SUR LA ROUTE DU GRIBINGHI
De Krébédjé à la M'poko.
Décidément, il est impossible de faire comprendre aux porteurs que les caisses ont un couvercle et un fond. Ils vous les retournent en tous sens, avec lés mêmes précautions que certains facteurs du chemin de fer manipulant des objets fragiles.
Le bruit de mes bocaux tintinnabulant à chaque nouvelle secousse me retentit jusqu'au bout du pied, qui me démange : mais, comme ils ne comprendraient pas davantage, ce serait un geste inutile.
D'ailleurs, ça se tasse. Les porteurs ont pris leur allure. Je les vois trottiner, jambes fléchies, le buste droit, la nuque contractée. D une main ils maintiennent leur charge sur la tête, tandis qu'ils font avec Tautrè do grands gestes pour s'aider dans la marche et garder Téquilibre.
Comme ils ne sont pas tous également vigoureux, le convoi s'est égrené dès le départ. J'ai dû faire réglet l'allure par Yabanga, qui se pavane en tête, coiffé de mon chapeau et armé de ma carabine Flobert : le sultan n'est pas son cousin.
De la M'poko aux tJngourra.
Mon convoi s'est augmenté de quelques M1l)aga que je n'avais pas vus hier ; ils nous ont rejoints en cachette
pour soulager leurs camarades. L'harmonie de mes charges en souffre un peu. Mais cette marque de soli-r darité mérite hien qu*on feigne Tignorance.
Toutes les grandes termitières pointues que nous rencontrons le long du sentier sont démolies jusque dans le sous-sol. Les noirs m'ont expliqué qu'au moment où les mâles prennent leur volée les termites sont bons à manger.
Les indigènes viennent alors le soir allumer des feux de paille autour des termitières et battre du tam-tam. Quand les mâles sortent, ils se brûlent les ailes et tombent par terre, où on les ramasse. Après quoi, on démolit le nijd jusqu'au fond pour s'emparer des larves. C'est, paraît-il, un peu sucré.
Arrivé en plein midi.
, J'ai reçu la visite de Ngirimintou, le chef du village, venu pour me soumettre quelques doléances. J'ai eu beau lui expliquer que je n'étais rien dans l'administration, il m'a néanmoins fallu l'écouter : un Blanc est toujours un chef.
Donc,Ngirimintou s'est présenté,drapé d'un somptueux burnous rouge, que jadis lui donna Rabah quand il convoqua les chefs Banda au Bandero. 11 était accompagné de quelques suivants et de deux femmes et m'apportait quatre œufs. « Tu comprends, me dit-il, je suis resté ici longtemps avec Samba, qui m'a fait toutes sortes de misères. J'en avais assez. Heureusement il est parti. Maintenant, j'étais tranquille avec Ali; il était mon frère. Et voilà que Coumsère le relire pour mettre à sa place un « Sénégal » qui vient d'avoir des histoires avec les gens de Djongoro. Ça ne me va pas. J'en ai assez de tous ces changements. Je ne sais plus comment faire. Si le Sénégal nous tracasse, nous partirons bien
loin sur le Gribinghi. Je voudrais bien avoir la paix. Qu'on mette un Blanc dans le poste et que ça soit
fini!»
Il raisonnait très juste. Mais tout ce que je pouvais faire, c'était de l'engager à aller se plaindre à Krébédjé. Le moyen n'eut pas Tair de lui plaire.
Comme conclusion, il m'a demandé un cadeau. En échange, il m'a convaincu que sa tribu est celle des Ngola. Avec nos habitudes d'esprit, de Ngola nous avons fait Ungourra; en parlant vite, ça se ressemble.
Des Ungourra à Dékoa«
Le long de la piste, beaucoup de cases détruites, avec des amas de scories. Nous entrons en pays Mandja. Le paysage n'en est pas plus agréable. Au sortir des Ungourra, le terrain, plus accidenté, dégageait une certaine fraîcheur : des fonds de ravins verdoyants et quelques bandes mieux boisées avec des clairières assez vastes.
