras vifs du fleuve. Nous naviguons sur la plaine. De toutes parts, Teau miroite en flaques parmi les touffes d'herbe. De rares broussailles s'agrippent aux bancs. Des squelettes d'arbres, brûlés par les feux de brousse en saison sèche, dressent çà et là leurs bras décharnés. Je me suis fait débarquer sur ces restes de berges ; la promenade y est dangereuse : on marche sur une éponge. Il faut à chaque pas traverser des rides pleines d'eau, où on enfonce presque jusqu'auxépaules. Parfois, ces rigoles étroites sont couvertes d'un tapis de grandes herbes rampantes qui masquent le trou où l'on vient s'enfoncer. Au sommet de quelques plis sablonneux, se réfugient des buissons d'épines ; mais la végétation est rare, hormis les plantes de marais.

Il semble bien que l'eau n'a pas renoncé à la possession du sol. Quand le soleil la chasse, elle se retire momentanément, mais elle revient à la charge et n'abandonne pas son domaine. La végétation en témoigne.

Les flaques, les marigots, les diverticules sont peuplés de légions de poissons, de coquillages et d'huîtres. Ces dernières sont surtout abondantes dans les petits bras du Chari. Elles y forment des bancs interminables qu'on aperçoit très bien sur le fond.

De retour à la pirogue, nous avons continué notre promenade au travers du marais touffu.

Les papyrus et les roseaux pousseut en buissons épais. Lesambatchs, au contraire, s'éparpillent : ils foisonnent ; leurs jeunes pousses, pareilles à des ergots de palétuviers, grattent le fond de la pirogue, tandis que les grosses branches nous cinglent au passage.

Nous descendons en ligne droite sans rien voir. Autour de nous, pas le moindre relief ; nous n'apercevons que le sommet des roseaux, dont la masse s'égalise et l'orme une mer d'herbe immense, s'étalant jusqu'à l'infini.

Dans le lointain, à Test, se dressent les quatre pilons arrondis de Hadjer el Hamis, dorés par le soleil.

Pour aller plus vite, nous avons cherché un bras d'eau courante. Mais nous avons dû abandonner les perches qui ne touchaient plus le fond. A mesure que nous descendions, la végétation devenait moins abondante.

Tout d'un coup, le lac s'est découvert à mes yeux. Le Tchad ! En me dressant dans la pirogue, j'ai manqué de la faire chavirer. Cet incident a suffi pour calmer mon enthousiasme.

Voilà donc cette petite tache bleue que couvrait la pulpe de mon index lorsque, potache emprisonné, je m'enflammais à la lecture des randonnées africaines.

En vérité, ce n'est pas beau, mais ce paysage inattendu vous saisit et vous déroute. Derrière nous, un tapis d'herbes en lambeaux, au travers duquel le Chari s'échappe. A l'est, une barrière identique, s'incurvant vers le nord pour souligner les taches jaunes des Hadjer el ifamis qui scintillent. Plus au nord, une ligne sombre, à peine visible au ras de l'eau, décèle la masse basse de l'archipel. Une tète de palmier semble sortir de l'eau à quelques kilomètres de nous. Partout ailleurs, la nappe immense du lac, ininterrompue, ma-

jestueuse, énorme. Son ampleur n'a d'égale que sa morne tristesse : ce lac est lugubre. Le ciel, à Thorizon, touche Teau. Je ne sais ce que le Tchad peut être à la saison sèche, mais, à cette époque de Tannée, il présente une fameuse surface d'eau libre, non point encombrée d'îlots ni de bancs d'herbes, libre de tout ; nappe étincelante, qui clapote sous le vent, et dont la houle, comme aujourd'hui, est dangereuse pour une pirogue.

Nous avons dû même regagner les herbes pour ne ne pas chavirer. Sans doute, il ne faudrait pas s'exagérer le volume de la masse liquide. Sauf au niveau des chenaux du Chari, les profondeurs sont faibles. Au bord, dans les herbes, il n'y a pas plus de 1 mètre d'eau, souvent moins. Mais, à 2 ou 3 kilomètres de cette bordure, une perche de 3 mètres ne touchait pas constamment le fond.

