‹ Du Congo au Lac TchadChapitre 9 sur 10 · H DU CONGO · texte numérisé non relu

H DU CONGO

tare ni défaut, pour une charge de sel, c'est-à-dire pour *25 kilos.

Une captive de cet acabit vaut deux captifs mâles dans Tadolescence, plus six cabris et huit moutons; les vieu^ esclaves ne sont bons à rien; les adultes sont peu prisés, car ils se sauvent. Un jeune captif s'échange pour cent « menedjaï », ou petites troumbaches en fer ^ grossièrement façonnées.

Quant aux chevaux, ils se payent très cher. Un cheval très ordinaire vaut deux captifs : il faut en donner cinq pour une belle bête.

Et, de fait, quoi qu'on en dise, ils sont rares, même à Goundi, qui passe pour un gros centre d'élevage. Pour juger de leur nombre, j'ai compté ceux qu'on menait boire aux puits. En nous en tenant à une estimation des plus larges, il n'y en a guère plus de deux cent cinquante, et encore ils ne valent rien. D'ailleurs, pendantplusieursmoisderannée,ilyade latsé-tsé; onl'appejle mououé. A cette époque, les pertes sont terribles. Quant au bétail, en dehors des cabris, je n'ai trouvé dans tout le village que six ânes, deux bœufs et une quinzaine de moutons rouna.

Chevalier est rentré tard de Palem, où il a été fort bien reçu.

Cette nuit, tornade et tout le tremblement.

Hier, j'ai oublié de noter que, parmi tous les chevaux que j'ai vus, fort peu portaient sur le dos la blessure traditionnelle. Voici donc encore une légende qui disparaît : la légende de la plaie entretenue par les indigènes pour que leur tablier de peau colle dessus quand ils montent. Ce qui me paraît certain, c'est qu'ils sont très marris des blessures de leurs montures et font leur possible pour les guérir au plus vite. Ils

emploient même des emplâtres occlusifs à base d'argile et de charbon pilé, qui sont assez rationnels.

De Goundi à Gangara, nous n'avons presque pas quitté les cultures. Un peu avant d'arriver, nous avons recoupé le fameux Bâ-Léla ; il a moins encore les aspects d'une rivière, avec ses fonds de cuvette et ses bosquets de broussailles qui jalonnent son cours.

A Gangara, nous trouvons un chef qui est, en moins bien, le portrait de Gomboko : comme lui, il est flanqué de deux acolytes Barma ; comme lui, il porte le long boubou bleu de gabak ; il a comme lui des façons dignes et majestueuses, mais il a Tair plus sot.

11 s'est plaint à nous de l'hostilité de ses voisins, les Boungoul, qui, prétend-il, veulent Tassaillir. Il nous demande même de nous joindre à lui pour leur donner une leçon. Si j'en crois mes souvenirs, ce doit être encore le mouton qui a tort, car j'ai toujours entendu dire que Boungoul était un centre fertile en bois d'ébène.

Les gens se défendent d'être Sara ; ne varietur. Ils sont Gouleï. Cela m'est égal. Mais, si je démêle quelque chose dans ce rébus, je pose ma candidature à Tlns^ titut.

De Gangara à Nâr, rien, absolument rien qui vaille une goutte d'encre, sauf la traversée du village de Bou-^ dourou.

A Nâr, nous sommes chez les Bouna, que leurs voisins appellent des Sara Nâr. Ils sont parents des Boungoul.

Il est cinq heures lorsque nous débouchons sur la place, au milieu du peuple assemblé. D'abord, je suppose que le chef attendait notre arrivée pour nous souhaiter la bienvenue. Dame! on peut se tromper!

Mais ce n'est pas du tout pour cela, car personne na Tair de nous avoir aperçus.

Je m'installe donc en silence, attendant patiemment les événements.

Sur l'esplanade, une centaine d'hommes sont éparpillés par petits groupes. Devant sa case, le Padia (1) est assis sur une natte ! Autour de lui, sont alignées une trentaine de marmites et de calebasses, où tremblotent des pains de mil encore fumants et où miroite le brouet verdâtre, gélatineux et colloïde.

Le Padia est grave et recueilli. Après longue réflexion, il désigne du doigt deux marmites à un vieillard qui se tient debout à ses cotés. Ce dernier les prend, suit de Tœil le geste large et majestueux du Padia et les porte avec pompe à l'un des groupes qui attend la fin de cette méditation.

Au reçu des marmites, les hommes font cercle, s'assoient à terre, reniflent, toussent, se mouchent, regardent le plat, puis le Padia, avec l'air de gens qui s'impatientent. Le silence est complet. Lentement, sagement, la distribution s'achève; les récipients s'en vont par couples.

A la fin, le Padia se tourne vers moi et m'attribue deux plats, d'un air majestueux. Je l'imite de mon mieux et désigne à mes gens leur part du festin.

C'est fini ; le Padia se lève, et c'est maintenant que le festin commence.

Sans dire mot, tous piquent aux plats. En un clin d'œil, le temps de dire ouf, et les marmites sont vides. Un peu de brouhaha ; chacun se lève, empoigne entre les jambes son tablier de peau, fait deux ou trois

(1) Retnplarant et factotum du chef. En raison de rarrachement de leurs incisiVes inférieures, les Kirdys prononcent ainsi le mot baguirmien Fatcha, qui signifie ministre.

mouvements des cuisses pour remettre ses petites affaires en place et s'en va calme et digne, en laissant s'envoler quelques légères vapeurs, signes irrécusables de son intime satisfaction.

Renseignements pris, ce n'est point un festin de funérailles, comme je l'avais pensé d'abord, tellement la scène avait l'air sévère. C'est la fin des semailles : le chef offre simplement un banquet aux hommes qui ont travaillé dans ses lougans. Le Padia en a la présidence.

Entre temps, Chevalier est arrivé. Comme le repas finissait, nous voyons passer dans un coin de la place un pauvre petit être misérable, squelettique, qui se traîne péniblement ; il trébuche et tombe. Trouvant à terre quelques bribes de mil, il les avale gloutonnement et cherche s'il n'en aperçoit pas d'autres. Avec effort, il se relève, fait quelques pas, oscille et tombe encore. Il a cinq ou six ans tout au plus ; il a déjà Tair <i^un vieux. Son corps n'est qu'un vaste ulcère. De chute ^n chute, il va s'affaler près d'un gros panier à mil et pleure.

Tous les Noirs qui sont là pouffent de rire. Nous lui portons un peu de nourriture, qu'il dévore avidement. Un homme, que nous interrogeons, nous dit que les parents l'ont abandonné, parce qu'il est trop malade et que personne ne veut s'en charger.

Depuis les petits faméliques de l'Oubanghi, je n'ai encore rien vu d'aussi ignoble, ni d'aussi honteusement bestial. Comme nous avons fait des reproches auchef^ bientôt on vient chercher la pauvre créature, et on l'emmène assez loin, sans doute pour que nous ne l'entendions plus pleurer.

En partant de Goundi, Gomboko nous a confié deux Barma pour nous faciliter la route ; mais je crois bien

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que leur présence parmi nous n'est pas faite pour nous concilier les gens. Quelques porteurs que j'interroge me déclarent, en effet, qu'il y a peu de temps les Barma sont venus en troupe pour percevoir Timpôt : ils ont tout emporté. Faute d'être sûrement payés par Gaourang l'intègre, ses séides prennent des arrhes : il faut bien que tout le monde vive.

Bref, nos relations avec les indigènes tournent à l'aigre. De village en village, nous changeons de porteurs, et l'opération devient chaque fois plus difficile. Le pays est toujours très peuplé : nous passons des hameaux, Koalé, Taotori, avant d'arriver au village de Ngablo.

Là, nous rentrons visiblement chez les peuplades Sara, telles que je les ai vues. Nous retrouvons les villages en longueur, avec les habitations éparpillées dans les champs de mil, sans clôtures, sans zéribas. Leurs dimensions, qui se réduisaient depuis Nâr, sont revenues à la normale ; les toitures ont repris leurs airs ébouriffés, et l'aspect général y perd.

Nous sommes entrés sur le territoire des Sara Koumbra; l'accueil qu'ils nous font n'a rien de très agréable. On nous injurie au passage, et les porteurs ne se gênent pas pour en rire.

A Béghé, nouveau palabre pour nous faire conduire jusqu'à Koumbra, que nous trouvons à peu près vide.

Comme nos porteurs sont repartis à peine arrivés,. nous n avons rien eu à demander; la soirée s'est passée très calme.

Ce matin, pas moyen de partir : il n'y a plus personne ; tout le monde s'est esquivé. Nous sommes en panne avec nos bagages. On attend, on cherche à palabrer; rien à faire. Il faut agir. Malgré que Chevalier ne

partage pas complètement mon opinion à ce sujet, je file avec les Barma et les boys faire une battue dans la brousse. Faute d'hommes, nous trouverons des femmes ; et, quand nous les tiendrons, les hommes viendront bien les chercher.

L'opération, simple et fructueuse, s'accomplit d'ailleurs sans accident; le plus difficile est d'empêcher mes hommes de rendre les horions dont on nous gratifie. Pour mon compte, j'en suis pour une bourrade, une culbute et un coup de bâton.

Comme je l'avais prévu, les hommes sont venus un à un s'échanger contre nos prises et, à dix heures, nous pouvions démarrer.

Nous ne passons à Saada qu'assez tard, mais, de crainte de nouveaux incidents, nous gardons nos porteurs jusqu'à Daï, où nous entrons à la tombée de la nuit.

J'ai laissé Chevalier derrière. A peine arrêté, j'envoie mon petit boy à la case du chef, prévenir de notre venue.

La zériba de M'Bang-Daïest flanquée, devant la porte, . d'un porche, où se tiennent des Sara armés.

Mon pauvre Kounome revient plus mort que vif, tout malmené par ces gens, qui l'ont menacé de le tuer s'il avançait. Je saute sur ma carabine pour aller voir ce qui se passe, et j'arrive juste à temps pour apercevoir le M'Bang-Daï s'échapper à cheval avec un autre cavalier. J'avoue que j'ai eu la tentation de tirer, car voilà trop longtemps que ce chef se met constamment en travers de notre route. Malgré la bienveillance et la patience excessives que l'autorité lui a toujours témoignées, il n'a jamais cessé d'exciter les gens à nous fuir. Il nous fait sentir le poids de sa mauvaise volonté jusqu'à Balimba, à une heure de Fort-Archambault.

Mais tout cela se réglera, j'espère, un jour où l'autre, et je crois qu'il vaut mieux ne pas s'en mêler.

Pendant ce temps. Chevalier arrive; on s'installe comme on peut, et, puisque personne n'est là pour nous donner le nécessaire, les hommes se servent, sous notre contrôle. Il y a de quoi faire : les paniers regorgent de mil et de pois chiches; on ne prend cependant que juste l'indispensable, alîn que les gens n'aient pas le moindre grief à formuler.

Cet état d'hostilité latente nous oblige à quelques mesures de prudence ; mais la nuit se passe sans le moindre accroc.

Le matin, un homme est venu, se disant le frère du chef. En réalité, il n'est rien du tout et vient uniquement espionner. On cause, on lui explique l'affaire: nous ne demandons qu'à nous en aller. De son côté, il nous assure de ses bonnes dispositions ; il nous croit sincères, mais les gens ont tellement peur qu'on les pille ou les emmène qu'il sera difficile d'en trouver. Bref, il va voir.

Et la journée se passe en palabres avec ce bonhomme qui fait la navette entre nous et des gens qui ne sont certainement pas loin. Il amène tantôt un compagnon, tantôt un autre; vers le soir enfin, il nous promet des hommes pour le lendemain matin.

Notre parlementaire a tenu parole. Ce malin, on nous expédie et on nous emmène à grand train; nous passons Ngandjou. A Béko, nous changeons d'hommes. De là, nous courons sur Balmané, qui nous semble à peu près totalement évacué ; enfin nous arrivons sur les bords du Bahr Sara, au village de Gadia, où des Horo et quelques Tounia nous font le meilleur accueil. Ici,

nous sommes chez nous et, pour mon compte, je ne m'en sens pas d'aise. On finirait par s'énerver avec ces , gens qui ne savent pas ce qu'ils veulent. Mais, puisque tout s'est bien passé, il vaut mieux rire de Talerte.

A partir du Bahr Sara, ce n'est plus qu'une promenade. Nous nous sommes arrêtés à Manda, qui se relève à peine de ses ruines, depuis l'époque où les Niellim sont venus razzier. Les Noirs d'ici ont pu se rendre compte de ce que valait notre amitié, et, pour quelques années au moins, ils nous en garderont un peu de reconnaissance.

Bemouli, Balimba, le Bahr el-Azreg, défilent, et nous sommes à Fort-Archambault. Voici les cases, l'esplanade, le petit canon de campagne, et, tout à côté, la table en bois, très prosaïque, qui nous réunit chaque soir autour de la soupière. Ce n'est pas sans doute le confortable idéal, mais ce « chez soi » en vaut un autre.

Fort-Archambault.

Les bambins d'ici, comme les nôtres, s'ingénient à prendre les moineaux. Ils juxtaposent dans le sable des brins de grosse brousse, en les entre-croisant au sommet, de façon à construire une petite cage en forme de carène renversée. Ils ménagent en dedans deux compartiments dont l'étroite ouverture, placée à l'opposé de la porte, est garnie de petits prolongements intérieurs. Un couloir sépare les deux cloisons et conduit à la grand'porte, que précède une haie évasée en entonnoir. On sème du grain jusque dans la cage, où les mange-mil pénètrent presque s'en douter. Une fois entrés, ils ne savent plus retrouver les issues, et les enfants accourus s'en emparent.

Avant de quitter Fort-Archambaul t, il me faut essayer de débrouiller un peu cette question des Sara ; la tâche n'est pas facile.

Depuis Tépoque où Maistre signalait pour la première fois cette race dans le bassin du Ghari, tout ce qu'on a écrit à son sujet a plutôt embrouillé le problème.

Ce terme de Sara me semble très suspect; il ne peut désigner une nation qui, en réalité, n'existe pas. Il englobe des gens qui n'ont entre eux aucune ressemblance physique, comme les Dendjé etlesKoumbra, par ■exemple ; d'ailleurs, il ne s'emploie jamais seul.

Les tribus paraissent enfin, à quelques exceptions près, fort peu flattées d'être appelées Sara : toutes se renvoient la désignation à la balle.

Si on recherche la signification que ce terme peut avoir, on est bien obligé de conclure à la fragilité des suppositions qui lui assignent une éthymologie arabe. Les Mulsulmans, en effet, connaissent les Sara sous des noms spéciaux.

Ils appelaient du nom général de Demi tous les Sara de la rive droite ; parmi ceux-ci, certains avaient encore des désignations plus spéciales: les Balabidja s'appelaient Tchinga; les Simmé, Rediila.

Un fait, à mon avis plus digne d'attirer l'attention, est l'uniformité de la langue parlée par les différents groupes ; or, dans cet idiome, on trouve le mot « Sara » pour désigner l'enceinte qui entoure les cases.

Dès qu'on quitte les pays Sara, les clôtures en paille ou en bois disparaissent. Faut-il voir là une simple coïncidence? C'est possible ; mais la remarque méritait d'être faite ; d'autant plus qu'on peut établir un rapprochement identique à Ngara chez les Léto : Ngara. qui dénomme une région, désigne aussi dans la

langue du pays Tenceinte dont on entoure les cases.

Les Sara de la rive droite appellent leurs homonymes de la rive gauche [Sara Madjingaï, ce qui paraît signifier « sara bonnes têtes » ; par opposition à eux-mêmes, qui résistèrent toujours.

Les Niellim appellent leurs voisins les Teheng.

Quel est le terme exact? J'avoue que je n'en sais rien.

Reste la détermination d'un type dit Sara, ne s'appliquant qu'aux tribus de la rive gauche.

On peut les dépeindre sous les traits de noirs à peau plutôt claire, d'une taille approximative de un mètre soixante-quinze environ, ce qui les place au-dessus de la moyenne. Ils sont en général musclés, même épais, malgré que, dans la jeunesse, certains paraissent avoir un buste court et des jambes très longues, surtout à cause de leurs formes graciles.

Ils ont les reins cambrés et une tendance marquée aux grosses fesses, les femmes principalement.

Leurs traits sontsouvent^assez réguliers, parfois même agréables. Cependant, le nez reste gros, large, à base horizontale, quelquefois à peine épaté et mince. Les yeux sont bien fendus ; la bouche est grande, les lèvres fortes, le prognathisme peu accentué, le système pileux rare, et les cheveux crépus quand ils les conservent.

Mais ce qui caractérise les Sara entre tous, c'est la largeur de la tête ; quelques-uns sont même hyperbrachycéphaies. Aujourd'hui qu'on connaît un peu mieux l'Afrique, on est moins surpris de trouver des nègres qui n aient pas la tête étroite ; mais, chez les Sara, ce caractère est constant. Il s'exagère même tellement que nous nous sommes parfois demandé si la déformation ne serait pas le résultat d'un façonnement spécial du crâne du nouveau-né.