Mais ça na pas duré. Nous avons bien vile retrouvé les termitières. Il y en a de très grandes, pointues, élayées sur un tronc d'arbre en guise de mât central ; d'autres, plus élégantes, en colonnettes élancées, sont coiffées d'un chapeau pointu ; quelques-unes ressemblent à des Phallus.
Au poste, j'ai causé avec quelques indigènes moins timides. Ce qu'ils m'ont raconté confirme ce que j'avais appris déjà. lis se réclament des populations voisines de la Sanga, dans l'ouest. Avant l'arrivée des Banda, ils occupaient toutes ces régions-ci. Le flot envahisseur lésa noyés. Ils sont en pleine décadence. Réduits à végéter dans les régions leâ plus ingrates, ils opposent
Tinertie aux tentatives d*absorbtioQ. Ils y réussissent, mais la race dégénère. Si nous ne les prenons pas sous notre protection, tous les Mandja seront bientôt détruits ou réduits en esclavage.
Dans certains mots de leur langue, on est frappé par la persistance anormale du son u.
Le soir, pour fêter le premier janvier, j'ai allumé quelques feux de Bengale. Il y avait au poste des tirailleurs rapatriables, en route pour rejoindre le paquebot. Grand succès. Ce fut à qui répéterait « feu d artifice » à sa façon, et autant de façons que d'hommes. J'étais presque aussi content que ces grands enfants.
Très pittoresque leur campement. Tous ces hommes sont en loques. Quelques-uns malades, enroulés dans leur couverture, errent avec Tair de fantômes. Sans ordre, un peu partout, se dressent des moustiquaires de formes invraisemblables, multicolores et dont la teinte dominante est sale.
Entre ces lits improvisés, brûlent de vrais troncs d'arbres, avec des éclats rouges qui font paraître plus noire la nuit. De place en place, des marmites où cuit le couscous ; ailleurs des plats où fument les boulettes, sous la surveillance vigilante du cuisinier.
On cause, on crie même. Un mélomane joue de la flûte ; un autre gratte le banjo national à une corde, et dont la caisse est faite d'une vieille boîte à sardines. Ce ne sont qu'éclats de rire. Beaucoup de vie, beaucoup de gaîté. C'est presque la gaîté de nos troupiers de France.
Le biVouac de mes porteurs est bien triste à côté. Les malheureux ont dû se serrer la ceinture. Ils sont groupés par trois ou quatre autour de larges feux de braise, presque sans flamme ni fumée. On sent chez
eux 1 ereintement de la roule, avec la caisse sur la iéte qui les a tassés une journée durant. Ils gisent affalés sur la terre, nue comme eux. Quelques-uns, en se tournant, se sont mis sur les cendres chaudes. Qu'importe! En des poses avachies, sur le dos, bras et jambes étalés, ils reposent, la tête sur le sol, bouche bée. Ils dorment. Plusieurs, courageux ou veinards, ont déniché une vieille marmite où cuisent quelques haricots. D'autres grignotent un peu de manioc cru; quelques-uns font griller au feu des épis de mil, dont ils croquent le grain sans Téplucher.
De Dékoa à Nana.
Encore et toujours des cases détruites. Gentil et les premiers qui traversèrent ces régions, autrefois peuplées, ne les reconnaîtraient plus aujourd'hui.
Au rebours de ce qui se produit partout, en Afrique 011 Ton se sert de porteurs, c'est la route qui fait fuir Thabitant.
Cependant ces fonds de vallées paraissent assez fertiles. A celle heure matinale, les hautes futaies qui bordent les marigots respirent la fraîcheur; l'air est chargé de bouffées odorantes ; dans les branches, les oiseaux s'en donnent à gorge déployée. Cette intensité de vie fait un frappant contraste avec la brousse. Partout où l'eau manque, c'est la solitude aride et désolée.
J'ai rencontré Roquemaure etle capitaine Dubois, qui m'a paru bien malade.
