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L'àrrière-lrain de la peau est coupé horizontalement; les pattes postérieures conservées servent de ceinture. Les pattes de devant restent libres, en guise d'ornement. La tête a été complètement enlevée, peau comprise, sauf deux languettes latérales de 10 centimètres de long, prélevées sur les côtés du cou. Pour se vêtir, l'homme s'attache à la ceinture le tablier qui lui pend dans le dos. Puis il écarte les cuisses, rabat en arrière ses organes génitaux et les recouvre avec le tablier qu'il attire en avant en le moulant sur le périnée. Les deux languettes latérales sont introduites de chaque côté entre la peau des organes et les cuisses, pour coller à 4a sueur et empêcher le glissement des surfaces cutarnées. Ceci fait, l'homme serre les jambes, et voici la morale satisfaite. A leur vue, les premières fois, on en -est tout interloqué, et on hésite sur le sexe. Eux n'en ^paraissent pas autrement gênés, même en marche. Ils en sont bien réduits à se dandiner comme un malheureux tourmenté par un pressant besoin; parfois ils exécutent quelques mouvements d'une gigue discrète pour •remettre les choses en place ; mais l'habitude, contractée dès l'enfance, leur a fait une seconde nature.
Cependant, quand ils ne se croient pas obligés de conserver les convenances, ils se déboutonnent et laissent flotter leur habil. On dirait alors, à les voir, des gens vêtus d'un frac dont ils n'auraient conservé que les pans.
Certains voyageurs croient que ce vêtement à été imposé par l'humidité naturelle du sol ; d'autres, qu'il sert de selle aux Sara. Mais, sans compter que très peu ont une monture, il est permis de ne pas accepter ces explications, lorsqu'on les a vus relever soigneusement leur tablier pour monter à cheval, même pour ^'asseoii^ -à terre, sans crainte des rhumes de cerveau, dans c^^
AU LAC TCBAD. 407
C'est le sergent de garde qui s'est dérangé. Coût : hait jours de prison, pas volés.
Gaye est venu me demander aujourd'hui une consultation :1e motif en est l'avarie traditionnelle. Une chose aussi banale ne mérite pas qu'où s'y arrête. Mais Gaye et le cortège des gens qui l'accompagnent forment un groupe qui a de l'œil.
Le frère de Gaye, Gaye M'basa, c'est-à-dire le petit, a i",76; Gaye le chef, i",80;les tailles de ses suivants s'étagent jusqu'aux environsde i^^^Qo ; tous solides, bien plantés, presque majestueux. Les uns jouent avec une chicotte, dont la lanière est ferrée vers le bout ; d'autres portent au-dessus de la sçiignée du bras gauche un bracelet de cuir, d'où pend un couteau à deux tranchants. Ce sont vraimentde beaux hommes, et, chez les Niellim, on en trouve beaucoup dans ce gabarit-là. Ils sont, à mon avis, plus grands, plus forts que les Sara; j'en viens à penser que Maistre a été trompé par le contraste entre les Banda, qu'il venait de quitter, et les Sara plus ou moins authentiques, dont il abordait le territoire. Car il reste à démontrer que les Ngama de Mandjatezzé sont des Sara, ce que je ne croirai que si on me le fait voir.
Ma maison civile vient de s'augmenter de deux nouveaux numéros :une guenon et son petit qu elle allaite. Je ne sais pas si je vais arriver à les civiliser.
J'ai donc, à la date de ce jour, pour égayer mon logis, mes deux recrues, un singe rouge qui pleure tout le temps (1), deux petits singes (2) qui font le ménage (?), une petite genette (3) qui me grimpe après les jambes
(1) Cercopitfiecus Patas,
(2) Cercopithecus Pyrrhonotus, ^3) Genetta Poensis.
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très grandes, fort bien imaginées. La monture démontable est composée de deux longues perches un peu flexibles, fixées Tune à Tautre en un V très ouvert et frettées sur un très long manche. Le filet est à mailles carrées de 5 à 6 centimètres de côté. Il a la forme djune poche très profonde, pyramidale, à trois pans, dont Touverlure est en triangle isocèle. La base seule est fixée par des cordes aux deux montants, qui prennent chacun une dizaine de mailles. Les deux autres côtés du filet restent libres; mais, à leur angle de jonction, près de l'ouverture, est attachée une longue ficelle qui remonte le long du manche et permet au pêcheur de tenir la poche ouverte ou de la laisser s'aplatir à son gré.
Pour se servir de cet engin, le pêcheur se met à Tavant d'une pirogue, plonge son filet perpendiculairement, presque jusqu'à toucher le fond. A l'aide de la ficelle, il maintient la poche ouverte et laisse dériver la barque au courant. Quand un poisson entre dans le filet, il lui donne une secousse, que transmet la cordelle. Le pêcSeur la lâche, le filet s'aplatit et le poisson ne peut ressortir.
Ce sont là les procédés favoris des Niellim. Mais Tounia, Kaba, Sara, Horo, en ont d'autres encore que j'examinerai à la prochaine occasion.
Rama, le boy civilisé, que j'ai ramené à Fort- Archambault, est de plus en plus désagréable. Il a fait aujourd'hui une réponse qui mérite d'être signalée, car elle dénote bien l'état d'esprit du noir, qu'un saut trop brusque a tiré de l'ornière et qu'un coup du destin y a fait retomber. Le capitaine le faisait appeler au poste pour lui demander un renseignement: « Si le Blanc a besoin de moi, lui fit dire Rama, qu'il se dérange ! »
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C'est le sergent de garde qui s'est dérangé. Coût : bait jours de prison, pas volés.
Gaye est venu me demander aujourd'hui une consultation : le motif en est l'avarie traditionnelle. Une chose aussi banale ne mérite pas qu'où s'y arrête. Mais Gaye et le cortège des gens qui l'accompagnent forment un groupe qui a deToeil.
Le frère de Gaye, Gaye M'basa, c'est-à-dire le petit, a i",76; Gaye le chef, i",80;les tailles de ses suivants s'étagent jusqu'aux environsde l™,9o ; tous solides, bien plantés, presque majestueux. Les uns jouent avec une chicotte, dont la lanière est ferrée vers le bout ; d'autres portent au-dessus de la sçiignée du bras gauche un bracelet decuir, d'où pend un couteau à deux tranchants. Ce sont vraimentde beaux hommes, et, chez les Niellim, on en trouve beaucoup dans ce gabarit-là. Ils sont, à mon avis, plus grands, plus forts que les Sara; j'en viens à penser que Maistre a été trompé par le contraste entre les Banda, qu'il venait de quitter, et les Sara plus ou moins authentiques, dont il abordait le territoire. Car il reste à démontrer que les Ngama de Mandjatezzé sont des Sara, ce que je ne croirai que si on me le fait voir.
Ma maison civile vient de s'augmenter de deux nouveaux numéros :une guenon et son petit qu elle allaite. Je ne sais pas si je vais arriver à les civiliser.
J'ai donc, à la date de ce jour, pour égayer mon logis, mes deux recrues, un singe rouge qui pleure tout le temps (1), deux petits singes (2) qui font le ménage {?), une petite genette (3) qui me grimpe après les jambes
(1) Cercopithecus Patas,
(2) Cercopithecus Pyi^honotus .
^3) Genetta Poensis.
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pendant que j^écris ces lignes, une tortue trionyx dans une caisse, un chat sauvage (1) qui tourne autour de son piquet, un céphalopheet un jeune guib, que j'élève tous les deux au biberon.
Il paraît que ça ne sent pas bon, dans ma case. Moi, je ne sens rien ; mais, quand les camarades passent k eôié de chez moi, ils se bouchent le nez. Ce doit être à cause de mes peaux qui sèchent et des os qui sont suspendus sous le toit.
En allant faire ma tournée quotidienne de chasse aux insectes et autres animalcules, je suis tombé au milieu d'un enterrement. Gomme les gens ne pouvaient pas abandonner le cadavre sur la place, ils ont bien été obligés de continuer, et j'en ai proûté pour assister à la cérémonie.
Ce fut simple et de bon goût. Le corps, ficelé dans une natte, étail installé sur une civière en bois grossièrement faite, que quatre hommes portaient sur les épaules. Une dizaine de femmes suivaient, appuyant sur leur ventre nu une calotte de calebasse, qu'elles frappaient en mesure pour rythmer des vociférations incohérentes, des hurlements déchirants et des sanglots factices : à les entendre, on ne se douterait jamais que, depuis trois jours, elles font sans répit ce métier-là.
A distance et sans ordre, marchent derrière elles les' hommes en armes. Ce sont des Tounia de Borondo.
Après avoir cheminé quelque peu à travers les loungans, le cortège s'est arrêté; les hommes se sont mis à l'ombre d'un arbre; les femmes se sont groupées' à l'écart; on a planté là le cadavre en plein soleil; et
(l) Fells calligata.
des amis dévoués sont allés à quelques pas de là «reuser la fosse. Pendant ce temps, les hommes bavardent et les femmes hurlent.
Dans le sable, la fosse se creuse vite : son ouverture circulaire n'a pas plus de 80 centimètres de diamètre; le trou s'enfonce tout droit d'un côté, progressivement excavé de Tautre. A i"',50 au bas de la paroi verticale, on cesse dé creuser en profondeur, pour creuser de côté. On fait ainsi en contre-bas une longue excavation horizontale à ouverture latérale, où le mort sera Couché.
La fosse finie, dès femmes apportent deux calebasses contenant de V « eau fétiche ». On en asperge le mort. Tandis qu'une femme met sur^ la tête le vase vide ei s'en va, une autre la suit en lui soutenant la calebasse sur la tête, comme si elle était devenue pesante subitement.On crie encore un peu, puis tout le monde s'en va, laissant le mort entre les mains des quelques amis de bonne volonté, qui l'introduisent tout droit par 4'ouverture ronde. Un homme, descendu dans le trou, reçoit le corps, le fait basculer en pesant un peu dessus, jusque dans la chambre horizontale, et le couche sur le côté en lui tournant la tête vers le soleil levant. On fait alors tomber la terre, et on tasse. C'est tout.
Kouno, mon petit boy, qui est moitié Boa, moitié Tounia, m'a dit en rentrant qu'à cause de moi on s'était dépêché, et qu'on avait peut-être omis une précaution habituelle. Quand le cadavre est couché dans la logette, on fait une cloison avec des branchages qui s'appuient sur la marche inférieure et sur l'aiitre paroi. On répand sur cette claie de la terre qu'on mouille et qu'on maçonne. On ne comble la fosse qu'après.
Mon petit bonhonxme m'a dit aussi que les femmes^
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chez lui, étaient enterrées avec tout ce qu'elles possédaient de parures en perles, et les hommes avec tout ce qu'ils avaient d'étoffes et de vêtements.
Ce mode de funérailles n'est d'ailleurs pas spécial auxTounia. Les Niellim, les Sara, les Kaha, tous dans la région procèdent de même.
Je ne m'explique pas très bien l'origine de la mutilation que toutes les peuplades ici se font subir. Hommes et femmes s'enlèvent les incisives de la mâchoire inférieure : quelques tribus, comme les Niellim, les Ndam ou les Boa, ne s'en arrachent que deux ; les Sara, les Tounia, les Horo, les Kaba se les font arracher toutes quatre. Arracher n'est pas le terme exact. C'est faire sauter qu'il faudrait dire : on appuie un morceau de fer au collet de la dent, pour faire ciseau, et on frappe un coup sec sur la tige. Gomme on opère chez des enfants de huit à dix ans, la dent saute presque toujours. Avec l'âge, le trou se resserre sous la poussée des dents de sagesse.
La bouche des gens, ainsi mutilée, est plutôt repu* gnante : on dirait une gueule de vieux chien; c'est peut-être la seule raison qui a fait adopter cette mode..
Gaye M'basa est venu à six heures, comme il l'avaik promis. En arrivant chez Gaye Kébir, nous n'avons trouvé que quelques captifs ; mais bientôt le chef est sorti. Saluts; poignées de main; en selle; nous voilà partis. Nous traversons le village, qui s'éveille ; de tous côtés des hommes en armes nous rejoignent. Quelques cavaliers arrivent au milieu de galopades etl'rénées. Tout le monde s'interpelle, se bouscule, se chicane et se donne un mouvement indescriptible.
Gaye est en tète, juché sur un petit cheval Isabelle,
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dont Tallure régulière et douce sied à merveille à un chef arabisant. Une quinzaine de cavaliers caracolent le long de la colonne. Les uns montent à poil ; pas de selle, pas d'étriers; une corde autour des naseaux sert de bride. D'autres ont des équipements à la ouadaïenne : selles immenses, énorme pommeau crochu, troussequin plus énorme encore; leurs chevaux ont le mors arabe.
De tout le monde, je suis, comme de juste, le plus mal monté. Quant à mon boy Génaga, qui m'accompagne, il met une insistance inquiétante à se faire désarçonner, à la joie débordante du public.
Ces Niellim sont vraiment des hommes superbes. Parmi les deux ou trois cents piétons qui nous suivent,, beaucoup seraient dignes de tenter un statuaire, tellement ils sont beaux, avec leurs longues sagaies sur Tépaule, ou leur étui à troumbaches qu'agrémente une peau de panthère.
Nous passons le Charià un gué profond, au milieu des cris, des chutes et des ruades.
Notre allure est très vive. Nos petils chevaux, qui ne peuvent allonger, s'en vont d'un trot menu, sec et raccourci à vous briser les reins : un vrai trot de bourrique. Il faut danser sur sa selle pour éviter les branches et les épines et se garer des sagaies, que les hommes vous promènent à un pouce du nez. Les piétons font comme les bêtes et soulèvent dans leurs bousculades des flots de poussière à vous cimenter la langue dans la bouche.
Quant au paysage, il est toujours aussi immuable, dans son âpre monotonie: la terre sablonneuse et jaune; les termitières en cathédrales ; les herbes sèches ; la brousse brûlée ; les arbres en pas de vis, et le soleil à indiscrétion. Exception faite des bords du 6â-Karé, ça. ne change pas jusqu'au Djà.
Nous y sommes! On longe quelque teitips la berge, €t bientôt émerge curieusement de Teau la tête de notre première victime. Le coup de fusil est salué de cris lointains : ce sont les Niellim partis la veille pour cerner le troupeau et Tempêcherde fuir. En quelques minutes, nous sommes tous réunis et la chasse commence.
Gaye m'avait demandé de venir pour aider ses ihommes ; mais je m'aperçois bien vite qu'ils n'ont «pas besoin de moi.