A l'abri des roseaux, nous avons pu déjeuner tranquilles ; puis, comme le temps se gâtait, il nous a fallu nous en retourner. Débarquer était inutile : on n'aurait pas trouvé la place pour s'étendre au sec. Quant à atteindre Hadjer el Hamis, comme je l'avais espéré, mes Boudouma et le Kanembou m'ont déclaré qu'on aurait trop de peines. Par l'inondation, on pourrait aller jusqu'à ane heure de marche de la montagne ; mais il est aujourd'hui impossible d'y aborder. Jadis, m'ont-ils expliqué, le Tchad, en débordant, la baignait presque. Mais « la terre du fleuve mange le lac toujours du même côté ». Dans sa simplicité, l'explication des indigènes est assurément la plus sage et la plus vraisemblable : ce sont les alluvions du Chari, sans cesse poussées vers l'est, qui ensablent petit à petit son cul-de-sac oriental et le rétrécissent assez rapidement

Ce sont eux également qui ont condamné le Bahr el-Ghazal, asséché aujourd'hui. Le capitaine Truffert, à mon sens, a raison de voir, dans le Bahr el-Ghazal, un prolongement desséché du Ghari. Il paraît certain, d'ailleurs, que ce bras du fleuve n'est pas le seul disparu ; de plus petits se sont progressivement envasés, dont on ne retrouve plus que des traces très vagues, comme aux environs de Djimtilo. Le Tchad aussi modifie sa surface. Les alluvions que les courants emportent vers TArchipel viennent combler les bras qui séparent les îlots. On peut prévoir un temps, peu éloigné sans doute, où beaucoup de ces îles seront rattachées à la terre ferme. De là à soutenir que le Tchad est un marais en voie de disparition, il n'y a qu'un pas. Seuls, ceux qui veulent du nouveau à tout prix, ou qui n'y sont point allés, peuvent avoir cette sérénité tranquille pour le franchir et pour affirmer ce qu'ils ne peuvent prévoir.

Ce qui m'étonne le plus, dans toute cette question, c'est la facilité avec laquelle tous ces prophètes laissent le Charidecôté. Cependant le lac et le fleuve sont absolument inséparables. Pour que le premier disparaisse, il faudrait que le Chari cessât de lui apporter de l'eau.

En admettant même que le débit du fleuve ait diminué depuis le cours des siècles, il est infiniment peu probable qu'il &e tarisse, même lentement, sans l'intervention de quelque cataclysme. Le Chari naît dans la zone équatoriale, où, jusqu'à nouvel ordre, les pluies constantes ne sont pas diminuées. Il reçoit le Bahr Sara, plus important que lui, et qui prend sa source dans les mômes régions. Les pluies de la zone tropicale lui viennent aussi par le Logone. Si le Tchad s'assèche, où toute cette eau ira-t-elle se loger?

Les géographes impressionnistes ne s'en tourmentent guère. Le soleil, le vent, le sable habilement dosés, leurs permettent d'établir des solutions élégantes. Moi qui regarde le lac avec des yeux de profane et n'ai qu'un peu de bon sens pour m'éclairer, j'ai le droit de rester sceptique.

Le Tchad n'est pas encore bu. Pour qu'il disparaisse, il faudrait que le Ghari se décide un beau jour à venir se perdre en Méditerranée. Voilà la solution pratique : le désert transformé en pays de petite colonisation^ la Tripolitaine succursale de l'Egypte. Enfoncé le Transsaharien I Enfoncé le Toubouri ! On ira jusqu'à l'équateur par eau, avec un billet de chez Cook's. D'ici là, nous avons le temps d'attendre, et les porteurs du pays Banda auront encore longtemps des caisses à transporter.

J'ai touché le but. Le souvenir des fatigues et des petites misères de la route s'en est allé se noyer au fond du lac, avec le carnet où j'avais soigneusement rayé les jours^ à mesure que les emportait le temps.

Mes boys eux-mêmes devinent ma satisfaction qui déborde : « Y'en a content beaucoup, Dokoter! » me dit mon brave Kouno, quand la pirogue démarre.

Et, de fait, j'en ai oublié presque mon satané ventre, qui s'est payé la fantaisie de me faire encore une fois des siennes.

On marche, on marche, pas assez vite à mon gré. C'est à peine si je pense à regarder autre chose que l'eau qui défile en clapotant contre le plat bord.

Rien noté. Je n'ai rien remarqué qu'un cadavre d'enfant, flottant, entortillé dans des Lattes : c'est un captif de Kotoko, car les hommes libres sont portés en terre.