Du haut d'une côte ^ nous découvrons enfin un lambeau d'horizon. Au sortir de cette brousse, où l'on voit à peine à quelques pas (^eva^t soi, q« éprouve, un plaisi?» plus vif à YQÎr lapej^peçtivç s'éteudre»
Sous nos pieds, s'enfuit une descente poudreuse, inégale, avec ses blocs de cailloux et ses termitières en bornes kilométriques. Dans le bas, un épais rideau de verdure masque le cours de la Liloa.
Plus loin, une série de molles ondulations boisées, avec des tons jaunes, verts, feuille morte, fait songer à nos paysages d'automne. En s'éloignant, elles semblent se confondre avec un long pli de terrain qui enclôt l'horizon. C'est la ligne dé partage des eaux entre le Congo et le Tchad. A travers l'air embrumé de buée et de chaleur, ces hauteurs prennent des teintes violacées, lavées de lilas clair, qui se noient dans l'océan plombé du ciel de midi.
Au bord de la Liloa, où nous avons fait halte, j'ai pour la première fois aperçu la tsé-tsé.
De Nana à Trois-Marigots.
J'ai maintenant des porteurs Mandja. Ils ne manquen t pas d'allure avec leur sac, leur carquois et leur petit arc suspendus à l'épaulé. Ils ont presque tous les narines percées, et de petits brins de paille introduits dans les trous; quelques-uns s'en sont mis même dans la cloison nasale. Un gros toungou s'étale dans la lèvre supérieure ; la lèvre inférieure est souvent percée, elle aussi, de plusieurs trous. Certains ont de grandes pendeloques d'oreilles faites avec de petites cornes de céphalophes. Cette parure donne à ceux qui ont de la barbe une physionomie assez originale. Ils sont gais, courageux, et paraissent bons enfants.
En traversant le marigot, qu'où appelle Iky, j'aj retrouvé )a tsé-tsé,
De Trois-Marigots à Gribinghi.
C'est aujourd'hui la dernière étape ; il est temps que cela finisse. Cette brousse est désespérante de tristesse et de monotonie. Toujours le même sol poudreux, ou semé de cailloux qui roulent sous le pied. Toujours la même végétation, avec ses rares taches vertes d'herbe nouvelle, et ses nappes sinistres, ravagées par le feu. Toujours les mêmes arbres tordus, rachitiques et pelés, avec des paquets de feuilles sèches. Par-ci, par-là, des squelettes calcinés d'arbres encore debout ou couchés sur le sol, et les termites, pour mieux les dévorer, les encroûtent de terre rouge ; ces insectes sont apparemment les seuls hôtes vivants de ces sites miséreux. Tout sent la poussière et le roussi. A peine, de temps en temps, quelque fleur incolore jette-t-elle au passage des odeurs entêtantes. On en vient à souhaiter le marais où le cheval s'embourbe, ou encore le ravin qu'il faut dégringoler.
Heureusement le Nana, qu'on passe sur un pont suspendu, vient mettre dans le tableau un peu de vie et de lumière.
Après ça, on recommence, mais on a le soulagement d'^apercevoir enfin le Bandero, qui est le terme de la route. De loin, l'aspect n*en est pas engageant. Avec son sommet tout rond et ses flancs rocheux complètement dénudés, on dirait un crâne énorme, comme ceux qu'on trouve un peu partout sur le bord de la route.
Nous sommes arrivés vers deux heures, juste pendant la sieste. Tout le monde dort.
AU LAC TCBAD. 69
Fort-Campel.
Fort-Campel me cause une sensatiowplutôt fâcheuse avec ses cases à la débaudade.
Peut-être cette împressioa doit-elle être mise au compte de mon mauvais état de santé. Cependant, malgré les offres hospitalières des camarades, ce n'est pas ici que je vais m'arrêter. Impossible de me ravitailler, et, comme il me reste vingt-deux œufs, je m'en contenterai pour les quinze derniers jours de route.
D'ailleurs le séjour ici n'a pas l'air agréable. Le Bandéro est encore plus affreux de près que de loin. Ce n^est qu^une énorme roche, ronde, luisante et nue. Le soleil la surchauffe tout le jour ; le soir venu, elle renvoie sa chaleur, que le vent nous apporte : c'est un véritable calorifère.
