‹ Du Congo au Lac Tchad: la brousse telle qu'elle estChapitre 4 sur 9 · CHEZ LES BANDA · texte numérisé non relu

CHEZ LES BANDA

Krébédjé.

Cette dernière étape m'a paru bien pénible, et Krébédjé me ravit comme un pays enchanteur.

Du haut de la côte, j'aperçois le poste avec son esplanade nue et blanche, criblée de soleil, au milieu de laquelle se dresse le mât de pavillon.

Sur une face, une grande case en briques, un palais... merveilleux. Près de nous, d^autres maisons plus modestes, et des cases en torchis. En face, des hangars ; puis le camp des indigènes. Un immense jardin.

En bas de la côté, un ruisseau encaissé, avec un ponceau branlant en lianes et en gaulettes. A droite, la Tomi, dont je revois couler les eaux sournoises. Mais je ne lui garde pas rancune ; je suis trop heureux d'être arrivé 1

Krébédjé. — Chez les Banda.

Au coucher du soleil, j'ai vu des pagayeurs Banziri, de passage au poste, pêcher dans la Kémo d'une façon ingénieuse et bien peu fatigante.

Ils étaient deux dans une pirogue et se laissaient aller au courant, jusqu*à venir porter en grand, mais sans bruit, contre la bordure d'herbes près des berges à pic. Le poisson^ surpris dans le refuge où il comptait

passer la nuit, cherche à fuir. Bloqué par rembarcalion ou embarrassé par les herbes, il saute en Tair et retombe presque toujours dans la pirogue, où Ton n a qu*à le saisir.

A parler franc, les deux pagayeurs n'ont pas fait una pêche magnifique ; ils ont cependant recueilli en peu de temps une friture comme n'en prend pas souvent un pécheur à la ligne.

. Mamadou, l'ordonnance du D*" Berthîer, est un Séné"galais de la Mission Marchand. Il est allé en France. Deux choses seules Tout frappé. Sur le port de Marseille, il a trouvé des blanches qui n'étaient pas farouches. Dans les rues, à Paris, des esclaves blancs lui ciraient les souliers.

C'est tout ce qu'il se rappelle.

Mohamed Niébé, dernier fils de Rabah, est, depuis sa reddition, en villégiature obligatoire au poste, à Fort- Sibut. Il y occupe une petite case, dans le quartier des miliciens^ et vit modestement avec quelques femmes qui l'ont accompagné dans l'exil.

Indifférence ou résignation, il n'a pas l'air mécontent de son sort.

C'est un jeune homme d'une vingtaine d'années, bien pris, de taille moyenne, ayant de l'allure lorsqu'il consent à se séparer de ses godillots européens. Sympathique au premier abord, sa physionomie, mobile et éveillée, décèle cependant la finesse et lastuce.

De fait, Niébé est un matois : il connaît dans la perfection Tart de tirer la carotte. Jamais il n'est à court de motifs invraisemblables pour justifier sa mendicité. Même il sait extraire au bon momeut, de dessous son boubou, un oignon dont il vous fait cadeau avec un

sourire attendri, et comme ému d'avance de vos remerciements. Malgré les refus, il garde une espérance tenace. Avec lui, tout est toujours très bien: «Sèmèh, sèmèh, sèmèh 1 »répète-t-il sans cesse, avec les gestes onctueux et enveloppants de TOrientaL

On est un peu déçu de cette humilité. Chez ce fils de conquéi^nt, on aimerait à trouver l'indifférence hautaine, si belle chez l'Arabe vaincu.

Niébé, d*ailleurs, n'a presque rien de l'Arabe, sauf ^extérieur, le langage et les pratiques musulmanes* Encore ne fait-il guère le salam que lorsqu'on le regarde et ne se fait-il point scrupule de boire de l'alcool ou du vin, dont il est très gourmand; il apprécie même le saindoux de conserve, sachant cependant qu'il provient de l'animal impur.

Il est, en somme^ peu intéressant. Lui-même avoue avec candeur qu'il fut toujours mis un peu à l'écart. Son père, l'Arabe, comme ill'appelle, n'était pas tendre pour lui et lui fit souvent donner la bastonnade. Il ne reçut aucune instruction; il apprit seulement à faire des enluminures, un peu de charpente et des travaux à l'aiguille.

Même après sa blessure, il ne fut jamais considéré comme un guerrier, un chef. L'épée de son père était heureusement trop pesante pour son bras. Car, Fadel- Allah mort, on peut douter que les vieilles bandes de Rabah eussent aussi facilement déposé les armes si Niébé avait été un autre homme.

Grand émoi* Un fauve est venu cette nuit visiter le parc à bœufs» Il a tué un taureau et emporté une génisse, dont on a retrouvé la carcasse dans la brousse.

Il n'a pas eu grand mal à fuir avec son fardeau, car le bétail qu'on a importé ici a de la peine à y vivre : ce

^6nt des squelettes ambulants, avec une paire de cornes et de 4a peau.

A la tombée dé la nuit, le lion est venu nous rendre une nouvelle visite. Nous Tavons d'abord entendu rugir très loin, dans la direction du marigot qui contourne le poste.

G... et les camarades ont organisé un affût. Mais les indigènes Font fait manquer. Les Ndis, au village de Krébédjé, se sont mis à faire tam-tam. Quelle musique ! Trompes, sifflets, tambours, cris et battements de mains ont fait rage toute la nuit.

Vers neuf heures, le lion, sans s'effrayer, est cependant passé dans les lougans entre le poste et le village. G... Ta tiré sans le- toucher. La bête a pris sa course, sans doute pour ne plus revenir.

Mon boy Génaga a éprouvé le besoin de prendre femme. J'ai suivi les débats du marché. Génagas'en tire avec une pièce de Guinée bleue, un kilo de perles l'ouges et de menus cadeaux. Naturellement, c'est moi qui paye.