Le dernier jour, pour gagner du temps, je me suis mis en route par la berge. Aux environs d'un village de Béni Sett, en amont de Mara, j'ai remarqué des tumili qui pourraient bien être quelque chose d'analogue à ceux décrits par Desplagnes. Mais d'autres que moi y mettront la pioche.

Arrivé à Fort-Lamy,par 40^ à l'ombre, éreinté, fourbu et content.

Le retour.

Chevalier est rentré; nous embarquons pour la France sans attendre le Blot, Tant mieux s'il nous rattrape en route.

iNous avons fait à tous nos adieux. C'est bon, le retour.

Sous la paillotte de la baleinière, assis sur nos pliants. Chevalier et moi rêvassons sans causer. Je ne sais à quoi mon camarade pense. Mais, pour mon compte, je n'ai guère l'esprit occupé. « Je rentre. » C'est inouï ce que contiennent ces mots : « Je rentre. » On ne s'en fait pas une idée.

Je me suis promis de ne plus rien faire en route. Mes caisses sont clouées, mes bocaux calés, mes petites boîtes en place, et j'ai laissé aux camarades les débris de mon matériel. C'était maigre. J'ai gagné au change. Brûlé m'a donné un pantalon tout neuf, sans lequel j'aurais dû revenir en caleçon de bain.

C'est le calme complet. Je n'en sors que pour faire un petit lourde chasse et garnir le garde-manger. Nous n'avançons pas vite. Les eaux sont hautes. Le tleuve court partout en travers les plaines.

Maintenant que je connais une bonne partie du

rî36 DU CONGO

pays, j ai plus de peine encore à admettre les hypothèses des géographes. Il me semble que leur désir de trouver du nouveau ou du rare risque de leur faire faire de la topographie impressionniste. Les géographes ont horreur du vide : ils n'aiment pas les blancs sur les cartes ; pour les noircir, ils font de grosses lettres et les écartent un peu; ils élargissent ainsi, plus que de mesure peut-être, les limites des races ou des pays ; mais c'est si peu de chose à coté d'un espace vide.

C'est le même motif qui les pousse à tracer en pointillés les chemins qu'ils ingorent ou à doter les cours d'eau d'affluents acrobates.

Cependant toutes ces plaines sont les mêmes qu'ailleurs. 11 n'y a pas qu'ici que les fleuves en débordant se conjuguent. Pour mon compte, j'emporte la conviction que toutes ces communications de bassin à bassin feront relativement couler beaucoup plus d'encre que d'eau.

Plus je vois le pays, plus je me le représente sous l'aspect d'une table en marbre, à surface un peu grasse et à peine inclinée. Versez dessus une carafe d'eau; il s'établit, suivant la pente, une série de rigoles principales ininterrompues : elles sont lentes, vagues, et décrivent jusqu'aux bords des méandres tortueux : ce sont les fleuves.

A.U gré de quelques secousses, parfois même en soufflant dessus, vous faites se détacher de l'une à l'autre des prolongements qui les conjuguent : ce sont les marigots, le Balela, le Toubouri, le Bâ-Bo. Le même souffle qui les fait naître les fait en même temps mourir. Rien de fixe, même pas la route suivie par les plus grandes masses.

C'est en petit ce qui se passe ici. Entre leur source et leur perte, les fleuves coulent sur un plateau à peine

dénivelé. Ils n'ont pas pour s'alimenter les apports périodiques rassemblés dans les cuvettes déterminées de massifs montagneux, ni la fonte des neiges hivernales. Ils vivent des pluies. Sont-elles abondantes, des rigoles s'établissent qui se minent un chemin; si la sécheresse domine, le sable accourt sur les ailes du vent ; souvent même, c'est le fleuve qui s'ampute tout seul ; d'un bloc d'alluvions, il maçonne la bouche d'un marigot et le condamne à mort. Ici, comme partout, la nature agit au gré de son caprice, sans s'inquiéter des besoins de l'homme. Elle ne lui a pas creusé des canaux faits à point. Est-ce là-dessus cependant qu'il faudra désormais s'embarquer? Allons-nous découvrir au Chari une Hollande nouvelle? Je sais bien que nous ne sommes pas en retard poury lancer des bateaux, mais pourquoi diable ne pas les munir de roulettes ?

Je ménerve, et, malgré que je m'en rende compte, je suis impuissant à me contenir. Par instant, je sens que la maîtrise de moi-même m'échappe.