On ne trouve de fraîcheur qu'au bord de la rivière, mais on y rencontre aussi les moustiques.
Le Gribinghi, étroit et encaissé entre sesberges vertes, paraît très poissonneux. On y a jeté deux cartouches de dynamite, qui ont fait venir sur l'eau une pleine brouetté de poissons, dont quelques-uns pèsen t au moins 20 kilos.
La pêche doit être, avec le jardinage, la principale ressource du poste, car le pays, vu du redan fortifié, a l'air désert et misérable : c'est le Kaga ou le marais, la roche ou la vase, le bourbier insoumis ou la brousse stérile.
De Fort-Gampel à Fort-Archambault. — Le Gribinghi. — Le Haut-Chari
Le sort en est jeté! j'embarque I J'espère être plus heureux que le sous-officier qui vient de mourir en
route. D'ailleurs, avec tous les préparatifs da départ, on n'a pas le temps d'avoir des idées sombres.
Il fait à peine jour sous la voûte d'arbres qui nous couvrent. La rivîère, déjà sale, a pris ce matin une teinte opaline ; la buée flotte ; la rosée ruisselle partout goutte à goutte. La fraîcheur et Thumidité mordent la peau. La nature en est tout engourdie. Quelques tourterelles plaintives sont les premières à s'ébrouer : c'est l'amour qui les rend matinales ou les tient éveillées la nuit. Après elles, les charognards s'en vont à la corvée de quartier. Je ne sais pourquoi ces bêtes me rappellent les hommes. Je revois les matins de Paris, l'air enfumé de la grand'ville ; les viveurs attardés et les balayeurs lançant leur long balai, avec le geste large du faucheur. Souvenirs î....
Nous dépassons à droite le confluent de la Koddo, qui vient de chez Snoussi. Le Gribinghi ne diffère guère de la Kémo, de la Tomi, ou de la Nana. Ses berges sont plus acores et le rideau de verdure qui les couvre est peut-être un peu plus étroit. Son lit, très encaissé, est tout encombré d'arbres que les crues ont arrachés du sol. Les berges ont parfois 4 ou 5 mètres, et plus. On en voit saillir un réseau inextricable de racines énormes, entre lesquelles la terre a disparu. Les arbres qu'elles retiennent semblent tous en équilibre instable : ils penchent, ils penchent, à croire qu'ils vont s'abattre sur nous. Quelques-uns, coudés à angle droit, servent d'éventaires à la crue qui y installe son bric-à-brac : vieux pagnes, nasses brisées, roseaux, paquets de feuilles mortes, nattes et paniers y pendent pêle-mêle, lamentablement, dans l'attente de la crue prochaine.
Mes pagayeurs Yacoma ont failli me jouer un vilain tour. J'étais descendu sur la berge par nécessité. Voyant
tes herbes sèches, les hommes y ont mis le feu, sans s'inquiéter de moi. En quelques secondes, je me trouvai en pleine fournaise, avec des cartouches dans mes poches et mon fusil chargé. J'ai réussi à regagner la rive, aveuglé, roussi, suffocant, avec le feu à ma che-^ mise, que je n'avais pas eu le temps de rentrer dans me^ chausses. Sapristi^ ce n'est point par métaphore que j'avais le feu anx trousses^
Vers le soir, nous sommes passés sous un ponl suspendu. Ce sont des lianes tendues d'un arbre à Tautre, par-dessus la rivière. Je soupçonne fort ces édifices de ne pas offrir une parfaite sécurité. Mais c'était rindice de la présence de Thomme. Plus loin, nous avons abordé au gué du village d'Odjo, qui se cache à dix minutes de marche dans la brousse. Des Banda Thabitent. Je suis allé leur acheter un peu de manioc et des kérés (1) pour encourager mes hommes»
Quelques heures après le départ, nous avons croisé le convoi du capitaine d'Angeville, rentrant en France. C'est le seul incident.
