‹ Du Congo au Lac Tchad: la brousse telle qu'elle estChapitre 6 sur 9 · U\ DU CONGO · texte numérisé non relu

U\ DU CONGO

rtuUasinagories nocturnes. Pour secouer Tengourdis- Homent, je suis parti à pied le long de la berge. Maison u de la peine à circuler dans les herbes sèches. On y rail trop de bruit. Le gibier se sauve sans qu'on le dovine. J'ai plus de chance de regarnir le garde-manger on restant assis dans la baleinière. On n*y est pourtant pas très bien à Taise. Des taons et les isé-tsé ne désarment pas. Ah! les mouches! Et puis, je m'énerve et je m'en rends parfaitement compte. Les ibis surtout me rendent hargneux. Je les aperçois devant nous, perchés sur de grosses branches, avec leur grande tache de plumes vert bronzé en épaulettes. Ils nous guettent et nous laissent venir ; puis, sans jamais repasser derrière nous, ils se sauvent en poussant des hanhan-han pleurards, qui dénoncent notre approche et font fuir le gibier.

La chasse n'a cependant pas besoin d'eux pour être infructueuse. Les rives sont escarpées : les antilopes ne peuvent trouver une place pour venir boire, et de l'embarcation nous n'apercevons pas la plaine. Gomme il faut trouver à manger pour les hommes, j'ai fait aborder do meilleure heure.

A peine descendu, un Yacoma, en quête de bôîs mort, est venu me signaler la présence d'une barde d'aiitilopos. Elles étaient au moins cent, dans le fond couvert d'herbe verte d'un marais desséché. D'un coup de fusil j'en ai tué une. Comme les autres, à peine eiïrayées, avaient gagné la lisière opposée de la cuvette^ je me suis approché en rampant. D'une balle, j'en roule une autre; le reste s'enfuit. La bête blessée, une femelle, se relève et se traîne sur les genoux; elle va pénétrer dans la brousse; je me hâte, j'approche, je la louche presque, lorsqu'on deux bonds une panthère me la vole^ sous mes yeux. A peine ai-je eu le temps d'aper-

cevoir le fauve; il n'a fait que deux sauts et puis a disparu. Les Yacoma qui m'accompagnaient en avaient fait autant.

Nous avons fini par gagner le poste de Lutos. 11 est aussi misérable que les autres. Son rôle semble être de figurer, pour la plus grande joie des passagers, qui peuvent ainsi croire que le Gribinghi n'est pas encore désert.

Ces Lutos, qui lui donnent leur nom, s'appellent en réalité Léto ; certains voyageurs en ont fait Roulou, ou Arétou, et les ont rangés dans la famille Banda. A ne considérer que les apparences, Terreur est parfaitement excusable. Toujours est-il qu'ils ne parlent pas Banda et se réclament du groupe Ndokoa, dont le centre est beaucoup plus à l'est. Pour ma part, je ne suis pas très convaincu que Ndokoa et Banda n'aient pas une souche identique ; mais, au point de vue politique, la distinction est nette et bien tranchée.

Ceux qui habitent les rives du Gribinghi ne sont vraisemblablement pas de race pure. Ils viennent de Test et ont dû se mêler à des autochtones qui habitaient cette vallée. C'est d'autant plus probable que beaucoup d'indigènes ont une stature et un habitus capables de les différencier des Ndokoa. Maistre, en particulier, a appelé Sara les gens de Mandjatezé, qui sont en réalité des Ngama, dont la parenté avec les Ndokoa paraît incontestable. Nachtigal les signale, en effet, dans le Timan, au sud du Ouadaï, et les Ndokoa affirment avec quelques réticences qu'ils sont bien leurs parents. Quant aux Tané, qui habitent aussi, avec les Valé et les Télé, la rive gauche du Gribringhi, ils portent le nom par lequel les Banda désignent tous les Ndokoa. . On peut, en somme, admettre avec certitude la

parenté Ndokoa directe entre les Léto, les Tané, les Valé et le Koungoa. Le groupe Ngama est peut-être un peu spécial.