Je le soupçonne fortement de m'avoir soustrait des capsules et de la poudre; mais il m'a appris les articles du Code matrimonial, ce qui vaut bien l'oubli du larcin. ' Le principe du mariage repose sur Tachât de l'épousée. Mais, si le prétendant a lui-même une sœur, il peut l'échanger contre la femme qu'il demande en mariage. Sa sœur fera partie de la famille de la nou*^ velle mariée jusqu'à ce que un de ses beaux-frères l'épouse.

En cas de divorce, s'il est réclamé par la femme, celle-ci ne recouvre la liberté qu'en restituant k tyon mari tout ce qu'il a payé pour Tavoir.

Eq général, le nombre des épouses n'est limité que par la fortune du mari. Chaque femme vil à part, avec ses enfants. Le mari cohabite avec celle qu'il a épousée en dernières noces; mais il s*applique loyalement à rendre ses devoirs à chacune des autres tour à tour^ selon ses désirs.

Les garçons restent avec leurs parents jnsqu*à leur mariage; ils s'en vont alors fonder une nouvelle famille dans un endroit qu'ils ont librement choisi.

A la mort d'un homme, ses femmes deviennent la propriété de son frère, qui les épouse, si Tàge n'y met obstacle (1).

A défaut du frère, ce sont les fils qui recueillent tous les droits paternels, avec cette restriction qu*ils ne peuvent épouser leur mère.

Les veuves non remariées doivent rester dans la communauté et participer à toutes les charges. Aucune ne peut se soustraire à cette loi sans rembourser sa dot.

Décrire un village comme Krébédjé, c'est décrire tous les villages Banda. Krébédjé a néanmoins l'appa* rence de la propreté et de l'aisance. Comme partout, les cases sont groupées par quatre ou cinq, formant de petites communautés familiales. Au centre de chaque groupe, ou à peu près, un petit tertre : c'est la place, le forum ; on y a planté une rangée de pieux espacés, ou un arbre mort auquel on a laissé les branches : c'est là que les visiteurs accrochent leur fourniment : fusils, sagaies, sacoches. Comme ce vestiaire fonctionne sans ouvreuses, c'est à lui-môme qu'on offre de menus cadeaux : on y suspend de temps en temps quelque épi de mil ou de maïs, afin qu'il se montre gardien plus

(l) C'est le lévirat, si fréquent chez tous les indigènes. ;

fidèle. Dès le matin, le propriétaire de céans y fait apporter ses armes, surtout s'il peut en tirer vanité. Il installe à côté un lit de repos, quelques bibelots, sa pipe, et passe ainsi la journée à se chauffer le ventre au soleil, dans une attitude de mollesse béate, qui fait du nègre le modèle du traditionnel épicurien.

Non loin de là, sur la place, un peu en contre-bas, s'élève le grenier, ou plutôt le séchoir, construction provisoire, en paille, dont les murs prennent des airs penchés, ou tendent le ventre, comme si la case était trop pleine. Un toit s'ajuste sur le tout, tant bien que mal; à l'intérieur, s'élagent quelques claies en branchages où s'étalent les épis non décortiqués.

Ce grenier ne sert pas longten^ps. Une fois vide, le propriétaire en fait un abri pour la sieste. Mais il se garde bien d'y faire la moindre réparation qui l'empêcherait de tomber en ruines. Il se rérugie alors dans la case aux palabres. Beaucoup de groupes en possèdent. A Krébédjé, elles m'ont paru construites avec plus de soin qu'ailleurs. Ce sont de petits kiosques, dont un côté seulement est fermé par une natte, qui le protège contre le soleil, lorsqu'il baisse à l'horizon. Sous ces abris, traînent toutes sortes d'objets : mortiers, pierres à moudre, grès à repasser, dont l'usage est commun.

Autour de la place, les habitations sont rangées sans ordre, sans symétrie, mais toujours soigneusement espacées, dans la crainte du feu, sans doute.

Gomme chez les autres Banda, ce sont des cases rondes, à toiture sphéro-conique en paille tendue sur une carcasse en bois. L'aire intérieure est creusée en cuvette, dont les déblais servent à construire un mur circulaire, haut d'environ 70 centimètres. Ce mur est percé d'une porte étroite protégée par un auvent cintré. Sur le seuil, un fétiche. La toiture touche presque le

«cl. Le pigQoa est formé d'un bQUchon de paille, qui cache la ligature des chevrons, joints au commet, sans Tappui d'un mât central.

Toutes les cases sont construites sur le même modèle. Dans un retrait, cependant, nous en aperceyons une petite, qui a plutôt l air d'un abri de fortune : c'est Iç hangar aux tam-tam; j'en compte trpis : un grand et deux petits. Le vieux Krébédjé est tout heureux de me dire qu'il les a volés chez les M'bagàis, un jour que ses hommes furent les plus forts; sans. quoi les. Ndis n'en auraient probablement pas d'aussi beaux, car ils ne savent pas les faire.

Tout autour des cases, on a défriché quelques arpenta de brousse pour planter du maïs, du mil et des patates. Quelques bananiers se dressent çà et là, poussés au gré du hasard. Deux ou trois poules, grosses comme, le poing, errent à l'aventure, fort affairées, car elle? pourvoient seules à tous leurs besoins.

Un petit sentier vous invite à quitter la place. Après maints lacets inutiles, à travers les herbes, on arrive à un autre groupe d'habitations, semblable au premier.

Un peu plus loin, on en trouve un troisième, puis d'autres encore, égrenés sur un espace assez considé* rable. Partout ce sont les mêmes gris-gris, les mêmes cases, les mêmes cultures. Vous faites sauver quelques femmes, crier quelques bambins pansus, épouvantés par votre approche. Des roquets jaunâtres, sales, d'une effrayante maigreur, vous lîlent entre les jambes, en hurlant comme si vous leur aviez donné leur quoti.dienne ration de coups de trique, et, sans vous en apercevoir, vous vous retrouvez en pleine brousse» Retournez-vous, cherchez, cherchez bien : plus de v'ûy lage. Krébédjé a disparu; vous n'apercevez même plus le pignon d'une case. Si vous n'entendiez par

hasard pleurer an marmot ou aboyer des chiens, vous croiriez volontiers que vous êtes égaré dans la brousse déserte.