Ceux qui sont tranquillement assis au coin du feu,. ou pris dans l'engrenage d'une vie fiévreuse, ne se font guère une idée, même approximative, de la lutte que le corps ici soutient contre le cerveau.

A mesure que l'anémie nous mine, à mesure que nos forces déclinent sous les assauts répétés de la fièvre et de la fatigue, nous ne marchons plus que par la volonté. Malheur à celui qui la voit s'allaiblirl 11 n'eï^t bientôt plus qu'une loque humaine, dont la maladie fera sa proie.

Mais cette tyrannie de la volonté n'est pas sans altérer profondément l'équilibre des facultés mentales.

Chez les uns, le « vouloir vivre » devient une obsession qui les pousse à l'égoïsme le plus vil.

Le « vouloir ne pas mourir » livre les autres aux terreurs les plus folles, aux soupçons les moins justifiés : parfois ils commettent un crime, parce qu'ils se croient eux-mêmes en danger.

Chez d'autres, le moi s'hypertrophie : ce sont les plus dangereux ; ils ont du délire de la persécution : on les jalouse, on les envie, on les sacrifie, on les frustre.

S'ils sont seuls, rien ne viendra réfréner leur imagination qui s'égare. La privation de lumière dans les soirées interminables, les insommies tenaces, leur permettent de s'hypnotiser sur leur idée fixe : elle devient une hantise dont ils sont inlassablement poursuivis. Plus le feu a couvée plus l'incendie est terrible. Brusquement, ces faibles prennent une résolution; elle est inébranlable : on leur offre la lutte, ils l'acceptent; ils veulent en sortir victorieux. Leur conscience obnubilée excuse même leurs ignominies. Et l'homme roule, entraîné sur la pente fatale qui l'amène au suicide ou à l'infamie.

La soudanite^ c'est cela.

Les nerfs me donnent un sommeil agité. J'ai rêvé cette nuit que je retournais en France par le Transsaharien. M. Leroy-Beaulieu, avec des grosses lunette^ et une fourrure de chauffeur, conduisait la machine, toute en cuivre, reluisante, astiquée comme une casserole, avec le plus pur tripoli.

Nous filions cahin-caha au travers d'un Sahara fertile et verdoyant comme une prairie normande. Des quantités de petits et de vieux colons faisaient la haie le long de la ligne nous regardant passer avec des yeux de vache.

On n'apercevait pas la moindre trace de la moindre

goutte d'eau. Mais, de temps en temps, la locomotive laissait pendre sans arrêter une grande manche en filali qui pompait du sable pour alimenter la chaudière.

Ma voiture suivait le tender, et, de la plate-forme où j'étais, j'entendais notre chauffeur fredonner sur un air bien connu :

Si la compagnie mettait de l'huile,

On verrait clair dans les wagons... etc.

Je vous fais grâce du reste...

J'ai revu Fort-Archambault avec plaisir. Ma vieille case a disparu; cela me fait presque de la peine. Le reste n'a pas beaucoup changé, sauf l'esplanade, où se dressent deux belles constructions nouvelles.

Les événements, par exemple, ont marché. Au voisinage de Fort-Archambault, le calme a fait tache d'huile. Snoussi, par contre, est dans un état d'équilibre instable : il perd son centre de gravité.

C'est surtout du côté du Logone que nous avons le plus gagné. A Laï, Faure a hni d'organiser le nouveau territoire ; il a parachevé la reconnaissance du Mayo Kebbi et du Toubouri; il en a levé la carte depuis le Logone. La mission Lenfant, qui vient d'y passer, a tmuvé la besogne toute faite, mais plus d'eau. C'est le sergent de Laï qui a amené quatre cent quaquatorze porteurs à Mbourao, pour enlever à dos d'homme les charges et le chaland.

Si l'œuvre de Faure avait été connue plus tùl, on aurait pu éviter cette dépense inutile (1).

(1) Des études faites par notre camarade Faur«'. puis par le <;apitaine Lenfant, enlin par le capitaine Dademar et rensrii^MUr de vaisseau Audouin, il ress(>rt (pif la voie de l;i {{«mumi»' l'sl liitMi

Courtet ne nous a pas attendus. Fatigué par la fièvre à son retour du Ba Hiro, il n'a pas poussé plus loin et a repris la route de Brazzaville.

11 a bien fait : la difficulté des transports nous oblige à nous séparer, malgré qu'il ait déjà enlevé beaucoup de charges.

Chevalier repart avec M. Fourneau. J'attends que des baleinières arrivent pour m'en aller à mon tour.