Le bief où sont cantonnés les hippopotames est profond, mais ne va pas très loin. Lelong des deux berges, les chasseurs, montés en pirogues, filent en silence et •s'échelonnent si bien qu'un hippopotame ne peut venir respirer sans être à portée de sagaie. L'attente est parfois très longue, mais personne ne souffle mot. Les deux hommes qui conduisentchaqueesquif se tiennent à l'arrière, prêts à pousser sur la perche. A l'avant se tient le tireur : il est campé sur les jambes, les reins cambrés, l'œil au guet; la sagaie à hauteur de l'oreille, le bras plié en arrière, tout prêt à se détendre. De son hrdiS resté libre, il manœuvre une perche légère, avec laquelle il précise les évolutions de la barque et accélère au besoin la fuite.
Dès qu'un hippopotame paraît, un sagaie barbelée s'envole et vient se ficher dans son cuir épais. Gomme la hampe est immense, l'hippopotame a beau plonger, il en sort toujours un morceau qui letrahitddnssafuite. Les pirogues le suivent implacablement, et, chaque fois qu'il se montre, une grêle de sagaies Fobligent à disparaître.
Les fers énormes lui font des blessures profondés, dont aucune n'est mortelle, mais par où il perd son sang. Trahi par sa masse et la hampe qui dépasse, il jeçoit des coups même entre deux eaux. Impossible de
-kj
reprendre haleine. Il s épuise. La colère et la douleur lui font perdre prudence. Furieui, il fonce sur les pirogues, qui bondissent sur Feau. D'un coup de museau^ il fait voltiger en Tair hommes et barques, surpris dans leur fuite vers la berge. Mais, pour une chavirée, dix autres n'ont pas manqué Toccasion de piquer. C'est une véritable corrida nautique. L'hippopotame en fureur devient encore plus monstrueux. 11 bondit dans Teau et secoue dans des mouvements d'une puissance inouïe les faisceaux de « piani-ma » qui lui font desbanderilles. Sous son effort, les hampes cassent, les fers se tordent; Teau jaillit de tous cotés et bouillonne en écume ensanglantée.
Mais, à mesure qu'il s'épuise, les pirogues, revenues à la charge, s'enhardissent. Un chasseur enfin lui plante la goumna (1). En se débattant, Thippopolame a libéré le harpon, dont la corde se déroule, maintenue sur l'eau par un flotteur. Une équipe s'en saisit, et, dès ce moment, l'animal entraîne son ennemi à la remorque. Le combat devient passionnant. L'hippopotame charge avec la fureur du désespoir : les pirogues culbutent; des hommes tombent à l'eau; tout le monde crie; la bête, les barques, les gens, tout tourbillonne. 11 Jaillit de l'écume, de la vase et du sang.
Mais lentement le monstre se laisse acculer dann ur» endroit peu profond. On jette à la berge la corde du harpon. Vingt, trente, cinquante hommes hal<inld<*HHUH. Chaque fois que la bête perd pied, elle <'îst alliKfe de quelques centimètres; mais parfois, à son tour, <dle entraîne toute la grappe. D'autre» fois, i*\U*, ^ïdanc^ résolument sur la berge. Alors, sauve qui jx^ul, et nous dûmes à trois reprises meitr<f ou l<'n/ie a m^ contre-attaques.
(I) Harpou à U-i iiiobil'.^
il4 DU CONGO
Mais, quoi qu'elle fasse, il lui faut mourir. Gênée dans ses mouvements, elle est criblée de coups. C'est la fin, Tagonie; et bientôt apparaît son flanc rosé tout lacéré d'entailles fraîches et sanglantes, ballonné comme une énorme vessie. Une clameur retentit; on sourfle un peu ; on prend de nouvelles armes que des ouvriers viennent de réparer sur place, et la chasse recommence.
En six heures, onze bêtes furent ainsi abattues ; comme tout le monde restait pour boucaner la viande, Gaye et moi sommes rentrés seuls au logis.
Mon boy Génaga m'est revenu aujourd'hui avec la figure pleine de sang caillé et de cendres. J'ai cru d'abord qu'il s'était battu, ce qui lui arrive quelquefois, en raison de ses équipées nocturnes.
Mais il m'a avoué s'être fait simplement ajouter quelques cicatrices en plus de celles qu'il porte depuis le jeune âge.
Comme nous sommes en pays Sara, il a trouvé la mode agréable et seyante : il s'est fait ajouter deux petites hachures sur chaque pommette au-dessous des yeux.
Il est heureux qu'il ne se soit pas fait taillader le front de cicatrices en V partant de la racine du nez comme les Sara, ou balafrer les joues de longues cicatrices comme les Horo ou les Niellim.
A son âge, il en aurait peut-être été incommodé, et son service en aurait souff'ert.
En tout cas, cette manie de rimitalion ne lui est pas particulière : voici plusieurs fois que je vois le même fait se renouveler.
Il ne fortifie pas la confiance, déjà très limitée, que je conservais dans la signification des tatouages de races. Ils sont sans doute des indices assez souvent utiles;
mais il ne faut pas trop s'y fier. Le désir de suivre la mode, rimitation, ainsi que le traitement médical de nombreuses affections, contribuent à les falsifier outre mesure.
Le tisserand de chez Gaye est devenu mon ami; je vais parfois le re|;arder travailler. Le tisserand, c'est l'ouvrier d'art. On a pour lui la considération due à tous ceux qui se font payer très cher. D'ailleurs, le barème de Testime publique est, ici comme partout, Testimalion personnelle. L'homme et le métier sont sérieux.
Deux barres de bois, « les tiéri », munies d'encoches en crémaillère, forment un angle sans sommet, incliné et ouvert vers le siège. L^ouvrier est assis entre les deux branches. Sur ce plan incliné, une tige mobile^ soigneusement polie, est fixée transversalement dans un cran d'autant plus éloigné que le tisserand a les bras plus longs.
Cette traverse supporte les pièces principales du métier. Au milieu, se réfléchit en anse une petite courroie de cuir, qui tient suspendue les sama; ces rectangles à jour ont leurs petits côtés en bois horizontaux, unis par des fils de coton parallèles, qui répartissent également la trame pour l'entre-croiser par leur déplacement en hauteur. Ce déplacement alternatif s'obtient au moyen des « logoum », pédales très primitives, formées d'une longue baguette attachée à une corde. Chaque sama reçoit de deux en deux la moitié des fils de la trame. Celle-ci porte le nom de niéré. Elle est formée de l'assemblage en une bande, large de 5 centimètres, de fils étendus sur 10 à 20 niètres de long. L'extrémité la plus éloignée est fixée à une vieille marmite chargée de cailloux; c'est une sorte de chariot. Il est assez pesant pour assurer l'extension continue de la
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bande, assez léger pour que le tisserand puisse faire venir la trame à mesure qu'elle se remplit.
De la marmite, la trame, en effet, va passer sur une mince baguette, ûxée entre les branches d'une fourche^ au sommet de Tangle formé par les « tiéri ». De là, elle se réfléchit, entre-croise ses fils avec ceux des« sama », et arrive au peigne appelé « podiar ». C'est un cadre en bois, rectangulaire, suspendu à la traverse qui porte déjà les sama. « Podiar» est, à proprement parler, le nom du peigne seul, c'est-à-dire de l'assemblage de minces lamelles de bois perpendiculaires au bord inférieur, épais motrceau de bois qui leste lappareil et guide la navette dans sa course. Elle ressemble à la navette de chez nous, s'appelle koar et contient le dourour, petite bobine sur laquelle est enroulé le coton.
Le tisserand lance la navette contre le « podiar » ; la fait passer entre les fils que disjoignent les « sama »; la reçoit de Tautre côté, tandis que la main qui Ta lancée attire le peigne d'un léger balancement, et presse ainsi -le dernier fil laissé par la navette contre les précédents. Le poids ramène le « podiar » en arrière. Un coup de pédale déplace les « sama » et croise la trame en sens inverse ; la navette repasse ; un coup de peigne, un coup de pédale, et la navette revient.
Toc, toctoc, toc ; la « koar » saute d'une main dans l'autre. Le peigne se balance avec le tic tac monotone de tous ces chocs répétés ; tenues entre les orteils, les «logoum»montentetdescendentd'un mouvement régulier. Fil à fîl, rétotfe s'allonge, si bien que de temps en temps l'ouvrier doit s'arrêter pour l'enrouler sur deux baguettes suspendues sous ses jambes, au cadre du métier. Ce n'esl pas très absorbant, mais il doit cependant falloir une certaine habitude pour aller vite sans rompre trop souvent ces fils volumineux, mais peu solides.
Est-ce la chaleur? Torage qui monté? Est-ce déférence? Je l'ignore. Le fait est que Ton cause très peu. En revanche, on dort beaucoup. Seuls quelques hommes luttent avec un demi-succès contre le sommeil. Assis le dos contre un arbre, un bon vieux garnit des bobines sur lesquelles semblent déteindre ses doigts. Dans une tache de soleil, un second fabrique du fil; son coton est pelotonné sur une longue baguette qu*il tient de la jnain gauche ; de l'autre, il fait virer un fuseau lesté d'une rotule ; à mesure que le fil se tord, le fileur étire de nouveaux brins de coton. Plus loin, un autre tresse un «secco »de grosse paille, à côté d*une femme qui dorty étalée par terre sur le dos : elle est si longue, si plate^ si peu accidentée qu'on la prendrait volontiers pour son ombre.
Le vent a rabattu sur le poste la fumée, qui rentre partout. Il n'y a plus moyen de rester dans la case; et, tant qu'àpasser àTétatde jambon, il vaut encore mieux essayer de voir quelque chose.
De l'autre côté de la rivière, les gens ont mis le feu à la brousse, autant pour nettoyer la berge que pour garnir leur garde-manger. Gomme tous les jours vers midi, le vent souffle en bouffées qui promènent les flammes avec une rapidité terrifiante. Dune berge à l'autre, on entend crépiter les liges d'herbe; et l'incendie ronfle avec tant de violence qu'on jurerait écouter le tonnerre. De temps en temps, craquent en salves les détonations sèches de morceaux de bois qui éclatent. Des tourbillons de fumée noire et épaisse s'élèvent, avec des poussées de flammes qui montent brusquement et font voltiger des feuilles incandescentes.
Tous les charognards sont accourus à deux lieues à la
ronde. On les voit tournoyer, planer, faire des culbutes, en poussant sans répit leur sifflement aigu. La puissance et la précision de leur vol émerveillent. Avec une telle adresse, ils seraient les rois des airs, s'ils étaient mieux armés. Mais leur couardise et leur bec trop faible les réduisent pour le moment à disputer les sauterelles aux guêpiers. Ceux-ci sont encore plus nombreux que les milans. On les voit par bandes, perchés sur les broussailles qu'à épargnées le feu. Patiemment, ils guettent iescriquets au passage. Puis ils filent comme des flèches, montent tout droits vers le ciel, si brillants dans leur livrée métallique, bronze et or, qu'on les prendrait pour d'énormes flammèches balancées par le vent.
Tout autour du brasier qui rampe, les indigènes montent la garde, armés de bâtons et de sagaies. A chaque instant éclatent des cris : on voitalors un groupe de grands diables tout nus, qui bondissent en gesticulant, Irappent par terre, se jettent à plat ventre, tournent, saulent, courent, frappent encore et se bousculent, avec cinq ou six chiens qui se faufilent en faisant des crochets enlre leurs jambes, et des bandes de moutards qui en font autant. A les entendre, on croirait pour le moins qu'ils s'égorgent. Mais tout ce remueménage estprovoqué simplement par un rat qui s'enfuit. Et Dieu sait s'il y en al De tous côtés, ça déboule, des rats, des souris, des mulots, desgenettes, desaulacodes, des xérus et des serpents. C'est une véritable hécatombe de vermine. Mais, dans unmois d'ici, il y en aura encore autant.
Ma ménagerie devient insupportable, malgré la mort de mon petit singe et la fuite clandestine de sa mère. « Rasoir » (c'est mon singe rouge), pleure plus que
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Jamais. « La Ferme » et « La Jambe », mes deux autres golos, démolissent brin par brin ma toiture déjà très compromise. Quant àmesantilopes, «Canule», le céphalophe, et Crampon, le petit guib, depuis que je leur ai donné pour compagne une petite femelle de kob, « Bassinoire », elles s'acharnent a me rappeler ma terrible responsabilité de nourrice.
De ce moment, il y a de la lune : je passe des nuits «épouvantables. « La Ferme » et « la Jambe », perchés sur le mur, entament des a cro cro cro » qui n'en veulent plus finir. « Rasoir » pleure à fendre Tâme. « Canule», « Crampon » et « Bassinoire » jouent à chat-coupé au pied de mon liL Le chat, le vrai chat, la trouve mauvaise et crache tant qu'il peut en cherchant à les griffer au passage. Ces courses désordonnées ne vont pas sans nuire à l'harmonie de mon mobilier primitif.
Patatras I voilà mon photophore par terre ! Les bétes, prise de peur, s'affolent et tournent au triple galop. Mes .bibelots volent ; ma cuvette roule en bas de la table ; U table la suit ; puis voici le seau qui fait la cabriole. Et, pendant qu'éveillé en sursaut je lève les bras au ciel, •cette chevauchée infernale se termine par un déboulé de mes trois animaux, qui me sautent sur le lit en décrochant la moustiquaire. Ah ! ce n'est pas tout rose, la maternité! Il faut que je me débarrass<5 det» couvertures, de la moustiquaire ; je me lève en pataugeant dans l'eau, pour chercher à tâtons mon phot^iphore en détresse, et j'allume. Une tétéeàtoulmon petit monde, «t le calme renaît. Mais voici bien des fois déj.-'t que am alertes se renouvellent.
Du moment que j'ai chasfM'^ pour \t*H SU*Mim^ U*m Tounia n'ont pu se faire à Vid^ttt que jn ttn i:UuHiittmïn pas pour eux. Borondo et (ydimm n^mi tuhun ^ttnuu ma
confier leur dépit. Pour ne pas faire de jaloux, il faul que je m'exécute.