Niébé, devenu mon ami, vient assez volontiers faire avec moi la causette. 11 sait que j*ai toujours une boîte de thon ou de sardines pour lui ; il en profite. Moi aussi, du reste. Je lui fais raconter quelques événements his*toriques du Chari. Voici, par exemple, la version qu'il me donne du combat de Niellim :

« Nous partîmes de Kouno à Taurore; le soleil du matin, comme maintenant, quand nous arrivâmes à la montagne : 'Othman, 'Abd el Qader, Kouradj, Sultan Arba', ici Babecker, moi, Talahatou, Kabsour, Fekih Ahmed Kebir, It-Hameden, Cheikh Dahab, Rabah, Amir Yousouf, Fekih Ahmed Seghir, 'Abdoullah. Voici la montagne : les gens d'Othman étaient à Test ; nous au pied, c'est-à-dire moi et Fekih Ahmed Kébir: Rabah juste au milieu. Nous chantâmes l'intercession de Dieu ; nous dîmes : « Allah est le plus grand contre « les chrétiens. Fais la guerre sainte aux chrétiens dans « le chemin de Dieu ! » Nous nous battîmes. Les chrétiens moururent. Nous prîmes les canons. Gaourang s'enfuit. Nous primes les femmes des Barmas.

« Toi et ton frère, on marche au combat; quand vient la bataille, tu cours avec lui, tu te bats ensemble, tu meurs ensemble. Si le Seigneur ne te fait pas mourir, tu es vainqueur; tu marches en avant ensemble. Quand tu as peur, alors on ne va pas ensemble, tu te sauves. C'est fini (1) I »

(1) Avec une indulgence et une bienveillanct} (jui n'ont i\'^,^ii\c que son érudition, M. G. Demombynes, professeur d'araho /i l'École coloniale, a bien voulu ninmlim sur pieds le texti» boiti;ux que nous avions recueilli et nous en donner la traduction.

i'k DU CONGO

•^ J'ai trouvé un joli coia pour pêcher quand la promenade est impossible. C'est entre la Tomi et le jardin de Martret. Un cul-de-sae delà rivièreforme une mare toujours pleine. Des silures surtout Thabitent ; il y en a de 1 mètre de long. Ils sentent trop la vase pour figurer sur notre table, mais les pêcher est un passe-temps. ' Des arbres superbes donnent de Tombre : même à midi, il y fait presque frais. Je m'amuse à regarder une famille d'écureuils qui grignotent des fruits dans les branches sans paraître effrayés. De gros rats gris passent leur nez pointu entre les herbes. Quelquefois des colobes guérézas apparaissent dans le feuillage, tout noirs, avec un grand manteau de poils blancs. Des bengalis viennent effrontément se percher presque sur ma tête. Des neclarinias aux couleurs rutilantes butinent sur les fleurs, en s*accrochant partout dans des poses étonnantes. Des martins-pêcheurs me font concurrence: ils restent sans bouger à l'affût, tout drôles avec leur corps sans queue et leur immense bec rouge. Tous les jours, au sommet du même arbre, chante un foliotocolle, à qui je destine une cartouche de cendrée la première fois qu'il se laissera voir.

On passerait là des heures charmantes. Mais de cet humus en décomposition montent des senteurs fadasses. De grosses bulles de gaz viennent crever sur l'eau dans l'enduit visqueux des diatomées couleur de rouillei Quand on marche, ça fait flic flac : on croit poser le pied sur un tapis d'épongés. Mais ce sont surtout les fourmis qui m'expulsent : de grosses fourmis fauves ; elles accourent en bataillons dès que je pose quelque part les tripailles avec lesquelles j'appâte. J'ai beau changer de place, j'en trouve toujours autant. J'en ai partout. Elles mordent, et, quand on les arrache, la tête et les mandibules restent implantées dans la peau.

■IriMHÉI

Des Ndis sont venus vendre un peu de manioc. Sans eux, le poste aurait peine à subsister. Chaque semaine arrivent ainsi de petites caravanes, bien curieuses à examiner.

En tête, marchent en file indienne des femmes court vêtues de leurs bouquels de feuilles vertes; chacune porte sur la tête deux ou trois calebasses presque vides et en tient une autre en équilibre sur la paume de la main, à hauteur de Tépaule. Derrière, des fillettes et des jeunes garçons, tout nus, trottinent, chacun avec une petite charge. Quelques hommes ferment la marche sans rien porter que leur sagaie, leur arc ou leur coupecoupe, qui ne les quitte jamais. Ils sont au moins une cinquantaine; mais, en réunissant toute la provision, il n*y a pas de quoi faire la charge d'un homme.

Dans leur naïveté, tous ces gens se figurent qu'en fragmentant ce qu'ils apportent ils ont Tair de fournir davantage et seront plus payés.

Sur l'esplanade, tout le monde s'aligne et s'accroupit, puis, tour à tour, va vider dans le magasin sa provision de farine.

Faute de pouvoir peser, on les paye à tant la calebasse. Mais on emplit moins la cuillerée de sel ou de perles qu'on leur donne en paiement.

Du sel ils sont si friands que beaucoup le dégustent séance tenante et s'en retournent les mains vides. En général, ce sont les plus forts qui sont les moins économes. Mais ils se rattrapent en route ; car, à peine partis, ils dépouillent les imprévoyants qui n'ont pas englouti leur ration tout entière.

Le hasard des sentiers m'a conduit à une case solitaire, presque cachée par des bananiers, dans un petit coin d'ombre et de fraîcheur. Deux hommes, assis par

terre, achevaient leur repas. L'un d'eux était couvert d'emplâtres rouge-brique. C'était un de ces pauvres diables, comme oç en rencontre souvent par ici, chez qui le manque de soins détermine des a avarjes considérables ».