La rivière est un peu plus large. Au travers des arbres, on aperçoit la brousse triste et la plaine couverte de grandes herbes jaunies. Toute la vie se <;oncentre sur les berges. C'est un fourmillement d'oiseaux de toutes tailles, de toutes couleurs. Les uns s'échappent en bandes bruyantes, se poursuivent, se querellent et jacassent éperdument. D'autres guettent, silencieux^ la proie qui passe. De rares marabouts^ pensifs et renfrognés, font les cent pas sur la vase, en compagnie de sombres ibis. Des cigognes blanches, et d'autres toutes noires, battent des ailes en criant,
(1) Dioscorea anthropophayorum : ospùce d'igname sauvago Comestible.
Il DU CONGO
perchées sur des bois morls. Perroquets, perrucbes, tourterelles, touracos^ pintades, s'enyolent sans répit. Mais il faut ménager sa poudre* J'ai abattu, pour les préparer, un mar tin-pêcheur de grande taille (1) et un gros scotopélia (2).
Mes hommes ne comprennent pas que je ne tue pas tout, sans miséricorde. A tout instant, ils s'arrêtent de pagayer pour me faire des signes pressants et mystérieux. « Qu'y a-t-il? — Heu, heu I » me font-ils, en se courbant, et en m'indiquant une direction vague, d'un mouvement de tête qui leur dévisse le cou... « Je ne vois rien... Où ça ? En haut? en bas? à gauche? à droite? — Oui, oui! » Avec eux, c'est toujours oui. Mais je n'aperçois jamais l'animal qu'au moment où il se sauve.
Je leur ai tué un énorme poisson qui s'était engagé à ileur d'eau dans une souche.
Nous nous sommes arrêtés au débarcadère d'un village de Banda^ situé sur la rive gauche, assez loin dans la brousse. On l'appelle Yatounga; nous n'y sommes restés que le temps d'acheter de maigres provisions pour l'équipage.
En aval, nous avons trouvé de nombreux barrages de pêche, installés par les indigènes. Ils utilisent les arbres branchus, renversés dans l'eau en travers du courant. Sans les élaguer, ils complètent le barrage en ajoutant de place en place de longues perches verticales. Ils ménagent ainsi des trous plus ou moins carrés, répartis irrégulièrement sur toute la surface, et introduisent dedans de grosses nasses pansues, munies d'un pavillon carré. La rivière est si poissonneuse quç les indigènes
' (1) Ceryle radis.
(2) Grand hibou «jui pôcho le poisson et se reconnaît à ses pattes, dont le dessous est hérissé de scutelles.
vjtf
doîvenl trouver dans la pèche leurs plus sûres ressources. Les miennes commencent à baisser d'une façon inquiétante. Presque tous mes œufs sont pourris, depuis vingt jours que je les promène. Quant à mon cuisinier, il a trouvé un moyen simplifié pour faire du bouillon. Gomme je ne puis manger la viande qui à servi, je la lui donne. Aussi la relire-t-il dès qu'elle est assez cuite; il laisse ensuite le prétendu bouillon mijoter sur le, feu, jusqu'à ce qu'il me plaise de demander la soupe. J'ai découvert le truc en débarquant. Je ne m'étonne plus de n'avoir pas trouvé de ^oût à mon eau chaude quotidienne.
Depuis Yatounga, les rives sont devenues absolument désertes. On s'en rend compte en constatantl'abondance du gibier. Ce matin, nous faisons s'enfuir à chaque instant des antilopes venues à l'abreuvoir. Ce sont surtout des Kobs de Buffon et des Guibs tachetés. J'en ai tué plusieurs, au grand plaisir des hommes, qui ne cessent de manger. Ils ont de la viande à ne savoir où la mettre. Ce qui ne les empêche pas, d'ailleurs, de faire la mauvaise tète parce que je les oblige à larguer un immonde crocodile qui flotte sur l'eau, le ventre ballonné.
Toute la journée, nous avons été obsédés par des tsé-tsé en masse.