J'embarque avec desTounia, que je connais presque tous.

Les longues journées passées dans la baleinière laissent du temps pour réfléchir : n'étaient ces satanées tsé-tsé et les mouches, on serait parfaitement tranquille.

Les rives défilent, vertes ou vaseuses ; forêts de roseaux, grèves sablonneuses, bois rabougris et touffus^ falaises à vif, plaines immenses, mer agitée des grandes herbes.

Voici donc ce Chari, à la conquête duquel tant de braves gens se sont lancés. Tous étaient animés de la même ardeur généreuse. Tous ne voyaient que la plus grande Patrie.

Qu'y avons-nous trouvé? Du sable et du mil.

Ces territoires immenses n'avaient pour toutes richesses que l'Homme. La terre le produisait à foison : il alimentait le commerce à lui seul. Bornou, Ouadai\ Bagliirmi, aux temps de leur splendeur, ne furent jamais que les entrepôts généraux de la traite.

En la supprimant, nous avons tout ruiné.

la plus courte et la moins coûteuse pour atteindre le Tchad, mais que le Toubouri n'est pas utilisable.

Elle ne supprime donc pas le portage, auquel il faudra toujours recourir entre la Bénoué et le Lo^çone.

Aujourd'hui cette besogne est à peu près faite. Nous pouvons mesurer la tâche qu'il nous reste à accomplir.

11 nous faut rendre la paix à la Terre pour qu'elle se repeuple et reproduire des hommes que nous saurons mieux utiliser.

Alors seulement nous aurons le droit de lui demander un peu plus. D'ici là, nous n'avons rien à attendre. Inutile de nous leurrer de mirages. Nous ne pouvons avoir qu'un seul but : perdre le moins possible.

S'en aller serait un crime, car nous abandonnerions à un sort misérable les malheureux qui ont eu confiance en nous. En France, il n'y a crainte qu'on hésite : nous n'avons jamais reculé devant une question de gros sous.

D'ailleurs, l'argent est une de ces graines qui lèvent dans tous les terrains ; ce n'est pas toujours celui qui sème qui profite; mais,pour une nation comme la notre,, le temps n'est rien.

Je me demande avec inquiétude que sont devenues mes illusions. Vivre deux ans aux contact du nègre m'en a fait perdre plus d'une.

Envolées les idylles, Paul et Virginie, la case de l'Oncle Tom, la conception du Nègre-Enfant, Le Nègre est simplement un homme comme tout le monde, chez lequel les instincts, non réfrénésparles contacts sociaux, s'étalent au grand jour, avec l'impudeur de l'enfance. A ce compte-là, le nègre n'est qu'un enfant bien vicieux.

J'ai pour lui plus d'estime : il est réellement un homme, qu'en bien des circonstances nous devrions imiter.

Malheureusement beaucoup de ses instincts sont différents des nôtres : ce sont des instincts qui caractérisent sa race ; car le Nègre est une variété de Tespèce^

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humaine, avec des défauts et des qualités qui lui sont propres.

C'est pourquoi j'en viens à trouver légèrement ridi- <îules ceux qui prétendent d'un seul coup faire du Noir l'égal d'un Blanc. Au point de vue biologique, celte prétention est aussi inattendue que de vouloir, sans croisements, faire du loup un chien de garde, ou du bichon un chien à sanglier.

Au point de vue pratique, le résultat est déplorable. En voulant blanchir le nègre, on le noircit, — au moral, s'entend.

Aussi vaut-il bien mieux laisser faire l'islamisme.

Le christianisme n'a jamais donné de résultat. Parler de son rùle moralisateur est une duperie : Jésus et Mahomet ne donnent au nègre qu'un pagne ; ils lui apprennent à dissimuler. Mais, alors que le christianisme ne fait rien de plus pour le fétichiste, l'islam lui donne, au contraire, le droit de cité. D'un seul coup, il l'élève dans Téchelle sociale.

Peut-être a-t-on raison de reprocher à l'islamisme -de n'être qu'un progrès relatif, arrêtant, dès son essor, l'émancipation de l'esprit.

Mais qui peut dire que l'islam n'est pas lui-même modifiable. En tout cas, il vaut mieux pour le Nègre s'élever un peu que pas du tout.