Comme groupes issus du mélange des Ndokoa et des autochtones, il y a les Gaga, les Koumou-Ngama, les Tétokoula, les Doubaï, les Gnalbabo, les Nooghé, les lavéla et les Valé-Djoko, chez qui cette épithète pourrait déceler un mélange profond avec des Banda-

Djoko.

Mais il y a de telles confusions entre tous ces noms et toutes ces tribus qu'on ne peut guère espérer éclaircir la question quand on traverse le pays au pas de

course.

Si les types physiques présentaient des différences accentuées, on pourrait se risquer à être plus affîrmalif. Mais je crois qu'en la circonstance il est préférable de ne pas trop s'avancer, de crainte d'ajouter de nouvelles erreurs à celles qui sont déjà accréditées.

Aujourd'hui, nous arrivons dans la région des rapides. Les premiers que nous venons de passer n'ont rien de bien terrible. La barrière de roches est presque tout entière sous l'eau, qui fait par-dessus de grosses bosses. La nappe vert sombre semble avoir la consistance d'une masse d'huile. Elle glisse sur une pente courte et rapide, puis fait une chute brusque de 80 centimètres à peine. Il manque au spectacle le bruit, les tourbillons, l'écume, pour le rendre impressionnant. Nous avons suivi un étroit chenal, le long de la rive gauche, et sommes restés accrochés en équilibre sur deux pierres au milieu du courant. Les hommes se sont mis à Teau pour soulager la baleinière, qui est partie comme une flèche et a sauté le pas sans la moindre difficulté.

Et nous avons continué la route, harcelés par des

nuées de petites mouches, des fourous, qui nous piquent jusqu'au sang.

Vers le soir, nous sommes arrivés à d'autres rapides. Ceux-ci sont beaucoup plus sérieux. Il faut zigzaguer pendant une trentaine de mètres sur une pente hérissée de gros blocs arrondis. Pour passer, les hommes sautent à l'eau. La baleinière se cabre, pique du nez, puis s'échappe à grande vitesse, entraînant les noirs pendus en grappe au bordage. Nous filons entre la berge et un îlot vaseux, couvert de roseaux: nous y apercevons des crocodiles qui prennent le frais et deux bandes de pintades.

Gomme il était tard, nous nous sommes arrêtés à quelque distance en aval, et nous avons dormi, bercés par le bruit monotone de la chute.

Le Gribinghi s'élargit. Son cours est moins encaissé. Presque constamment une berge meurt en pente douce, tandis que l'autre reste à pic. Nous échouons plus fréquemment ; mais, comme nous pouvons naviguer à la perche, nous compensons les pertes de temps.

Sur les bancs de sable et de vase, nous dérangeons plus souvent des crocodiles endormis. Pintades et antilopes abondent, ainsi que des cormorans solitaires, perchés sur les basses branches et qui agitent leur cou démesuré avec inquiétude lorsqu'ils nous voient approcher.

Nous avons abordé le long d'une pente douce, labourée par les hippopotames, quand ils s'en viennent pâturer la nuit. Vers onze heures, ils ont éveillé le campement. Notre présence dérangeait leurs habitudes. Ils ont bruyamment manifesté leur mécontentement. Quelques-uns sont venus secouer la baleinière, tandis que les autres croisarent en grognant et lançaient leur

puissante haleine avec un bruit de jet de vapeur. Tl faisait trop nuit pour les voir et les tirer. C'eût été d'ailleurs inutile, car, au bout d'une heure, ils s'en sont allés.