Quelques échouages commencent à ralentir la marche. De plus, nous avons perdu pas mal de temps à dépecer notre gibier.
Nous sommes arrivés à Finda lorsqu'il faisait nuit noire. Le capitaine Boisseau et le lieutenant Dhômme s'y trouvaient de passage, pour retourner en France. On a fait un brin de causette avant de se coucher. . Nous ne sommes p|[us ici sur le territoire Banda. Les
gens de Finda s appellent les Koungoa. On en a fait AkouDga. Maistre les donne comme parents des Sara. £n réalité, ce sont des Léto, proches parents des Ndokoa, dont ils parlent la langue.
Le paysage s'accidente. Le Gribinghi devient pl^ tortueux ; il s'encombre de bancs de sable et même de quelques rocs. Sur la rive gauche, nous avons passé un petit kaga rocheux qui tombe à pic dans la rivière. Des arbres et des broussailles le couvrent jusqu'à la cime et abritent des bandes de cynocéphales et de colobes à manteau blanc. Je suis descendu leur donner la chasse. Tout le kaga est sillonné de pistes ouvertes par les éléphants; ce sont de vrais sentiers de chèvre, et l'on est surpris que ces gros animaux pesants soient assez agiles pour les avoir tracés.
Du haut de la colline, la vue s'étend. Le paysage donne toujours la même impression de tristesse. De-ci, de-là, de petits bouquets de broussailles semblent perdus dans la mer infinie des herbes desséchées. Un lagon miroite au soleil, tache étincelante entourée d'une bordure de roseaux encore verts. Ce site, âpre et misérable, est empreint, dans sa sauvagerie, d'une mélancolie troublante. Il fait comprendre la solitude, avec tout ce qu'elle recèle d'attirant et de farouche, sa sérénité poignante et son calme écrasant.
Cette promenade m'a rendu tout triste. Les tsé-tsé, qui nous importunent, achèvent de gâterie reste de ma journée. Et puis Rama m'agace. J'en viens à regretter de l'avoir recueilli. Il est cependant resté longtemps en France, chez Gentil, à un âge où le nègre se dégrossit très vite. Il parle notre langue presque avec correction. Son maître s'est appliqué à faire de lui un être moralement supérieur à tous les gens de sa race. Mais tous ces efforts sont restés inutiles. Le premier coupdusoleil
■.«lU
soudanais a fondu le vernis qui masquait les défauts de son âme de nègre. Depuis qu'il est parti avec moi, Rama passe le jour à battre du tam-tam sur une caisse à farine, sans faire œuvre de ses dix doigts. J'ai beau dire, j'ai beau faire : à peine daigne-t-il répondre à mes paroles. Il ne sort de su torpeur que pour boire et pour manger : c'est la brute.
Des échouages plus fréquents nous retardent. Pour regagner du temps, je laisse venir la nuit. L'ombre descend lente et molle ; elle étend son manteau bleu, ouaté de brume. J'écoute mourir les bruits. Des bandes de canards passent eh sifflant, cherchant leur gîte. Des moineaux se disputent une place pour dormir, tandis qu'au loin une chouette hulule et que pleurent les courlis. Une lueur douce semble s'élever de la terre des deux côtés de l'horizon : c'est le soleil qui se couche et la lune qui se lève. Les moustiques commencent leurs symphonies.
La faim m'a ramené cette nuit le rêve qui m'obsède. Je vois d'abord des plats succulents qui défilent et laissent flotter derrière eux des panaches odorants. Puis mon songe me transporte chez un Potin fantastique. Je circule au milieu de piles de boîtes de conserves. Le crayon à la main, j'établis mes commandes. Je déguste. Le garçon empressé répare mes oublis. Rien de trop cher, rien de superflu. Mon pantagruélisme serait idéal, si mon sommeil n'était troublé. Le songe finit régulièrement par une ^.valanche terrible de boîtes et de caisses. Je m'éveille en sursaut et n'ai que le temps de sauter du lit: c'est messir Gaster qui ne veut pas que je l'oublie.
Ce matin, je sens davantage l'éreintement de ces