Au sortir des pays d'islam, on sent davantage l'infériorité des fétichistes. Ce n'est pas une question de doctrine. Si on scrute, en effet, l'origine des religions, on se rend compte qu'elles sont dominées toutes par la crainte de la mort et celle des revenants : elles se difTérencient seulement par les moyens qu'elles proposent à l'homme pour calmer ses trances ou déguiser ses superstitions.

S'il est donc permis de ne pas croire à l'influence moralisatrice de Tislam, on ne peut lui refuser d'avoir rendu service au Nègre.

Cette opinion est très controversée. Les uns reprochent à l'islam de nous concurrencer au point de vue commercial. Est-il possible d'en faire un bel éloge ?

D'autre l'attaquent en raison de son intransigeance et le considèrent comme un danger. C'est une erreur purement théorique, que justifierait tout au plus l'étude du Coran. Mais, d'un Coran, on peut tirer tout ce que Ton veut. C'est même ce qui lui vaut son succès contre la Bible. Il a le mérite d'être élastique et accommodant.

L'islam n'est pas, en effet, une religion une et indivisible. Tout autant que le christianisme, il varie avec les peuples. Nous nous partageons bien en catholiques et en prolestants; nous avons eu le mysticisme des Croisades, ou l'intransigeance de l'Inquisition.

Pourquoi vouloir dès lors qu'un musulman soit toujours fanatique ?

Tout l'islam n'est pas l'Yémen ou le Maghreb. L'Arabe du nord a conçu sa religion suivant son caractère.

Mais, dans l'Afrique centrale, le Nègre ou le mélis n'a déjà plus le tempérament d'un apùtre. C'est un musulman très superficiel. La religion même que nous trouvons ici est toute pleine du souvenir des vieilles coutumes. C'est un islam aussi libéral que celui des confréries est intransigeant.

On agite le spectre du Madi. Mais n'est-il pas un Arabe du nord? Ses agents les plus actifs ne sont-ils pas venus tous du Maroc, d'Algérie ou de Tripolitaine? Quels serviteurs gagne-t-il à sa cause, si ce ne sont des pêcheurs en eau trouble, comme (iaourang et Snoussi.

L'islam, au fond, n'est à craindre que si on lui laisse une tête. Au Ghari, deux ou trois sont peut-être à couper.

Mais nous ne saurions oublier que c'est à Tislam seul que nous devons un moyen d'action sur le Nègre. C'est l'islam qui donne au fétichiste cette organisation qui nous permet à notre tour d'agir. Sans lui, presque partout, nos efforts sont stériles, parce que la massç* nous échappe ; notre puissance ne nous sert à rien ; nous passons au travers des peuplapes fétichistes en creusant un sillon qui se comble derrière nous.

L'islam, au contraire, fait une conquête profitable^ parce qu'il apporte aux fétichistes de quoi satisfaire leur esprit, leur donne des lois et en fait une nation. Nous ne leur offrons que peines et promesses. Le Noir aurait tort d'hésiter.

J'ai fait aujourd'hui une chose dont je ne me serais jamais cru capable : j'ai failli assommer mon petit Kouno.

L'histoire est simple: je ne peux plus me tenir à cheval ; je marche parce que je ne veux pas rester ici. Je ne peux plus manger. Des boîtes de lait que les camarades m'ont données, il ne m'en restait qu'une. A la halte de midi, j'ai dit à Kouno : « Fais-moi du lait. »

Nous avons marché quatre heures, il fait une chaleur terrible. Kouno s'est assis par terre, une assiette entre les jambes, et délaie la pâte dans de l'eau tiède. Il sue à grosses gouttes qui lui coulent sur la face ; par hasard,, je regarde ; en tombant dans la blancheur du lait, chaque goutte de sueur fait des cercles de crasse...

J'ai bondi, ramassé je ne sais comment un morceau de termitière, et l'ai lancé dans le dos du boy. Le pauvre enfant a roulé sous le choc jusque dans le ruisseau qui coule à côté.

Sans un mot, il s'est relevé, crachant du sang qui •vient de ses lèvres écorchées. Il pleure en me regardant, avec ses bons yeux tristes de chien qu'on a frappé .

Mon pauvre Kouno ! Depuis plus de six mois, il m'a soigné comme un frère, dévoué tant qu'il a pu, sans un geste d'impatience. Et moi, brute, pour une vétille, je manque de le tuer. Je l'aime bien pourtant 1

Pour un peu j'en aurais pleuré.