Nous avons retrouvé ce matin nos visiteurs nocturnes. Le troupeau comprend quelques vieux animaux et des femelles énormes, qui portent chacune un petit sur le dos. Ils ont la peau rose comme de petits cochons. Malgré Tavis des pagayeurs, j'en ai tué un; mais ce meurtre a failli nous coûter cher. La mère s'est précipitée sur la baleinière, et, avant que nous ayons eu le temps de nous garer tout contre la berge, elle a bousculé l'embarcation. D'un coup de boutoir, elle a fait un trou dans une tôle. Elle s'est heureusement contentée de cet exploit.

Quant à nous, nous avons tous fait la culbute. Rendu prudent par ce petit accident, j'ai préféré descendre sur la berge pour assassiner plus commodément quelqu'un de ces gros pachydermes.

C'est aussi facile qu'amusant. Comme le bief n'est pas très étendu, chaque animal revient presque toujours respirer à la même place. On se cache, on guette, et on envoie sa balle au bon moment.

Certain d'en avoir tué trois, j'ai attendu que les bêtes fussent remontées à la surface. Au bout de trois quarts d'heure, les Yacoma ont signalé la première en hurlant : « Niamal Niama! (1) » Ils se sont mis aussitôt à la dépecer, pendant que je péchais à la ligne. Le sang et le contenu du ventre ont, en effet, attiré des bandes de poissons, dont quelques-uns ont plus d'un mètre. Deux fois ma ligne, grosse comme le

(1) « La viande! La viande! »

petit doigt, esl emportée d'un seul coup. J'y renonce.

De gros crocodiles viennent, eux aussi, rôder autour des hommes qui travaillent dans l'eau. C'est un voisinage dangereux ; j'en tire un ; la balle le scalpe ; il mesure cinq pas de long.

Pendant ce temps, deux autres victimes ont reparu sur l'eau. On les a halées dans la petite crique où les hommes travaillent à dépecer la première. C'est une ignoble boucherie. Il coule du sang partout. Les Yacoma jubiLent; ils taillent à coups de couteau et de hachette. Des éclaboussures giclent dje tous les côtés. Les hommes sont rouges de sang jusqu'à la tète. De temps en temps, ils avalent quelques morceaux tout crus, ou s'essuient entre les lèvres la lame et le manche des couteaux sanglants. Ils ne veulent rien laisser perdre : ils cassent les os et les sucent, ou recueillent dans des calebasses la graisse et la moelle qui coulent des grosses dents.

L'odeur du sang a attiré toute une nuée de rapaces qui attendent impatients que les hommes aient fini ; les ai bres en sont couverts. Les nouveaux arrivants chassent les autres, qui planent et tournent en criant. Il y a là des néophrons aux allures hypocrites, des milans hargneux, de petits vautours à tête noire, d'autres plus grands et fauves à qui tous font place ; quatre ou cinq marabouts au crâne dénudé se sont joints à la bande. A peine les hommes ont-ils abandonné les carcasses encore fumantes que tout ce vol d'affamés se rue à la <îurée. Les mandibules s'en donnent tant qu'elles peuvent; les serres font le reste. Chaque lambeau déchiré passe dans vingt becs, qui se le disputent; les batailles commencent sur les carcasses à grands coups d'ailes et de rostres, et se terminent en l'air après des poursuites acharnées. La voracité leur fait perdre toute

prudence. Je lire à balle dans le tas ; chaque coup en abat quelques-uns ; les autres s'éloignent à peine un instant pour revenir à la charge.

La nuit qui tombe rapidement chasse tout ce vilain monde, qui s'en va percher sur de vieux arbres morts pour digérer en paix. Protégés par Tombre, des crocodiles sont venus prendre leur part de festin : nous entendons claquer leurs mâchoires, qui broient les os. Les hippopotames aussi sont revenus rôder en soufflant autour des cadavres de leurs congénères. Mais ils sont repartis aussitôt.

Cette journée de repos m'a valu du bien-être et de la détente. La fraîcheur monte avec la lune, Teau fume, le jour s'éteint. Las d'avoir tant travaillé à débiter leurs trois hippopotames, les Yacoma se sont assis en rond autour du feu et contemplent d'un air satisfait les quartiers qui rôtissent. D'ici, je sens à pleines narines les odeurs de graillon. J'y prends presque plaisir.