L'autre n'avait plus que le pouce à chaque main. J'avais tout d'abord pensé à de la lèpre. Mais, en regardant de près, je trouvai des traces de sutures sur des cicatrices d'amputations. J'en demandai la cause :

« Dans le temps, me répondit-il, j'habitais par là-bas, dans un village, bien loin. Un jour j'y ai ramené une femme avec laquelle je me mariai. Elle était trop jolie. Le <;hef en eut envie et me la demanda. Sur mon refus, il me fît empoigner, parce que les femmes jolies ne sont pas pour tout le monde ; elles sont pour les chefs. Pour me le prouver, il la prit, me fit couper les doigts et me chassa. » — « Alors, que fis-tu? » — « Il était le plus fort. Je n'avais qu'à m'enfuir. »

Maintenant l'infirme et le malade associaient leur malheur.

Comme je m'en retournai en réfléchissant à cette rencontre, j'aperçus une scène qui vint changer le cours de mes idées.

Sur le seuil d'une paillolte, trois vieilles femmes étaient accroupies, toutes trois laides à faire peur. Un énorme toungou en étain leur faisait faire la lippe ; dans la lèvre inférieure, un gros nzara pendait, et elles fumaient la pipe.

L'une d'elles devait raconter aux autres une bien bonne histoire, car elles riaient d'un gros rire qui secouait leur abdomen ridé et leurs seins pendants, pareils à des bourses vides. Mais ce qui rendait le tableau plus risible, c'était le bruit de castagnettes des toungous sur l^s anzara; le petit claquement convulsif

—la^

de leurs lèvres en spatules évoquait Timage de trois canes barbotant dans le ruisseau.

Krébédjé m*a fait les honneurs de sa résidence royale. Guidé par lui, je me suis introduit en rampant par l'ouverture étroite qui aère seule son logis. Passé les chambranles, on descend une marche, et on est arrêté, par une barricade de bûches redressées. Ce sont des morceaux de bois mis au sec. En attendant qu'on les débite, ils font office de paravent. On ne peut passer que d'un seul côté; il y fait noir comme dans un four; instinctivement, on courbe l'échiné. Nous y sommes. Entre trois mottes de terre, quelques tisons achèvent de se consumer. Krébédjé souffle dessus ; la braise crépite; la flamme luit, mais donne plus de fumée que de lumière. Comme on s'habitue à tout, je finis par distinguer, le long du mur, quelques petites jarres, en équilibre sur des supports fixes en terre; à droite, deux lits très bas, en baguettes, et couverts d'une vieille peau d'antilope. C'est tout. Dépêchonsnous de sortir prendre l'air 1 Je me redresse et me heurte aussitôt le front contre une espèce d'étagère, élevée au centre de la case, sur quatre pieux, à hauteur d'homme. C'est l'armoire à glace et le buflFet. Il y a dessus du maïs sec, des paniers de mil et de farine de manioc; trois marmites très grasses et très sales; un grand clou qui vient du poste ; une calebasse pleine de quelque chose qui empeste ; enfin le jupon de madame, en fibres végétales jadis teintes en rouge.

Pour faire ces reconnaissances, j'ai dû m'aider de

mes mains, à l'aveuglette. Elles sont maintenant pleines

d'huile de ricin rance, de graisse noirâtre et de suie. Je

bats en retraite avec une hâte circonspecte.

Au dehors, on respire ; je m'essuie 3.prôs la coIoq*»

nette de cendres qui flanque extérieurement la porte : ce sont les résidus de la fabrication du sel ; la marmitefiltre est auprès.

Tiens! un paillasson de bouteille au pied du mur! Je me baisse pour le ramasser, mais Krébédjé m'arrête- Ce n'est pas un paillasson : c'est le concierge ; c'est le fétiche protecteur du foyer, dieu Lare, Cerbère muet, dont on paie la vigilance avec quelques rogatons.

Krébédjé me propose de continuer la visite; mais toutes les cases sont pareilles, et je me figure aisément les pires, maintenant que je connais la meilleure.

Des Bidigiri sont arrivés au poste. C'est la première fois qu'on en voit à Fort-Sibut.

Ils sont établis sur les rives de la haute Fafa, à quatre jours de marche dans Touest. Les hommes qui sont venus sont tous solides, râblés, d'une bonne taille, l'air plutôt inculte. Ils ressemblent à première vue aux Banda ; cependant ils paraissent plus grands, moins musclés; leur type se rapproche davantage du nègre idéal et conventionnel. Ils se taillent les incisives supérieures en pointe, et les inférieures à pans coupés. Ils ont les lèvres ornées de tongous en ivoire épais de 2 centimètres et larges comme une pièce de 2 francs. Ils se dilatent les narines en y introduisant de petites rondelles de la taille d'une pièce de quatre sous, et même de plus grandes encore; on dirait que certains ont le nei trilobé. Leurs lobules sont percés et ornés, en guise de boucles d'oreilles, de tibias de cigogne grossièrement sculptés.

Leurs cheveux forment une calotte terminée par une tresse épaisse, soigneusement graissée, formant un bourrelet au-dessous duquel ils se rasent. Par-dessus les cheveux, ils se couvrent d'un bonnet d'écorce.

épousant la forme de la tête et serré par une corde, en dessous du bourrelet de cheveux.

Des bijoux en abondance : quelques anneaux de fer aplatis, des bracelets grossiers en fer forgé; d'autres en peau d'éléphant; ils en portent des séries aux poignets ainsi qu'aux jarrets et aux chevilles. Des colliers de perles de fer ; des pendeloques faites d'osselets, de becs d'oiseaux, de griffes ou de petites cornes.

Beaucoup suspendent à l'épaule une sacoche en cuir ou en paille, dans laquelle on trouve un briquet complet, du tabace n rouleaux et une pipe en terre, dont le tuyau est en fer forgé et brasé.