Même encore conservons-nous un doute. Nous avons

vu en effet, dans un village, un jeune captif Sara, à la mamelle. L'enfant portait sur le front un éclat de calebasse appuyé par sa convexité etm.aintenu par une bande serrée faisant plusieurs tours. Cet appareil ne pouvait avoir comme conséquence que de diminuer le diamètre antéro-postérieur, en donnant au vertex l'apparence piriforme, si fréquente chez les adultes.

Il est impossible cependant de se baser sur une seule observation ; aussi n'en tirerons-nous même pas matière à hypothèse.

Quant à la question de la taille, elle me paraît résolue. Jamais je n'ai vu chez les Sara, autrement qu'à Tétat d'exceptions peu fréquentes, quelqu'un de ces géants dont nous a parlé Maistre.

Je crois sincèrement qu'il s'est illusionné. Venant des pays Banda, où la race est plutôt petite, il s'est laissé influencer parle contraste.

Reste la question de la localisation des groupes. Elle a évidemment peu d'importance si on accepte la désignation générale de Sara. Mais ce système me paraît condamnable, car on trouve dans l'ensemble de nombreux points qui différencient certaines fractions.

Je ne sais rien des Kobo et des Loulou.

Les Ndam ne font qu'un avec les Toumak.

Les Gouleï, qui n'ont rien de commun avec lesGoula de l'Est, paraissent représenter un autre noyau étendu jusque chez Ngamisi.

LesBoungoul, les Nâr et les Bouna sont tout à fait à part ; la forme de leur tête est encore plus suspecte, et leur langage est bienparticulier. Peut-être sont-ilsles derniers survivants les plus purs d'un noyau ethnique primitif.

Les Ngama, à mon avis, ne peuvent être rangés parmi les Sara, à moins qu'on ne les envisage comme

AU LAC TCHAD. 22r>

les représentants d'un peuple envahisseur ayant tout submergé, ce qui me paraît peu probable.

Ilsont comme voisins une tribu appelée Dagba, qu'on range aussi parmi les Sara. Je crois la chose contestable. Il y a, en effet, à leur sujet des confusions évidentes. On écrit leur nom Lagba, Lakpa, Dagba, Dakpa ou Dagoua : autant de façons que d'oreilles. Les Banda nous les avaient signalés sous le nom de Lagba, comme des voisins établis dans le nord.

Ils se trouvent sur la même latitude que les Ngama et les Léto ; peut-être serait-il plus juste de voir dans Dagba ou Dagoua une corruption de Ndokoa, nom d'un peuple ayant des affinités sérieuses avec les riverains du bas Gribingi.

En eff'et, les syllabes goua ou koa ne sont que la figuration défectueuse dans notre langue d'une diphtongue usitée dans les langues de là-bas, et dont le son pourrait tout aussi bien s'orthographier gbwa. Ce qui expliquerait facilement la déformation, car le changement de / en d et de o en a ou vice versa est une chose banale.

Au nord de ces Dagba, sont les M'baï, qui sont voisins d'une tribu appelée par nous Baya.

Quant aux Sara de Fort-Archambault, leur cas est un peu plus clair. Ceux de Balimba s'appellent les Sara Djanaga. Mais ils sont des émigrés, provenant de la région de Daï, d'où ils furent chassés par les exactions du Baghirmi. La désignation du groupe qui les renferme tous est Sara Lak, ou Sara Lakà. Or, ils ont précisément pour voisine immédiate une puissante agglomération qu'on s'accorde à dénommer Laka : c'est un fait digne de retenir l'attention.

De tous ces rapprochements très superficiels, nous croirions imprudent de vouloir tirer une conclusion.

Mais il nous semble tout au moins étrange de rencontrer parmi les Sara autant de groupes dont les désignations patronymiques se rapprochent à un tel point de celles de leurs voisins.

Aussi ne serions-nous pas surpris qu'un jour ou l'autre on trouve des preuves irréfutables pour replacer tous ces Sara dans leurs peuplades originelles : les Dagba avec les Ndokoa ; les Lak avec les Laka, les M'baï avec les Baya. Quant aux autres, ils ne m'empêcheront pas de dormir; je continuerai à croire que, parmi les Kaba, certains peuvent leur être très proches, d'autres absolument distincts.

Et, pour tranquilliser complètement ma conscience, je me persuaderai que je ne suis pas le seul à n'y voir que du bleu, ou du noir, si vous l'aimez mieux. Avant de pouvoir faire autre chose, les ethnologues ont encore le temps d'exercer leur plume et leur verve.

Mais c'est à l'ouest qu'il faut chercher.

Depuis hier, je travaille à calfater deux pirogues pour pouvoir descendre rapidement le Cliari. J'ai eu beau dévaliser le magasin et réquisitionner les vieilles caisses à farine,' je n'arrive pas à boucher tous les trous des ècumoires, qui vont me servir d'embarcations.

Si mauvaises qu'elles soient, il faut cependant s'en contenter, car on n'en trouverait pas d'autres. Les indigènes en fabriquent fort peu, faute de beaux bois. Aussi celles qu'ils construisent sont-elles souvent des assemblages de planches mal cousues, entre lesquelles l'eau passe.

Les deux miennes sont pourries, et les clous que j'y enfonce y font autant de petits periui.-. J'en suis quitte

pour installer mes bagages sur des échafaudages de bûches; quanta moi, je me perche sur un tabouret, les pieds dans l'eau, mais le reste au sec.

A peine parti, ma pirogue embarque tellement qu'un boy et moi sommes obligés de nous relayer à Técope ; la nuit arrive sans même que je m'en sois aperçu, tant nous sommes absorbés par notre intéressante besogne.

Ce matin, je m'en vais à pied par la rive gauche, en laissant filer la pirogue, qui n'ira pas plus vite que moi. Il y a beaucoup de gibier au pâturage, le long de petits marigots parallèles au fleuve dont ils dépendent. Par endroits, on trouve des quantités surprenantes de crottins de rhinocéros, sur lesquels je remarque d'innombrables tsé-tsés. Je n'ai pu me rendre compte de ce qu'elles viennent y faire. Mais c'est en contradiction avec les assertions de Foa prétendant qu'elles s'éloignent à l'odeur des excréments.

Nous avons fait fuir des gens, en train de préparer des lougans dans des friches.

Retourné aux pirogues lorsque la chaleur est devenue trop forte, je prends place à nouveau dans mon bain de pied flottant. Mais la situation est devenue grave : nous sommes menacés de couler bas. Il faut s^arrêter et chercher de l'argile pour mastiquer intérieurement les fentes.

Cet expédient nous procure un peu de répit, dont mes passagers profitent pour me faire mille misères. J'ai, en effet, embarqué avec moi « La Ferme », « La Jambe », ma genette et mon chat. Mes deux golos martyrisent les poules enfermées dans un couffin et taquinent <( Poison », le chat, attaché à une ficelle en raison de son caractère maussade. Pendant que « La Ferme » me vole

ma pipe, << La Jambe », ne se sentant plus de joie, m'arrose la tête. Mais ils sont tous les deux si drôles que je n'ai pas le courage de gronder.

Nous nous sommes arrêtés aux premiers bancs de cailloux, vers six heures, pour pouvoir nous mettre un peu au sec avant de nous coucher.

Après avoir navigué parmi les roches, jusqu'à Fendroit où le Chari redevient libre, je me suis fait débarquer pour faire un tour sur la rive droite. La berge est couverte d'une brousse d'acacias et de faux jujubiers, au travers de laquelle on circule sans trop de peine. Le sol est tapissé d'herbe verte; la rosée, qui la couvre de gouttelettes ténues, lui donne un aspect tomenteux, reluisant comme du velours d'argent: les passées fraîches d'animaux s'y détachent en sombre et sont belles à voir. Dans le nombre, je choisis des pistes de buffles. En les suivant, nous trouvons le cadavre d'un jeune faon, mort hier au plus tard des suites de ses blessures : un fauve l'a manqué, lui enlevant seulement une fesse; la bête est venue jusqu'ici mourir, épuisée par l'hémorragie.

Pendant que nous l'examinons, deux phacochères déboulent à la charge; j'en tire un ; il roule, mais repart. Nous le suivons au sang. Génaga, qui marche devant moi, à une trentaine de mètres, se replie tout à coup, gris de frayeur. Il m'indique du doigt une masse sombre et me dit à mi-voix: « Ne tire pas, docteur,

f le camp. » C'est un rhinocéros, et un beau. Nous

sommes à contre-vent: je m'avance à quatre pattes jusqu'à une quinzaine de pas pour être sûr de mon coup^ Autour de moi, pas d'abri : pas d'arbre, sauf des broussailles épineuses; pas même une termitière pour me dissimuler. Trois feuilles d'un petit palmier me cachent

tant bien que mal. Je tire... et la bête tombe en faisant un grand bruit.

Alors seulement je comprends pourquoi Génaga nevoulait pas que j'y aille. J'ai mis par terre la femelle^ mais le mâle est là. Je ne l'avais pas vu. Et le voilà furieux, qui tourne en faisant voler les touffes d'herbe autour de sa femelle râlant. Malheur ! la voici qui se relève. Je les vois tous les deux face à moi ; ils labourent le sol à coups de pattes et de cornes, dressent leur nez en l'air, cet horrible nez qui s'agite ; ils reniflent, ronflent,, soufflent ; la femelle envoie des jets de sang, dont des gouttelettes m'éclaboussent. Je pourrais bien tirer;: mais je n'ai pas eu le temps de refermer ma carabine, et maintenant j'ai peur. J'ai peur que le bruit ne leur indique ma place. Je suis à contre-vent, ils ne me sentent pas bien, et j'ai l'immobilité du marbre. Combien ce cauchemar a-t-il duré, je l'ignore ; toujours est-il que les deux monstres, brusquement lancés au triple galop,, sont passés à moins d'un mètre de moi, filant en droite ligne, comme des boulets, sans souci des obstacles. J'ai senti le vent de leur course...

La femelle n'a pas été loin ; elle s'est abattue morte à deux cents mètres de là. Le mâle a continué, et je n'ai pas eu l'envie de le poursuivre.

Pour retrouver mes boys, autre histoire. J'ai beau appeler, personne ne vient. J'ai fini par les découvrir, aplatis tous les deux dans le fond d'une rigole. Ils avaient eu encore plus d'émotion que moi. Mais je serai désormais plus sage; car c'est, au fond, bien ridicule de risquer sa peau à la légère, sur une cartouche qui peut manquer son but. Une autre fois, j'écouterai davantage l'expérience des nègres, et, pour attaquer le rhinocéros, je me préoccuperai d'abord de m'assurer un abri.

Ceux qui n'ont jamais eu de ces émotions-là ont de

la marge pour faire la critique; mais ils ne connaissent pas le prix de la prudence justifiée.

Nous avons naturellement perdu beaucoup de temps; nous aurons du mal à rattraper les pirogues. Il est onze heures ; le soleil nous rôtit tout vifs. La marche est pénible, et je n'avance guère vite. Vers deux heures, nous avons heureusement aperçu des piroguiers qui remontaient le Chari. Sur la promesse de quelques perles, ils ont consenti à me redescendre jusqu'à mon convoi, où nous n'arrivons qu'à quatre heures. « La Ferme » et « La Jambe» m'onttémoigné leur joie par une avalanche de cabrioles, qui se sont terminées juste dans l'omelette dont j'allais me régaler. Nous l'avons partagée en frères.

Nous avons croisé le convoi de Dujour, qui remonte prendre le commandement à Fort-Archambault.

Arrivés aux Niellim très tard.

Des lions ont rôdé cette nuit autour du bivouac.

J'ai profité de mon passage pour aller chercher des crânes de Banda sur le lieu du combat. Le Niellim qui m'accompagne voudrait absolument me conduire voir la croix, qui, pour lui, est la chose curieuse.

Buisson creux; j'ai trouvé seulement six crânes de Barma ou d'Arabes. C'est peu ; c'est tout ce qui reste. Les longaus ont repris la terre : leurs sillons l'écorchent. L'herbe verdit, les fleurs poussent : c'est le printemps ici.

Derrière un palmier nain, grimace encore un vieux squelette : à notre approche, un lézard vert se faufile dans le trou du crâne, dont il a fait son logis.

Sur une grosse roche râpeuse, une vieille femme, nonchalamment assise, fume sa pipe et, brandissant une feuille sèche de doum, fait du bruit pour chasser les

tourterelles peintes qui viennent picorer les semis.

Au campement, il fait une chaleur terrible sur le sable qui scintille et rougeoie comme du fer à la forge. L'air surchauffé monte en tourbillons tremblants et brouille tous les contours. Tout vibre. Les rochers des Niellim semblent se perdre au loin. Le paysage a vraiment un grand air : aux flancs de ces arêtes chaotiques de rocs éboulés s'accrochent des arbres rabougris, escaladant les cimes. De grands trous noirs marquent les cavernes dont nous n'apercevons que les gueules. On dirait qu'une montagne énorme s'est effondrée d'un seul coup, sous l'effort d'un déluge ; le cataclysme a balayé toutes les roches légères, ne laissant en place que l'ossature du mont.

Pendantquej'écris,« La Ferme ) et «La Jambe »,assissur ma table, mettent en ordre mes papiers. Ils y ajoutent même quelque chose. Je veux me fâcher, mais « La Ferme » me fait « Ahh! Ahh! » en remuant les oreilles, en écarquillant ses yeux jaunes et en me montrant les dents : je n'ai qu'à me bien tenir.

Quelle nuit ! Bon Dieu ! Gieux étoiles comme l'étendard de l'oncle Sam ! Ah ! quelle averse !

Je ne sais au jus,te à quelle heure elle a commencé : «ntre dix heures et minuit. Je me suis levé ; j'ai vérifié mes piquets de tente, les amarres des pirogues, la bâche des bagages, et me suis recouché.

Patatras ! Pif ! Paf ! Boum ! Plan ! Flac ! ! ! C'est la tornade ; me voici enlevé, retourné, roulé, trimbalé avec tente, moustiquaire, fusils, malles, pliant, etc., etc. Bref, je me retrouve presque nu, enfoui sous un monceau de toutes sortes de choses, au milieu d'une flaque d'eau. Je hurle, j'appelle. A travers le fracas du tonnerre,

j'entends enfin un faible : « Voilà moi », et me sens tiré par une jambe de dessous mes ruines. « Docteur, pirogues y en a fini couler! » — Ah! ça y est, c'est la guigne !

Et nous voici tous à Teau pendant que la pluie nous aveugle, en train de repêcher à tâtons le plus que nous pouvons : heureusement, les pirogues ont coulé bas, sans chavirer, par petit fond.

Pas la peine d'essayer de les renflouer maintenant; la pluie les emplit à mesure qu'on les vide. Grelottant sous l'averse et transis, nous n'avons que la ressource de rester assis dans l'eau jusqu'au cou, avec une calebasse sur la tête. Ce n'est pas l'idéal; mais, au moins, nous ne sentons pas le vent et nous avons moins froid.

L'aube m'a surpris en train de rêvasser à une couche bien chaude, à des draps qui sentent l'iris et la verveine.

La pluie tombe fine et régulière ; temps gris, ciel morose : on aurait volontiers le spleen si on en avait le temps.

Et nous reprenons le sauvetage des barques, pendant que « La Ferme », « La Jambe » et «Poison », unis par le malheur, au sein des tristes nuits, contemplent d'un air misérable nos efforts, que le succès couronne. Seule, ma petite genette s'est noyée.

Par ce temps-ci, je n'ai pas l'espoir de faire sécher les bagages, et nous nous remettons en route.

Pas gaie, la navigation. Il vente grand frais et le fleuve clapote d'une façon inquiétante; les pirogues s'emplissent; nous ne lâchons plus les écopes. Et nous louvoyons d'un bord à l'autre, ballottés, balancés, cherchant l'abri des berges.

Mes bêtes ont pris possession de mon pliant, où toutes trois, pelotonnées, se réchauffent, taciturnes.

En passant devant Niou, le vent reprend de plus belle ; nous filons vers la rive à grands coups de pagaie : c'est trop tard. Nous voilà encore une fois à fond; mais nous sommes auprès de la berge, et, puisque tout est déjà mouillé, il vaut mieux encore que l'accident nousarrive aujourd'hui que plus tard.

Cette fois-ci, nous n'allons pas plus loin; on installe les bagages sur la terre ferme, en attendant que le soleil se montre. Il n'est venu qu'après-midi, pour nousaider au séchage. J'ai boucanné tout ce que j'ai pu et étendu le reste.

Génaga inspecte avec une attention, peut-être excessive, les débris de ma pacotille : quelques couteaux, un petit sac de perles, deux ou trois glaces et de menusbibelots. Cet inventaire l'intéresse.

Les dégâts sont irrémédiables : tout ce que j'avais de vivres est perdu : pâtes, vermicelle, thé, farine, allumettes. C'est un nouveau désastre. J'ai heureusement laissé à Fort-Archambault mes collections. Tous, exténués de fatigue, nous cherchons le repos dans le sommeil.

Au réveil, j'ai eu une surprise désagréable : Génaga est parti, emmenant une pirogue, un fusil et tous lesbibelots d'échange qu'il a pu ramasser. Il a même débauché Yabanga, sans doute pour lui servir de boy en route.