A Krébédjé, notre camarade iMartret a fait une rude besogne. S'il n'a pas connu les fatigues de la route, Teffort qu'il a dû faire ici vaut le nôtre. Il portera peutêtre plus de fruits.

A la place du marais, de la brousse que j'ai connus, s'étale aujourd'hui un immense jardin. Martret Ta fait, on peut le dire, tout seul. Sans jamais être siir d'avoir des ouvriers, aidé de quelques prisonniers qui accomplissaient leur peine au poste, il a défriché, labouré, travaillé sans relâche avec une opiniâtreté admirable.

Le succès a couronné ses efforts : il a réuni là les plantes indigènes qui peuvent nous servir. Il y a fait vivre les plants qu'il avait apportés de France. Grâce à lui, presque tout a repris et pousse d'une belle venue.

Et maintenant, que va-t-on faire? Laissera-t-on la brousse reprendre son bien ? Martret y a perdu la santé (1). Espérons tout au moins qu'il aura la consolation de penser que ce ne fut pas en pure perte.

Aux environs du poste des M'brou, nous avons eu une alerte. Brusquement tout mon convoi recule vers moi, qui fermais la marche. Les porteurs me disent que

(I) NoLi'c ln'iivc ami, à peine rciiti-r imi France, esl rnoi I epuisô |)ai' les lièvres eoiitraelées à Foil-Sihul.

des gens viennent nous attaquer. Le fait ne serait pas surprenant.

Je suis allé voir en avant ; un porteur m'a montré sur notre droite une centaine d'hommes armés, à un kilomètre de nous. Ils tenaient conciliabule. Je suis monté sur une termitière pour les observer. Ils sont venus jusqu'à 600 mètres environ, puis se sont arrêtés.

Au bout de ijix minutes, ne les voyant plus faire de mouvement en avant, j'ai pensé que leurs intentions belliqueuses étaient peut-être plus apparentes que réelles, et j'ai donné Tordre de reprendre la marche. Nous n'avons plus été inquiétés.

Mais tous ces symptômes sont assez significatifs : un jour ou l'autre, très prochainement, tout va craquer. C'est inévitable.

Nous avons poussé de l'avant avec une hâte fébrile ; maintenant, il nous faut faire vivre les effectifs les plus éloignés, puisque le pays qu'ils occupent n'y peut suffire.

La situation est telle qu'elle pourrait presque justifier l'indignation des coloniaux en chambre. « Plus de portage à dos d'homme», réclament-ils. Mais ne le pra- ,tique-t-on pas à Madagascar, en Indo-Chine, en France? Les Noirs eux-mêmes le considèrent comme naturel et seul possible. Le portage n'a rien, en effet, d'inhumain ni de révoltant, lorsqu'on le proportionne à la résistance physique et morale des individus. S'il fallait le considérer comme un mal, même nécessaire, il n'y aurait plus qu'à renoncer entièrement à toute œuvre colonisatrice dans les pays où manquent les moyens de transport.

Il est vrai qu'ici on n'y aurait peut-être pas beaucoup perdu.

La descente du Congo a été pénible. Nous avions à bord un jeune commerçant malade, que j'ai cru ne pas pouvoir amener jusqu'au porl.

Parmi ces jeunes hommes, certains sont vraiment à plaindre. La coutume d'engager des gens au rabais ne contribue pas à relever le niveau moral des agents commerciaux. Les conséquences sont incalculables.

Aussi n'entendons-nous parler que de vilaines histoires, de rivalités et de zizanies. Ce n'est pas consolant. Le Congo est cependant une belle colonie; l'hypocrisie de la pénétration pacifique et l'erreur des grandesconcessions sont malheureusement des boulets qui empêchent de marcher.

Nous embarquons pour France.

Adieu Matadi, nid de ferrailles!

Adieu Congo, pays de bluff ou de rapines!

Adieu, terre d'Afrique!

Mais non... Au revoir. Tu es de ces maîtresses cruelles qui savent se faire passionnément aimer. Quand noussortons de tes bras, notre cœur se gonfle de soulagement.

Puis l'absence nous pèse. Il nous manque l'indépendance que toi seule tu nous a donnée ; il nous manque l'espace.

Il nous manque la brousse ingrate, où l'on s'affranchit de tout, même de ses besoins.

11 nous manque la solitude, que nous peuplons de nos chers souvenirs.

11 nous manque ta rude étreinte, qui fait de nous des hommes plus forts...

Il nous manque peut-être ton dernier baiser.

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