Nous sommes donc partis, une centaine de Tounia, Borondo et moi. Borondo est à cheval ; comme son pantalon le gêne, il le retire et s'en sert en guise de selle ; ses gros mollets nus disparaissent dans des bottes bornouanes. Au départ, ses hommes conservaient encore un peu de retenue, et d'aucuns avaient ajouté à leur costume un petit carré d'étoffe qui leur voilait les parties antérieures. Mais, une fois le Chari traversé, tout le monde lâche sa feuille de vigne ; on roule même soigneusement les petits rideaux, sans doute pour ne pas qu'ils s'abîment. Comme nous sommes partis assez tard, nous pressons l'allure. « Kabé! Kabé! (1) » Les bagages ne nous gênent guère; avec leurs armes, les Tounia n'ont apporté pour mettre la viande que des filets comme ceux de nos ménagères et de grands étuis en osier qu'on prendrait pour des nasses.
Une jeune Kaba nous guide à travers la brousse. Nous coupons une série d'ondulations très molles, séparées par des fonds encore humides, ou garnis de chapelets de mares; leur direction générale semble parallèle à celle du Chari, qui y vient sans doute quand il déborde. Les antilopes foisonnent; j'aperçois même une bubale : c'est la première. Çà et là, des traces anciennes d'éléphants. Plus loin, nous longeons un grand lagon, sous les herbes duquel fourmille le gibier d'eau. C'est un diverticule du Bakaré, que nous finissons par rejoindre assez loin de son embouchure. La chasse commence ; mais les Tounia me laissent faire tout seul. Bien plus, ils me gênent, car ils veulent voir ; et, tandis que je m'applique à me dissimuler, eux autres crient
(1) Marchez, marchez.
et gesticulent derrière moi, en haut de la berge.
Vers midi, plusieurs hippopotames avaient leur compte, et je suis allé jusqu^au Kiemkaga pour me reposer. Mais c*est peine inutile : les Tounia m'ont suivi, et, comme ils sont en bons termes avec les Kaba de Solo, tout le village est là pour se faire conter les péripéties de la chasse. On boit beaucoup de pipi, elles têtes s'échauffent. Solo, le chef, me déclare qu'il est très friand d'hippopotame, mais qu'il n'en mange pas souvent.
Comme je suis persuadé que Borondo ne lui offrira» môme pas une côtelette, malgré qu'il me le promette, Solo ne tardera sûrement pas à venir à son tour m'inviter pour mon fusil.
Mais, pour aujourd'hui, cela suffit : je me sauve.
M. Fourneau est arrivé du Dar Roufia, avec Bruel et Kieffer. Ils m^ont donné des nouvelles de Chevalier et de Courtet, qui ne devraient pas tarder à rentrer. Cependant ils ne peuvent me fixer aucune date, même approximative.
Ils sont revenus par le Bangoran, où ils ont rencontré des éléphants assez nombreux.
Pour le reste, je crois que M. Fourneau s'est inquiété sérieusement d'empêcher Snoussi de continuer la traite. Je crains bien que tous ses efforts ne restent stériles, avec ce personnage que nous voulons toujours traiter comme un potentat et qui n'est autre chose qu'un vulgaire mercanti.
Mais il se moquera de nous tant et tant que nous finirons bien un jour par nous en apercevoir.
Feky Hamet m'a donné en arabe la série des étapes de la vie de Rabah. En voici la traduction (i), autant
(1) Cette traduction m'a été communiquée par M. G. Demom-
qu'on a pu identifier les noms de localités, dont Torlhographe arabe est parfois assez obscure. 11 y a certainement quelques lacunes et des erreurs; mais on peut donner assez de créance à ces notes, car le père de Feky Hamet a été un des premiers compagnons de Rabah, que son fils a continué à suivre :
« Au nom de Dieu clément miséricordieux. Sortie vénérable de Rabah hors du pays. D'abord sa résidence fut à Dem Mafiwa, pendant une année ; une année à Wachigoua ; et une saison à Dem Ghakka; au Darfour, une année; k Dem Er Rif, une année. 11 s'installe à Dem Oounda une année ; guerre avec Bananàn; à Dem Karé, une année ; à Dar Kouka, une année. Il s'installe k Dem Masounâ, une année ; à Dem Boukka, una année; guerre avec le Ouadaï ; à Dem Bahr Bala, une saison ; à Dem Kaga Ghech, une saison ; à Dem M^Bangdaï, une année ; k Dar Korbol, une année. Il s'installa à N'dam, où il fut une saison. Il marche sur Saroua ; guerre avec Gaourang. Il s'installe à Bousso, une saison ; à Banlama, guerre avec Gaourang. Il réside à Mandjafa, trois mois. Ensuite ils se mettent en marche de Mandjafa, et ils s'installent à Logone. De Logone, ils s'installent à Djilba. De Djilba, ils s'installent à Hamdjé; guerre avec Mohamed Talier. Ils partent de Hamdjé et s'installent àNgala. De Ngala, ils s'installent à Am Habio. Guerre avec Hachem. Ils parlent de Am Habio, ils s'installent à Dikoa et y restent une saison. Ils s'en vont. Guerre avec Char. Ils s'installent à Gadjebo. De Gadjebo ils s'en vont : guerre avec Abou Kantour. L'Émir revient : il s'installe à Dikoa et y reste sept saisons. Il part. Il s'installe à El Gamadj : Fadel Allah fait la guerre avec
bynes, le distinj^^ué secnHaii'C de l'École dos langues orientales, qui a bien voulu la faire publier avec des commentaires dans la Revue de l'mguistiquet en janvier 1905.
Uayatou. Rabah part : il revient à Dikoa. Il sinslalle à Gawa. De Gawa, il s'établit à Kodégé ; de Kodégé, il s'établit à Kiessem ; de Klessem, il s'établit à Modobo ; de Modobo, il s'établit à Bougouman; de Bougouman, il s'établit à Maudjafa; de Mandjafa, il s'établit à Andjia; de Andjia, il s'établit à Baléndjéré; de Baléndjéré, il s'établit à Bafilama; de Baûlama, il s'établit à Mondo ; de Mondo, il s'établit à Logone ; de Logone, il s'établit à Bousso ; de Bousso, il s'établit à Saroua; de Saroua, il s'établit à Miltou; de Miltou, il s'établit à Damter ; de Damter, il s'établit à Kouno ; de Kouno, il s'établit dans la Montagne. Combat avec Gaourang et les Chrétiens (1). Il revient s'établir à Kouno. Combat avec le Commissaire (2). Après le combat avec le Commissaire, il revient et s'établit à Dikoa, oii il passe un mois. Fadel Allah s'en va à Goulfeï : combat de Çoun. De Goulfeï, il revient; il s'installe à Logone. De Logone, il va à Kousri : combat avec les Chrétiens; il revient s'établir à Logone. Rabah arrive de Dikoa et campe à Kousri; combat de Kousri; Habah est tué à Kousri.
Fadel Allah quitte Logone et s'établit à Dikoa. De Dikoa, il campe au Gamergbou ; combat avec les Chrétiens, du Gamergbou ; il campe à Ichchégné; combat avec les Chrétiens. D'Ichchégué, il campe à Dar Djébril ; <le Dar Djébril, il campe à Kilba; là un mois. De Kilba, il campe à Chibak; combat avec les gens de Chibak. De Chibak, il campe à Marghi ; de Marghi, il campe à Bourgouma;de Bourgouma, il campe à Maïdougouri; de Maïdougouri, il campe à Dikua; de Dikoa, il campe -à Ngala ; combat avec Guerbaïe. Il laisse (juerbaïe et revient camper à Bourgouma ; de Bourgouma, il campe il Konézi. De Konézi, combat avec les Chrétiens de
(1) Combat de To^'bao contre bn-iontui.
(2) Le commissaire du (jouvcjiieiiiejit (jrniïï.
Berkedj.ll s'en va ; il campe à Bellaraba; de Bellarabar il campe sur le fleuve où est Ma'allemzi.DeMa' allemzi, il campe à Kouni ; guerre avec KouDi; là quatre mois. 11 part de Kouni et s'installe à Bourgouma; il retourne à Dikoa et y campe un mois; guerre avec les jChrétiens. Fadel Allah commence à mourir; il campe à Goudjba; de Goudjba, combat avec les Chrétiens. Fadel Allah est tué; la miséricorde soit sur lui! Mohamed Niébé sort dans le pays Kirdi : combat. »
Cette énumération est sèche et fastidieuse; mais c'est de Thistoire, et, malgré les inexactitudes possibles^ le dire d'un individu qui parle de ces choses, en témoin oculaire, a peut-être plus de valeur que celui d'Européens qui font des suppositions.
Nulle part autour de Fort-Archambault les indigènes n'emploient plus Tare. Il leur serait d'ailleurs peu utile, car le pays est plat et la végétation toujours basse. On ne trouve guère l'arc, en effet, que chez les tribus habitant la montagne, ou des régions forestières. La flèche est excellente pour le tir vertical sur des buts haut placés, qu'il est matériellement impossible d'atteindre avec la sagaie.
Pour le tir en longueur, la sagaie, qui porte aussi loin, avec autant de précision, a des effets beaucoup plus redoutables.
Aussi l'armement des guerriers ici est-il partout identique. Il y a deux sortes de boucliers; l'un très petit est presque une arme de parade : il est souvent garni de houppes en crin; l'autre, en bois tressé, très étroit, est assez grand pour protéger presque entièrement \m homme. Sa partie supérieure est incurvée en dedans, et porte une languette allongée pour protéger un peu le milieu de la face.
Le reste de réquipement se compose de sagaies immenses, avec une hampe longue de 3 mètres et un fer affectant trois formes principales : il est en feuille de laurier volumineux, mais sans pointe ; ou bien en forme d*as de pique et plus petit; ou bien simplement triangulaire : les barbelures fortes et peu nombreuses sont surlahampe. Pas de talon pour faire contrepoids: la longueur du manche suffit à assurer l'équilibre.
Les couteaux de jet sont beaucoup plus simples que sur le Congo ou TOubanghi. Ils ont tous la forme d'une crosse très ouverte, avec une branche adventice horizontale vers le milieu de ]a hauteur, dans la concavité ; ils rappellent assez bien la forme d'un /'italique.
Rarement les indigènes sortent sans en emporter au moins un. Quand ils s'arment en guerre, ils passent plusieurs de ces troumbaches dans la poignée de leur bouclier. Beaucoup les introduisent dans une gaine en cuir, dont un prolongement entoure comme une gouttière les petites lames horizontales. C'est cette partie qui repose sur la peau quand l'homme porte la gaine sur l'épaule ; la partie de l'étui qui renferme les poignées passe au-devant de l'aisselle ; c'est très bien équilibrer. Les cavaliers cependant auraient de la peine à conserver les armes dans cette position sans les tenir à la main ; aussi ajoutent-ils à l'étui une grande peau flottante, qui retombe derrière l'épaule et faitcontre-^ poids.
Des couteaux complètent le fourniment : ils sont enfermés dans une gaine, munie d'un bracelet qu'on se passe à la saignée du bras. Ce sont des couteaux en fer k deux tranchants, assez jolis de forme, avec une courte poignée parfois en bois, mais le plus souvent garnie de lacets en cuir joliment tressés.
Le sabre est spécial aux Niellim, aux Barma, en gé-
néral à. tous les islamisés : il rappelle à s'y méprendre Tépée large à deux tranchants du moyen âge et des croisades. Nous ne pensons pas qu'il faille voir dans cette ressemblance Tindice d'une imitation. C'est plutôt la simplicité de la forme qui l'a fait naturellement adopter.
Toutes ces armes sont à peine pointues : et les noirs ont raison de les façonner ainsi, car elles sont en fer non trempé et ont besoin d'offrir une certaine surface pour conserver leur solidité. Du moment que l'extrémité est tranchante, elle n'a pas besoin d'être pointue; «lie entre bien tout de même.
Les Kaba ont eu envie de viande plus tôt encore que je ne pensais. Solo vient de me dépêcher un courrier. « Il y a, me fait-il dire, un gros troupeau à côté de chez lui. Si je veux y aller, il me promet des armes et des bibelots pour me payer de ma peine. » Cela augmentera toujours d'autant les collections, et, à ce prix, je peux me laisser faire.
C'est pourquoi j'ai repris le chemin de Kiem-Kaga, toujours flanqué de mes fidèles Tounia en quête de comestibles.
Nous avons pris cette fois la route directe qui longe Bâ-Karé ; elle le coupe à une heure du poste. Le gué est d'une fraîcheur délicieuse ; mais la haie de verdure qui ombrage la rivière n'a malheureusement pas d'épaisseur. En quittant ce bouquet ombreux, on tombe sans transition sur un immense banc de sable d'un éclat aveuglant et qui vous brûle la face. C'est le lit du Bâ- Karé aux hautes eaux. Après, nous traversons une plaine marécageuse où pullule le gros gibier.
Un peu plus loin, nous trouvons les premiers champs de mil, et nous ne quittons plus les plantations. La nuit
vient. On distingue, dans une demi-clarté, d'énormes termitières et de gros paniers ventrus en paille tressée, coiffés de petits toits pointus ; des bûches les isolent du sol et garantissent contre les termites et les rats le grain qu'on y met à sécher.
Il fait noir lorsque nous arrivons. Des chiens signalent notre approche et nous accompagnent de leurs glapissements aigus. Nous circulons au milieu de groupes de cases très espacés. Des gens, éveillés dans leur premier sommeil, nous interpellent ets^informent, sans oser se montrer; quelques-uns nous suivent, et bientôt nous nous arrêtons devant la case de Solo.
Nous sommes accueillis avec grand empressement; mais ces braves Kaba n'ont pas Tair de se douter que la route nous a donné faim et soif. Petit à petit, tout le village se trouve sur pieds, et les gens accourus se mettent en mesure de faire tam-tam. Aussi, est-ce seulement à neuf heures que je réussis à me procurer quelques œufs relativement frais et un peu d'eau liède.
Pendant ce temps, la danse s^anime. La lune, toute barbouillée, ne s'est pas mise en frais d'éclairage. Comme toujours, on croirait assister à quelque sarabande moyenâgeuse de convulsionnaires, plulôt qu'à des ébats chorégraphiques. Mais, au début tout au moins, la danse ne paraît pas obscène. L'orchestre est imposant : huit petits tambours en terre; un gros kodjo, haut de plus d'un mètre, donne la mesure; une kindi brode des variantes sur le thème, avec un son un peu nasillard, un peu trop frisant, mais ayant dans les notes hautes des tonalités presque cristallines d'un effet surprenant.