C'est bien fait pour moi. Cela m'apprendra à m'inté^ resser à des gens qui n'en valent pas la peine. Quand j'ai pris Génaga, il sortait de prison pour vol. 11 avait été élevé à la Mission catholique, et, comme il manifestait du repentir et témoignait de ses bonnes résolu-

tions, j'avais cru pouvoir le remettre dans le droit chemin. Je paie cher ma naïveté, mais, cette fois, je serai sans pitié.

Après une heure de recherches, nous retrouvons sur l'autre berge la pirogue que les fuyards ont abandonnée. Ils se dirigent sur les Niellim : c'est bon. Je donne au €hef de Niou un papier qui arrivera à Fort-Archambault avant mes voleurs, et en route.

Mais nous n'avançons pas vite, car il faut changer de pagayeurs à chaque village.

Nous laissons à droite Koalem, puis Palemé, habités par des Niellim, et à gauche Kouno, où j'ai le temps d'aller jeter un coup d'œil sur le champ de bataille. Il y a encore de nombreux ossements dans la brousse pour témoigner de l'acharnement du combat.

Vers le soir, nous avons croisé deux baleinières vides qui remontaient. L'occasion est trop belle; j'en arrête une pour m'y installer avec mes charges. Je serai sûr au moins de ne plus chavirer.

Quelque temps après, nous abordons à Gôry, où se trouve par hasard le sergent Lefebvre, venu pour inspecter le troupeau de boeufs que l'autorité a confié aux Indigènes.

Grâce à ce brave camarade, la soirée se passe plus gaîment que la précédente.

Ce matin, Lefebvre repart avec moi pour Damraou, son poste, qui esta quelques heures de pirogue en aval. En route, nous avons laissé Damter sur la rive gauche. C'est un point important, car il est réclamé par nous et les Allemands, à qui nous l'avons laissé par politesse.

A Damter, en effet, le dixième parallèle coupe le

Chari; c'est la limite entre les territoires français et le Bornou allemand. Comme on n'a pas relevé le point géographique, nous avons peut-être eu tort de céder; mais l'affaire n'avait pas beaucoup d'importance, car la plupart des gens de Damter nous ont suivi de l'autre •côté.

A Damraou, nous sommes chez une peuplade nouvelle, les Sarroua, qu'on aurait peine à distinguer des Ndam, leurs voisins, s'ils ne parlaient une langue différente.

Ces gens ont une histoire assez confuse. Ils font partie du grand groupe des Somré. Quelques voyageurs écrivent Sonraï, et, se basant sur l'analogie des noms, prétendent qu'ils peuvent descendre des Songhaï du Niger. Quoique surprenant, le fait est possible, si l'on songe qu'au temps de sa splendeur l'empire Songhaï s'étendit jusqu'au Tchad.

Pour ma part, je m'en tiens au terme de Somré. Ces gens habitaient jadis les deux rives du Chari. Lorsque les Boulala fondèrent le Baghirmi, ils entrèrent en lutte avec les peuplades riveraines.

Battus après une guerre très rude, les Somré se divisèrent en deux groupes : la fraction des Sarroua qui accepta la domination Barma resta sur ses terres. Les autres, répondant au nom de Somré, se répandirent sur la rive gauche jusqu'au Logone. Actuellement, ces deux groupes occupent les régions de Mannara, où réside leur chef national, Bellaï, Djimir, Mbarangna, Mongalo, Nigi^ Moutou, Kériboé, Mâdjim, Habanga, Goura, Boubour, Tabé, Koadmé, Moutoumigi, Balé, Taoraga, Siémaga, Moukoumo, Gama, Lodjor, Gùry, Masigna, Ouadaê, Ngoudougou, Koabélag, Maébou, Tiatiérag, Thiokto, Dorséa et Koanghé. Cette dernière localité a fait créer à Nachtigall une tribu spéciale qu'il

a baptisée du nom de Koang. Il faudrait enfin rattacher aux Somré un petit groupe très vague, celui des Déri^ autour de Damter, presque complètement détruit par Raba. Les gens de Damraou, et même de Gôry, en faisaient vraisemblablement partie.

Le seul détail qui les singularise est un artifice de toilette. Ils portent toujours le tablier de peau postérieur, mais ils le font repasser par devant et l'attachent à la ceinture au niveau du nombril, si bien qu'ils semblent avoir un caleçon.

Pour me reposer, je suis resté à Damraou un jour de plus. J'y ai été rejoint par M. Grech, l'officier interprète, qui descend à Fort-Lamy. Mais il ne fait que passer et me laisse en partant de quoi réparer la perte de mes vivres.

Grâce à Lefebvre, j'ai pu prendre quelques mensurations et recueillir le vocabulaire. Puis on a refait les malles et rechargé la baleinière pour repartir le lendemain.

Maintenant, nous naviguons à merveille. La baleinière s'échoue bien de temps en temps, mais c'est sans importance.

J'ai donné « La Jambe » au sergent; mon pauvre « La Ferme » en est tout triste, «Poison » aussi, mais cela ne lui coupe pas l'appétit. Ce chat est décidément plein de mansuétude, excepté quand il mange : il m'a déchiré une markoub (1) d'un coup de dents; et je n'en ai plus d'autres.

Nous venons de traverser un banc de poissons en révolution ; c'est le moment du frai ; à Tembouchure

(1) Chaussure arabe en fîlali.

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des marigots, leurs troupes sont en nombre invraisemblable. Les crocodiles, très nombreux aussi, leur font une chasse acharnée. Les hippopotames abondent également dans ces parages.

Nous avons dépassé sur la droite la naissance d'un bras intermittent du Chari, le Bâ-Ergig ou Bâta Lahiri, qui va à Tjekna et rejoint le fleuve en aval de Mandjafa.

Cette nuit, la tornade nous a épargnés, mais les éclairs n'ont pas fait de trêve ; ces lueurs aveuglantes qui jaillissent de tous les coins du ciel ont une beauté féerique : la grandeur imposante du spectacle vous étreint et vous écrase.

Les grenouilles ont mené sans répit un tintamare épouvantable ; on se serait cru à la fête de Neuilly, pendant que trombones, basses et ophicléides annoncent les parades.

Pour me dérouiller les jambes, je suis la baleinière sur la berge. Mais c'est toujours pareil. Mes hommes, à bord, ont de la viande qui empeste; pour la leur faire jeter, j'ai tué une antilope. Maintenant que j'aiTexpérience, je n'en rate plus très souvent : il suffit d'un peu de patience. Les premiers temps, on court, et bien des fois on n'a pas la pièce. Si on manque son coup, le meilleur est de ne pas bouger. La bête s'échappe, fait 100 mètres et s'arrête pour regarder d'où est venue la détonation. 11 ne faut pas broncher; l'animal rassuré se remet au pas et s'en va d'une allure tranquille. On le suit à quatre pattes, et on l'abat cent pas plus loin.

Revenus à bord, nous sommes passés vers trois heures, devant Maadjito, le premier village Barma que nous ayons rencontré jusqu'ici.

Stoppé à la brune. A peine débarqués, des hippopo-

tames sont venus secouer la baleinière qui les gênait pour aller à terre pâturer. J'ai dû en blesser un sérieusement, car ils ne sont pas revenus.

La nuit a encore été écourlée par une tornade. Tant que la lune n'aura pas changé, cela sera notre rente; heureusement, le quartier décroît, et chaque nuit la tornade retarde ; nous finirons bien par Tavoir dans la journée.

Parti par la rive gauche avec la fraîcheur. La brousse est très épaisse, mais la végétation change ; les grands palmiers sont plus nombreux. Les fourréssont tellement touffus que je n'ai pas vu grand'chose; en revanche, j'ai trouvé des empreintes de félins largescomme des assiettes.

Nous avons traversé les ruines d'un gros village, ruines assez anciennes, dont il ne subsiste que desfragments de murailles circulaires en terre battue. Un tapis d'herbe épaisse, émaillé de fleurettes, les dissimule et les noie dans un lavis des verts les plus tendres. C'est un des vestiges des passages successifs du conquérant Raba.

J'ai dû courir pour rejoindre la baleinière, que le& pagayeurs Yacoma poussaient à fond de train, dan Tespoir de rejoindre l'hippopotame d'hier soir; le courant l'a sans doute drossé dans quelque coin. Ils nemourront cependant pas de faim. J'ai beau leur tuer chaque jour de la viande fraîche, ils lui préfèrent celle que des vers habitent.

Beau temps, mais vent debout. Pas mal d'échouages. Sur les rives, des oies, des canards, des cigognes, des hérons, des marabouts en files indiennes, quelques aigrettes. Le lit du fleuve est très encombré d'arbres fichés dans des bancs de sable qu'on devinerait à peine.

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; Arrêté à sept heures, le vent fraîchit; nous aurons encore la tornade.

Elle n'est venue qu'à trois heures. Réveil en campagne; ma tente s'est envolée, mais j'ai pu en sortir à temps.

Nous nous sommes réfugiés sous la bâche qui couvre les bagages dans la baleinière, et nous avons passé là le reste de la nuit. Aussi les hommes sont-ils incapables de bouger ce matin. Ils font peine à voir ; c'est moi qui suis obligé de leur allumer du feu pour qu'ils se réchauffent avant de partir.

A dix heures, nous nous sommes arrêtés pour vider l'eau de la baleinière, que la pluie de cette nuit a remplie.

Comme le fleuve fait de grands coudes, j'ai coupé au travers de la brousse et failli me faire éventrer par un vieux kob que j'avais abattu. Je le croyais mort, il s'est relevé quand j'arrivais à lui et s'est jeté sur moi, têtebasse. Je n'ai eu que le temps de lui empoigner les cornes pendant que je hélais un Yacoma resté en arrière. Quand le nègre est arrivé, j'étais à bout de force ; mais un coup de coutelas bien appliqué m'a tiré d'affaire.

La viande embarquée, j'ai repris ma place à bord, et vers quatre heures nous atteignions Bousso.

Ce n'est pas très joli, Bousso ; mais j'y fais séjour, car j'ai besoin de sécher mes bagages. A vrai dire, mon inventaire est vivement fait. Ces catastrophes successives m'ont singulièrement allégé. A présent, je ne saisplus comment laire pour emplir mes malles. Raison de plus pour ménager mon reste.

Une découverte que j'ai faite récemment m'a un peu

<;ontrarié. Ma ménagerie s'est augmentée à mon insu d'un nombre infini de petites bêtes qui ont élu domicile dans mes vêtements. J'ai dû faire ces recrues en men- ^urant les indigènes. Ce sont les petits bénéfices du métier. Je les confie sans regret à une lessive au formol. L'effet est merveilleux. En rentrant, je prendrai un brevet.

Pour passer le temps, j'ai d'ailleurs continué à men- •surer les gens. La race est nettement différente; elle est moins belle que celle des Niellim, mais elle est plus affinée. La physionomie est plus intelligente, plus sympathique. La tête est étroite, le visage plus ovale, les yeux parfois un peu bridés dans les coins ; les pommettes sont encore un peu fortes. 11 y a aussi pas mal d'individus avec des nez droits et fins et des lèvres plus minces.

La stature surtout s'est allégée. Mais on a néanmoins l'impression d'un mélange très intime de plusieurs types, ce qui n'est pas surprenant.

Les femmes, principalement, ont un aspect qui déroute. Elles me semblent presque toutes jolies, tant elles sont différentes des Sara ou des Niellim. Elles ont surtout des yeux d'un velouté délicieux : c'est l'œil de biche.

Bien drapées dans une pièce d'étoffe qui les enroule, elles ont une allure plus souple, plus ondulante, un peu plus de ce que nous apprécions de la grâce féminine. Quelques-unes ont des pantalons.

Les hommes aussi sont vêtus : ils ont un pantalon qu'ils appellent sei^roal^ preque le nom arabe, et un boubou à manche, appelé tobé. Ils se balafrent la figure -de longues cicatrices multiples, très peu marquées, tenant les tempes et les joues ; elles se rapprochent -du tatouage des Niellim et rappellent un peu celui des peuplades nilotiques. Ils y ajoutent trois scarifications

«ur chaque pommette, trois à la racine du nez, trois autres au-dessus de chaque œil ; ils ne s'abîment plus la bouche.

Le village, lui aussi, n'a plus le même aspect. Nous sommes entrés dans les pays secs : la terre prend une place dominante dans l'architecture.

Mais je n'ai pas eu le temps de tout inspecter : ma revue de bagages était trop absorbante.

Un peu reposés, nous reprenons la descente. J'emmène avec moi un sergent européen souffrant, qui s'en va à Fort-Lamy. Avec un compagnon, la route semblera moins longue, d'autant plus qu'à une ou deux exceptions près ces braves garçons font tous honneur à Tarme.

Les rives du Chari sont plus peuplées à partir de Bousso. C'est maintenant une grande rivière, malgré ses eaux peu profondes. Où les berges sont basses, le fleuve a parfois près d'un kilomètre de large, mais partout ailleurs, guère plus de 500 mètres. C'est bien le fleuve soudanais dans toute sa splendeur, paresseux et lent. Il se vautre sur la vase, s'endort sur des bancs de sable, ou vagabonde sur ses berges. 11 n'a pas l'air pressé d'arriver à son but.

Ce n'est pas comme nous. Mais les échouages nous ralentissent.

Vers midi, nous avons abordé au village de Lafana, •où j'ai trouvé tous les pagayeurs Yacoma d'une baleinière en maraude : à Fort-Archambault, on doit les attendre avec impatience pour renvoyer du ravitaillement. Cela leur est bien égal. Mais, comme les gens -se sont plaint, j'ai dû faire restituer tout le produit des vols. Ce mot est peut-être inexact. Ils ne prennent j)as ; ils se font donner de force. [*our eux, la diffé-

rence est grande: mais je n'ai pas le temps de leur démontrer leur erreur; ils ne la comprendraient d'ailleurs pas.

A Lafana, c'est une femme qui commande. Le cas n'est, paraît-il, pas isolé. Généralement, c'est un privilège dû à la naissance ou à une alliance avec un personnage important : sa veuve lui succède après investiture officielle du sultan. La sultane d'ici fut mariée à un frère de Gaourang : à sa mort, elle a conservé le commandement honoraire, car elle est assistée d'un subrécargue directement nommé par le sultan.

La population de Lafana a fait naître une erreur ethnographique assez curieuse. On appelle les gensdes M'bio ; et d'aucuns en ont fait une race spéciale. Or, ce sont simplement des Kanouri du Bornou, émigrés en colonies, comme on en retrouve dans d'autre& régions du Baghirmi, surtout du côté de Tchèkna, la capitale. Le nom de M'bio leur a été donné parles Barma.

Repartis par une chaleur terrible, nous filons bon train pour arriver à Mafaling avant la nuit.

Rien à sig*naler, car on ne voit rien, sauf les berger qui sont taillées à pic et hautes de 6 à 8 mètres.

Arrivés très tard.

Le chef de Mafaling nous a fait un accueil très cordial et donné l'hospitalité dans une case confortable^ que des indigènes ont évacuée sans aucune mauvaise grâce. J'avoue que la perspective de coucher au sec me remplit d'autant plus d'aise qu'il éclaire sans répit et que la tornade s'annonce avec certitude.

En l'attendant, je me dirige vers un coin où Ton doit danser, car de ma case j'entends le tam-tam. Le& éclairs font les frais d'un éclairage presque ininterrompu. On se croirait dans un salon, tellement tout le monde est correct.

Au milieu du cercle des spectateurs battant des mains, deux couples se font vis-à-vis. L'un reste immobile ; Tautre, placé à quelque distance en face, exécute la figure. L'homme, la main haute, conduit sa cavalière du bout des doigts. Elle, tenant dans chaque main les extrémités d'une pièce d'étoffe qui lui fait comme un grand châle, s'avance en minaudant avec un maintien plein de grâce, de décence et de retenue. Tous deux progressent à tout petits pas sautillants, rythmés par la batterie des tam-tam. A mesure que le couple s'avance, la femme, comme vaincue par un charme attirant, mime discrètement l'expression d'une ardeur langoureuse : elle s'abandonne, ouvre les bras pour l'étreinte. Mais, lorsqu'elle arrive presque au contact du mâle qui, immobile, attend, elle referme brusquement les bras, croisant son châle sur la poitrine, et recule tête basse précipitamment, comme si un dernier remords lui faisait redouter l'avant-dernier outrage.

C'est sobre et de bon goût, pas choquant, très discret, presque chaste.

Mais la tornade, qui éclate brusquement, disperse l'assistance. C'est une fuite éperdue et bruyante, sous les grosses gouttes de pluie qui battent la terre et les seccos. Avant de retrouver ma case, j'étais déjà trempé.

La pluie n'a pas cessé ; l'entendre tomber pendant que j'étais au sec m'a fait passer une nuit délicieuse, malgré une petite gouttière qui me ruisselait par moment sur le nez : j'en ai été quitte pour m'enfouir la tête sous la couverture.

1 Au départ, ce matin, j'ai pris le chemin de berge, afm de traverser le village, où beaucoup de choses sont nouvelles pour moi.