A mesure que la viande cuit, les hommes la retournent en se brûlant les doigts, avec des gestes de singes qui s'échaudent. La faim les rend muets. L'un d'eux, pour distraire son impatience, découpe des lambeaux cartilagineux et les engloutit tout crus. Un autre vide des tripes, en les pressant dans ses doigts.

Kntin, tout est paré; à table! Le partage ne se fait pas sans discussions, mais il y a tant de victuailles que chacun trouve à se satisfaire. Tous s'en chargent. C'est brûlant, tant pis. Tenant les morceaux à deux mains, ils y mordent à belles dents, de leurs vilaines dents taillées en pointe. La graisse et le jus découlent des coins de la bouche et dévalent en rigoles sur les poitrines brunies.

Une bouchée n'attend pas l'autre . Les lambeaux

déchirés disparaissent avec accompàgnemeût de claquements de lèvres, à rappeler un cheval qui piaffe. Personne ne songe à boire. Parfois une bouchée trop grosse exige de violents efforts pour se laisser déglutir. Entre deux coups de dents, un des convives recrache ce qui ne peut passer : mais c'est rare, car tout fait ventre, sauf les os.

Et voilà déjà une bonne heure que cela dure.

Quelle capacité 1 Ils mefont envie. Manger !... Manger!...

La nuit est venue, claire et bleue dans ses voiles qui flottent.

Génaga chante. Les notes s'égrènent de sa Kindi, grêles et frisantes, monotones. Il chante à mi-voix comme une complainte, une mélopée un peu triste, nasillée, chevrotante, avec des chutes jusque dans le sous-sol et des reprises imprévues sur un ton de fausset.

A la lueur des feux où la viande se boucane, les arbres paraissent plus grands ; leurs fûts s'élancent, les cimes s'élèvent, s'élèvent, s'élèvent si haut qu'elles touchent le ciel ; et, dans les trous noirs de la voûte, les étoiles apparaissent toutes petites, accrochées aux branches comme les bougies d'un sapin de NoëL

Dans le demi-sommeil où je reste plongé, j'aperçois les Yacoma, dont les torses nus s'éclairent de lueurs rouges en éclats qui vacillent. Ils mangent. Leur appétit n'a pas faibli, leur voracité est la même; c'est à qui finira le premier pour reprendre un des morceaux mis au chaud sur la braise.

Je crois même qu'ils en remettent cuire ! Mais oui, ils rechargent. Bis'millah I quels estomacs I

J'ai fini par m'assoupir. A une heure, mon ventre m'a réveillé : les Yacoma mangent encore. A trois heures, nouveau réveil : les Yacoma mangent toujours.

À cinq heures, j'ai crié : « Tout le monde debout 1 » Les Yacoma mangeaient. Et, quand nous avons démarré, en pagayant, ils avaient encore la bouche pleine.

D'ailleurs, rembarquement a été quelque peu pénible. Il a fallu caser ces amas de viande encore tiède. Il y en a partout : dans les coffres étanches, sur les caisses, jusque sur mon chimbek. Nous voguons au travers des senteurs de pot-au-feu, entourés d'un nuage de mouches. Âh I les sales bêles I je me demande d'où elles sortent?

Par contre, les Yacoma sont aujourd'hui d'une humeur charmante. Ils pagaient avec frénésie, en hurlant des et des Â, entremêlés de « Niama » et de « Dokotér » qui doivent, à leur idée, me faire goûter des joies triomphales.

Ce que je vois de plus clair, c'est que nous filons au moins trois nœuds. Malheureusement, la navigation s'accidente de plus en plus. Nous venons de traverser une passe tortueuse, encombrée de gros rocs, au milieu desquels nous avons circulé grand train, non sans quelque émotion. Maintenant, ce sont des bancs de sable, d'huîtres, ou de gravier, sur lesquels on touche. L'Hllure se ralentit : et puis les Yacoma digèrent ; la chaleur étouffante les rend somnolents.