Le rythme est vif. La kinJi jelle des croches précipitées. Les assistants, groupés en cercle, accompagnent en claquant des mains. Au début, peu de femmes;
lis DU CONGO
<{uei(|aet^ till&ites oa de jeunes garçons mêlent seuls leur ^ràce eut'anline. Le danseur s élance au milieu du cerci&« boodit, tourne^ brandit un seul bras, et s avance, t^tt exécutant une série de contorsions antéro-posté> rteures^ jusqu aux assistants qui sont en face ; il leur adresî^) quelques lortmaees aimables, pirouette et puis s Vu va. Je u'ai pas compris : c'est^ me dit-on, uniquemeut pour s amuser: inutile de cbereher davantage.
Quelques houimes pourtant sautent dans le cercle eu brandissaut leur troumhache. On chante : « Les Blancs font rester dans les postes les Bouda qui mangeaient les hommes. > Le chant ne manque pas d'harmonie ; Ten- ^mble est agréable. U est difficile, par contre, tout eu rt^stuut poii. de préciser Toriginalité de la danse. Les Kaba, en etifet, n ont pour tout costume que le petit lablier de peau leur abritant le bas des reins. Pour tenir ^*ache ce que la pudeur leur recommande de ne pas monti*er. il leur faut des prodiges d'adresse. Tout le talent du dauseur est précisément d'y arriver. Aussi ^'aide-t-il plus ou moins de ses mains ; il n'a donc qu'un seul bras de libre : l'autre est toujours occupé par ailleurs. Je ne sais si Ion conçoit bien la chose, mais on ne peut |<uère soulever davantage les feuilles de vigne.
D'ailleurs, «;a n'a pas d'importance, car il ne fait pas très clair, et il y a une poussière à couper au couteau. On chante quand même : ^ Gave a fait la guerre à tout le monde, même aux Blancs ; il a eu beau se sauver, le capitaine l'a rattrapé : pourquoi n'a-t-il pas tué Gaye? pourquoi ne l'a-l-il pas tué? »
Parfois, une femme exécute aussi un cavalier-seul, avec une grâce toute masculine ; on pourrait s'y tromper, tellement ces grandes gaillardes, charpentées à coups de hache, ont un aspect homasse et disgracieux.
Mais, en y regardant de près, on les reconnaît aux volumineuses rondeurs qu'elles présentent vues de dos, ei à leurs mamelles pendantes qui flottent, dans leurs bonds, avec des envolements d'étendards. Enfin, signe caractéristique, elles n*ont besoin de rien retenir, et elles agitent leurs deux mains libres.
Dans un coin, un bébé, qui doit bien avoir deux ans, s'essaye déjà à danser sur ses jambes branlantes, à la grande joie de sa mère, qui le surveille avec amour.
On s'excite.... « A Montoukoulé, on a tué un soldat des Blancs. Nous autres avons dit : Pourquoi l'avoir tué ? Nous n'avons que des sagaies ; les Blancs ont des fusils : nous ne sommes pas de force avec eux. »
Les danseurs s'échauffent et s'émancipent. Maintenant, les hommes se sont mis une dizaine sur un rang, en face des femmes assises par terre. Tout le monde bat dés mains. Les mâles s'agitent sur place, d'une façon très suggestive. Le geste n'offre aucune équivoque « Oh I crient les femmes, qu'ils ont bien •dansé I »
A force de battre des mains, ils finissent par y avoir mal. Mais le remède est simple : le danseur souffle dans ses doigts, puis tend sa main dressée à son voisin, qui en fait autant; les paumes se touchent : chacun se trouve tout à coup soulagé et tout prêt à recommencer.
On recommencerait même jusqu'à demain matin, si Je ne priais qu'on cesse. Minuit : il est temps d'aller se Reposer pour partir en chasse au petit jour. Mais je ne puis m'endormir : j'ai du bruit plein les oreilles, et tout autour de moi brillent avec trop d'éclal de grands feux. Mes hommes y cuisent l'antilope que je leur ai tuée en route ; ils n'ont pas encore eu l'idée de manger, en bons nègres qui se moquent de la faim quand ils 4lansent.
Au lever du jour, nous sommes partis en chasse. Des groupes de gens sont grimpés sur de grosses termitières pour nous regarder passer. Kiem-Kaga n'en finit pas; c'est tout en Longueur, et nous marchons plus d'une heure avant de rentrer dans la brousse. Nous avons laissé le 6â-Karé sur notre droite, mais nous rejoignons un de ses bras, le Ngaboukoto, que nous remontons. Les berges sont élevées, la végétation est assez dense, et toujours d'assez petite taille. Un marigot nous barre la route; c'est le Bandja, qui se jette dans le Nguboukoto, en formant au confluent une petite ampoule, où les hippopotames se sont remisés. Leur chasse est assez dure, car ils disposent d'un bief étendu. A midi, une grosse femelle est déjà revenue sur Teau, et son petit, que je n'ai cependant pas tiré, flotte à côté d'elle; il n'a pas su remonter, respirer tout seul et s'est noyé. Quand on les tue de bonne heure, le matin, lès hippopotames remontent toujours beaucoup plus vite, en raison des fermentations du contenu de leur estomac.
Je suis rentré sans attendre les autres, préférant inspecter un peu le village en détails.
Les habitations sont dispersées par petits groupes d'inégale importance. Elles sont plus b9,sses que sur la rive gauche du Chari; la forme du toit est plus écrasée et presque régulièrement conique. Les parois sont encore faites d'un paillasson circulaire haut d^un mètre^ appuyé Bur des fourches solides, plantées à l'intérieur; une petite levée en "terre en protège le pied. Les fourches soutiennent le toit, tressé tout d'une pièce avec des tiges de grandes herbes, assouplies par un rouissage ; elles sont assemblées en bandes égales, larges et plates, formant des croisillons réguliers; un rouleaa de paille limite la base et fixe le départ des brins, qui
sont tous réunis au sommet en un volumineux faisceau; de place en place, des rouleaux plus petits assurent la solidité de Touvrage. Par-dessus ce premier toit, est installée une couverture faite d'herbes plus fines, non plus en échelons courts, à la façon d'une couverture en chaume, mais laissées dans toute l^ur longueur; si bien que les dernières couches pendent presque jusqu'au niveau du sol.
Intérieurement, au voisinage du faîte, le toit est orné de roseaux formant une espèce de marquetterie composée de triangles alternativement renversés. Cette toiture d'herbes mai peignées donne à la constructioi^ un aspect négligé, quoique les habitations elles-mêmes ne soient pas malpropres. La porte est rectangulaire, étroite, et de même hauteur que le « secco ». Le mobilier est rudimen taire. Le lit, cependant, est construit avec soin et assez confortable : il est formé de trois à six couches de longs roseaux, unis côte à côte, toutes les extrémités les plus grosses tournées dans le même sens, de telle façon que le chevet se trouve plus épais que les pieds ; ce sommier repose sur quatre fourches n'atteignant pas 1 mètre ; il peut s'enlever à volonté, pour être porté dehors aux heures de sieste ou de paresse ; une bille de bois en guise de traversin. Le lit est isolé par un paillasson de même taille que le mur,, dont il se détache, pour faire paravent autour de la tête jusqu'au niveau des genoux. Par terre, à cet endroit, est un foyer.
Le restant de l'ameublement consiste en poteries de toutes sortes, à fond arrondi, empilées les unes sur les autres, chaque pyramide maintenue par trois piquets plantés en terre, pour en assurer la stabilité. Quelques calebasses, un mortier en bois, des pilons, des valves d'unios servant de cuillers, quelques paniers complètent
4e tout. Du côté opposé au lit, se dresse une étagère ^D rondins, montée sur des pieds haut de 1°^,50 ; c'est ià qu'on serre les meiius objets et les provisions.
Au plafond, est suspendue une espc^ce de civière en «*08eaux, étroite, allongée, sur laquelle on range les •objets précieux.
Un grand nombre d'habitations sont dépourvues -d'enceinte extérieure. Quand il en existe une, elle ressemble à celle en usage dans les villages Niellim ou Sara; mais elle est petite et ne limite qu'un couloir autour de la case, comme chez les Horo. On n'y trouve, •en général, qu'une seule case.
Au devant des habitations sont des abris sommaires, formés de pieux assez hauts, supportant quelques grosses traverses, sur lesquelles on a entassé des tiges de mil sèches. C'est là-dessous qu'on se met à l'ombre •et qu'on prend le frais en faisant la causette ; on y travaille aussi quelquefois à confectionner les paillassons, ou bien on s'y livre à quelque menue besogne.
Au centre de plusieurs groupes de cases, on trouve presque toujours une grande place, qui est le lieu de réunion. Un gros arbre y laisse tomber son ombre avec parcimonie ; mais on y a suppléé en édifiant un abri •d'autant plus grand qu'un personnage important habite dans le voisinage. De l'autre côté de la place, sont plantés en terre de gros pieux rameux pour servir de vestiaire ; les visiteurs y accrochent leurs armes, les boucliers en osier, suspendus au sommet, les couteaux de jet un peu partout, les sagaies en faisceaux, appuyées le fer en l'air. Sagaies, couteaux, boucliers sont des modèles communs à toute la région.
J'ai remarqué, par contre, quelques pipes originales, ^i des cornets de chasse en cornes d'antilopes, recou-
vertes de mioces feuilles de plomb. J'ai voulu faire une tentative d'achat; malheureusement, je n'avais à donner qu'un peu de sel, et le Kaba, à qui je proposais Taffaire, a trouvé que c'était trop peu. « Ëcoute-moi cela, me fait-il dire par l'interprète, tu n'en trouveras pas tous les jours, des sifflets comme celui-là. » Et le bonhomme se bouche l'oreille, se comprime la tempe, fait une grimace horrible pour souffler tant qu'il peut dans la corne appuyée au ras des lèvres, et m'envoie, avec accompagnement de salive, une grêle de notes affreusement discordantes d'un délicieux effet. Le Kaba s'en délecte sans doute, car il prolonge l'audition en marchant à ma suite. Je m'enfuis, et je courrais encore si je ne m*étais heurté à un pieux fiché au milieu d'une place. Je regarde et constate avec stupeur que j'ai failli renverser une statue. Je croyais me trouver en présence d'une divinité redoutable. Mais, renseignements pris, on m*explique que c'est un monument commémoratif. Un Kaba s'avance : « C'est la figure de ma femme ; tout le monde l'aimait bien; elle est morte; un habile artisan a reproduit ses traits dans celte bûche qu'on a plantée sur la place, auprès de son ancien logis; en la voyant chaque jour, chacun sent se réveiller sa douleur et ne peut retenir ses larmes. »
Je troque avec mon boy son pagne contre mon couteau, et je propose généreusement au veuf mon acquisition en échange de l'œuvre d'art. Il faut croire que le temps c|es sanglots avait assez duré, car, sans la moindre hésitation, il accepte. Même il vient m'aider à déraciner le monument, que je secoue avec ardeur, craignant qu'un réveil de douleur ne fasse échouer mes négociations. Crainte vaine : pour un mètre de guinée, j'ai acheté du même coup et la statue et les souvenirs.
On bat le rappel sur le grand tambour chez les Nîellim . C'est Gaye qui rentre de Falgé. Il a réussi son coup de main et ramené à la raison ce village qui voulait secouer son autorité de grand chef. Du poste, nous entendons les acclamations, les cris et le chant des femmes. C'est le moment d'aller voir.
Le soleil se couche. Sur la grande esplanade, les gens se sont rassemblés. Le chef est assis à sa place habituelle, au milieu des notables, à côté du petit kiosque, en face de la porte de son enclos ; c'est grand palabre.
Plus loin, un groupe s agite. Deux hommes ont été tués dans le combat; ce sont deux simples soldats, dont les cases sont tout au bout de la rangée de droite, là-bas, où s'est formé un gros attroupement. On y fait le tam-tam mortuaire. Les deux corps sont cependant restés dans la montagne; néanmoins l'usage veut qu'on honore les mânes dans leurs demeures.
Les portes des deux cases sont grandes ouvertes. Des femmes appellent les morts par leurs noms, en sanglotant et en poussant des cris. Derrière elles, groupés en masse compacte, hommes et femmes sont entassés, crient, se lamentent et gesticulent. Les hommes brandissent des couteaux et des bâtons ; les femmes lèvent les bras au ciel ; d'autres frappent sur des calebasses renversées, appuyées sur leur ventre. C'est un concert de lamentations, de vociférations stridentes, de plaintes, de jurements, d'imprécations terribles. Tout le monde crie, sans reprendre haleine ; et, au milieu de tous ces bruits, dominent des « la la la la la » interminables^ poussés d'une voix aiguë par les parents des défunts. De temps en temps, l'un des assistants ramasse de la poussière et s'en couvre la tète. Le tam-tam va durer comme ça toute la nuit. Les morts, qui l'entendent, s'en
réjouissent sansdoute dans leur tombe. Mais les vivants ne peuvent dormir.
Le charivari a fait rage toute la nuit; ce matin, il dure encore. Gaye est toujours assis au milieu du môme groupe de chefs, àTombre du gros figuier, et contemple la scène d'un air éteint.
Entre deux sommes, on a bn du pipi toute la nuit ; les traits sont tirés, les yeux battus. Devant la porte de leurs cases, les soldats, qui ont dansé et bu sans trêve, sont étendus, abattus par la fatigue et l'ivresse, couverts d'une couche de poussière, où la sueur a tracé des dessins tortueux.
Le décor à quelque chose de théâtral. Sur le petit côté de Tesplanade, se dresse la haute enceinte en seccos, qui entoure la demeure de Gaye. Tout auprès, s'abrite, sous un petit toit pointu, le lambourde guerre. Adroite et à gauche, les enclos des chefs, caporaux et sergents. Puis de chaque côté, limitant la place, s'alignent les cases uniformes des simples soldats ; elles n'ont pas d'enceinte, car les simples hommes d'armes sont voués au célibat, pour mieux conserver toute leur vaillance ; le village entier pourvoit à leurs besoins. Et tous sont là, étendus par terre au milieu d'un petit groupe d'amis. Les armes et les boucliers sont accrochés après lespailloltes. Les hommes somnolent, muets, ivres et las. En avant, les sergents et les caporaux, groupés péle-méle, silencieux aussi, regardent de loin la danse.
Tout au bout, dans un nuage de poussière, gesticule le groupe des danseurs.
Des joueurs de tambour sont accroupis parterre. Des femmes, alignées par vingtaine sur plusieurs rangs, s'appuient de grosses calebasses sur le ventre et frappent dessus pour faire accompagnement. Derrière elles,
les hommes sont rangés en lignes parallèles par vinglou trente aussi. Ceux des premiers rangs soufQent dans des trompes et des sifflets. Les autres brandissent en chantant des koura, des sabres ou des troumbaches. On pourrait croire qu'ils entonnent quelque chant guerrier ; mais c'est comme toujours une histoire banale qui fait le sujet de la chanson: decemoment, c'est un vol de mil.