Il fait à peine jour, mais tout le monde est déjà debout. A coté des cases, sur de petites aires battues et sablées, des hommes, très graves, font leur Salam,. la face tournée vers La Mecque. Une voix qui sort de je ne sais où, gutturale et perçante à la fois, lance vers le ciel des : « Allah ! Akbarl » répétés. Quelques femmes font, elles aussi, la prière. Mais le plus grand nombre descendent en longues files vers la rivière y puiser de Teau ; des bambins tout nus et des fll-^ lettes les accompagnent, chacun portant jarres et calebasses, avec des gestes arrondis à tenter un sculpteur. Le beau sexe est vraiment mieux ; ma première impression était la bonne. J'en ai la preuve en regardant les aïeules ; certaines ont encore des restes convenables ; c'estuncontrasteviolent avec lespauvres vieilles horreurs des pays fétichistes.

La coiffure des femmes n'est cependant pas jolie : on dirait qu'elles ont sur la tête la moitié d'un cantaloup. Les cheveux, soigneusement graissés et cirés, sont réunis en six ou sept grosses nattes très serrées, allant, comme des méridiens, du front jusqu'à la nuque ; les deux nattes périphériques passent audessus des oreilles et se joignent chacune à une natte médiane. Sur le front, elles s'avancent en visière. D'autres préfèrent des nattes toutes petites, mais leurs dispositions restent les mêmes. A vrai dire, ce n'est .pas absolument laid ; cette coiffure même s'harmonise bien avec certaines faces un peu larges.

Mon passage effarouche toutes ces dames, qui pressent le pas en rajustant la fente de leur ferdah. Mais, comme les ruelles sont tortueuses, elles me voient trop tard pour prendre un biais.

Le village est découpé en damier. De vastes enceintes en seccos limitent des quartiers assez inégaux, com-

prenant en moyenne vingt à trente habitations particulières; les unes sont isolées, d'autres accouplées et ceintes d'un secco spécial.

Entre les clôtures de quartiers serpentent des chemins étroits, jonchés de paille semée par la tornade. Les cases sont assez diflerentes : quelques-unes ont des murailles en terre ; les autres, les plus nombreuses, sont en paille. Les moins soignées rappellent, en plus grand, Tarchitecture Dendjé. La carcasse est faite de longues branches fichées solidement en terre, puis légèrement courbées et réunies toutes ensemble au sommet. Un secco circulaire entoure la base, en ménageant une porte; la toiture est en chaume. On les appelle « boàti ». Ce sont les cases de captifs ou des gens de peu; elles sont globuleuses, boiteuses et n'ont pas belle apparence.

Les autres, au contraire, rappellent extérieurement plutôt celles des Niellim ou des ïoumak. Elles ont un grand mât central terminé par une fourche. Sur cette fourche s appuie une ferme unique, formée de deux grosses branches. La base du toit est circonscrite par un gros rouleau d'herbe. De cette base jusqu'à la ferme centrale courent des chevrons solides, très régulièrement disposés. Par-dessus, on tresse une première couverture en paille, recouverte elle-même par un chaume en échelons. La forme du toit est conique.

La porte tient toute la hauteur de la muraille en secco ; un homme de taille moyenne y passe facilement en courbant la tête. On la ferme à l'intérieur par un grand secco mobile.

Ce sont, en somme, des constructions assez propres, confortables et spacieuses, car elles ont environ 3 à 4 mètres de diamètre.

J'ai fait à pied toute la route jusqu'au village de

Kiao ; elle n'est pas désagréable : des cultures, des clairières, des bandes boisées, des échappées sur la rivière varient le paysage. Mais très peu de gibier le long de cette piste assez fréquentée.

J'ai seulement aperçu quelques kobs avant d'arriver à Kiao, dans une région un peu marécageuse, auprès du village, vers onze heures.

J'ai traversé Kiao sans m'attarder, car la chaleur m'a fait mal. J'ai rejoint la baleinière, arrivée à peine une demi-heure avant moi. « La Ferme » et « Poison » faisaient leur partie journalière, sans avoir l'air de trouver le temps long.

A sept heures, nous avons abordé au pied d'un petit village appelé Goda ou Kota.

Ce matin, je me ressens encore de la journée d'hier. Tué une aigrette bien en plumes et un marabout qui me fait regretter ma cartouche.

Vilain temps, g'ris, triste, lourd et pesant; il fait très humide ; on est tout visqueux et gluant. Mon camarade, le sergent, en est aussi tout mal à son aise. Pas le courage de travailler.

Vers midi, nous dépassons Baïngana, qui semble considérable : il y a deux agglomérations à peu de distance. La chaleur devient étouffante. Poison en a des convulsions, dont je le tire à grand'peine. Je crois que c'est de la constipation, le veinard I Si seulement je pouvais en avoir autant ! Bref, il reste dans un état d'abrutissement dont a LaFerme» lui-même ne réussit pas à le tirer. Aussi, de guerre lasse, va-t-il s'asseoir dans ma caisse à papiers, que, par mégarde, j'ai laissée ouverte : il s'y soulage copieusement, regarde avec intérêt les méandres des rigoles et les lèche en faisant des petits dessins. Ce n'est certes pas la soif qui le pousse : il y

a quinze jours que nous sommes dans Teau. Satisfait, il va s'asseoir sur le chimbek, et nous signale du même coup toute une bande de ses congénères, à qui il envoie le bonjour en harmonieuses roulades : les rustres se sauvent et ne répondent même pas.

Vers cinq heures, je suis descendu sur la berge pour chasser des insectes au fauchoir ; trouvé quelques petites choses. A sept heures, le temps menace ; on s'arrête.

La matinée s'est passée sans incidents. Le fleuve a maintenant près d'un kilomètre de large. A partir de midi, les villages se succèdent à de courts intervalles.

La rive française est la plus peuplée. Nous passons les groupes de Mondo, de Banglama, puis de Baléndjéré.

A cinq heures, nous abordons à Tidengé, sous la menace d'une tornade. Elle éclate, mais nous sommes à l'abri. Ces cases du Baghirmi sont vraiment excellentes. Celle que j'occupe aujourd'hui a des murailles en terre. C'est un troisième type, bien mieux construit <jue les précédents.

On circonscrit une circonférence de 4 mètres de diamètre. Ceci fait, on pétrit de l'argile, qui ne manque pas au Baghirmi. On en fait de grosses pelottes qu'on maçonne sur 20 centimètres d'épaisseur. On ménage une porte rectangulaire un peu étroite, dont la partie inférieure ne touche pas le sol. Les murs sont toujours légèrement inclinés en dedans, moins peut-être par maladresse que pour mieux supporter le toit. Le pied du mur est renforcé en bas intérieurement d'un stilobate de 25 centimètres de haut sur deux d'épaisseur; la crête est garnie d'un gros cylindre en paille. On construit le toit sans l'appuyer sur un mat. Faute de bois assez fort, on réunit des baguettes

flexibles en deux solides faisceaux, qu'on courbe en arcs de cercle. On les pose comme des fermes sur la crête du mur, suivant les diamètres perpendiculaires.

Sur ce ceintre, on installe d'autres chevrons plus légers, courbés en arceaux concentriques, dont les sommets répondent aux quatre rayons constitués par la charpente principale.

Cette membrure, construite avec soin et symétrie^ est assez harmonieuse. On la consolide parfois par quelques traverses placées les unes au-dessus des autres,, suivant des cercles de plus en plus petits.

Par-dessus, on tresse le toit en secco, recouvert luimême par du chaume en échelons. Pour rendre ce dernier plus imperméable, on soulève parfois deux échelons ou trois en mettant au-dessous des rouleaux de paille. Le toit a l'air alors d'un jupon à volants. La forme générale en est presque hémisphérique, avec un léger aplatissement au pignon.

L'aire de la case est en contre-bas d'environ 30 centimètres. Pour entrer, on descend donc une marche. L'intérieur est séparé en deux parties presque égales par le « ngùpa», haut et long secco qui rejoint le mûr du côté de la porte, mais laisse un passage à l'autre extrémité. Le compartiment comprenant la porte sert de cuisine^ de salon, de hangar et de poulailler. L'autre chambre, très obscure, sert de grenier, de chambre à coucher et d'étable : les cabris sont attachés sous le lit.

L'obscurité m'empêche de continuer les inventaires.

Mais il y a encore beaucoup de choses à noter.

Le sergent me dit qu'aujourd'hui c'est dimanche : je ne m'en serais jamais douté. On en profitera pour faire la toilette des fusils pendant la route.

Pas mal d'échouages. Quelques hippopotames, de-

la tsé-tsé, du gibier d'eau. Toujours très peu de monde sur la rive allemande.

Depuisplusieurs jours, nousrencontrons assez souvent des gens qui déménagent : ils ont posé, sans le démonter, le toit de leur case sur une pirogue ; les seccos sont en gros rouleaux ; le mobilier en vrac avec toute la famille. Ces déménagements sont bien fréquents. Mais, en rapprochant ces faits de certains indices très nets, recueillis dans les localités où Ton passe, on arrive à soupçonner un malaise général de toutesces populations. A plusieurs reprises, en effet, des gens sont venus me porter leurs doléances. De la rive allemande, beaucoup sont passés chez nous.

D'autre part, les ruines innombrables qui parsèment les berges prouvent qu'auparavant tous les villages étaient construits en terre. Aujourd'hui, au contraire, les cases en terre sont rares; celles en paille dominent. Et ce sont des cases démontables qu'on transporte à son gré n'importe où, comme nous le voyons faire chaque jour.

On a l'intuition que toute la population n'est pas encore fixée ; elle flotte. Elle flotte entre deux administrations, entre deux impôts. Quand ils paraissent trop durs d'un côté, on passe sur l'autre berge. Il semble que les gens ne sont pas absolument sûrs que nous maintiendrons notre occupation. Ils doutent. Plusieurs fois déjà, d'aucuns m'ont demandé si nous resterions ici ; d'autres s'enquièrent des motifs qui nous ont fait abandonner Damter, Kousri, tout le Bornou. Ils ne comprennent pas : ils doutent. Ils craignent que leur trop grande soumission envers nous leur attire des représailles après notre départ, non pas de la part des Allemands, qu'ils ignorent presque tous, mais de la part du conquérant noir qui nous succédera.

Vers sept heures, nous passons devant Hanko. L'aprèsmidi, les pagayeurs nous signalent le débarcadère de MoUa. Puis, vers six heures du soir, les prodromes delà tornade quotidienne nous surprennent au passage d'Andjia. Tout le monde débarque. Bon accueil.

Devant la case où Ton m'installe, se dresse un gros ficus. Ses branches sont chargées de nids de hérons, tous revenus au gîte. Le chef me les montre en insinuant qu'ils sont excellents.

En quelques cartouches, je lui en procure une dizaine, et me voici du coup tout à fait apprécié.

Je profite de ces bonnes dispositions pour m'introduire dans quelques intérieurs. Les familles sont très nombreuses. En général, les cases ne sentent pas bon. On y renifle une odeur de cuisine très pénétrante, mêlée au parfum du poisson sec et à des senteurs d'écurie. Malgré l'encombrement, il y règne un ordre relatif.

Ce qui frappe dès Tabord, c'est l'utilisation de la terre dans la confection du mobilier. Une masse d'argile rectangulaire, collée contre le mur, haute d'un mètre, longue d'autant et large de 80 centimètres, fait saillie dans la chambre d'entrée. Elle sert de console; mais, à l'heure de la sieste, elle fait un lit très frais; elle ressemble, en somme, aux divans en maçonnerie des villages arabes.

A côté, et toujours en argile, est collée contre le pied du mur une logette rectangulaire, basse et étroite, où sont rangés les ustensiles. On l'appelle « got kaké kolé », ou place aux marmites.

En continuant, on trouve le fourneau, également en terre glaise; les formes en sont très variées, mais se ramènent à deux : le pied du mûr est garni d'une plaque protectrice, épaisse de 10 centimètres, haute de 20, rectiligne, de longueur variable ; ou bien cette plaque

isolatrice est en accent circonflexe, dont le sommet touche le mûr. En avant, à 10 centimètres d'écart, se dressent de petits piliers en argile de même hauteur que le bord supérieur de la plaque ; suivant la longueur de celle-ci, il y a quatre ou cinq petites colonnes, rarement plus. Les marmites sont posées sur le sommet de deux piliers et sur le bord de la plaque ; le bois se met en dessous.

Le deuxième dispositif, plus compliqué, a vaguement la forme d'un trou de serrure : c'est un cylindre creux en argile, toujours collé contre la muraille. A sa partie antérieuife, le cylindre n'est pas fermé;. il est prolongé par deux bourrelets assez longs, laissant entre eux un couloir large de 15 centimètres. Pour rétrécir cet espace, les faces des bourrelets présentent à Tintérieur des renflements qui se font face ; la marmite est posée dessus, le bois est mis dans le couloir; la partie creuse du cylindre sert de cheminée d'appel.

Pour mettre le mil en réserve, les Barma emploient des jarres en terre sèche de deux formes. Les unes ressemblent à de longues amphores sans anses, hautes de 2 mètres, et percées près de la base d'un trou fermé par une bonde, pour pouvoir retirer le grain. Les autres sont ovoïdes et pansues, moins hautes, mais plus larges; les couvercles sont eux aussi en terre.

Quant au lit, appelé Dosé, il est caché derrière le Ngôpa. Il consiste en une vaste plate-forme en rondins, tenant toute la pièce. Ce lit est élevé sur des pieux à plus d'un mètre du sol. Les bêtes couchent dessous, la famille dessus.

Pour compléter le mobilier, on trouve presque toujours un pieu fourchu, où pend du poisson sec: c'est le garde-manger. Il y a l'assortiment habituel de poteries et de calebasses. Puis, tous les bibelots qu'on

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trouve chez tous les noirs. Ils n'ont rien de spécial et ressemblent à ceux rencontrés partout jusqu'ici : j sagaies, filets, paniers, pilons, mortiers, plats, etc., etc. ' Cependant la fabrication des nattes n'est plus pareille. On se sert de lanières découpées dans des feuilles de palmier ; les nattes sont faites de bandes longues et étroites accoUées entre elles. Il y a davantage aussi de fuseaux garnis de coton, quoiqu'il ne faille pas croire qu'on en trouverait des balles. Enfin les harpons à poissons ont la forme d'une fourche à deux branches. En voici assez pour ce soir. Allons essayer de dormir pendant qu'il pleut, pour changer.

A quatre heures du matin, j'ai trouvé le chef à ma porte. II venait me demander de lui tuer un marabout pour se faire un éventail avec les palettes. Rien de plus facile, il y en avait au moins cinquante sur le sable, à la lisière de l'eau.

On file. Les échouages se succèdent.

Vers neuf heures, chasse mouvementée : nous apercevons à gauche, sur des bancs de sable, des chiens poursuivant une femelle de kobus. Elle vient sur nous; je me fais descendre etlui traverse d'une balle l'arrièretrain. La bête se jette à l'eau et se couche. Le Yacoma qui est avec moi se précipite en même temps que les chiens, m'empêchant de doubler. Éperdue, l'antilope gagne l'eau profende et résolument tente de traverser. Au galop, je regagne la baleinière pour la suivre, mais elle a beaucoup d'avance. Arrivé sur l'autre rive^ l'animal ne peut se mettre complètement sur pieds, et nous l'avons sans peine. Pendant tout ce temps, les indigènes, qui suivaient leurs chiens, apparaissent et la trouvent mauvaise. Je leur fais crier de s'approcher pour qu'on partage. Mais, — est-ce crainte ou dépit ? — ces

sauvages s'en vont sans rien vouloir entendre. Les Yacomas jubilent.

Le marmiton, tout entier à ce spectacle imprévu, a laissé brûler la cuisine. « Poison », effaré par les coups de fusil, s'estenfoui sous les bagages, et« La Ferme»; profitant de rinattention générale, a été tremper ses mains dans tous les pots : il est sur le chimbek entrain de se lécher les doigts, tout en suçant le rôti.

A midi, nous sommes arrivés à Mandjafa, où je trouve mon camarade Denuel très fatigué et malade. Cette circonstance nous permettra de nous arrêter pour nous reposer, nous aussi, et cela ne sera pas du luxe.

Mandjafa est encore un gros centre, malgré les ravages de Raba. Il subsiste des vestiges imposants d'une sorte de camp retranché. On retrouve l'enceinte, qui, sur trois faces, unissait les unes aux autres des habitations en pisé, solides. Elles sont construites en blocs de terre empilés, mêlés de fragments de poteries ; quelques-unes portent des traces de crépissage. La quatrième face du camp est formée par la rivière, coulant à 6 mètres, au pied d'une berge à pic.

Dans le camp, on constate que beaucoup de cases étaient de forme cubique, à la mode arabe ; les Barma les appellent kaoza.

Aujourd'hui, Mandjafa s'est reconstruit à côté. C'est un joli village dont l'aspect n'a rien de saillant. Un chef y commande, placé là par Gaourang : il porte le titre de kasselmâ.