Ils me paraissent très voisins des Mandja, parlant à peu près la même langue. Je ne serais pas éloigné de croire qu'ils sont un rameau de ce groupe, au même titre que les M'baka, qui habitent au sud de Krébédjé, sur la Tomi, à hauteur de M'brou.

Ce ne sont certainement pas des Banda, malgré les confusions très excusables qu'on peut faire, au milieu de ces fractions isolées de tribus démembrées qu'on trouve çà et là, parmi tous les Banda envahisseurs.

Je suis allé broussailler sur les terres de Gwongbwo. Pour me reposer, je suis descendu dans le fond du ravin, où les femmes du village viennent puiser de l'eau à une petite source.

Un Ndi y travaillait à tresser des paniers, avec des lanières découpées dans l'écorce des grandes herbes appelées « gousou », dont on se sert aussi pour faire des hampes de flèches.

L'homme avait d'abord détaillé de longues bandelettes en rejetant la moelle. Il les rabattait d'un mouvement rapide, en les faisant passer entre le pouce et la lame d'un couteau peu tranchant. Au

fur et à mesure, il les trempait pour Jes assouplir.

Quand il en eut fait une bonne provision, notre vannier découpa dans une feuille fraîche de roseau cinq bandelettes qu'il allongea parallèlement par terre, puis il s'assit dessus pour les maintenir en place. Ces lignes vertes devaient lui servir de repère pour faire sa besogne avec symétrie.

Pour commencer, il prit des lanières préparées deux par deux et les entrelaça avec la partie médiane des brins verts, de façon à faire un damier parfaitement carré. Dès lors, il ne lui restait plus qu'à opérer face par face, en comptant comme sur un canevas; de façon à croiser alternativement dessus et dessous. Chaque ruban se composait donc de deux brins accollés. Pour les faire chevaucher, Thomme appairait toujours deux rubans voisins, ce qui rend le treillis plus solide.

De temps en temps, il se déplaçait à mesure qu'il voulait élargir une autre face. Ses pieds lui servaient presque autant que ses mains.

En quelques minutes, il eut achevé de tressej* le fond de sa corbeille. Il se mit alors à redresser les faces et à les unir sans changer son procédé.

A ce qu'il m'a semblé, c'est la méthode la plus ordinaire ; elle sert même pour faire les nattes.

Tout jeunes, les indigènes apprennent le métier ; aussi tous y déploient-ils une adresse remarquable, et sont-ils tous vanniers par nécessité.

Niébé m'a raconté l'histoire de M. de Béhagle. Elle tourne un peu vers le plaidoyer pro domo. Mais, d'une façon générale, elle cadre assez bien avec les renseignements qu'on a pu recueillir. Elle témoigne en tout cas d'un respect certain pour le courage et le sangfroid que notre compatriote sut conserverjusqu'àlft mort,

« Quand il arriva, on lui fit accueil solennel ; il entra. Rabah était dans la cour. Il alla saluer Rabah, qui tenait audience; il se présenta à lui, devant tous les chefs assis. Rabah fit venir l'interprète et dit à M. de Béhagle : « Viens-tu avec la paix ou avec lar guerre? — « Par Dieu seul, dit M. de Béhagle, c'est avec la paix « seule. — Alors, dit Rabah, que la paix seule soit avec a toi ». Il se leva et salua. M. de Béhagle se leva et Rabah aussi; et il salua Rabah, qui dit à Djoubara: « Ëma mène M. de Béhagle dans sa maison, » et il lui donn» une bonne maison. Ses hommes étaient là; ils étaient tous là. Djoubara vint et lui dit: « Je vais lui faire, « moi, une installation, voilà! » Il lui apporta du blé, des œufs, des poulets, du riz, de la graisse, du lait; il en apporta et le donna à M. de Béhagle. « C'est bien, u dit M. de Béhagle ; va dire merci à Rabah ! » Djoubara s'est levé; il est allé trouvé Rabah, et il lui a dit : « M. de <c Béhagle a dit : Remercie-le; c'est bien là la paix; « je suis très satisfait de lui. — Djoubara, dit Rabah, i< porte un mouton aux hommes de M. de Béhagle. « C'est pour les hommes. Dis-leur que moi, Rabah, je « renvoie à ses hommes ; fais-les manger. » Djoubara le porta à M. de Béhagle, en disant : « Mange les pro- « visions ; je les ai apportées pour toi ; le mouton, je « l'ai apporté pour tes hommes. — C'est bien, dit M. de « Béhagle. » Rabah lui fit beaucoup de bien.

(( Le lendemain, à midi, Rabah fit venir Fadel Allah, Mohammed Niébé, Fekih Hamed Kebir, Fekih Hamed Saghaïr : « Prenez des défenses d'éléphant et des « plumes d'autruches; portez-les à M. de Béhagle. » On porte quatre sacs de plumes d'autruches à M. de Béhagle. — M. de Béhagle dit : « C'est bien ; merci pour (( cela à Rabàh* Moi, M. de Béhagle, je suis très con-^ « teat de cela, xi Nou3 aous levons ; nous allons trouver

Rabah : a M. de Béhagle a dit : c*est bien, bien, bien! » Rabab dit : u Allez-voas-en chez vous. » Nous nous sommes levés et nous sommes allés chez nous.