Les danseurs tournent en cercle, à une allure de pas de gymnastique lent, lourd, pesant. Ils frappent du pied, le buste penché, un bras fléchi, ballant en cadence.
Parmi les femmes, certaines sont littéralement abruties. Elles marchent, inconscientes, battant leur calebasse d'un geste automatique, le regard vide, dormant debout, mais chantant encore : c'est presquedu somnambulisme.
L'ensemble du groupe figure un grand éventail à branches tassées et compactes. Les tambours pris pour centre, la masse entière converge autour, sans rompre les alignements. Ceux qui décrivent les plus grands cercles accélèrent l'allure ; les autres sautent presque sur place.
La clique des femmes règle le pas. Des flo Is de poussière poudrent tout et donnent aux peaux des teints de grisailles.
Sur le côté, dans l'ombre des cases, un petit groupe de femmes sont assises sur des nattes. Puis, derrière elles, accroupie sur le seuil d'une paillotte vide, la sœur d'un des morts regarde, silencieuse et pleure.
Les Horo, les Touniaet les Kabaont quelques engins de pêche un peu particuliers. Aux basses eaux, ils utilisent, en outre de la sagaie ordinaire, une espèce de foène, appelée « ououfo», faite de trois branches de fer^ fixées en triangle au bout d'une perche très longue et
très légère ; chaque poiote est munie d'une encoche en hameçon. Entre les mains des Horo surtout, cet instrument donne des résultats remarquables. L'indigène jette son arme de la main droite et rattrape de la main gauche lextrémité de la hampe, sans jamais laisser s'échapper Tinstrument, s*il y a beaucoup de fond.
Quand les marais s'assèchent ou que les bras de la rivière s'isolent, les indigènes s'en vont, par bandes de cinquante ou plus, battre les flaques d'eau laissées sans x^mmunication avec le fleuve, dans lesquelles le poisson est bloqué. Hommes, femmes, enfants, tout le monde entre dans l'eau et barbotte. Les uns sont armés du panier conique à deux ouvertures ; d'autres ont des épuisetles à manche ; les hommes manient des troublettes dont la monture en arc de cercle est soutendue par une cordelle; ils les enfoncent à plat et les maintiennent sous l'eau avec leurs pieds; de temps en temps, ils les relèvent brusquement pour voir si un poisson ne s'est pas reposé dessus et laissé prendre. Quelques-uns manient à deux de la même façon de grands filets en bande rectangulaire. Mais, dans cette pêche, attraper le poisson est, au début la chose accessoire : ce qu'il faut, c'est remuer la vase. Chacun s'y applique à plaisir. Aussi bientôt l'eau n'est-elle plus qu'une dilution de boue dans laquelle le poisson ne peut plus respirer : il remonte à la surface et se laisse capturer facilement.
Pendant la baisse des eaux et le début de la crue, les riverains construisent aussi de grands barrages, que les Horo appellent tégahoum. Un légahoum n'est, en flTomme, qu'une nasse immense, barrant presque tout un cours d'eau. Il se compose de petites chambres circulaires, limitées par des claies, accolées doux par deux en ne laissant entre elles qu'un étroit couloir : leur con-
vexité regarde en amont du courant. En aval, elles ont une porte dont les deux battants, tenus ouverts, vont presque jusqu'à toucher la cloison diamétralement opposée. Une seconde claie entoure les deux logettes, complètement, sauf au niveau du couloir qui les sépare; cette enceinte a donc sa porte ouverte en amont du courant, et sa convexité vers Taval ; de ce côlé, elle ménage entre elle et les logettes un espace plus ou moins grand. Le poisson qui s'introduit dans ce dédale circule toujours le long de ses parois, entre dans les logettes, et ne peut plus ressortir. Suivant la largeur du cours d'eau à barrer, on construit deux, trois, cinq couples de chambres, qu'on réunit par une claie transversale.
Les riverains utilisent encore une espèce de tramait qu'ils traînent sans que le bas du filet touche le fond. En somme, tous ces engins sont multiples et très bien appropriés à la nature des cours d'eau. Il faut remarquer que, pour ces peuplades, la pêche n'est ni un sport, ni un plaisir : c'est, au contraire, un moyen d'existence, quelquefois le principal. Aussi dédaignet-on toute prise qui n'est pas d'importance. C'est pourquoi les filets ont tous des mailles énormes et sont confectionnés avec des matériaux trèsforts. Malgré tout, on trouve de gros poissons assez pour les détériorer, sans compter parfois les crocodiles qui se font prendre.
Des hyènes viennent tous les soirs rôder au camp des Sénégalais, pour y dévorer les ordures et les restes. A leur approche, tout ce qu'il y a de chiens dans la brousse viennent se réfugier sur l'esplanade, s'assoient en rond et hurlent lamentablement. Il n'y a pas moyen de dormir. Je suis retourné à l'affût, et, malgré toutes mes précautions, je n'ai rien vu que des moustiques. J'avais pris soin cependant de me baigner et de mettre du linge
propre. Mais les hyènes m'ont éventé. .D'ailleurs les indigènes m'ont dit de ne pas m'entéter. Il faudrait, prélendent-ils,alleràraffût tout nu, et encore ne serais-je pas sûr de ne pas être senti par ces sales bêtes, dont lodorat est d*une finesse exquise.
Je crois bien que c'est la dernière fois que je me laisse tenter par ces plaisirs de la chasse nocturne : on n y attrape que des accès de fièvre.
Les Rabistes avaient composé des chansons pour leurs tam-tam les soirs de victoires. Ils les chantent encore. Ce malheureux Gaourang en fait tous les frais :
« Gaourang est une femelle ; j'aime mieux suivre les Chrétiens,
« Gaourang a encore des savates ; mais c'est grâce à Gentil, tout le monde le sait bien.
« Aïaï Seigneur, les charognards vont manger Gaourang! »
Tls en ont quelques-unes d'assez mâles :
« Les Nazaréens au sang bleu descendent la rivière : ils ont des sabres; mais nous aussi; el, par la grâce de Dieu, nous serons les plus forls. »
D'autres donnent une idée de leurs procédés persuasifs:
« Allons, seigneurs, venez avec nous; si vous ne voulez pas, vous viendrez quand même la chaîne au cou. »
Mais il en est quelques-unes qu'on chante aussi aujourd'hui, après la défaite :
« Merci, Tiandi (1); merci, capitaine, et merci, commandant; vous avez déporté Sanga à Gribinghi : mon cœur est délivré de la crainte. »
Pour varier les plaisirs, je suis allé faire une tournée dans l'ouest, chez les Sara. Au départ, nous avons pris
(1) Corruption de Gentil.
la route du Çahr el-Azreg, et nous sommes passés par Balimba. Rien de neuf.
A partir de là, nous avons suivi la rive gauche de la rivière, au travers d'une succession de villages peuplés, à peine isolés les uns des autres par des bandes de brousse épaisse. La roule esl de ce fait assez animée, et pas trop ennuyeuse, quoi que Taspect de ces plaines boisées soit toujours sombre et quelque peu monotone.
De tous les villages traversés, un seul, Tando, a un cachet un peu spécial. Il est au plus épais de la brousse^ dans une région où l'abondance du gibier a pour corollaire l'abondance du fauve. Aussi, les Sara de Tando ont-ils entouré le village d'une zériba en pieux, haute de 2 mètres au moins, où ne sont ménagées que deux portes étroites. Les cultures sont à l'extérieur. Quant aux cases, elles sont, comme ailleurs, petites, rondes^ avec leur toiture en cloche et leur muraille en secco.
Après Tando, le terrain se découvre à mesure qu'on approche du confluent du Bahr el-Azreg. Petit à petit, les marais deviennent plus nombreux. De ce moment, ils sont à sec, et dans presque tous on trouve les levées en terre que font les indigènes pour venir pêcher le poisson qui monte avec la crue.
Ces fonds de mare, où l'herbe est verte, sont fréquentés par des bandes d'antilopes, depuis les grands Hippotragus, les Damaliscus barbus et les Kobus aux cornes immenses, jusqu'aux Kôb de Buffon, aux Léchés et aux tout petits céphalophes. On n*a que l'embarras du choix.
Un peu en amont, au confluent du Bahr el-Azreg^ nous obliquons sur Manékaga, où nous retrouvons des vieilles connaissances qui nous font, comme d'habitude^ un excellent accueil.
AU LAC TCHAD. 14i
Une fois reposés, nous avons poussé jusqu'au Bahr Sara; il n*est plus en cet endroit séparé du Bahr el- Azreg que par quelques kilomètres d'une plaine alluvionnaire toute criblée de mares et de bancs sablonneux.
Lorsque les eaux sont hautes, toute cetle région doit élre presque totalement submergée ; les inondations des deux rivières se confondent.
Sur les bords du Bahr Sara, nous avons trouvé un village de Horo, appelé Horodjara, installé sur les bancs de sable à sec, au gué qui permet de passer le fleuve. En cet endroit, le Bahr Sara est très large, et je serais tenté de croire qu'il est bien réellement plus grand que le Chari. Son gué est même assez profond à Tendroit du chenal pour obliger un cheval à nager. De l'autre côté, c'est encore une plaine humide, toute coupée de rides, où le fleuve s'épand. Les phacochères y pullulent. La marche est assez pénible dans ces hautes herbes, pour que le sentier coupe en droite ligne afin d'aller rejoindre les terrains boisés. Un village a dû jadis s'élever à cette place, à en juger par les débris de poteries que nous trouvons à chaque pas.
Dans cette immense plaine d'épandage, le Bahr Sara peut s'étaler à Taise, et la terre, fertilisée par lui, y conserve pendant les grosses chaleurs une verdure relativement fraîche.
Nous relevons des traces d'animaux de toutes sortes: éléphants, rhinocéros, hippopotames, girafes, buffles et antilopes. Des quantités de termitières sont plus ou moins démolies par les griffes des oryctéropes. La tsétsé y foisonne ; même en marche, on en est sans cesse harcelé.
Au bout de quelque temps, on arrive à une série de cuvettes allongées dont quelques-unes ressemblent à un lit de rivière à sec. C'est le Bâbo, le même Bàbo qui
passe à Daï. D'ailleurs, ce n'est pas une rivière ; j'en ai fait la preuve en le suivant pendant 5 ou 6 kilomètres: ce sont des mares qui se succèdent au fond de plis de terrain. Elles sont nettement limitées, circonscrites, et ^beaucoup d'entre elles sont manifestement alimentées f>ar le Bahr Sara. Elles forment tout au plus une dérivation de la rivière, un bras fragmenté. Si, pendant les hautes eaux, ces mares communiquent et permettent aux pirogues de passer de Tune à Tautre, je n'en persiste pas moins à refuser de croire que ce Bàbo soit ici un cours d'eau.
A Tendroit où le sentier quitte cette dépression pour rentrer sous bois, nous laissons à droite une grande flaque dans laquelle s'est abrité un beau troupeau d hippopotames. Et la piste recommence à serpenter sous les broussailles qui piquent et qui écorchent. Le terrain, comme aux bords du Chari, est largement vallonné, avec des maraisdans les creux. Puis on monte une pente légère et régulière qui nous amène le soir en haut du plateau où Moudji est perché.
Moudji est le village du Ngamisi. Ses habitants sont Sara ; mais un coin du village est réservé à des Tounia émigrés qui vivent à part.
Moudji a très bon aspect : c'est un village riche. Des cultures très prospères s'étendent alentour. Mais il n'y a rien qui nous change des villages Sara habituels : les cases sont identiques, et on ne peut guère noter que le grand nombre d'entre elles, qui n'ont pas d'enceinte extérieure, ni en secco, ni en broussaille.
Comme l'eau est rare à Moudji, et que les puits sont diliîciles à creuser dans le sable, en raison de la profondeur de la nappe, il y a une multitude d'aires battues pour recueillir la pluie.
Elles ont toujours une forme circulaire, avec un bourrelet de terre tout autour ; quelques-unes ont 10 à 15 mètres de diamètre. Elles ressemblent vraiment beaucoup à des pistes pour dresser les chevaux, et la confusion serait excusable. Mais je n'ai jamais jusqu'ici relevé dans aucune des marques de sabots; bien plus, on se demande pour quels quadrupèdes auraient été construites celles qui n'ont pas plus d'un mètre de diamètre; enfin, argument péremptoire, à Moudji,iln'y a pas de chevaux; seul le chef possède une haridelle.
A Moudji, nous avons couché. Un orage a crevé à la tombée du soleil; éclairs, vent, pluie, toute la lyre; puis l'averse a duré jusqu'au milieu de la nuit.
Le lendemain matin, la nature en était toute ragaillardie. Â la fraîcheur, la terre sentait bon ; les arbres semblaient avoir des feuilles toutes nouvelles, et le sol était couvert de tigelles filiformes qu'un peu d'eau avait suffi pour faire sortir des graines à peine enfouies.
Les Sara eux-mêmes étaient d'une gaîté folle, en écopant, avec des calebasses, l'eau qui s'était accumulée dans les cuvettes artificielles.
Des hommes s'amusaient à lancer leurs couteaux de jet. Ayant promis un prix à celui qui en enverrait un à la plus grande distance, un Sara, râblé et musclé comme un athlète malgré sa petite taille, envoya sa lame de fer à cent dix-sept pas : j'ai compté. Mais j'ai été bien plus surpris quand ces hommes m'ont expliqué que, lancée de cette façon, la troumbache leur est moins utile. Us ne peuvent viser ; la troumbache toute plate file dans l'air en décrivant des zigzags sans précision. Ils ne l'envoient de cette façon (|ue sur des ennemis en groupes. Mais le but principal àe cette arme est d'être envoyée dans les jambes des adversaires, seules parties qui ne soient pas efficacement
protégées par le bouclier. Aussi cette arme est-elle celle qui s'emploie le plus dans Tattaque ou la défense des villages. On la jette en la faisant ricocher sur le sol. D'une façon ou de Tautre, elle doit faire des blessures aussi graves quand elle touche.
Après avoir acheté quelques bibelots, nous sommes repartis par la même route, en emmenant des gens de Moudji, à qui J*avais promis de tuer quelques hippopotames. Nous avons couché au Bàbo, pour chasser avant le lever du soleil. Puis nous avons repris sans incidents le chemin de Fort-Archambault.