Le fonctionnaire actuel a une histoire sur laquelle je ne suis pas tout à fait renseigné : il fut au service de Gaourang, ou bien de Raba ; mais l'un ou l'autre lui a fait couper le nez et les oreilles: à ce sujet, le doute

est impossible. C'est d'ailleurs un très bel homme, très digne, quoique un peu sale, très riche, très affable et très obligeant. Il m'a fait conduire autant d'hommes que j'ai voulu pour en prendre les mensurations anthropométriques.

Je suis allé chez lui le remercier, et j'ai été très bien reçu. Il m'a même présenté ses femmes, dont une seule, de dix-huit ans, est assez jolie.

Quand je fus le trouver, il était assis par terre sur une couverture, entouré de six familiers, dont un faisait la lecture dans un koran relié en toile rouge, imprimé en Egypte.

En retournant au poste, je suis passé au travers des lougans, pour faire ma récolte journalière d'insectes. Il y a pas mal de coton. Des gens travaillaient aux cultures, agenouillés ou accroupis. Sur le Chari, tous les indigènes travaillent de la même façon. On aurait tort de croire que c'est par paresse. Ces gens ont, au contraire, absolument raison. Leur procédé est le fruit d'une longue expérience. Ici, en effet, la terre végétale ne forme qu'une très mince couche. S'ils bêchent en profondeur, ils l'enfouissent et ramènent au jour du sable qui ne vaut rien. Aussi grattent-ils seulement la surface du sol pour faire des espèces de sillons ; mais, au lieu de planter dans le fond des plis, ils sèment au contraire sur les crêtes.

Ce procédé de culture les a obligés à se servir d'instruments spéciaux: partout ils sont construits suivant les mêmes principes ; chez les Sara, les iNiellim ou les Barma, les outils agricoles sont tous coudés. La pioche, appelée Barda, a un manche coudé à angle aigu; la binette, appelée Bâno, a le manche en S, et son fer même est fléchi sur la douille ; la pelle a un manche en zigzag. Tous ces artifices n'ont d'autre but que de faci-

AU LAC TCHAD. 25o

liter la besogne en permettant de faire agir Tinstrument parallèlement au sol. Ces gens-là ne sont pas plus sots que nous.

Rentrés au poste, nous nous sommes consolés, Denuel et moi, nous faisant réciproquement des souhaits etdes recommandationspournous bien soigner et nous mettre au repos. Nous n'en tiendrons pas plus compte Tun que Tautre, mais cela ne fait rien. Pendant une heure^ on prend de bonnes résolutions qui reposent autant que huit jours de paresse.

Nous sommes partis en retard ce matin... les adieux: mais nous naviguons plus librement. Le fleuve reprend du fond et le courant s'accélère.

Sur toute cette partie du cours de la rivière, on remarque par endroits, dans les éboulis des berges à pic, des couches horizontales de poteries concassées, recouvertes par plus d'un mètre de terre. Dans ces mêmes endroits, à plus de profondeur, apparaissent également de grosses jarres, presque toujours cassées, mais dont ondistingue très nettement la place. Ellesont été enfouies de main d'homme.

Après bien des interrogatoires pénibles, j'ai fini par apprendre que ces régions furent autrefois habitées par ks Mousgou ou Massa.

Ils enterrèrent ces jarres qui leur servirent de cachettes à l'époque de la guerre à la suite de laquelle ils furent chassés d'ici. Je n'ai pu trouver personne pour me renseigner très exactement. Tous les vieillards, qui seuls auraient pu le faire, ont été tués, me dit-on, pendant les guerres de Raba. On sait tout juste que les Mousgou furent chassés par les Barma après des luttes opiniâtres à l'époque de la fondation du Baghirmi. Aujourd'hui on n'en trouve plus sur le Chari. Ils ont

émigré du coté de Logone. Ils sont groupés autour de- Gaé, Abi, Garao, Mousouk, Baéga, Goumaé, Koumé, Gahar, Oualia, Kabalam, Mouskoum, M'Bala, Kangalo et Paous.

Au dire des gens d'ici, les Mousgou seraient parents des Kotoko.

Un peu en aval de Mandjafa, nous avons dépassé l'embouchure du Bâ Ergig ou Bâta Lahiri, que nous avions vu naître en amont de Bousso.

Pour rattraper le temps perdu ce matin, nous laissons Miskin, vers six heures du soir, sans nous y arrêter. On marche de nuit. La tornade nous gagne. Les pagayeurs forcent l'allure pour tâcher d'atteindre un village avant qu'elle n'éclate.

Malgré un terrible vent debout, nous arrivons vers sept heures en face de Bougouman. Mais le village s'élève sur la rive gauche ; nous sommes à droite ; pas moyen de traverser. Le vent nous prend dans le chimbek et nous ramène chaque fois contre terre. La pluie s'en mêle. Cependant, la perspective de passer une nuit sous l'averse, sans manger, donne aux pagayeurs une ardeur inaccoutumée. Après plus d'une heure d'efforts, on finit par traverser, non sans avoir risqué la culbute.

A Bougouman, j'ai tout juste pu remarquer quelques portes de cases faites en planches cousues.

Nous avons bien fait de venir nous abriter : la tornade est épouvantable.

Départ de bonne heure. Fort-Lamy approche ; nous avons hâte d'arriver. Tué quelques aigrettes très belles.

Pour passer le temps, je coupe du tabac. Il est bon dans la pipe. En cigarette, c'est moins fameux, surtout à cause du papier : je n'ai plus que du papier pelure,

qui me sert pour mes notes; quand il fait du vent, il s'enflamme si on aspire trop fort ; mais, par contre, le tabac s'éteint.

Nous dépassons Balmasa.

Beaucoup de tsé-tsé, dès qu'on s'approche des berges basses.

A neuf heures, nous passons Kouldji. Ça marche.

Poison a fait une tentative d'évasion, mais nous l'avons repêché. Il est en pénitence.

Tiré dans un troupeau d'hippopotames que nous prenions d'abord pour des ruchers. Il serait urgent de garnir le garde-manger. Pour aller vite, nous faisons les journées très longues, et dame ! les Yacoma veulent bien travailler, mais il faut les nourrir. Ici, c'est difQcile : il y a trop de monde pour qu'il y ait du gibier.

Nous abordons vers huit heures sur un banc de sable pour y passer la nuit. Pas de tornade, mais pas un souffle d'air, chaleur lourde, oppressante ; des nuées de moustiques. Clair de lune; j'ai pris mon fusil pour rôder autour du camp. J'ai fait s'enfuir quelque chose à quelques pas de moi : l'allure était bondissante et •coulée, teinte générale sombre, grande queue ; en fuyant, la bête a grogné: « brouin, brouin ». Un félin, sans doute : mais lequel?

Mauvaise nuit; les moustiques nous ont dévorés, personne n'a dormi. Avant le départ, je suis allé voir les foulées de la bête d'hier soir; elles sont trop petites pour être d'une panthère ; je ne sais pas ce que c'est: un gros lynx, un serval peut-être...

• A quatre heures, on embarque. Toujours de la tsé-tsé : c'est la première fois qu'elle nous taquine si tôt.

Toujours pas de viande. Les vivres baissent. J'ai bien tué un hippopotame, mais nous n'avons pas le

temps d'attendre qu'il remonte. Beaucoup d'aigrettes.

Mon minet et mon boubou jouent à singe perché. Passé devant Mile et Mourgou.

Une tornade se prépare. Nous nous arrêtons pour coucher à Darda.

Le soir, j'ai dû faire une petite conférence aux gens pour leur expliquer à quoi sert la monnaie; j'ai essayé de leur expliquer la valeur relative des différentes pièces. Ils ont eu l'air enchanté, mais je suis à; peu près sûr qu'ils n'y ont rien compris.

Dans le village, il y a des Kotoko ; ils ont une cicatrice très longue qui leur coupe le front en hauteur, depuis les cheveux jusqu'au milieu du nez.

Au départ, comme la rive gauche est déserte, je vais essayer de tuer à manger pour l'équipage. Je pars avec un Yacoma qui porte ma giberne. Nous rattraperons la baleinière un peu plus bas...

Ici, j'ouvre une parenthèse qui n'a rien de réjouissant, car l'aventure est plutôt mauvaise. La voici :

Le terrain était couvert et la chasse difficile; au bout d'un heure et demie seulement, je mets par terre deux kobus.

Comme j'avais dépassé l'heure du rendez-vous convenu avec le sergent, pour rejoindre la pirogue, de crainte de malentendu, je veux moi-même courir après elle. J'essaie d'expliquer cela au Yacoma : il ne sait pas un mot de français ni d'arabe, et moi pas un mot de Sango. Vous voyez cela d'ici.

Bref, le bonhomme, croyant bien faire, part au grand galop, m'emportant ma giberne. 11 ne me restait qu'à attendre : il était huit heures du matin.

Neuf heures, dix heures, onze heures. Personne... Enfin il n'y a pas de temps de perdu. Midi arrive...

rien. Cela devient inquiétant. Je file à mon tour. Mais j'ai le soleil juste au-dessus de la tête. Pas moyen de m'orienter. Je marche trois quarts d'heure, et brusquement je me rends compte que j'ai totalement perdu la notion du chemin. Ah î j'en ai senti un coup dans la poitrine; je me suis vu fichu! Il n'y a pas de honte à avouer cela. Puis une espérance tenace est venue me redonner courage : « Pour sûr les camarades ne m'abandonneront pas sans me chercher ; — s'ils me cherchent, les Yacomas retrouveront bien mes traces ; — je n'ai donc qu'à retourner à l'endroit où sont mes animaux tués. »

Je refais en sens contraire la roule que je viens de parcourir, me guidant sur l'empreinte de mes pas. De retour, j'établis mon inventaire: je n'ai ni chapeau, ni souliers : rien que des sandales indigènes ; je n'ai ni couteau, ni allumettes, n'étant parti que pour quelques instants; j'ai tout juste une montre, des lames de verre qui me servent aux préparations de sang, et ma loupe à insectes. J'ai ma carabine avec quatre cartouches, plus un chargeur de trois dans ma poche. C'est maigre !

Je prends mes dispositions pour bivouaquer. D'abord, du feu : je vide une cartouche, je râpe ma ceinture, je trouve du papier à cigarette dans ma poche. Je fais une boulette de tout cela, que j'introduis dans de l'herbe sèche. Je m'étale à plat ventre avec ma loupe, et je chauffe ; après plusieurs tentatives infructueuses, la flamme luit. J'allume du bois et fais une provision de branches mortes. Si seulement j'avais du tabac! Vers trois heures, le soleil a baissé, je fais une nouvelle tentative de fuite: en marchant à l'est, je dois retrouver le Chari. Je marche deux heures, en marquant ma route. Bien m'en prend, car à cinq heures, voyant la

îimlt tomber, je ne rencontre toujours aucun indice m'indiquant le voisinage de la rivière. Il vaut mieux que je retourne près de mon feu pour y passer la nuit. 11 est près de sept heures quand j'y arrive.

Tiens ! une détonation ! On m'appelle ; je tire à mon tour et j'écoute. Plus rien! C'est bizarre ! Je casse des branches mortes pour avoir du feu toute la nuit. Encore une détonation ! Je retire et rien ne répond. Je ne comprends pas. Un peu plus tard, nouvelle alerte ; je réponds, toujours sans résultat; le bruit cependant a l'air d'être moins lointain. Il fait presque nuit : je n'ai mangé ni bu depuis la veille ; j'ai faim et soif surtout. Ce n'est pas la viande qui manque. Mais pas de couteau.

J'entends des pintades ; j'en tue une d'un coup de fusil, autant pour l'avoir que pour faire du bruit.

Puis je vais m'asseoir près de mon feu en plumant mon oiseau ; je lui ouvre le ventre avec une lame de verre ; pendant que je le vide, un petit serpent noir me sort sous la jambe ; je le tue et l'accroche à une branche : ça distrait. J'en ai besoin, car je commence à m'halluciner. Tous les bruits me font dresser l'oreille, les grenouilles surtout: je crois toujours entendre crier: « Dok' ter! Dokter î Dokter ! »

Quelle bonne blague ! Je mets ma pintade à rôtir sur la braise et m'occupe d'installer une couche pour la nuit. Un de mes kobus est au pied d'une souche qui a trois jets partant du pied : je répands par terre des branches de feuillage en guise de matelas; puis j'arrange un brasier circulaire tout autour, avec des troncs que j'ai réussi à traîner. En dehors, mais pas loin, je transporte ma provision de bois sec. A table I Ce n'est peut-être pas délicieux. Mais surtout le repas manque d'eau.

Que n'en ai- je manqué toute la nuit! A neuf heures, tornade: les détonations que j'avais entendues étaient des coups de tonnerre ; pour leur répondre, j'ai gaspillé "quatre cartouches; il m'en reste juste deux.

Et ça tombe! Pour me consoler, je fais des petits cornets avec des feuilles, et je les emplis sous les gouttières qui ruissellent de l'arbre. C'est fameux quand on n'a pas bu depuis vingt-quatre heures, par une journée de So" à l'ombre !

Par exemple, je suis gelé. Je fais deux parts de mes vêtements: je sèche les uns pendant que je garde sur moi les autres qui se mouillent ; j'ai au moins le plaisir de rester sec cinq minutes par demi-heure. Des moustiques en régiments. La tornade passée, la pluie ne s'arrête pas. Impossible de fermer l'œil. C'est heureux. Vers minuit, j'entends du bruit dans les broussailles. Cela se rapproche. J'entends souffler. Puis, à la lueur du feu, j'aperçois quelque chose qui remue et apparaît quand la flamme a des éclats. Lion ou panthère? l'un ou l'autre. Me voilà propre. Aussi faut-il que j'aie été stupide de me mettre juste à côté d'une antilope fraîchement tuée! J'ai pris ma carabine, je me suis agenouillé, et j'attends l'événement. C'est terriblement long. Visiblement, je gêne mon hôte. C'est le feu qui l'éloigné; pour l'entretenir, il me faut du bois; pour avoir du bois, il faut que je sorte, et alors... Alors je tire... J'ai touché. La bête est à dix pas couchée sur la terre; elle se débat. Combien de temps? je ne sais, mais cela m'a paru long. Puis je Fai entendue se relever, se traîner, et faire beaucoup de bruit dans la brousse. Quel soulagement!

La pluie n'a cessé qu'à trois heures passées du matin.

Dès que l'aurore aux doigts de rose eut entrouvert les portes de l'Orient, je me suis mis en route, après

m'êire désaltéré dans une passée d'animal encore pleine d'eau. A propos d'empreintes, je suis allé voir la place où était tombé mon visiteur nocturne. C'était un gros félin, mais je n'ai pas eu envie d'aller voir où il était parti. S'il n'était pas mort par hasard, je n'ai plus qu'une cartouche !

J'avance péniblement, tellement le sol est gras. Je glisse, tombe et patauge. Le jour se lève ; mes chaussures indigènes en cuir non tanné s'en vont par morceaux : je les abandonne, sauf une, dans laquelle j'introduis les restes de ma pintade précieusement conservés ; je la fixe à ma ceinture. A six heures, je recommence à retrouver que la rivière est bien loin. Je monte sur un acacia épineux qui me déchire, mais je n'aperçois que la nappe unie des broussailles. Continuons. A sept heures, j'arrive les pieds en sang au milieu d'une clairière jadis cultivée. Juste en face, débouche un rhinocéros! C'est la guigne 1 J'avise un acacia et je monte dessus précipitamment, sans me soucier des épines. Le rhinocéros ne m'a pas éventé ; il mange des feuilles. Je voudrais bien qu'il s'en aille; je n'ai pas le temps d'attendre. Comme il n'a pas l'air pressé, je m'appuie tant bien que mal sur une branche fourchue, et je lui envoie ma dernière cartouche en visant la tête. Mais c'est un peu loin, et surtout je suis énervé. Le coup porte mal ; la bête secoue la tête avec rage, pique du nez en levant son gros train de derrière, tourne, retourne, rue, renifle, rie me sent pas, et s'enfuit au galop.

Quand elle a disparu, je descends ; mais je suis tout tremblant d'émotion, et je tombe des basses branches. Ma carabine reste fichée en terre par le canon. Comme je n'ai plus de cartouche, cet accident ne me dérange guère. A partir de ce moment, je presse le pas avec une hâte fébrile.

A neuf heures, j'arrive au Ghari, après six heures de marche. Je traverse en courant un banc de sable pour aller boire, et je tombe au milieu des gens qui m'ont donné Thospitalité Tavant-veille. Ils sont entrain de pêcher au filet. Je suis tellement sale et déguenillé qu'ils ne me reconnaissent pas; tout le monde s'enfuit dans les pirogues. Vilaine histoire. Il ne faudrait pourtant pas laisser échapper cette occasion. J'entre dans l'eau derrière eux, et j'épaule ma carabine, avec de la terre en guise de balle, et un vieux culot de cartouche garni de papier, dans lequel j'ai mis hier des insectes pour me distraire. Cette attitude énergique, appuyée de sommations plus énergiques encore, détermine deux hommes à venir me prendre.

J'embarque ; le fond de la pirogue est plein de poissons et d'eau; cela n'a pas d'importance. Je me couche dedans, et je dors pendant qu'on m'emmène vers Fort-Lamy.