A une heure, nous sommes dans les gros cailloux. Ici il faut ouvrir l'œil. D'abord ce sont de petits ressauts que nous franchissons assez librement. Nous entrons ensuite dans un étroit couloir, resserré, bordé de roches entassées, polies, chauffées à blanc. A l'orée, nous nous engouffrons dans un cul-de-sac, où l'eau retrouve un peu de calme, sous une voûte de feuillage. Devant nous, le bras semble barré par une dalle énorme, plate, basse, nue, sauf quelques touffes d'herbe. A droite, cependant, s'ouvre le passage praticable, c'est-à-dire 30 mètres de glissade aboutissant

à une vraie chute, où Teau fait une vraie volute, un creux et un gros remous, le tout encombré de pierres moussues, sur lesquelles la rivière écume.

En aval, la carcasse d'un chaland naufragé nous recommande la prudence. On allège le boat ; quelques hommes vont se mettre au-dessous de la cascade, pour le repousser, si par malheur il se jette au plein. Les autres embarquent et vont en amont prendre le courant. Voici qu'ils redescendent... la baleinière enfile le chenal... Tallure s'accélère... Tavant sort de Teau... elle pique du nez, bondit... elle passe, elle est passée. C'était en somme moins dangereux qu'on n'aurait pu le croire. J'aurais môme dû m'en douter, car mes boys avaient laissé leur bagage dans la barque.

Ce bas Gribinghi est vraiment très pittoresque. On peut en jouir, malgré le soleil, les tsé-tsé et les taons. Ce qui est moins agréable, c'est l'odeur de la viande, qui commence à se faisander.

Nous approchons du confluent avec le Bâ-Minghi. La rive droite est très escarpée, rocailleuse, et pourtant la végétation paraît plus vigoureuse et plus touffue. Les échouages alternent avec des chocs sur des roches à fleur d'eau. Au sortir d'un chenal rétréci, nous venons même de heurter un écueil avec tant de violence que nous sommes tous tombés pêle-mêle avec les caisses et les quartiers de viande sèche.

Brusquement la rive droite s'abaisse et meurt dans un grand banc vaseux. La berge gauche est taillée à pic dans du sable mêlé d'argile. Le fleuve fait un coude. Nous débouchons dans une ampoule, où se jette à droite le Bâ-Minghi. C'est très banal. Un troupeau d'hippopotames a élu domicile en cet endroit profond.

Nous voici donc sur le Chari. On ne s'en douterait

guère. Nous passons encore à gauche le confluent d'une petite rivière, la Vassako, et voici les Yacoma qui se iiietlent à entonner une de ces furieuses barearoles, où des cacophonies étranges se marient à des accords d'une surprenante douceur. « Dokoter... Charî... Yacoma-hé. Fort-Chameau! Yé,yé,oh!... ». Je ne conaprends pas, mais je devine ce que cela veut dire. Le voilà, le Chari, dan» toute sa splendeur de fleuve soudanais. Il se vautre dans un lit immense et sans contours, vagu^», paresseux, lent, plein de bancs de sable qui étalent leurs croupes.

Devant nous, au confluent d'un ruisseau, un poste en vedette en haut d'une berge raide. C'est Tlrina. On y aborde. Le Sénégalais qui le commande a noyé la tristesse de sa solitude dans des flots de « pipi ». Il est tellement bavard que je n'arriverai pas à l'envoyer dormir.

Le Ghari.

La perspective de toucher au but a donné un regain d'ardeur à l'équipage. Même les boys s'arment de perches ou de pagaies. Malheureusement, c'est du courage inutile. A cette saison de l'année, le Chari n'est déjà plus librement navigable pour une embarcation chargée comme la notre. Sur cette nappe immense, aucun point de repère. Nous naviguons à l'aveuglette, évitant de notre mieux les cailloux et les bancs d'huîtres. Mais le manque de fond nous arrête à tout instant. Il faut se mettre à l'eau, porter à bras la baleinière ou lui faire un chenal en creusant le sable avec des planches cassées. La besogne est rude; nous n'avançons pas vite.