Dans toute la région, il est rare de rencontrer un indigène sans une arme bizarre appelée du terme général de koura. C'est un morceau de bois courbé à angle obtus, presque droit, aplati sur ses deux faces, large de 3 à 4 centimètres. L'extrémité qu'on tient à la main est un peu arrondie et munie d'une corde pour l'attacher au poignet; l'autre bout est très souvent élargi en lame de hachette.
Les indigènes emploient cette arme comme hachette, coupe-coupe ou casse-tête, mais surtout comme arme de jet. Son maniement n'a rien de commun avec celui du boomarang australien, malgré la ressemblance de ces deux armes; mais la koura rappelle d'une façon surprenante la herké, le bâton à canards qu'on trouve à chaque instant figuré sur les monuments de la vieille Egypte.
Sur les bancs de sable du Chari, j'ai trouvé ce soir des appaux bien amusants. Les Tounia et les Horo les appellent « niousi ». Ce sont des bottillons d'herbe soigneusement ficelés, ayant le volume d'un gros canard. La partie antérieure est peinte en blanc avec de la chaux
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et de la cendre. Le dessus est peint en noir. La partie postérieure est coupée carrée, sauf une petite languette qui simule la queue. Dans ce mannequin, on plante un bâton qui le fixe au sol. L'extrémité supérieure du bàlon, taillée grossièrement, représente avec beaucoup d'exactitude le proGl du canard à bosse : .la femelle elle-même est figurée.
Les indigènes alignent une vingtaine de mannequins sur un banc où ils ont vu des canards se remiser la nuit. Puis ils plantent tout autour de longs brins de paille soigneusement enduits de glu; ils en épar^ pillent d'autres sur le sol. A la brune, les canards^ trompés par l'aspect de ces faux congénères, s'abattent autour d'eux et s'engluent. C'est un procédé de chasse souvent assez fructueux.
A n'en pas douter, les Tounia apprécient beaucoup la chair de l'hippopotame. Depuis huit jours, Borondo ne cessait de me convier à une partie dechasseï Comme ce sont toujours ses hommes qui m'accompagnent et portent mon bagage quand je vais en route, je n'ai pu lui refuser.
Cette fois-ci, nous sommes allés sur le Bahr Sara, en passant par Balimba et Bémouli, le village du frère de Ngacoundo. Ici, les cases sont nettement différentes des cases Tounia ou Niellim. Elles sont plus petites, et si leur forme est la même, leur toiture rappelle beaucoup plus celle des cases Kaba. Elle est mal peignée, avec du chaume tout en longueur et fixé en surjets réguliers et circulaires, aux environs du pignon^ Mais les murailles en secco sont plus hautes et ne louchent pas terre. La porte est plus grande, encore étroite, fermée par un prolongement du secco qui se pousse vers l'intérieur.
Dans la case, quelques bibelots, des armes et un lit rustique à colonnes. Mais ces colonnes sont seulement les quatre pieux des angles^ qui ne sont pas coupés et qu'on a joints entre eux, au sommet, par une ficelle. Le sommier est à plus de 1 mètre du sol ; il faut un marchepied pcyur y monter.
La disposition des enclos a également changé. Ce ne sont plus des seccos, mais des zéribas en branchages qui limitent une cour carrée. On met, en général, une case sur chaque face; l'une d'elles est la cuisine. On y trouve aussi constamment le petit abri qui sert de tonnelle et de séchoir.
De Bémouli, nous avons marché vers le Bahr Sara, dont nous avons côtoyé la rive droite. Quoique la chose n'ait pas en elle-même beaucoup d'importance, je crois que Maistre avait raison de faire du Bahr Sara la branche initiale du Ghari. Il a véritablement l'air plus considérable. Son lit) bien marqué, semble avoir un plus gros débit, si on en juge par la profondeur des eaux^ qui y sont encore trè» abondantes malgré la saison sèche. Les rives sont le plus souvent taillées à pic ; de grands espaces s'étalent parfois au bas des escarpements, laissant alterner des bancs sablonneux ou des forêts de roseaux secs.
A l'horizon, sur la rive gauche, on aperçoit une ligne de moutonnements estompés qui se confondent presque avec la teinte plombée du ciel. C'est la ligne de partage des eaux, la ceinture de collines qui limitent la vallée. Elles sont peu considérables, sans doute, mais elles n'en sont pas moins une barrière infranchissable, et ce n'est pas de ce côté que le Bahr Sara pourra jamais s'offrir la fantaisie de communiquer avec le Logone.
En allant sur Manda, nous avons traversé des villages où nous avons enfin aperçu quelques chevaux. Mais
leur nombre ne devait pas être excessif; car nous avons vu des gens étéler des tiges de borgou pour leur donner un fourrage comestible.
Faute d'hippopotames, on a tué des antilopes. Nous avons même pourchassé une bande d'une centaine dé jeunes hippotragus, dont Taspect m'avait dérouté, tant il me semblait peu vraisemblable de trouver un si grand nombre de jeunes animaux, sans une seule bète âgée ayant des cornes typiques.
A Manda, nous sommes retombés dans une agglomération de Tounia et de Horo pécheurs. Quelques Sara ont élevé un petit village à part et cultivent les lougans.
Rien de spécial : une forge construite toujours d'après le modèle habituel. Retour par un chemin plus direct qui nous a ramenés sur le Bahr el-Azreg, en aval de Balimba.
Toute la brousse est bien misérable. En bien des places même, elle a été brûlée, et il ne reste plus de plantes encore vertes que sur les sommets des énormes termitières qui bossellent partout le terrain. Le sommet en est généralement couronné par un gros arbre, garni d'un lacis de plantes grimpantes, parmi lesquelles j'ai reconnu quelques grosses lianes qui donnent un latex résino-gommeux, mais pas de caoutchouc.
Chez les Sara de la rive droite.
Puisque Chevalier et Courlet tardent au rendez-vous, sans donner signe de vie, je vais en profiter pour aller un peu plus à l'est.
Je suis donc retourné chez Solo, à Kiem Kaga. 11 est midi. C'est à peine si mon arrivée a réussi à réveiller quelques chiens et autant de nègres qui dorment à l'ombre des plates-formes. . ,.
Cependant, à peine installé à ma place habituelle, j^ai reçu la visite de deux Kaba venus pour me prévenir qu'une harde d antilopes était dans le voisinage. Comme j'avais besoin de viande pour payer mes hommes, j'y suis allé. Au bout de trois quarts d'heure, n'ayant rien vu, j'ai fait demi-tour : la chaleur est vraiment trop forte. Au retour^ un des guides m'a fait traversé le Bà-Karé sur son dos; quand j'ai quitté ses épaules, je me suis aperçu que mon pantalon était plein d'une teinture chocolat délayée. C'était sans doute de la pommade.
Malgré que je revienne bredouille, je ne regrette pas mon déplacement. En repassant, je suis en effet tombé sur l'installation d'un perruquier en plein air.
J'ai longtemps hésité à ranger le barbier parmi les artisans. Maintenant, je suis convaincu. Nulle part plus qu'ici le coiffeur ne mérite davantage le titre d'artiste capillaire. Cependant il n'existe pas, en réalité, de perruquier spécialiste. A Kiem Kaga, comme ailleurs, est artiste qui veut : artiste lyrique, dramatique^ pédicure : pas besoin de diplômes ; la simple suffisance personnelle tolère toutes les aptitudes.
Néanmoins, il y a un fossé profond entre l'amateur plus ou moins prétentieux et le professionnel, chez qui la pratique se joint à une vocation naturelle. C'est ici qu'elle est plus indispensable. Aussi, de tous les perruquiers, le noir est-il le plus digne d'admiration.
Chez nous, il faut des cuvettes, du savon, des ciseaux; que sais-je encore? des fauteuils de torture, des instruments terrifiants pour vous laverla té te, ou vous la brosser à trois cents tours à la minute : ici, rien de pareil. A défaut d'un tesson de bouteille, une mince lame de fer carrée, triangulaire ou parallélipipédoïdale ; un peu de salive, si le client a la tète trop propre ou insuffisamment
graisseuse ; enfin un peu d'inspiration artistique chez l'opérateur, voilà tout.
Joignant les ongles du pouce et de Tindex, le coiffeur passe et repasse le rasoir pour assurer le tranchant. Ceci fait, il s assied h terre tout près du patient, lui saisit solidement la télé d'une main, tandis que de Tautre il promène son instrument langentiellement à la surface du crâne ; il gratte, gratte, regratte, jusqu'à ce que les cheveux consentent à évacuer. De temps en temps, un rapide repassage ; quelques coups d'oeil pour juger de l'effet, et la séance continue. Pas un mot: l'artiste absorbé n'ouvre la bouche que pour inviter le client à changer de position. Ah! ce n'est pas un Kaba qui s'inquiétera de savoir s'il vous fait mal. Qu'importe que le sang coule, pourvu que l'art reste victorieux. Et puis vous êtes dispensés des petits soliloques : « Vous avez un épi... Est-ce que je fais mal à Monsieur?... Les trouvez^vous assez courts comme cela? » Lui, il n'a pas besoin de votre avis; il s'inspire seulement des dessins qu'il a dans le cœur.
C'est ainsi qu'il rasera tout, sauf un petit pentagone irrégulier près de l'oreille; ou dessinera un triangle équilatéral au niveau de la suture lambdoïde; parfois un cercle solitaire orne le sinciput; une couronne enserre la tète; une touffe arborescente ombrage le vertex, ou des arabesques marient un peu partout leurs contours capricieux. Ça me rappelle le collège et le tableau noir où le « père Truffe » nous démontrait la solution de rébus géométriques.
Quel dommage que les gens dont les cheveux font le service en campagne ne songent pas à introduire cette mode en Europe! Du coup, plus de calvitie disgracieuse; on ne pourrait distinguer les chauves involontaires des chauves fashionables.
Quel dommage aussi que cet excellent Gourtet, qui nous opère quelquefois, n'ait pas lui aussi la vocation artistique. Enfin je m'en console in petto, en espérant que les échelles qu'il me taille me permettront tôt ou fard d'atteindre les plus hauts grades.
A mes passages précédents, je n'avais pas bien remarqué le nombre considérable de fétichesprotecteurs des cases. Il y a là une collection de choses les plus disparates : bottes de paille, queues d'aulacodes, rapaces dépouillés, fagots de bois, morceaux d'armes ; mais principalement de petits piquets peints de bandes circulaires de couleurs alternées. Presque toujours, on trouve près de la porte un alignement de petits pieux rouges et de fourches rouges et noires; puis un petit échafaudage do baguettes en supportant d'autres horizontales, ou bien des bottillons de gousou (i) ou de mil. La couleur rouge est souvent obtenue, paraît-il, avec du sang de poulet; mais on la rafraîchit de temps en temps avec une teinture faite d'une espèce d'ocre.
Les poulets ici foisonnent; pour les protéger contre la gent fouinarde, on leur fabrique de petits paniers pointus, où l'on ménage une porte et qu*on juche sur quatre hauts piquets.
J'ai pris de tout cela quelques croquis, ce qui m'a valu du succès. J'ai dû même exhiber tout mon album. Au milieu des exclamations et des éclats de rire, j'avais sur le dos cinquante curieux qui, pour mieux voir les dessins, m'ont imprimé dessus force empreintes digi-^ taies.
A la tombée du soleil, je suis reparti chercher delà viande pour payer mon écot et les porteurs. Cette gêné* rosité m'a valu le tam-tam traditionnel, ce qui ne m'a
(1) Grande herbe tranchante qui pousse dans la brousse.
pas empêché de me coucher. De mon lit j'assiste à la fête. Je vois même mes boys qui s^en mêlent. Tout cela va pour sûr se terminer dans les petits coins. Quant à moi, j'ai les yeux pleins de sable, au propre et au. figuré...
Je ne sais plus à quelle heure je me suis endormi. Au petit jour, on plie bagage ; mais, comme d'habitude, on perd une heure à courir après les trois porteurs dont j'ai besoin. Ces pauvres diables n'y mettent pas de mauvaise volonté; mais chacun cherche à esquiver la corvée : les hommes sont subitement devenus introuvables. A six heures, enfin, nous avons pu démarrer. Des bandes de pintades picorent dans les lougans. Puis les cultures s'éclaircissent, et nous prenons la brousse. Mais, de même qu'autour de tous les villages de la région, nous trouvons encore longtemps d'anciens défrichements; la végétation s'efforce de les cacher, comme des plaies honteuses qu'elle dissimule, sans pouvoir les faire disparaître. Nos gens nous disent que jadis Kiem Kaga s'élevait ici; mais les Boa le détruisirent, et les Kaba poussèrent vers l'ouest en chassant les Horo, qui étaient alors sur le Bâ-Karé, où j'ai retrouvé les traces de leurs villages.
Le long du sentier, nous venons même de dépasser un fétiche consacré à la mémoire d'un grand chef Kaba qui fut enterré dans le voisinage. Aujourd'hui les voyageurs y accrochent tout ce qui leur tombe sous la main, pour amadouer ses mânes.
Plus loin, nous entrons dans la vraie brousse, toujours la même; la brousse de Krébédjé, la brousse du Gribinghi, la brousse de Forl-ArchambauU . Pas de vie, sauf quelques oisillons et des rapaces; pas d'eau. Nous sommes au sommet d'un plateau ; et, d'une
clairière, nous apercevons un instant en face la ligne bleutée des collines de Mara, que nous ne tardons pas à voir disparaître, dès que nous commençons à redescendre.
Dans le bas, nous débouchons dans une gi^ande plaine découverte, coupée par un rideau de brousse que nous traversons bientôt. Nous sommes dans le fond d*une dépression. La terre y est humide; pendant les pluies, ce ne doit être qu*un immense marais où vient du poisson; car nous tirouvons à chaque pas des remblais de terre que les Noirs élèvent pour pêcher à la traîne ou à la troublette.
Il n'existe pourtant aucun fleuve dans le voisinage, sauf un marigot sans issues, où se réfugie le poisson pendant la saison sèche. C'est d'ailleurs du poisson de vase, Tépidosirène, autant que je puis le deviner d'après la description qui m'en est faite. Aux eaux hautes, il s'aventure de flaque en flaque jusqu'ici.
Encore quelques taillis, et nous sommes à Marakoa ou Marakoéio. Le village est assez coquet. Les cases sont disséminées dans une immense clairière, tout en longueur, avec des arbres de belle venue. J'accepte l'hospitalité du chef, c'est-à-dire, comme d'habitude, une petite place à Tombre en dehors de son logis.