A onze heures, de violentes secousses me tirent du sommeil. Mes pagayeurs me réveillent: on me cherche, me disent-ils. Effectivement, j'entends en aval craquer un feu de salve. Puis une sonnerie de clairon : c'est la visite :

Les malades en bas !

Goinm'y en a des tas,

Si t'es pas r'connu

T'as quat' jours de plus!

Elle ne m'a jamais fait tant de plaisir à entendre. Et, au détour d'un coude, j'aperçois contre la rive une baleinière avec des Sénégalais. Je transborde, et on repart: un Sénégalais m'explique que le Yacoma d'hier s'est perdu et est arrivé tout d'une traite à Kousri. Le sergent dans la baleinière, ne me voyant pas revenir à

Theure, a cru que j'avais marché plus vite et que je Tattendais en aval.

Faisant forcer Tallure, il arrive à Fort-Lamy, où il ne me trouve pas. Il rend compte et demande à repartir à ma recherche. Mais, comble de malheur, les Yacoma se trompent et me fout rechercher à deux heures de descente en aval.

En fin de compte, rien de cassé. J'arrive à Fort-Lamy, où je débarque en piteux équipage, au milieu des indigènes qui m'inspectent comme une curiosité. Les camarades accourent. Je ne me rappelle plus si je leur ai dit bonjour, mais j'ai mangé tout un plat de cervelle.

Après cela, je fus coucher.

Fort-Lamy.

Mon équipée m'a laissé quelques souvenirs. Je suis sur le dos : cette fois, les épaules touchent. Mais heureusement, le D'' Allain est là; et, quand il est là, on peut être tranquille. N'empêche qu'il m'a rattrapé sur une mauvaise pente.

Je me suis levé pour aller voir les réjouissances, le 14 Juillet. Il y avait une animation considérable sur la place en dehors du camp. Les femmes ont chanté, dansé, fait une course aux ciseaux; on a également joué à casser les marmites. Puis une course de chevaux fort peu mouvementée, car les bêtes passent au travers des obstacles sans sauter, et les cavaliers vont au pas jusqu'à cent mètres du but. Les Sénégalais ont tiré à la corde, couru et fait du saut.

En somme, journée curieuse. Tout ce peuple présente un mélange bizarre des races les plus diverses : l'en-

semble a beaucoup de couleur. Les boys, les gens attifés de costumes européens grotesques, font malheureusementtrop de taches. L'influence européenne est noyée. Nous avons à peine terni l'éclat de la couleur locale : aussi est-il d'autant plus choquant de voir le nègre qui nous singe. La drôlerie du geste disparait; on n'en perçoit plus que le ridicule. C'est quand il cherche à se rapprocher trop brusquement de nous que le nègre nous fait le mieux sentir combien il en est loin encore.

De mon lit^ matin et soir, je vois passer les pirogues Kotoko qui vont à la pêche. Avec leur grand filet tendu entre les bras d'une fourche immense, et leur proue retroussée comme celle d'une galère, on croirait voir glisser sur l'eau quelque oiseau monstrueux au vol puissant et balancé.

Derrière elles, leur faisant escorte à distances respectueuses, des pélicans font le même trajet ; ils se laissent mollement aller au fil de l'eau qui miroite.

Sur l'autre rive, très lointaine, de l'autre côté du confluent, Kousri allemand apparaît dans la brume : on devine les masses grises de ses maisons en terre, que dominent trois palmiers.

J'ai reçu la visite du Chérif, ancien chef de bande de Raba, aujourd'hui notre serviteur fidèle, au moins en apparence. C'est un grand vieillard très maigre, vêtu à la mode arabe: il a l'extérieur digne et respectable, malgré que la mobilité de sa physionomie ne le rende pas absolument sympathique. Nous aime-t-il vraiment? Il est permis d'en douter. Mais il est fort intelligent. Il a compris que son intérêt étiiit de nous servir : il nous restera fidèle tant que nous serons les plus forts. Un ne lui en demande pas davantage.

Le poste de Fort-Lamy ne diffère pas beaucoup des autres: il est un peu plus grand, voilà tout; la troupe y est beaucoup plus nombreuse.

Un parapet en terre, protégé par un fossé, enclôt sur trois côtés un vaste rectangle, dont la quatrième face est formée par le fleuve. Ce camp ne comprend que quatre cases d'Européens, en briques. Sur un bastion d'angle se dresse un mirador.

Un camp plus petit est accolé à l'enceinte principale : c'est le quartier des Conducteurs.

En face, de l'autre côté d'une rue empierrée assez large, se dresse le camp des Tirailleurs, entouré d'une zériba en palanques. Les camarades et les sous-officiers y habitent. A l'extérieur, une redoute en terre se défend très mal contre la pluie qui la fait fondre.

Derrière, s'étale la place du Marché. De tous les côtés^ le village.

Mes premières promenades m'ont conduit au marché. C'est à l'heure de la sieste que l'animation est la plus grande. Les Sénégalais en profitent pour venir se distraire ; ils n'ont pas un centime en poche. Les transactions s'en ressentent, mais le coup d'œil est pittoresque.

Rien cependant d'un marché de chez nous. Point d'appels, point d'invites, point de boniments. Les vendeurs gardent un calme imperturbable dans l'attente du client. Et les clients sont rares.

Assises de-ci, de-là, par petits groupes qu'unissent des communautés de races ou d'intérêts, des femmes, presque toutes vieilles et sales, offrent aux appétits excités du passant des choses innommables.

La diversité des types est énorme : on retrouve là des gens de tous les pays. Voici des Fellata, trônant à côté

ir

de calebasses équivoques pleines d'un lait qui fut I blanc ; des mouches y prennent leur tub et se reposent à cheval sur des îlots de poussière ou des fétus de fumier. Quelques-unes vendent une graisse rance et grumeleuse représentant du beurre.

Plus loin, voici des femmes arabes, offrant sur des plats en vannerie des lapons malpropres de tamarinier confit: leur couleur brune, leurs formes, leurs noyaux saillant dans la masse, les font ressembler aux dépôts solitaires qui ornent parfois le pied des murs.

Des Barma, des Kotoko, longues et plates, vendent du poisson d'une fraîcheur relative^ à en juger par l'odeur.

Des Banda, des Bornouanes ébouriffées, détaillent des feuillages comestibles. Il y a même des femmes Dendjé, aux lèvres immenses, qui vendent du mil, du millet ou des petits piments.

On vend de tout d'ailleurs: ail, oignon, viande sèche, poisson pourri, soufre en canon, drogues bizarres à usages inavouables, perles diverses, bois mort, écheveaux de til, laines de couleur, anneaux de fer pour les oreilles, bracelets d'étain pour les chevilles, pommades, verroteries, huiles de senteur, farines, miroirs, lambeaux de peaux, cornes, nattes, paniers, ferrailles : tout cela voisine, se mêle, se souille, s'épice dans les mêmes écuelles.

Quand les clients ne viennent pas, les marchands échangent leurs produits entre eux : on se donne une poignée de farine contre un poisson, un oignon contre un morceau de sel ; si bien qu'au bout de quelque temps les calebasses sont pleines d'un mélange où même Allah n'y connaîtrait plus rien.

A l'écart, sous un appentis, sont accroupis les princes du négoce, Kanouri huppés à l'air finaud, retors et hypo-

crite. Ils détiennent le commerce des étolTes. Autour d'eux, beaucoup de curieux, mais peu d'acheteurs. Aussi ces messieurs n'étalent-ils même pas leurs marchandises. Une ou deux pièces de cotonnades achetées à Mongono et quelques pagnes voisinent avec des défroques de « décrochez-moi ça » : vieilles chéchias, vieilles ceintures, culottes usées, tricots à trente-neuf sous. S'il y avait de l'argent sur la place, toutes ces horreurs se paieraient très cher. Mais on se contente de voir et de toucher.

Sous un arbre, dans le fond, sommeillent des commerçants établis à Fort-Lamy même : ils viennent au marché, surtout par habitude, montrer quelques pagnes ou quelques paires de markoubs; mais ils dorment à côté.

Au milieu de tout ce désordre, circulent des Arabes en guenilles et très dignes ; quelques jeunes campagnards, des bergers, n'ont comme vêtement qu'une longue peau de vache attachée sur l'épaule gauche et tombant en écharpe. Des boys, criards et turbulents, courent et se bousculent sans soucis des calebasses qu'ils renversent, nidesimprécationsqu'ilsdéchaînent. D'anciens Rabistes, aujourd'hui sous nos ordres, promènent marlialement une misère sordide, tandis que nos Sénégalais, fiers de leur supériorité, essaient encore de plastronner et de faire la belle jambe, drapésdans des débris d'uniformes en loques, mais crânement coiffés de la chéchia, symbole du commandement.

Sur la face qui longe lazériba du camp, se dresse une pyramide toute blanche, élevée à la mémoire de nos morts. Je ne sais quelle obsession bizarre me hante: mais, chaque fois que j'aperçois sa silhouette mince, rigide et nue, il me semble voir à sa place le fantôme pâle de De Béhagle, maigre, ascétique, avec ses yeux d'illuminé.

J'ai fait venir pour causer des Kanouri, marchands de toile : ce sont de fieffés voleurs : ils sont plus juifs peutêtre que les Djellaba, plus juifs que des juifs. C'est inouï ce que rislani développe chez le nègre les instincts commerciaux. Ceux-ci se figurent que j'ai des marchandises à leur vendre; aussi déprécient-ils de leur mieux tous les articles dont je leur parle. Ils mentent avec une assurance qui me dérouterait, si je ne prenais soin de noter ce qu'ils me disent.

La conversation s'égare sans cesse. Ils ont adopté un refrain : « Tu nous fais voir un tas de choses, et tu ne nous donnes rien: nous ne sommes pourtant que des pauvres diables : meskin, meskin kétir. » Et, ce disant, l'un d'eux se met à la taille une ceinture qu'il caresse: « Regarde, comme elle me va bien. Dedans, je mettrai mes thalers. Une fois couché, je croiserai mes mains dessus, et, par Allah, je dormirai tranquille I » Il m'a fallu insisterpour rentrer en possession de tous mes bibelots. Ces gens ont des mains qui vous endorment. On retrouve cela chez le Malabar, le Grec, le Syrien, le Juif, le Turc : ce sont les gestes des Levantins, onctueux, enveloppants, tirebouchonnants, serpentins : les doigts parlent.

Depuis quelques jours, j'ai mon pauvre; c'est le vieil aveugle du marché ; il se fait conduire au bord du sentier pour y tendre sa calebasse : on y jette en passant quelques grains de mil, ou la pincée de farine qui le fera vivre une journée. En revenant de mon tour quotidien, je lui donne quelques perles. Il reconnaît mon pas. Il m'attrape la main, me la masse, me la tripote en crachant dessus; il nes'interrompt que pour appeler sur ma tête les bénédictions du ciel. J'ai toutes les peines à m'en défaire. A 100 mètres, j'entends encore ses « Allah isselmek ! ».

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Diagara, noble pouilleux de Kotoko, devenu sultan de Goulfeï par la grâce des Français, est aujourd'hui souverain d'une terre allemande. Il le sait. Par reconnaissance, il ne manque jamais une occasion de nous faire pièce. Ce matin, il quittait Kousri, où il était venu sans doute pour affaire de service ; il regagnait sa capitale. Sans quitter leseaux allemandes, il estpassé devant Fort-Lamy, bairak au vent, arboré sur une immense pirogue chargée de monde. Il nous a fait régaler de <i you you » stridents et envoyer quelques pétarades pour nous faire savoir qu'il y a de la poudre à gaspiller.

Après quoi, il nous a donné une aubade qui m'a rappelé les fanfares des steamers teutons. On ne nous a pourtant pas joué le Beau Danube. D'ailleurs, cette musique lointaine avait du caractère, accompagnée par le chant monotone et cadencé des rameurs, rythmant leurs coups de pagaies.

Depuis quelques jours, chaque fois qu'il me voyait, le vieux Chérif me conseillait de manger du kountou, pour les soins de mon ventre. Ce matin, son boy m'en a apporté dans un plat, qui contenait aussi les traditionnels pets de nonne à la farine de mil.

Le kountou se prépare avec les fruits du Nabak(i). On jette les noyaux, et l'on fait sécher la pulpe au soleil. Quand elle est bien sèche, on la pile. Pour la cuire, on met un peu d'eau dans le fond d'une marmite, où surnage un petit échaffaudage de brindilles. Sur cette plate-forme, on met à l'abri de l'eau la pulpe écrasée, et on fait bouillir en tenant le vase clos. Le kountou cuit à l'étouffée. Une fois cuit, on le retire, on le laisse sécher, et l'on obtient ces galettes brunes irré-

(1) Faux jujubier.

gulières qui ressemblent à du pain d'épices un peu aigre. Mais le kountou n'a pas les mêmes propriétés ; il produit des effets contraires, paraît-il, encore que je ne m'en sois, hélas ! pas aperçu !

Les Arabes sont les véritables conquérants, les chérifs, les nobles, les marabouts, les chefs. Tout le monde veut être Arabe, même le nègre du plus beau noir, au faciès le plus purement nègre.

On n'est heureusement pas obligé de le croire. Toujours est-il que, parmi les Arabes, on en trouve de très colorés, et d'autres presque blancs; les uns ont le profil caractéristique de la race ; d'autres, la face plus ou moins aplatie, épaisse et lippue, qui atteste les métissages. En somme, les uns et les autres sont à peu près en nombre égal.

Tous font une distinction très nette entre leur race et les Tourgou ou Turcs, parmi lesquels ils rangent tous les Arabes du nord.

Si on était mieux documenté sur les migrations africaines, on pourrait sans doute se rendre compte des différents mouvements qui ont provoqué la venue au Tchad de gens d'une race unique arrivés par plusieurs chemins.

11 semble de prime abord que les Maghrébins ont peu contribué à peupler le centre africain ; le Sahara leur opposa une barrière difficile à franchir. Lorsque, en 62 de THégire, Okba ben Nafih conquit le nord de l'Afrique, cette invasion n'eut que peu de retentissement sur les populations du Soudan.

Au xi^ siècle, en 440 de l'Hégire, l'invasion des Hymiarites, poussés d'Egypte par le khalife Fatimite el Mestamer, se fit beaucoup plus sentir. C'est alors que les Bou Hilal apparaissent dans le centre africain.

Les OulaJ Sliman, les Toundjer, les Assala, tous les Wassili du Ouadaï et du Bornou, paraissent être arrivés à cette époque.

Mais, à côté de ces populations d'origine septentrionale, s'en trouvent d'autres qui vinrent sans doute par l'est, parla vallée du Nil, comme le font encore les Djellaba aujour.i'hui.

Le cheik Mohamed et ïounsi, à propos du Ouadaï, relate une tradition qui semble corroborer cette thèse.

Lorsque les Turcs chassèrent d'Egypte les khalifes, un de ceux-ci se serait réfugié au Hedjaz. Son fils Saleh se fit bientôt remarquer par sa science et sa piété. Des Ulémas du Sennaar i^l) étant venus au Hedjaz furent séduits par la piété de Saleh et le décidèrent à partir avec eux. Mais il dut bientôt renoncer à refréner le dérèglement des mœurs au Sennaar et vint s'installer chez les Abou Snoun, autrement dits les Kodoï. 11 les convertit, gagna à l'Islam les Mabanga, les Madaba et les Madala, à l'aide desquels il fonda la dynastie du Ouadaï actuel.

Barth et Nachtigall font remonter l'immigration des Arabes vers le xv'" siècle. Sans doute on n'aura pas de si tôt la clef de cette histoire confuse. Mais il semble bien probable que les infiltrations orientales seront un jour ou l'autre démontrées.

En tout cas, le dialecte en usage dans toutes les tribus arabes présente des analogies évidentes avec la langue classique des Bédouins d'Orient. On ne peut guère l'étudier sérieusement avec les gens du bas peuple, qui se servent tous d'une langue déformée : ils parlent arabe comme ils parlent français : c'est simplement du

• (1) Ce qui tiendrait à prouver que le Sennaar était déjà islamisé.

« petit nègre ». Mais ce qu'on en connaît peut déjà servir comme un précieux indice.

Lorsqu'un indigène parle de Fort-Lamy, on croirait^ à l'entendre, qu'il parle d'une grande ville. Cependant, c'est un des villages les plus malpropres que j'aie vus jusqu'ici. Sans doute, nous sommes à la saison des pluies; cela y est pour quelque chose. Mais il y a de plus une malpropreté spéciale : la misère n'y est pour rien; les questions d'individus ne comptent pas davantage. C'est le « tout à la rue » : c'est sale de la saleté musulmane. Pourvu qu'on fasse étalage de bijoux ou de vêtements pompeux, le reste n'importe guère. Jour par jour, les immondices s'accumulent; je renonce à leur nomenclature ; mais je crois qu'il est difficile de trouver ailleurs collection plus complète des odeurs nauséeuses. Les sentiers serpentent entre les murs en. paille qui pourrissent ; le chemin lui-même n'est qu'un ruisseau boueux ; on clapote; chaque pas vous envoie des émanations fadasses de purin en fermentation. Rien n'est respecté, pas même les trois tatas luxueux qui dressent leurs murailles de terre et de bouse de vache parmi les paillassons de prolétaires.