u Nous avons passé comme cela trois jours. M. de Béhagle a pris une carte du pays et a été trouver Rabah ; il a déplié la carie ; il s'est approché de Rabah, et il lui a dit: « Voilà! tu as Dikoa Ngourounou, Goulfei, « Marwa, Koussouri, Logone; moi, je veux tous ces « pays-là pour moi. — Pour qui cela, dit Rabah. — Le « pays, dit-il, je le partage au milieu ; à Test de Kous- « souri, c'est à moi; à partir de Dikoa, c*est à toi, « Rabah. — Pourquoi cela, dit Rabah. — Ce pays-là, « dit-il, je le veux. — Mais non, dit Rabah ; ce pays-là, « c'est ma terre 1 Pourquoi partagerais-je le pays avec loi. « Toi, monsieurdeBéhagle, veux-tu la paix? Viens razzier « avec moi : tout ce que tu souhaiteras de Rabah, je te « le donnerai ; je te donnerai le pays que tu conquére- « ras; j'y ferai avec loi un marché, mais que moi, « Rabah, je partage le pays, jamais. Si c'est comme cela, « les gens de ce pays se fâcheront contre moi ; alors lu « t'arrangeras avec eux, toi, monsieur de Béhagle. « Voyons! Comment y aurait-il deux souverains dans le « même pays ? Jamais ! — Non, dit M. de Béhagle, si toi, « Rabah, tu ne veux pas me donner ce pays-là, si tu « refuses, je le le prendrai, ce pays-là. — Non, dit Rabah, « tu es venu avec la paix ; tu n'es pas venu avec de « mauvaises paroles ; et des paroles comme celles-là ne « sont pas bonnes. » Alors M. de Béhagle se lève ; il va au tapis oii Rabah esl assis ; il s'assied au-dessus de lui ; il prend Rabah par les mains. « Non, dit Rabah, « Tu es venu avec la paix seule, par Dieu seul ; j'oublie- « rai ta mécbanle action, monsieurdeBéhagle. — Non, (( dit M. de Béhagle, à moins que j'aie le pays. » Rabah,

alors, dit aux soldats : « Emparez-vous de M. de « Béhagle ; emmenez-le dans la maison de Djoubara et « allachez-le; mettez-lui des fers. Allez I Amenez les « hommes de M. de Béhagle ; apportez ses bagages 1 » Ils apportèrent tout; ils apportèrent tous les bagages ; on les mit dans le trésor. C'est tout.

« (Au combat de Nyellim), tous les chrétiens étaient morts. Gaourang avait fui avec son armée. Nous prîmes les canons, les cartouches; nous prîmes tous les fusils; tous les soldats étaient morts, sauf M. Samba Sal et deux autres. Nous restâmes quatre jours; puis nous partîmes pour Kouno; nous arrivâmes dans la maison de Gaourang. Nous restâmes quatre jours. Alors nous envoyons une lettre à Dikoa. Nous disons : « Les chré- « tiens sont morts tous ; Gaourang a fui avec son « armée. » Quant à M. de Béhagle, Rabah fait une lettre à Fadel Allah, où il lui dit : « Pour M. de Béhagle, luez- « le ! » Fâdel Allah s'en va à la maison de Djoubara : « Amène M. de Béhagle I » Fadel Allah dit: « Monsieur de « Béhagle! — Voilà, dit M. de Béhagle. — Ils m*ont « apporté une lettre de mon père qui dit que je te tue. « Mon père a dit : S'il veut se faire musulman, je ne le « tuerai pas. — Je ne me ferai pas musulman, dit M. de « Béhagle. — Emmenez M. de Béhagle, dit Fadel Allah, « emmenez-le sur le marché et pendez-le! » Les Bornouans apportèrent une corde ; les Arabes attachèrent M. de Béhagle par le cou et le pendirent à une pièce de bois. Ils raccrochèrent: M. de Béhagle mourut. Les Bornouans vinrent dire à Fadel Allah : « M. de Béhagle « est mort ». Fadel Allah dit aux Bornouans : « Allez ! « Emportez M. de Béhagle. Enterrez-le bien loin « d'ici (1) I »

(I) Traduction de M. Demombyncs.

5t DU CONGO

Fourneau, Bruel et leur suite sont arrivés. Grand émoi ! On a passé la revue des caisses et du matériel échoués dans les magasins sans espoir prochain d'en sortir. Puis meeting.

Bruel a exhibé un petit âne en gomme et démontré expérimentalement, devant l'assemblée, les beautés de la machine à écrire et les applications du caoutchouc. « Tout ça, c'en est! » Les nègres n'ont pas compris et se sont dit : « Ce n'est pas vrai ; tout ça, c'est des afiFaires pour Blancs. » Mais ça ne fait rien.

Puis Kieffer a gratté un peu de mandoline. Les Ndis, pour l'imiter, se sont grattés le ventre en la trouvant bien bonne. Mais ça ne fait rien.

Enfin M. Fourneau leur a dit que désormais on ne leur achèterait plus rien avec des fusils à capsules, car la toile leur conviendrait bien mieux. Personne n'eut l'air convaincu, mais ça ne fait rien.

. Pour clore la fête, on a fait tam-tam. Mesdames Sénégal ont arboré des pagnes bariolés et se sont pavanées avec leur chevelure plus ou moins emperlée suivant la magnificence de leurs maris successifs. Quelques-unes ont même exhibé des ombrelles multicolores, et, par ce soleil, ce n'est pas du luxe.

Mesdames Banda ont, pour la circonstance, changé le petit bouquet de feuilles fraîches qui leur pend par devant, attaché à la ceinture avec une ficelle. Beaucoup ont même poussé la coquetterie jusqu'à changer aussi celui qui leur pend par derrière.

Les femmes des chefs portent des tabliers, grands comme des rabats, en fibres d'écorce garnies de perles.

Tout le monde s^est tassé en un petit groupe chatoyant où l'on chante à tue-tête. C'est toujours la même Chose. Mais ça ne fait rien. Quand on chante, on claque naains. Quand on claque des mains, on danse.

€*est une façon de parler, car la danse consiste à piétiner sur place. Mais c'est tout de même infiniment drôle, surtout vu de dos. Le piétinement s accompagne, en effet, de coups de reins saccadés donnés en mesure. Sous le pagne qui les moule, on voit onduler lourdement des croupes, énormes^ comme peuvent en avoir ces beautés callipyges. A côté, s'agitentdes croupes nues, 45ur lesquelles tressaillent en cadence les bouquets de feuilles, ou les bavettes eni^perlées, installées là comme pour chasser les iptouches.