Au pied de l'arbre qui m'abrite est un vieux mortier rempli de cailloux, d'osselets, d'épiphyses dos de girafes, si vieux qu'on les dirait sub-fossiles, de mâchefer, et de grosses graines appelées kouma, soigneusement percées de deux trous. Le tout s'appelle oûri et sert à consulter le Destin, au moyen d'une longue baguette, par le canal du chef, seul dépositaire des arcanes secrets.
Ce ne sont d'ailleurs pas les seules choses mystérieuses. A côté s'élève une paillolle entourée d'un
mauvais secco. En regardant par-dessus, j'aperçois six jeunes hommes couverts de colliers, de bijonx et de peinlurlurages. Us sonl accroupis, le menton reposant Sur 1 extrémité d*un gros morceau de bois dont Taulre bout s'appuie sur le sol : ce pieu mobile porte tout en bas une petite branche divei^nte sur laquelle ces solitaires laissenl poser paresseusement le genou. C*esl un siège d*un modèle spécial et portatif : quand on se déplace, on se raccroche sur le cou. Mais j*ai commis, je crois, une grosse indiscrétion, car le vieux chef accourl me dire que ces Kaba font iondo. C*est la cérémonie d*iniUalion indispensable pour que les jeunes garçons deviennent des hommes et puissent se marier. Us doivent se mettre ainsi en communication avec les Esprits bienfaisants des ancêtres, faute de quoi les mauvais Esprits les mangeraient la nuit. Pendant les huit ou dix jours que dure Tépreuve, ils doivent rosier seuls et silencieux. Personne ne doit leur causer ni les voir, surtout les femmes. Un griot leur apporte matin et soir à manger, et les conduit de temps en temps en groupe satisfaire aux besoins de nature. Quand les reclus passent, les hommes s'écartent et les femmes se cachent.
J'allais faire un beau coup. Le vieux chef n*esl qu'à moitié content. Mais je rachèterai ma bévue avec quelques quartiers d*anlilope : il y en a des bandes dans la plaine.
Pour rinstant, je continue ma promenade. J'effarouche un peu partout des groupes pittoresques : vieux loqueteux fumant leurs pipes; femmes en train de se raser mutuellement les cheveux. Quelques unes, très jeunes, ne sont pas mal; mais elles portent, enfilée dans la lèvre supérieure, une tige de paille qui leur saille sous le nez, d'un très drôle d'effet. Le costume
est toujours pareil; même pas un paia à cacheter.
Je me suis découvert un confrère : je Tai surpris en train d'opérer. Par terre il avait dessiné une espèce de cadran en forme de jeu d*oie; de place en place, il y avaitdes raies ; ailleurs de petits ronds. Il avait répandu suivant les tours de spire des kouma par deux ou trois^ ou bien des cailloux polis. Lui-même est assis juste à la place de Toie, trônant sur un morceau de natte, à côté d'un tas de kouma qu'il brouille comme des dominos. Il en pousse brusquement une poignée au hasard et compte. Suivant le nombre, il en place une ou deux dans des huit horizontaux. On garde les mêmes et on recommence.
Pendant ce temps, les clients très philosophes attendent que lange Gabriel veuille descendre. C'est le moment, car l'opérateur s'arme d'une longue baguette et commence à vaticiner. Comme je n'avais pas ri et que j'étais bien sage, mon confrère m'a fait cadeau d'une poule toute noire : je lui ai donné un couteau, et nous nous sommes quittés les meilleurs amis.
Dans la construction des cases, les Kaba d'ici mettent un peu de recherche. J'ai aperçu des seccos extérieurs grossièrement peints de bandes en croisillons noirs et rouges. Les portes extérieures ont une armature en bois. Quant aux portes des cases, elles sont assez joliment ornées d'un encadrement en paille bien tressée, qui dessine des chambranles et un fronton en arc de cercle^
Après un tour de chasse, repas, palabre, tam-tam, et on se couche.
Cette nuit, des chiens sont venus me voler les peaux d'antilopes préparées que j'avais mises à sécher sur des branches. Pour les attraper, ils ont du sauter verticalement à près de 2 mètres. Ça fait toujours plaisir.
En route pour Simmé. L'étape n'est pas agréable : par moments, je me croirais encore à Madagascar, en Androy. On enfonce jusqu'aux chevilles dans un sable impalpable; on s'accroche partout ; on ne voit pas à deux pas devant soi. La nature a cependant son charme, malgré la végétation biscornue, monotone, misérable comme le haillon qui souligne une nudité. Au milieu de cette indigence, il vous vient en cette saison des parfums capiteux. Presque tous les arbres ont des senteurs aromatiques, et les odeurs les plus suaves s'échappent comme à dessein des fleurs les plus laides.
Nous avons traversé une grande clairière conquise sur la forêt, où les gens de Simmé viennent cultiver du mil. Ce n'est pas bon signe de rencontrer les culture^ en plein bois; il faut qu'ailleurs on n'ait guère de place.
Arrivés à l'ancien Simmé, nous retrouvons encore un blockhaus qu'occupèrent nos troupes. Aujourd'hui les herbes s'en sont emparé. Tout est désert : quelques chiens squelettiques et farouches rôdent autour des cases en ruines. Pas d'eau. On passe.
Quelque temps après, nous débouchons à i'improviste au milieu d'un groupe de cases que nous n'aurions jamais soupçonnées. Cependant, nous devons être signalés depuis longtemps, car nous arrivons juste pour voir s'enfuir les derniers hommes armés de pied en cap : grands boucliers, sagaies, couteaux et même des espèces de turbans faits de peaux de pythons entortillées.
Après quelques pourparlers à distance avec des gens que nous ne voyons pas, tout le monde se rassure, et on finit par nous donner de l'eau. C'est tout ce qu'il nous faut.
Au sortir de ce hameau, nous passons à côté d'un puits creusé à 10 mètres dans le sable sans cofl'rage.
L'orifice est barré avec trois poutres, où les cordes des calebasses ont tracé de profonds sillons.
Le restant de la roule s'écoule péniblement, sans autre rencontre que celle d'un traquenard à fauves, où une écuelle pleine d'eau sert d'amorce. Ce détail peint le pays.
Après sept heures de marche, nous voici à Simmé, patrie de Nagé, chef des Kaba Simmé Kinda.
L'accueil est moins sympathique, plutôt frais. La chaleur de midi y est peut-être pour quelque chose, mais il me semble surtout que le naturel des gens a changé. Nous ne sommes plus en pays peu couvert, inais en plein bois. Tous ces hommes sont des chasseurs, des forestiers; ils ont l'habitude de la solitude, des horizons bornés et du silence ; ils ne sont pas expansifs; étant toujours sur le qui-vive, ils sont devenus défiants.
Même le profil des cases se lasse comme pour mieux se cacher. C'est cependant toujours le même modèle ; seulement lacouverlure en chaume s'imbrique en étages successifs au lieu d'être en chaume pendant.
Peu à peu, la place où je suis installé s'anime. Personne ne s'inquiète plus de moi. J'en suis d'ailleurs enchanté, car je puis à loisir examiner les gens qui se livrentà leurs occupations habituelles. Là-bas, un vieillard, vêtu des débris d'un boulou et coiffé d'un bonnet napolitain, ajuste la monture en bois d'un grand filet, qu'un autre vieillard répare adroitement sans outils, avec ses mains toutes déformées, sans doute depuis renfance. Plus loin, un bonhomme raccommode une calebasse. Pas de petite caisse suspendue à l'épaule ; pas de petits cornets comme nos raccommodeurs de faïence et de porcelaine. Comme eux cependant, il opère en plein air, à l'ombre d'un arbre. Un secco sert
h la fois de nalte et d'établi. Pour tout attirfiil, une ficelle en fibres d'hibiscus ou de haricots, un peu de cire el un poinçon en fer.
La fente de la calebasse est mastiquée extérieurement avec un peu de cire molle, pétrie dans les doigts. Puis Touvrier perce avec son poinçon, de chaque côté de la fêlure, de petits trous régulièrement espacés. Alors il roule avec la paume de la main, sur la cuisse, sa Ocelle dont il effile le bout ; il la passe en surjet croisé d'un trou dans Tautre et tire. Reste à nouer un point de crochet, en soulevant le point précédent avec le poinçon. Mais, comme l'extrémité du fil. est molle, ce n'est qu'après, bien des tentatives qu'il réussit à la passer^ sans desserrer la couture.
Tout cela ne s'effectue pas naturellement sans une grosse dépense de salive, pour mouiller le bout de la ficelle, et sans de nombreuses poses que justifie cette fatigante besogne.
Mais les ouvriers les plus affairés sont les tanneurs. Les Kaba de Simmé paraissent des mégissiers émérites. Je leur vois d'ailleurs entre les mains des peaux de toutes sortes, principalement de genettes, de civettes et de crossarciis, ce qui m'explique cette odeur particulière qu'on sent en approchant d'eux. Les uns font des reprises à des tabliers ; un autre épile une peau qu'il a mise à tremper ; un autre découpe au couteau, dans du cuir vert, des cordons très réguliers. Deux hommes âgés, assis face à face, assouplissent une peau fraîchement tannée : ils la tiennent chacun par un bout et la malaxent chacun leur tour avec une composition dont l'huile de karité forme la base fondamentale. De temps en temps, ils la battent à coups de poings, tout en surveillant d'autres peaux qu'ils ont mises à ramollir dans du sable humide.
Presque tous ces gens ont des maladies d'yeux récentes ou anciennes. Gomme ceux de Mara et de Solo, ces Kaba ont les incisives inférieures arrachées, les supérieures façonnées en hache, et des lignes de mouchetures en V sur la face et sur le front. La taille est restée grande, mais le type s'est allégé ; il est devenu plus anguleux et plus dur. Les membres sont plus secs, plus noueux, moins gros. Ce sont des hommes sculptés dans le bois, et non plus dans la terre féconde.
Quant aux femmes, qui pilent du mil, elles sont toujours épaisses, ensellées, avec un postérieur des plus proéminents. D'ailleurs, toujours aussi laides, et les fétus de paille qu'elles s'introduisent dans les lèvres n'ajoutent rien à leurs charmes. Gomme vêtements, elles ont des colliers, des bracelets, des pendants d'oreilles en perles, dont plusieurs ornent parfois les ourlets. Les marmots sont toujours les mêmes marmots, toujours drôles, souvent jolis; c'est dommage qu'ils enlaidissent si vite.
En Ûânanl, j'ai aperçu, dans le feuillage d'un gros arbre, quelque chose qui ressemblait à une ruche; mais, renseignements pris, c'est un lit qu'un jeune homme du village; destine à sa fiancée; comme il a dû s'absenter, il a accroché son ouvrage en lieu sûr. Dans le village même, j'ai remarqué des sépultures. Ge sont des tombes d'hommes, car celles des femmes ne sont pas marquées. Au nombre des pieux qui ornent ces tombeaux, on peut juger de la qualité du mort; un pieu au sommet arrondi, limité par un col, figure vaguement son effigie. Tout autour sont rangés d'autres pieux plus petits et des fourches qui symbolisent ses femmes, ses enfants, ses richesses.
La nuit qui tombe a amené un peu de fraîcheur. Les travailleurs ont lî\ché leurs besognes. Le vieux pécheur
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napolitain a achevé de monter son filet, qui ressemble à une grande troublette sans manche.
Derrière moi, les jeunes garçons de ce quartier du village mangent tous ensemble, assis devant des marmites où ils puisent avec leurs doigts. A mesure que Tombre s'épaissit, le nombre des curieux augmente, des femmes arrivent; le tam-tam commence. Gomme orchestre, un grand tambour dont la peau est soigneusement enduite de cire, et une kondi; le vieux qui joue de ce balafon s'accompagne en chantant d'une voix chevrotante, mais juste et presque chaude. Les hommes s'abstiennent ; seules les femmes, les filles et les jeunes garçons prennent part à la danse^ Au fond, c'est toujours pareil : « En avant. Pas de gymnastique. Marche ! — Changez de pied! Demi-tour à droite 1 Marquez le pas! Élévation des bras sans flexion !... Rentrez le derrière, n° 2 !... Autant! — Halte I Repos !»
Il n'y a pas de lune. Un petit feu éclaire tout juste la surface du sol. Si bien qu'à sa lueur rampante je n'aperçois distinctement que les plantes grisâtres des pieds se levant en cadence et remuant la poussière par tombereaux.
Ce matin encore, pas de porteurs. C'est la rente. Nous partons tout de même pour Matangoadé, où nous verrons enfin, paraît-il, de vraies femmes Sara.
La brousse que nous traversons mériterait presque le nom de forêt, si les arbres avaient plus de taille. Heureusement pour nous, les peuplades d'ici ont un esprit pacifique, car nous aurions du mal pour les réduire, dans un tel pays.
J'ai aperçu quelques affleurements de latérite rouge en gros blocs, et beaucoup de fosses à gros gibier. A mi-route, nous sommes passés sur les emplacements
de villages détruits. Oq y retrouve des tombes et beaucoup de grosses jarres pointues en terre cuite, qui servaient à emmagasiner de Teau et les grains. Ce sont encore les traces de Tinvasion des Boa.
Jusqu'à Matangoadé, rien de bien remarquable, sauf des cultures opulentes dès qu'on entre dans la zonç habitée.
Le village où nous arrivons n*a pas grosse importance, à en juger par les cases que nous apercevons. Mais, comme à Simmé, le pays trop couvert a obligé les gens à se serrer par petits groupes, eux-mêmes éparpillés dans la brousse.
Ici, il n'y a guère plus de quinze habitations, construites à l'ombre de gros arbres. L'architecture s'est modifiée. Les cases sont surbaissées, globuleuses, presque hémisphériques, avec un toit fait d'une longue bande de chaume enroulée en spirale. Les murailles sont plus hautes; la porte permet presque d'entrer sans se courber; un auvent circulaire la protège, et une porte en tabatière la ferme comme à Mara. L'usage du secco extérieur n'est pas général, car il y a peu de monde, et les gens ont de la place.
Nous sommes d'autant mieux accueillis que personne ici n'a jamais vu de Blanc. J'ai bientôt autour de moi tous les habitants du groupe, et même ceux des autres. On regarde, on touche du doigt; on tripote avec curiosité tous mes bibelots, éperons, sacoche, moletières, chaussures. Mais beaucoup plus que moi on admire mes fusils.