Le village le moins sale est celui desBanda de Broudji, qui s'élève dans des lougans, derrière la place du marché.

A droite du poste, est un autre quartier habité par les commerçants, les familles des boys, les Djellaba, les Kanouri de passage. Il est le plus mal tenu.

A gauche, le quartier où le Chérif a fait construire un fvaste tala. En face du sien, deux Fekys, Barka et Tidjani, ont des demeures du môme genre, mais de moindre importance. Tout autour, sont groupées les habitations de leurs gens, serviteurs, suivants ou serfs.

274 nu CONGO

Voky Naïni linîim, voleur ot canaille éhontée, s'est installé un peu plus à récarl, au milieu dos siens.

h]nlre le Cliérif et Tidjani, le quartier des Fellata, gardiens des Ixïuifsdu poste, où les saletés des animaux sXJoutentà celles des hommes.

Un peu plus loin, en aval, les Sara se sont établis en deux groupes contijijus, à coté d'un hameau de Fôriens. Un peu plus loin encore, les Barma ont construit un petit village, le plus propre.

Des habitations, rien à dire : elles ressemblent à ce qu'elles sont partout, avec un peu plus d'éclectisme dans la construction ou dans rameublement. Toutes sont encloses de seccos. Quelques-unes ont une petite case accessoire qui sert d(^ vestibule.

Par les portes entr'ouvertes, on aper^^oit des hommes qui dorment, car les nuits sont mauvaises à cause des moustiques. Cependant, les moutards pleurent et les femmes travaillent, cancanant entre elles. Partout, on en trouve entrainde piler du mil, face à face, s'excitant au bruit rythmé des pilons, avec ce petit coup de rein saccadé que possèdent seules les bonnes ménagères. Kn risquant un (lmI par-dessus les clôtures, on sur|)rend souvent des fillettes qui s'exercent. Pour tout vêtement, elles portent une ceinture de perles bleues, soutenant une bande d'étoile passant entre les jambes, et qui pend par derrière. Des marmots morveux promènent k quatre patles leur gros ventre : parfois la mère les mouche avec les doigts, ou leur su(;e le nez. En vrac, des ustensiles de cuisine, ou leurs débris ; le tout pêlemêle, laissé là comme à dessein pour que Teau céleste se charge de laver cette vaisselle.

Pour m'occuper pendant les averses, je fais de Tanihropométrie. Fort-Lamy est une mine inépuisable.

Dans ce centre artificiel, créé par nous de toutes pièces, se trouvent rassemblés les gens hétéroclytes que nous avons appelés des Rabistes.

Ce sont en effet, pour la plupart, des anciens captifs de Raba.

Raba était vraiment un grand meneur d'hommes, et peut-être avons-nous perdu en étant obligés de le supprimer. A le juger par sa vie, par ses œuvres, c'était une intelligence, un autre homme que le cauteleux Gaourang ou le répugnant Snousi.

Partout où il passait, il savait ranger les gens sous ses bannières : de gré ou de force, il emmenait tout ; des hommes, il faisait des soldats ; les femmes suivaient. Après sa mort et celle de Fadel Alla, les esclaves et les débris de ces bandes ne trouvèrent qu'auprès de nous seuls un abri contre la haine et les rancunes.

Aussi reconnaît -on à Fort-Lamy tous les types, toutes les races. Sans compter les représentants des tribus les plus voisines, on y voit des Sara de toutes les provenances, des Bongo, des Rouna. Les Banda, les Keredj, les Leto, les Ndokoa frayent ensemble; des gens du Darfour, des Karé, coudoient des Foun de Khartoum. Quelques Masa sont restés. On découvre des Boudouma, des Kouri, des Toubou, des Sokoro, des Goran, que sais-je? Il suffit de chercher, de ne pas s'en rapporter aux tatouages et [d'interroger soigneusement les gens pour retrouver leur origine. Beaucoup sont des bâtards, issus de captives. Beaucoup sont restés purs. Car les conquérants noirs ont ici une méthode dont ce brave Snousi sait encore se servir. Quand on razzie, on tue tout ce qui ne veut pas suivre; on transplante le reste : c'est du bétail humain dont on surveille l'élevage. Et, si l'autorité ne faisait pas son possible pour enrayer le mouvement, c'est dans ces

parcs à captifs que Snousi ou Gaourang prendraient encore de quoi alimenter leur petit commerce.

Quelques femmes sont vraiment jolies : 'deux ou trois Djellaba se distinguent du lot : ce sont les anciennes épouses de Raba, de ses fils ou de ses chefs. Le souvenir de leur ancienne splendeur leur donne assez souvent un mauvais caractère.

Les Fellata sont aussi fort bien; minces, souples, onduleuses, presque félines, très claires de peau, avec une physionomie intelligente, quoique un peu dure, elles ont quelque chose de ces statuettes égyptiennes qu'on déterre dans la vallée du Nil. Coiffées de longues nattes pendantes, réunies parfois'en anses deux à deux, elles s'ornent les cheveux de grosses plaques» en cornaline ou en métal. Souvent elles portent, suspendus dans l'ourlet des oreilles, de grands anneaux de cuivre ou d'argent encadrant joliment l'ovale de leur visage.

Certaines Arabes aussi sont assez belles : mais elles sont en général peu soignées.

Les Barma, nous les connaissons. Restent les Ka-^ nouri, les Bornouanes : elles ne sont pas jolies, avec leur tête ébouriffée, leurs gros traits, leur figure un peu large et leur morceau de corail dans le nez; mais elles sont très gaies, très drôles, si bonnes filles qu'on nepeut pas tout leur demander.

Ce matin, je suis allé voir les Kotoko pêcher. A l'ar-» rière d'une immense pirogue, est installé un truc à levier. Deux fourches servent de gonds ; sur elles s'appuie une traverse qui tourne ; sur cette traverse est fixé le levier coudé à angle droit ; la branche de l'angle, de beaucoup la plus longue, peut se rabattre dans-

le fond de rembarcation ; sur Tautre branche, très courte, est frettée la monture du filet. Elle se compose de deux bras immenses, divergents, formés de rallonges de 4 mètres de long; l'écartement de leurs extrémités atteint une dizaine de mètres. Un filet y est fixé, concave au milieu et assez profond au voisinage du sommet de la fourche.

Pour pêcher, on mouille le filet en le faisant basculer autour de la traverse qui tourne : le levier, ou manche, se trouve presque vertical, lorsque le filet est immergé. On pousse alors doucement Tembarcation,. tandis que d'autres pirogues légères font le rabat : des bambins montés dedans battent le tam-tam sur les bordages pour effrayer le poisson. Quand on a parcouru le long des herbes une distance suffisante, lespêcheurs saisissent des cordes pendues à Textrémité du levier. Sous leur etforl, Tappareil bascule, le levier s'abaisse vers le fond du bateau, pendant que le filet émerge ; à mesure qu'il sort de Teau, un homme, armé d'une longue baguette, le tapote pour faire descendre les poissons vers lui, et, quand il les a amassés vers la naissance des branches, d'une secousse brusque il les fait tomber à l'arrière du bateau.

Le long des rives herbeuses, la pêche est magnifique.

Dimanche. Grand tralala. Tous les notables et les gens chic arborent des costumes éclatants. En allant tirer des petits oiseaux, j'a croisé la bande à Naïm, la bande à Tidjani, et celle du Chérif. Ils ont tous des figures réjouissantes, avec leur petite calotte blanche, pareille à un bonnet de poupon. Le vêtement est complet : un pantalon large comme une jupe, des markoubs ou des soques en bois, un boubou sombre avec

des parements criards, par-dessus le tout un haïk, comme une chemise, ou un surplis leur tombant plus bas que les genoux. On dirait un retour de procession ; il n'y manque même pas les chapelets. Ils s'en vont à pas comptés, choisissant la place pour les pieds et retroussant leurs cottes comme les femmes.

J'ai vu dans une case une fillette de huit ans qu'on venait de circoncire sans aucune. cérémonie ; la pauvrette souffrait beaucoup, mais se raidissait pour ne pas le laisser paraître.

Cette pratique assez barbare n'est pas générale pour les femmes; elle est obligatoire pour les hommes; celui qui n'est pas circoncis n'est qu'un kerdi, un kafr : il ne peut rien posséder ; nulle femme ne voudrait l'épouser; il est traité comme un captif.

On circoncit les enfants une fois par an ; les prépuces sont mis dans de petites boîtes et enterrés. II faut que les néophytes mangent beaucoup pour guérir vite. Ils doivent enfin rester enfermés jour et nuit, afin d'éviter le chacal : cet animal, assez rare, symbolise le mauvais œil ; si par hasard un enfant non guéri en voyait un, il tomberait aussitôt les reins brisés, mort.

Les femmes Kanouri, mariées à nos Sénégalais, n'ont pas, en général, une éducation très soignée, ni un vocabulaire très aristocratique : une de leurs chansons en donnera la preuve. Elle ne manque pas de saveur, mais je préfère laisser au lecteur le soin de la traduire :

Renzani memba? Kenzani memba Bambara, savage, Kenzani memba!

Bali : couclioum î merdé I

Kadjiri : couchoum ! merdé ! Kenzani memba ?

Kenzani memba? Kenzani memba?

Bambara, savage, Kenzani memba I Couchoum merdé aba nimbé î Gouchoum merdé ya nimbé !

Kenzani memba î

Au village Barma, des gens sont entrain de construire une pirogue. La besogne se fait en commun, car elle exige de longs et pénibles efforts. Il faut, en effets tailler les planches dans des bois durs et noueux, puis les assembler et les coudre. Un homme n'y pourrait arriver seul. Il faut se mettre à plusieurs pour tirer les cordes qui retiennent les rouleaux en herbe du calefalage.

Les bons constructeurs sont rares et leurs services^ très appréciés. Ils dirigent, en général, les gens qui se sont associés pour tailler une pirogue. Le maître charpentier reçoit un salaire, et les ouvriers restent propriétaires de l'embarcation.

Dans le poste, est interné Acyl, ancien chef du Fitri, compétiteur éventuel à la succession de Daoudmoura, sultan du Ouadaï. Pendant quelque temps, il fut notre protégé. Puis la fortune tourna; il trahit^ semble-t-il, et le voici déporté. Il na rien de très remarquable, sauf son air apathique et indolent II occupe une case avec toute sa suite. Parmi ses trois femmes, Tune, la Maïrem,est une princesse ouadayenne du sang royal ; cela ne Tempeche pas d'être vraiment bien laide ; elle est grêlée et s'est fait tatouer le tour de la bouche, les lèvres et les gencives en bleu. C'est sans doute la mode, car les deux autres femmes en opt fait autant.

Parmi les traditions islamiques implantées dans tous

•ces pays, celles qui concernent le mariage ont rapidement prédominé.

L'unique cérémonie religieuse et légale consiste dans la lecture officielle de la première sourat du Coran. L'usage de la dot est général et tire sa raison d'être de la nécessité d'une garantie matérielle pour des liens non protégés par les lois. Le divorce n'est possible que si le plaignant peut rendre tout ce qu'il a reçu.

C'est encore pour le mari une garantie contre Tadultère de la femme; il a le droit de prise. Mais ici, comme ailleurs, la femme est désarmée : ce que l'homme peut faire sans contrôle et sans risque, pour elle, devient un crime.

La coutume religieuse ne donne droit qu'à quatre femmes légitimes ; mais le mari peut prendreautant de concubines qu'il le veut.

Les gens attachent une grande importance aux preuves de la virginité qu'on expose le lendemain.

Partout, le mariage est précédé d'une période plus •ou moins longue de relations et de marchandages. Une fois le consentement des parents obtenu, on fixe la base des échanges, et on s'occupe de la noce.

L'homme paye la dot en nature ou en espèces; il ^utilise ce qu'il a. Au Baghirmi, il est d'usage que les parents de la mariée, après consommation du mariage, donnent, pièce pour pièce, l'équivalent de l'apport du mari : c'est pour monter le jeune ménage. Ce sont eux également qui font les frais des festins.

Au Baghirmi, on lit le Coran le premier jour ; puis la jeune femme est conduite dans une case isolée; elle y reste quatre jours à la diète, pour l'affaiblir et lui «ôter l'envie de résister. Le quatrième jour seulement, le mariage se consomme, et l'épousée peut se rassasier

d'autre chose que d amour. Quatre jours de fêle closent la cérémonie.

Au Ouadaï, la coutume souffre quelques variantes. On construit une case pour la jeune femme à coté de Thabitation de ses parents. Elle y reste six jours, isolée. Le septième, le marabout lit le Coran, en grande cérémonie, et le mari prend possession de sa femme. Mais, tous les matins, il la quitte, pour qu'elle puisse encore rester avec ses parents. On attend ainsi le paiement intégral de la dot. La femme ne va chez son époux que lorsqu'il s'est complètement acquitté.

A force de chercher, j'ai fini par débrouiller l'histoire du lamentin de Vôgel. S'il existe, ce dont je doute, on ne l'appelle pas Am Kourou.

L'Am Kourou, c'est un lépidosirène qui vit dans les marais et passe la saison sèche dans des cocons en boue.

Quant au lamentin, c'est très probablement une loutre.

Les enterrements se pratiquent ici presque comme chez les Fétichistes. Le mort est soigneusement lavé; homme ou femme, on couvre les organes génitaux d'un pagne passé entre les jambes; puis on habille le corps.

On lui fait prendre une position intermédiaire entre l'allongement et la station assise; on lui joint les mains entre les genoux demi-fléchis. On l'enveloppe ensuite dans une grande pièce de cotonnade blanche qui lui couvre la face, et on le ficelle entre deux nattes. Les pleurs et les cris redoublent; le marabout récite la Fatiha, eton porte le cadavre en terre. Des fossoyeurs seuls l'accompagnent, avec des femmes portant des -calebasses pleines d'eau.

La fosse est identique à celle que j'ai vue à Fort- Archambault. On y couche le mort sur le côté, face à Test, tête au sud, et on maçonne la logette. En signe de deuil, on doit négliger complètement les soins de la chevelure pendant deux ans.

Au retour, les parents du mort offrent un repas composé d'un mouton. Quatre jours après a lieu un grand repas funéraire, plus ou moins copieux suivant la fortune.

Il n'existe guère de superstitions sur la mort el les revenants; les morts vont dans un monde que seul Allah connaît, et, quand ils meurent, c'est pour longtemps. Ils s'amusent cependant parfois à faire rêver les vivants. Ceux-ci consultent le marabout. Ce dernier, en homme pratique, leur conseille régulièrement de tuer un mouton, qu'il Vient les aider à manger en famille, en buvant force pipi à la santé du défunt.

Aujourd'hui, je n'ai pas perdu mon temps : Kobra m'a donné une leçon de cuisine ; j'ai appris à faire une sauce, une moula.

Kobra est un cordon bleu, lorsqu'elle veut s'en donner la peine. De plus, l'intérêt que je porte à ses préparations gastronomiques me vaut sa bienveillance ; c'est avec une aménité rare qu'elle m'a invité à pénétrer à quatre pattes dans son sanctuaire.

Je m'y suis gravement assis sur une bûche, et j'ai reniflé de toutes mes narines les parfums divers qui émanent autour d'elle : ail, oignon, fumée, viande boucanée, caca de poule. Mais ne bougeons plus : on opère.

D'abord, on coupe en petits morceaux des oignons frais qu'on jette dans du lait; puis on y délaie de la farine de mil.

Ceci fait, on place sur le feu une marmite avec de la graisse. Lorsqu'elle chante, on y fait roussir des rondelles d'oignon, qu'on retire ensuite pour les égoutter, avant de les broyer à la cuiller. \ la poudre ainsi obtenue, on ajoute parties égales d'une autre poudre d'aouas, feuilles desséchées d'oignon, torréfiées au préalable dans un éclat de vaisselle.

11 faut encore broyer de la viande séchée au soleil [la/iam iabis), qu'on jette alors dans la marmite à la place de l'oignon roussi.

Pour allonger la sauce, on ajoute petit à petit de l'eau froide, tout en remuant avec le ouarouar (1) en bois. On fait cuire; puis on prélève quelques cuillerées de ce jus pour délayer la poudre d'oignon et d'aouas, qu'on met enfin dans la marmite. 11 ne reste plus qu'à y verser la calebasse de lait. Salez, poivrez, et laissez mijoter.

J'y ai goûté; ça sentait bon, et vraiment ça n'était pas mauvais.

AuBaghirmi, la mode du tatouage est assez générale. Les femmes elles-mêmes sont souvent tatouées, quoique leurs balafres laissent peu de traces.

On tatoue les enfants vers l'âge de cinq ans; c'est, m'a-t-on affirmé, pour empêcher les gonflements des joues et guérir les « yeux chassieux ».

Sur la figure, ce sont des cicatrices légères en un ou deux traits, allant des cheveux au menton. I! y en a généralement cinq ou six, parfois plus. On trouve en outre, d'une façon à peu près constante, trois hachures au-dessous de chaque œil, trois au-dessus de chaque sourcil, trois à la racine du nez.

(1) Brandie do bois Icnninéc par «Nîux puliis laiiicaux écourtés près de leur naissance.