Comme le groupe est devenu trop compact, il faut se donner de Tair. Quelques-unes de ces dames se mettent donc à tourner autour à petits pas sautillants, minaudant du postérieur, tandis que leurs seins ballottants rythment sur leur ventre une espèce de contre-chant. C'est tout à fait cocasse.

. Les hommes, gagnés par Tentrain général, se sont mis de la partie. Ils y apportent une vigueur peu commune. Ils organisent même une farandole qui se déroule en théorie échevelée au travers de Tesplanade. Comme le mouvement du bas des reins est absolument de riguçur, ils s'en vont, demi-courbés, tète en avant, bras écartés et jambes fléchies, procédant par bonds pesants qui soulèvent des flots de poussière. Le Jambeau d'étoffe, qui passe entre leurs jambes et se fixe à. la ceinture, pend et flotte par derrière. Que voilà bien les hommes à queue de l'Afrique centrale I Tous ces détails sont peut-être un peu décolletés. Mais, puisqu'il n'est plus messéanl de parler de la danse du ventre, je ne vois pas pourquoi il serait incongru de parler de celle du postérieur.

Chevalier et Courtet sont partis pour Gribinghi et le Dar Rouûa. Us se dirigent sur Ndellé, la capitale, qui

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doit être leur point d'attache. Ils y trouveront un officier interprète, résident de France, et quelques Sénégalais, pour les aider à obtenir de Snoussi les moyens d*accomplir leurs recherches. l

En partant, ils me donnent rendez-vous à Fort- Archambault pour le mois de mars.

C'était la fête des circoncis dans un village pas très éloigné. J'ai été prévenu trop tard pour l'aller voir. Je le regrette d'autant plus que la circoncision est ici une pratique sur le point de complètement disparaître. Dans leur pays d'origine, les Banda, paraît-il, la conservent encore ; même ils opéreraient les femmes. Aujourd'hui les Gobou, les Togbo et les Langouassi seraient seuls restés fidèles à la coutume, ainsi que les tribus du groupe des Ndokoa.

Chez les uns et les autres, les rites sont les mêmes. Pour les fillettes, pas de cérémonie. Elles restent au village ; on les tient seulement enfermées dans une case, dont elles ne peuvent sortir qu'après leur guérison.

Pour les garçonnets, on donne deux grandes fêtes. La première, le jour où on les circoncit. Il faut, ce jour-là, tuer une grande antilope. Puis les jeunes opérés sontconduilsdansunecase, à l'écart, danslabrousse, afin qu'aucune femme ne puisse les voir ou leur parler.

Quand ils sont guéris, ils reviennent en troupe, au milieu d'une fête don l le symbole m'échappe. Hommes et femmes se vêtissent, dit-on, de jupes en fibres végétales. Ils se masquent aussi le visage sous d'épaisses coiffures en herbes pendantes, surmontées probablement de têtes d'antilopes. Puis, s'armant de longs butons, comme s'ils avaient quatre pieds, ils dansent en simulant les allures des bêtes.

La multiplicité des noms de tribus est telle qu'on finit par s'y perdre : on prend des noms de villages pour des noms de chefs et des noms de chefs pour des noms de tribus. Au milieu de toutes ces confusions, on n'a, pour se guider, que les renseignements très vagues fournis par les indigènes.

Il serait, en effet, puéril de prétendre actuellement déGnir un type Banda. Hormis quelques signes très superficiels, fournis par des parures ou le langage, on ne saurait, laplupart du temps, distinguer à première vue un Banda d'un Banziri ou d'un Sango. On est évidemment en présence d'une race très métissée, où l'on découvre même parfois de véritables physionomies européennes.

Pour résumer les caractères les plus fréquents, on peut dépeindre le Banda comme un nègre à peau foncée, à système pileux peu fourni, à cheveux crépus et rudes. La tète est étroite, les traits sont plutôt enveloppés, le nez large, les lèvres fortes etjle prognathisme modéré. I [ est de taille moyenne, avec une grande envergure plus étendue, des membres étoffés, des reins cambrés, dont l'ensellure rend plus évidente la proéminence des fesses.

En rapprochant les caractères physiques des indications fournies parle langage, il ne nous semble pas imprudent d'avancer que les Banda d'ici ont bien des points communs avec les populations plus méridionales, habitant au sud de l'Oubanghi.

Gomme renseignement positif, on sait qu'il y a environ cinquante ans, peut-être un peu plus, les Banda habitaient, plus à l'est, un pays limitrophe du Ouadai, s'étendant vers le sud jusqu'aux rives de la M'bomou. C'est là que les localisait le cheikh. Et Tounsi, sous le nom de Bandèh Djoko et de Bandèh Yam-Yam. Ils se connaissent dans leur langue sous le nom de Ouaka,

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qui désigne aussi la rivière que nous appelons Koaiigo. Des perturbations profondes, dues aux incursions des Arabes et des Anglo-Ëgyptiens dans le bassin du haut Nil, les ont chassés vers Touest, jusqu'aux régions où nous les trouvons aujourd'hui. Ils se sont établis en îlots plus ou moins fixes, dont la localisation est rendue plus difficile par notre ignorance de la topographie.

A Banghi , nous trouvons les Ngéré ; il y en aurait mèmé^ jusque sur la Sanga.

Entre Banghi et TOmbella, sont les Kana. '

Sur la rive droite de TOmbella, sont les Ouadda ; audessus d'eux, les Tongouagoua, les Bindi ou Bouendi, les Pata, les Linda, les Kourouma et enfin les Dakoa, Dakbouaou Lagba, qui sont des voisins, mais peut-être pas des parents. La rive gauche de la rivière est occupée par des Sabanga, qui parlent aujourd'hui banda, mais se rattachent au groupe N'sakara de Bangasso.

Aux environs de la Kémo, se trouve les M'baga, puis les Togbo sur les territoires de la Mission de Besou. Les Gobou occupent la bande riveraine de l'Oubanghi.

Sur la Kémo supérieure, les Langouassi sont encore où Dybowski les trouva.

Sur la basse Tomi, les M'brou, à côté de M'baka, qui sont, non pas des Banda, mais des Mandja isolés.