Entre temps, les Yacomasont attrapé parla qaeaeun

crocodile de plus d'un mètre. Ces sauvages sont stupéfiants; à mesure que Tun d'eux était forcé de lâcher la bêle, un autre la reprenait; un petit coup de bâton parci, un petit coup de poing par-là, ils ont fini par Tétourdir et Font éventrée au couteau. Le crocodile du Chari est vraiment de bonne composition. Les autres animaux ne paraissent guère plus farouches. Sur les bancs immenses qui prolongent les rives déboisées, nous apercevons des antilopes en troupes. Notre passage ne les fait même pas s'écarter. Quelques-unes lèvent la tête, nous regardent et se remettent paisiblement à brouter. On n'a même plus en\ie de les tirer; ce serait du meurtre.

Des hippopotames dorment au soleil, leurs gros corps informes à demi immergés. Des bandes d'ibis sacrés, de tantales, de cigognes blanches ou noires, s'échelonnent en files interminables, immobiles sur les grèves. Des canards barbotent un peu partout. Des grues couronnées courent éperdument en secouant leurs ailes. On a l'impression que ce fleuve indolent est la source de toute cette vie. Bêtes et plantes ne vivent plus que par lui. Dans les rares échappées des berges en pente douce, on aperçoit la brousse malingre et dépouillée : buissons confus, arbres convulsionnés, qui paraissent pousser les racines en l'air, champs d'herbes sèches, prairies de roseaux tranchants, paysage d'incendie, végétation de squelettes.

Où l'eau manque, que doit-il rester?

Nous avons, ce matin, dépassé le confluent du Bangoran. Quelques barrages de pêche nous font soupçonner la présence de l'homme. Nous avons d'ailleurs aperçu deux indigènes qui se sont effondrés dans les hautes herbes. Je voudrais bien cependant me rensei-

gner et savoir si Fort-Archambault est encore aussi loin que les Yacoma le prétendent. Ils sont éreintés, et, comme il leur reste de la viande pour plusieurs jours encore, ils mettent à manœuvrer une mauvaise volonté évidente. Je n ai pas les mêmes raisons qu'eux. Je veux arriver demain. On naviguera la nuit.

Nous nous sommes réposés jusqu'au lever de la lune; les moustiques sont désespérants. Nous avons aperçu Jes feux d*un bivouac de pécheurs : tous ont pris la fuite.

Les rives du fleuve sont aussi peuplées la nuit que durant la journée. Sur les bancs de sable, nous devinons tes ombres d'antilopes en promenade. Tout près de nous, un lion, que nous avons dû déranger, nous a 4onné un échantillon de sa musique. Certains rauquemenls nous font vibrer de la tête aux pieds. Des expirations saccadées explosent, brèves et rapides, et meurent en roulades graves comme un tonnerre lointain, d'est un timbre de voix qui n'a pas son pareil.

Au petit jour, trois gros éléphants ont traversé le fleuve en amont, à 2 kilomètres de la pirogue.

Sur la rive droite, nous venons d'apercevoir des plantations de mil. Plus loin, des descentes fréquentées taillées à flanc de berges. Quelques petites pirogues, rustiques, difl*ormes, mal taillées. Un peu plus loin, des cases. C'est Kodeberi. Dans deux heures, nous serons à Forl-Archambault.

De fait, nous n'avons pas tardé à apercevoir le poste et les villages qui l'entourent. Après ces quinze jours de désert, la vue de ces lieux peuplés nous remplit le cœur de joie. Si Ton y trouve en outre le même accueil que nous y reçûmes, on a vite fait d'oublier les lenteurs du chemin.

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