-284 DU GONGO |

Dans certains villages, on se balafre l'abdomen, <îomme chez les Kotoko.

Les femmes se font, sur la partie externe du bras et de Tavant-bras, de longues cicatrices, qui restent très larges. Elles se servent du koheul, à la mode arabe, mais très peu du henné. Par contre, elles se tatouent souvent en bleu les lèvres et les gencives, en piquant légèrement la muqueuse avec des épineîs; on frotte ces piqûres avec de la cendre de bois. La cendre est d'ailleurs employée comme pansement des cicatrices pour la face ou les membres. Le tatouage ne donne lieu à aucune cérémonie. C'est un barbier qui le pratique avec un vulgaire rasoir.

Avec Brûlé, nous avons fait hier une promenade nocturne au village. Le temps était beau, mais il faisait très noir.

Sur des nattes, quelques hommes somnolaient, étendus. Plus loin, des Bornouanes faisaient tam-tam. Le groupe sentait un peu fort. La chanson n'était pas des plus mélodieuses: « Lalé ! Léllaé, la Lalé, Liété- , «ant ! » Elle signifie, paraît-il, quelque chose; je n'y; vois pas d'inconvénient. La jt^rma doiia chantait dans un registre assez grave. Au refrain, tout le chœur reprenait avec des voix de fausset qui perçaient les oreilles. En mesure, tout en chantant, les femmes agitaient leurs bras ballants ensemble, choquant les paumes des mains par derrière et par devant. Par instants, elles frappaient des mains, bras tendus audessus de leur tête, en sautant surplace. Naturellement, grand émoi à notre approche. Mais, comme mon camarade et moi nous sommes très avantageusement connus, tout le monde se calme.

D'ailleurs, nous en avions assez vu comme cela.

Nous sommes entrés dans quelques cases : rien de neuf. Dans quelques-unes, un feu brûlait; des gens dormaient dans la fumée. Mais presque partout nous les trouvions allongés sur des nattes ou des peaux, devant la porte de leur logis, La plupart, complètement enroulés dans un pagne en coton, n'avaient pas Tair trop gênés par les moustiques. Cependant, pour les chasser, ils se donnaient, en dormant, de lourdes tapes. Dans tous les coins, on en entendait claquer.

Demi-tour: nous allons chez le Chérif. Quel bain de pieds ! de la boue, de Teau, de la....I On glisse, on patauge, on enfonce! Sur la place, encore un tam-tam féminin.

Nous entrons chez le Chérif : il y a réunion comme chaque soir. Au milieu, un petit foyer portatif en terre éclaire le groupe; tout autour, sur des nattes^ sont assis en demi-cercle le Chérif, Feky Barka, et une dizaine d'autres, devisant doucement, ou baillant à fendre l'âme. Nous prenons place.

« Nous venons de manger, nous dit le Chérif, mais nous n'avons pas de thé à vous offrir. » C'est une façon comme une autre de nous en demander.

Alors on fait un brin de causette; la pluie, le beau temps ; la moisson; les mils se gâtent; il y a trop d'eau; l'année dernière, il n'y en avait pas assez (on n'est jamais content).

Ce vieux paillard de Chérif trouve moyen de glisser quelques grivoiseries : il blague son voisin d'en face, dont la femme a encore un ventre comme cela : elle et son mari aiment beaucoup la famille.

Et la conversation voltige, légère, peu fatigante. Si c'était en français, on se croirait chez nous.

Y venir plus souvent ne serait pas désagréable. On

y apprendrait bien des choses, bien des détails qu'on peut, sans cela, ignorer longtemps.

La situation actuelle n'est pas bonne à Fort-Lamy, au point de vue économique. Le numéraire manque. Tout souffre de ce malaise général ; le commerce surtout s'en ressent.

Les Sénégalais, à qui on a donné quelques pièces de vingt centimes, ont voulu forcer les marchands à les accepter. Mais seul ici le thaler a cours. Il s'en est suivi de petites histoires. Depuis, les mercantis désertent. Au fond, leur départ ne serait pas un mal, puisqu'ils nous revendent très cher des marchandises achetées aux Anglais ou aux Allemands. Mais il faudrait que nous en amenions d'autres ; l'opération est difficile.

La route du Ghari est usée, entre Fort de Possel et le Bandéro. Les Allemands et les Anglais nous ont fermé la porte à l'ouest. Il ne nous reste que la route du Nord, où nous faisons la police pour le Bornou anglais.

Il nous faudrait organiser une batellerie sur le Tchad. On doit pouvoir y arriver. La chose en vaudrait bien la peine.

Mais, en France, on tergiverse. On nous avait annoncé une mission arrivant toutes voiles dehors par la Bénoué et le Toubouri. On n'en entend plus parler. Les bateaux ont, sans doute, perdu leurs roulettes.

En attendant, Fort-Lamy baisse. Les indigènes euxmêmes le disent et le regrettent. Et cependant, si nous ne faisons pas de commerce, que diable somme-nous venus faire ici.

Dans la rue, je rencontre parfois un commerçant très affable. C'est un boucher-tripier-rôtisseur. Le soir,

vers trois heures, il se met à la besogne. Il égorge, selon le rite, la chèvre ou le mouton qu'il acheta le matin. Il dépouille la bête et la détaille avec le concours bénévole, mais facile à^trouver, d'aides qui se payent des issues.

Avec du bois bien sec, pour ne pas faire trop de fumée, il allume alors un gros feu dans une excavation creusée en cuvette sur la place même. Quand la flamme tombe et que le charbon rougeoie, il dispose, à Tentour du brasier, les morceaux de viande enfilés sur une baguette fichée en terre : ici le gigot, là une épaule ; ailleurs, quelques brochettes de foie, de chair et d'abats. A mesure que la cuisson s'avance, il fait tourner les broches en variant leur inclinaison pour éviter les xîoups de feu. C'est relativement appétissant.

A quoi pense-t-il pendant que marche sa cuisine ? Pense-t-il même? On en pourrait douter, avoir de quel regard vide il contemple les cendres, tandis que de ses mains il se tripote les pieds. Même le client qui vient à l'avance faire son choix, souvent ne le dérange guère. Cependant, il ne faut pas s'y fier, car il a l'oreille fine; le moindre mot arraché par la convoitise coûtera à l'imprudent quelques colliers de plus. Aussi, pour les gros morceaux qui s'achètent par souscription, les débats entre chalands se passent-ils à l'écart ; un délégué se charge du marché. En flâneur, il s'accroupit auprès du foyer, d'un air détaché regarde la marchandise, se plaint des mauvais jours, de la mauvaise fortune qui l'empêchent de se régaler d'un aussi bon morceau ; mais, en vérité, c'est trop cher pour sa bourse. Et comme le vendeur ne souffle mot, le monologue s'aiguille sur les mils de Chaouï noyés par la crue, sur la dernière razzia de Gaourang, qui, malgré les Français, va toujours à la chasse à l'homme.

Pendant ce temps, la \iande en rôtissant chantonne/ la graisse suinte goutte à goutte sur la braise, et le soir s'emplit d'un parfum flottant de graillon, dont chacun peut se régaler gratis.

Au Baghirmi, l'influence de Tlslamisme se fait beaucoup sentir. Quoique les gens conservent une grande liberté, on ne peut, par exemple, construire de case nouvelle sans l'autorisation du chef, qui donne son avis sur les emplacements. Les célibataires se groupent généralement en raison de leur camaraderie; les gens mariés s'assemblent plutôt suivant des liens de parenté, ou des communautés d'intérêts.

Chaque case appartient à celui qui l'habite : l'homme et la femme y vivent conjointement et n'ont qu'un lit. Si l'homme a plusieurs femmes légitimes, chacune possède son logement. Ses concubines n'ont droit à une case que lorsqu'elles ont eu un enfant. Ces derniers, une fois sevrés, logent h part.

A la mort du propriétaire, la case passe aux mains

des parents. Elle échoit plus spécialement au fils aîné^

' s'il est légitime. Il n'y a aucune cérémonie propitiatoire.

Au contraire, lorsqu'on construit une case nouvelle,, l'usage veut qu'on apporte au centre de la place choisie une grande calebasse contenant du mil ou un poulet. Le marabout dépose sur ces victuailles la tablette à prière et dit la Fatiha. Après quoi, il emporte les offrandes et les mange. C'est un vieux reste des pratiques fétichistes accommodé avec la religion de Mahomet.

Le Léo?i Blot est rentré, venant du Tchad, où il a failli rester embourbé. 11 était allé faire une croisière dans l'Archipel et ne pouvait plus en sortir : la crue, cette année, est tardive. Bref, si on y avait jeté un

peu de papier buvard, le Tchad se serait tout à fait asséché.

J'avoue qu'en regardant défiler le Chari j'ai de la peine à le croire. Il y a bien trois nœuds de courant. Les pirogues ont du mal pour passer d'une berge à l'autre. A hauteur du confluent, le fleuve n'a pas loin de 1500 mètres. Quant à la profondeur, elle doit être en moyenne de 6 mètres au moins, puisque l'eau affleure presque le sommet des berges.

Et la crue n'est pas finie. Si toute cette eau n'est qu'un déjeuner de soleil, il a de l'appétit, le soleil du Tchad!

Les Ouaddaiens de la suite d'Açyl sont vraiment drôles. Ils ont refusé du thé. C'est cependant une friandise lorsqu'on en met un peu autour de beaucoup de sucre. Mais ils m'ont déclaré qu'en rentrant chez eux ils n'auraient plus que le regret de n'en plus boire encore. « Et le regret, c'est moins bon que le thé. Pour ne pas regretter, il vaut mieux ne pas connaître : on ne désire pas ce qu'on ignore. »

Yaya, le gros commerçantétabli àKousri, a eu moins de scrupules : il s'est ofl'ert toute la théière, a englouti toute ma boîte de sucre, en répétant: « Thé, chaï; chaï,di thé. » Il faisait claquer sa langue, se brûlait consciencieusement en faisant la grimace, mais buvait cependant, et, pour me remercier, riait de toutes ses dents luisantes dans sa moustache brune.

Pour payer mon hospitalité, il m'a raconté qu'il avait été à Trablis (1); que les Taliùnes (2) n'étaient pas pareils aux Allemanes ; que la mer était salée; que les Angliches étaient avares ; que le sergent aile-

(I) Trablis : Triimli.

{2) ïaliènes: Ilalicns.

mand écrasait avec une clef le nez des nègres en frappant dessus à petits coups ; que les Français étaient bons ; qu'il était camarade avec Thiandy ; qu'il avait guidé son ami Rabilo (1) à travers le Bornou ; qv^ j'étais Doko taire ; que j'étais bon; que j'étais riche. Que sais-je encore ? Il a conclu en me demandant une bougie et du papier blanc. Ça valait bien ça.

Nous avons profité de la présence de Blot pour traverser la rivière et faire visite à nos collègues allemands de Kousri. Malgré la froide correction des rapports officiels, les relations entre voisins sont excellentes. Au cœur de la terre d'Afrique, le contraire serait grotesque.

Réception tout à fait aimable et cordiale. Par exemple, il nous faut à tous des trésors d'ingéniosité pour nous comprendre. Avec de l'allemand, du français, de l'anglais, de l'arabe, du latin, des hiéroglyphes^ et un petit dictionnaire, on y arrive.

Kousri ne vaut pas Fort-Lamy. C'est une ville en ruines, close encore d'une ceinture de murailles en mauvais état. Le poste est assez confortable, mais la ville elle-même est très sale. Oh a l'impression du laisser-aller et de l'abandon.

Pendant l'après-midi, nous avons vu passer en baleinière notre ami le lieutenant Faure, qui ramène de Laï M. Antony malade.

Le soir, dîné h bord du Blot, puis retour dans nos pénates. ^

Faure a maigri ; mais il est toujours le même, infatigable, enthousiaste, et gai malgré tout. Il a dû

(1) Rabilo : le capitaine Robillot, qui a laissé des souvenirs excellents aux indigènes du Bas-Ghari.

pourtant avoir du mal à Lai, car il n'a pas pu disposer de moyens suffisants. Il a réussi néanmoins, et, grâce à lui, toute cette région du Logone s'organise.

Faure a profité de son séjour à Laï pour éclaircir la question du Toubouri : c'était sa marotte.

Traînant par terre une pirogue jusqu'à la frontière allemande, il a suivi dans son embarcation tous les chapelets de mares qui prolongent les marais du Toubouri, dans les deux sens. 11 a découvert là un déniveliement considérable qu'il a baptisé du nom de chutes Gauthiot. Il nous affirme que, sauf celte zone accidentée, il existe bien réellement une ligne d'eau allant jusqu'au Logone. Il est donc le premier à avoir donné la solution du problème. Mais, à mon sens, un tel chemin ne peut être qu'accidentellement praticable et nécessitera toujours l'emploi de l'homme comme bête de charge. On aura changé de région, voilà tout. En tout cas, comme on n'entend plus parler de la mission qui devait venir reconnaître cette fameuse route, Faure s'en retourne avec l'ordre de compléter ses premières reconnaissances topographiques. Cela coûtera moins cher au budget. Je me demande même pourquoi on a autant attendu pour agir sur place. C'est par là peut-être qu'on aurait dû commencer.

M. Fourneau est parti aujourd'hui pour la France. Nous le regrettons tous. A l'embarcadère, il nous a dit adieu, peut-être avec plus d'émotion qu'il naurait voulu le laisser paraître. Mais cela fait plaisir tout de même de voir un chef reconnaître vos efforts et apprécier les difficultés.

On sent cependant que notre commissaire ne s'en va pas avec de bons souvenirs : il en a plein le cœur. Les affaires doivent se gâter.

Dans le village, à droite du poste, sur une petite place, un teinturier a installé son usine. L'endroit est bien choisi : c'est un des rares îlot? qui émergent, secs, des ruisseaux de boue et d'immondices dilués par les pluies. Ce petit ararat sert de refuge aux oisifs et aux gens de bien qui viennent y lire leur Coran à Tenvers^ ou dormir à côté.

Donc, dans un coin, un Néiâli a installé son usine. Quatre pieux soutiennent une toiture plate, faite de pièces et de morceaux, abri moral contre le soleil; de la pluie, on n'en parle pas, car elle est incompatible avec toute autre occupation que le dormir.

L'outillage est peu coûteux. De grosses jarres, enterrées jusqu'au col, servent de cuves. Une autre est pleine d'eau sale. Une dernière sert à coliiger les résidus mal odorants, dont on ne se débarrasse que lorsqu'ils débordent.

Un filtre complète le matériel : c'est toujours le même modèle, breveté depuis la Kémo jusqu'ici : on prend une vieille marmite, dont on fêle le fond sans fragmenter d'éclats ; dedans, on superpose, sans les tasser, des couches de paille sèche et de brindilles, puis un lit de bâtonnets plus serrés qui supporte le mélange k filtrer. Le tout est en équilibre sur un trépied ou un cadre de fortune. Le Néiâli s'en sert pour extraire des cendres un mordant à base de soude et de potasse, qu'en beaucoup d'endroits on consomme en guise de sel. Ce filtre sert aussi à préparer la teinture : le rouge s'obtient avec le kol-koli. Le bleu, beaucoup plus répandu, s'extrait de l'indigo. Dans la région, on l'appelle Nilé, mais on en cultive peu ; celui qu'on utilise provient surtout de Dikoa. La plante a été pilée dans un mortier ; on a façonné à la main des masses lenticulaires de tailles variables, qu'on a se-

«hées au soleil; elles ont une teinte bleu foncé, avec un velouté blanc de moisissures.

Ces galettes sont émiettées dans Teau froide, et, pendant quatre jours, on laisse macérer en agitant le mélange. Comme la cuve n'est jamais nettoyée, la fermentation est rapide ; mais, en revanche, cane sent pas bon. Le quatrième jour, on décante et on mêle à parties égales avec une solution concentrée de mordant. La teinture est prête.

Le teinturier plonge ses étoffes dans le mélange et les y laisse une heure ou deux, en les malaxant sous Teau pour qu'elles s'imprègnent. Après, la véritable besogne commence.

Le Néifdi s'assied à côté de sa marmite, et, tout en agitant constamment le contenu, il déplie, froisse, chiffonne et frotte méthodiquement l'étoffe, sans laisser un seul endroit où sa main ne soit passée.

L'étoffe prend alors une teinte verdâlre qui bleuit petit à petit; puis elle devient bleu céleste, outremer, fonce et tourne au noir. Une seule journée de bain et de trituration suffit, en général, pour teindre les dix « dera » ou coudées que mesure un ferdah. Mais ce temps peut être dépassé, et beaucoup d'étoffes résisteraient même à une immersion plus longue.

Quant à la teinture, elle est peu tenace, et seule la Gabak du pays peut être réputée bon teint.

Aussi, après avoir tordu et égouttéle ferdah au sortir du bain de couleur, va-t-on le laver à grande eau pour chasser Texcès de colorant et juger du résultat. Après quoi on l'étend à sécher au soleil.

Ce n'est pas tout : il faut rendre à l'étoffe son lissage et son apprêt : les Moudougagas entrent en scène. Ce sont des maillets de bois dur, cylindriques. Deux compères en prennent chacun un, s'installent à

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