Au-dessus d'eux, lesNdi, dont le centre principal est Krébédjé, autrement dit Fort-Sibut.

A l'est de Krébédjé, des M'bi et les M'baga de Griko.

A l'ouest, sur la Pafa, les M'boulou de Parako, qui se réclament du groupe des Langouassi. Au-dessus d'eux,' les Ouia. Au nord de Krébédjé, les Ka, riverains de la M'poko. Plus haut, les Ngola, qui ont donné leur nooi au poste des Ungourra.

A l'ouest de Gribinghi, les Ngaa.

Sur la rive droite, les Ngapou, puis les Marba, ou

Marouba, au Kaga Yagoa; les M'bélé, ou M'bré, au Kaga M'bré, que visita le capitaine Truffert.

Sur les rives mêmes duGribinghi, les Odjo, auprès de Yatounga, autour de Tangboagoa, dont nous avons fait Tambago.

Il est probable qu'on trouve ailleurs encore des fragments de ces groupes, surtout dans leur pays d'origine. La liste des tribus Banda est en effet bien loin d'être épuisée.

Il faut y ajouter les M'bouala, sur le Goutnbéri, dans le pays de Snousi ; — les Linda et les Mapi, sur le Koango; — des Dakoa, Dakboa ou Dakpa, au nord-est de la Kémo; — les Boubou, qui forment un grand groupe comprenant les Gobou, mais qui habitent plutôt en territoire belge, avec les Mono et les Banda.

Il faudrait joindre peut-être aux Banda les Bongo, qui avoisinent le Bahr el-Gazhal.

On aurait encore chance de trouver quelque tribu nouvelle parmi les trente ou quarante autres noms qu'on m'a donnés. Mais le manque de moyen de contrôle m'engage à n'en pas tenir compte. D'autant plus que ces renseignements deviennent plus flottants et moins affirmatifs : de vagues distinctions s'établissent ; il faudrait distinguer deux groupes : les Ouaka proprement dits, puis une autre famille qui comprendrait les Langouassi, les Ouadda, les M'boulou et quelques autres.

J'attendrai, pour en parler, de posséder des indications plus précises.

Je suis allé faire mon tour chez Krébédjé. C'était l'heure du repas du soir; le soleil baissait sur l'horizon et allongeait les ombres. L'air s'embrumait déjà d'une buée légère; tout reposait, comme si la nature se

recueillait dans le calme, pour jouir, heureuse, d'au peu de fraîcheur.

Sur les places, devant les cases, des groupes pittoresques prennen t le frais. Quelques-uns dînent accroupis sur le sol, autour des plats où chacun puise avec conviction : ce n'est pas Theure de se distraire ; Toccupation est importante et absorbante.

Le repas se compose, en général, d'une bouillie très épaisse de farine de manioc, cuite à Teau et au sel végétal. Dans une marmite plus petite, fume un brouet liquide, tout vert. On dirait du jus d'épinards, où nageraient des feuilles entières de toutes provenances; feuilles de patates, de citrouilles ou de légumes sauvages.

A tour de rôle, chacun enfonce ses doigts dans le manioc, dont il prélève une quantité proportionnelle et même un peu supérieure à sa capacité buccale. Puis il trempe la part ainsi captée dans la sauce verte, Vy roule, Timbibe, et se l'introduit enfin dans la bouche toute grande ouverte : pour ce faire, le convive se penche le corps en avant, le cou tendu, avec un petit mouvement très élégant de circumduction du coude, qui permet à la main de s'introduire du côté gauche de la bouche, toute chargée de nourriture, et d'en sortir du côté droit propre et nette. Le geste s'accompagne d'une aspiration bruyante, suivie des bruits variés d'une laborieuse mastication.

11 arrive même souvent qu'on entend ensuite une explosion de satisfaction évidente ; mais ce symptôme de réplélion semble tellement naturel qu'ici, comme en beaucoup d'endroits^ on le prend pour une politesse. La nourriture prise, on se rince la bouche, on boit et l'on digère» ,

Un commensal du chef, interrompant son repas, m'a

cependaat adressé la parole au passage. A Tair moitié figue, moitié raisin, qu*il avait pris en me montrant sa marmite vide, j'ai compris qu*il ne me tenait pas des propos absolument aimables.

Mon truchement, qui pouffait, m'en a donné la traduction. « Es-tu venu chercher des poulets, docteur? Autrefois, nous en avions beaucoup ; c'était avant l'arrivée des Blancs. Poulets et cabris couraient alors partout. Depuis que les Blancs sont venus, disparus les cabris, envolés les poulets I Les Blancs mangent tout ; ils dévorent ; les N'dis les regardent faire. Reluque ici, s'il y en a, du poulet, regarde là-dedans, s'il en reste! » . Et du doigt il récurait vivement le fond graisseux de la marmite... Je restai tout interloqué, mais j'avoue n'avoir rien trouvé à répondre: le bonhomme avait cent fois raison.

Partirai-Je, ou faudra-t-il rester encore un jour en panne? Depuis hier, mes charges sont prêtes. J'ai tout rangé, tout réparti par colis d'une vingtaine de kilos. Tout est dans mes malles ; mais, si demain les porteurs n'arrivent pas, il faudra que je déballe.

Les porteurs sont arrivés à neuf heures. Ce sont des M'baga; il n'y en a que vingt et un. Tant pis, je laisse quatre charges de vivres ; dans mon état, on n'en a pas grand besoin.

, A dix heures, le départ. Si ce n'était la peine de quitter les camarades, je m'éloignerais sans regret. Il me semble que je vais vers le pays de Cocagne, où je trouverai la guérison.

Cependant Martrét m'inquiète. Il n'est pas encore rétabli de sa fièvre hématurîque, et déjà il a recommencé à piocher son jardin. A dix heures, il y était encore.

Cette imprudence lui jouera peut-être un méchaut tour.

Allons, en route, le vent nous pousse I

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