Il y a ici une grande variété de types : quelques hommes ont le nez presque droit, des lèvres minces, des profils rappelant davantage la physionomie européenne ; d'autres ont des faciès d'anthropoïdes. Le plus grand nombre a bien un air de famille avec les
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S^ns de Simmé et de Mara, quoique le crâne paraisse
plus aliongé et moins large; les hommes de haute taille
sont moins nombreux qu'à Kiem Kaga.
En questionnant mes boys, les gens ont appris que
J'étais médecin et m*amènent aussitôt quatre blessés.
Tout en les pansant, je m'informe. Ce sont des hommes
de Su, plus au nord, à Touest du lac Hiro. Ils ont été
blessés en se défendant, il y a quelques jours à peine,
contre les Bazingers de notre bon ami et fidèle allié
Snousi, sultan de Dar Roufta et se sont réfugiés ici, après
la ruine de leur village. D'ailleurs, me disent-ils, les
pillards ne sont pas loin, et il ne sera pas surprenant
que je les rencontre, si je remonte vers le Bâ-Di, comme
j'en manifeste l'intention.
Pendant cette conversation, j'ai vu passer une de ces femmes dont on m'avait parlé, et qui se distendent les lèvres d'une manière invraisemblable.
A Matangoadé, habité par des Kaba, on n'en trouve que quelques-unes. Mais, à Koho, chez les Sara, c'est la grande mode.
J'ai demandé qu'on m'amène celles qui sont ici. C'est invraisemblable! Ces ornements s'appellent « soundou ». Pour s'en faire une idée, il faut se représenter une femme adulte portant, enchâssés dans la lèvre inférieure, un disque de bois large comme une assiette à dessert, et, dans la supérieure, un autre disque comme une soucoupe de tasse à café. Normalement, le poids entraîne ces appendices ; il les fait pendre sur le devant du menton et du cou. Aussi la femme penchet-elle un peu la tête pour s'éviter des pressions douloureuses sur les mâchoires. Au repos, elle appuie ces ornements sur son genou fléchi. Je n'ai pas pu savoir d'une façon positive si ces malheureuses s'en débarrassent pour dormir. En tout cas, je les ai vues boire et
manger sans les ùter. Pour s'introduire les alimenta dans la bouche, elles sont obligées de soulever le soundou supérieur, et la mastication s'accompagne d'un bruit très drôle de castagnettes. Pour boire, c'est plus simple : la femme relève son soundou inférieur jusqu'à l'amener à une obliquité suffisante, puis verse dessus le liquide, qui coule jusque dans la cavité buccale. Ces dames ne dédaignent même pas de fumer la pipe, qu'elles s'introduisent sur le c6té, à la place des commissures. Car celles-ci n'existent plus guère qu'à l'état de souvenirs. Le poids des disques, à force de tirailler les tissus, donne au bas de la face une forme pyramidale par suite de l'aplatissement des joues et des arcades màchelières. Au-dessous des arcs zygomatiques, existe une dépression, surtout accusée chez les plus maigres. Le sillon naso-jugal est un fossé profond. La voix prend une résonance spéciale : on dirait une voix de ventriloque : plus de labiales, plus d'explosives; la parole n'est plus qu'un gargouillement de voyelles pâteuses et nasillées. C'est la perfection dans le grotesque. Mais ça frise aussi le malpropre, à cause de l'écoulement constant de la salive, qui ne trouve plus d'obstacle et découle du soundou.
Si la femme enlève ses appendices, elle devient hideuse. Â la place des lèvres, pendent deux longs anneaux de chairs violacées, bourrelets irréguliers dont la surface interne est épidermisée. La bouche n'est plus qu'un trou entre les maxillaires édentés par l'usure, aplatis parla pression, et n'offrant presque plus traces de gencives. Au fond, on aperçoit la langue pelotonnée et massive dans sa position naturelle de repos. La femme elle-même en a honte.
Cette mode aurait tendance à se perdre, et les jeunes femmes l'abandonneraient. Mais, dans le principe, me
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dit-on, un homme se respectant h aurait pas mangé de cuisine préparée par une femme sans soundou. Impossible de savoir pourquoi.
A Mantagoadé, les Kaba me disent que les Ronfla et les Arabes, lorsquUls viennent razzier périodiquement le pays, attachent par les lèvres les femmes qu'ils capturent pour les empêcher de se sauver. Puis, si elles sont jeunes, ils pratiquent un avivement des parties charnues, pour que la marchandise ne soit pas inven* dable. C'est possible, en somme, car cette grande plasticité des -lèvres est probablement la cause de la déformation. Dès que la dilatation volontaire a atteint une certaine dimension, le poids des disques suffit pour élargir Torifice, qui sagrandit progressivement. La femme se trouve amenée de la sorte à porter des soundons de plus en plus grands, pour qu'ils puissent se maintenir en place. C'est un véritable cercle vicieux. De la pièce de cent sous, on passe à la soucoupe, puis àTassiette, et lesDendjé en arriveraient certainement au plat, si la bonne nature ne mettait un jour ou l'autre un terme à de pareilles excentricités.
Avec des perles rouges, j'achète comme souvenirs quelques séries de disques dont ces dames ne se servent plus; ils sont en bois de ficus, trèS^légers. La vue des perles excite des convoitises, et, si j'en avais les moyens, je trouverais toutes sortes de choses à échanger.
Pour éviter qu'on me dévalise, je suis obligé de m'en aller promener, pendant que j'envoie un homme à Koho prévenir que j'arrive, sans quoi je risquerais de trouver le village vide.
En quittant Matangoadé, je m'aperçois que mon escorte s'est augmentée d'un certain nombre de Kaba
Simmé, armés en guerre. Ils prétendent qu'ils vont à Koho et font route avec moi. Ce n'est pas clair.
Koho n'est pas loin. Au bout, d'une demi-heure, nous commençons à circuler dans des broussailles assez claires, qui alternent avec des défrichements cultivés. Nous apercevons les premiers groupes de cases^ Elles se distinguent nettement de celles de la région du Chari. Elles ont une forme hémisphérique et sont construites avec une armature en grands bambous, dont nous avons rencontré çà et là quelques touffes. Un petit bourrelet de terre protège Tintérieur. Sur la charpente, on applique des paillassons en herbes et, par-dessus, on roule, en commençant par le bas, une immense bande formée de bottillons de paille accolés, chaque tour de spire étant à demi recouvert par le tour suivant. Aux endroits 0(1 cette toiture n'est pas étanche, on ajoute des paillassons comme ceux que fabriquent chez nous les maraîchers.
De ce moment, c'est la saison sèche, et beaucoup de cases sont en réparation; la toiture est roulée et mise à Tabri des termites sur de gros pieux fourchus.
Quelquefois un secco circulaire protège le bas de la case et simule une muraille. Les portes sont protégées par un auvent; un secco, haut de 2 mètres, entoure une petite cour dont la case forme le fond. Dans cette cour, une plate-forme, — abri sous lequel on fait la cuisine.
Les cultures ont belle apparence ; sur des aires un peu partout, nous trouvons du mil à battre, et, dans les cours, j'ai pu voir de dessus mon cheval de grandes jarres pleines de grains.
Par contre, nous n'avons aperçu presque personne, sauf des hommes qui pilaient du mil. Ils étaient attifés comme des femmes, avec des bouquets de feuilles
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fraîches par devant et par derrière. C'était anormal de voir des hommes se livrer à cette occupation dans uil tel costume. Mais on m'a expliqué que ce mil était destiné à la confection d'un pipi spécial. Les femmes ne peuvent participer à sa fabrication, car, en le pilant, elles s'introduiraient quelque part quelque chose qui les rendrait très malades??? C'est pour cela que les hommes les remplacent, en se vê tissant comme elles, de façon à tromper le mauvais œil: ce n'est pas flatteur pour 4ui.
Bientôt nous arrivons devant le groupe de cases qu'habite le chef de Koho. Djé, c'est son nom, me fait un accueil très correct, presque cérémonieux. 11 a déjà vu les Blancs, me dit-il, et a même été voir le capitaine à Fort-Archamhault. A peine descendu de cheval, on m'apporte de tous les côtés des marmites pleines de bouillie et de sauce verte. Djé me conduit pour sa part un cabri; mais, comme je n'en ai pas vu beaucoup dans son village, je le remercie et le lui rend, ce qui lui fait un sensible plaisir.
Il a bien l'air un peu étonné que je ne lui fasse pas de cadeau; mais j'ai pour cela deux motifs: le premier, c'est que je n'ai rien; le second, c'est que je trouve cette pratique détestable, puisque la coutume du pays veut qu'on honore son hôte en lui offrant à manger. Donner un cadeau en échange, c'est exposer à mourir de faim le camarade qui passera plus tard en service, sans pouvoir promener un bazar avec lui. Donc, pas de cadeau dans les endroits qu'on visite pour la première fois.
D'ailleurs, le chef en prend vite son parti.
Beaucoup d'hommes par ici portent sur les joues le tatouage distinctif des esclaves de Rabah, ou d'autres marques qui sont celles de Snoussi ou des Ouadaïens. Ce
sont des esclaves fugitifs; mais cela prouve que le pay"^ est UQ terrain fréquenté de chasse à Thomme.
Beaucoup de femmes ont Les lèvres en cymbales. Eile^ ont des parures en caurls et s'en font même de petites calottes dans les cheveux. Un grand nombre d*entre elles portent aussi des bouquets de feuilles fraîches pour se vêtir, comme les Banda. Quant aux hommes, ils ont toujours le tablier de peau, mais ils le mettent par devant.
Ce soir, pas de tam-tam. Quelle chance ! On va pou^ voir dormir.
Je reste à Koho ce matin ; il y a beaucoup à faire. La disposition intérieure des cases n'est plus la même. Un grand secco transversal coupe Thabitation en deux : dans la partie antérieure, rien que des jarres, des marmites et des bibelots; dans le nombre, les calebasses à tirer Teau sont intéressantes ; elles sont aplaties en forme de saucier, munies de quatre ficelles qui vont s'attacher aux branches d'un Y en bois renversé ; son sommet est muni d'une longue corde, car les puits sont très profonds.
Dans la chambre postérieure, un grand cadre en bois court d'un bout à l'autre, à 30 centimètres du sol. Sur lui, sont posés deux lits, formés de plusieurs couches de bambous accolés. Les lits sont presque çôteàcôte, à50 centimètres d'intervalle. Entre les deux, un foyer qu'aère un trou fait dans le secco. Le lit de la femme est complètement caché. Celui de l'homme est à moitié visible de la porte.
J'ai réussi à mensurer quelques individus. Ils sont en moyenne plus petits que les gens de Fort-Archambault et ont la tête beaucoup plus étroite. On retrouve ici beaucoup de types plus affinés, au milieu de la
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iraode majorité qui sont encore très nettement progoathes. Djé me dit que cette tribu fait partie des Sara ûendjé. A Tentendre, eux seuls sont des Sara ; it n'en connait pas d'autres que ceux de la région : Sara Dendjé, Sara Ngaké, Sara Ngoudjou, Sara Ngindja. Je kl parie de ceux du Logone et du Ghari ; mais c'est parfaitement inutile. Eux seuls sont des Sara ; s'il y en n d'autres, ce sont des menteurs. Et il dit fort bien Sara, et non Zara, comme je les ai entendus désignés par quelques Européens que cette confusion déroute. Le fait est qu'on y perd son latin. Évidemment, les gens d'ici ne ressemblent en rien à ceux de Balimba, par exemple. L'identité du nom ne serait-elle qu'une simple coïncidence? Il y a trop peu de distance pour que cette hypothèse soit vraisemblable. Ce que je démêle de plus positif jusqu'ici, c'est que le dialecte Dendjé est presque identique à celui des Ndokoa du Bangoran et du Gribinghi, et les mensurations que je recueille me paraissent singulièrement fortifier cette analogie.
Mais, c'est égal, l'ethnographie de toutes ces peuplades est embrouillée comme un écheveau de fil. Je doute même qu'on arrive jamais à en connaître le dernier mot.
Faute de mieux, je veux essayer de voir le plus possible, pour multiplier les éléments d'appréciation. Je vais aller à Dendjéboa, qui n'est pas très loin.
La route est bonne, le pays moins couvert, mais il fait terriblement chaud. Les Kaba de Simmé me suivent toujours ; j'ai fini par savoir que c'était dans l'espoir de me faire chasser pour avoir de la viande.
Nous atteignons bientôt un hameau de quelques cases: c'est Ouûabili, le premier groupe de Dendjéboa; puis nous arrivons à l'Alimango, espèce de marigot k
sec, sur les rives duquel s'élève lé village. L*aggloméralion est plus forte qu*à Koho, mais j'aurai de la peine à apprendre quelque chose, car je ne sais pour quelle cause on a beaucoup bu, le chef surtout, elles notables. De toutes parts, je suis assailli par des gens qui braillent à me casser la tête ; la confusion est invraisemblable. Je donne des bourrades de tous les côtés pour pouvoir déguerpir, en laissant aux boys le soin d'expliquer que je reviendrai quand le brouhaha sera calmé. Je vais faire un tour.
Le village ne diffère guère de Koho; cependant nous sommes retournés vers Touest. Il faut noter que Ton trouve ici beaucoup moins de femmes à soundou, tandis qu'elles ont au contraire les lèvres percées à la mode Kaba. Gomme chez les Kaba aussi, les portes sont à tabatière.
Quelques hommes ont un grand tablier de peau jeté sur la cuisse gauche, et qui leur couvre insuffisamment le côlé face et son envers. Mais tous ces gaillards sont dans un tel état d'ébriété que je me demande si ce n'est pas un accident de leur toilette. De place en place, j'ai remarqué sur le sol de petites aires circulaires, battues et nettoyées, autour desquelles s'élève un petit bourrelet de terre ; il y en a d'un mètre de diamètre, d'autres plus grandes : ce sont les cuvettes pour recueillir l'eau de pluie.
De retour près de mes gens, je réussis à comprendre que personne ne veut m'accompagner vers Sô directement, de crainte de rencontrer des bandes Snoussistes.
Me voici donc obligé de passer à l'ouest par Kinda. Je demande trois porteurs : c'est un « sauve qui peut » général. Nous finissons par attraper trois hommes, qui, loin de se fâcher, se tordent de rire, une fois pris* Au moment de partir, tous les fuyards sont revenus, et, au
iQiliea de rhilarité générale, blaguent les trois porteurs qui se sont laissé prendre. Ils ont vraiment un heureux caraclère, et au fond ce sont de bons diables.
De Dendjéboa à Kinda, rien de remarquable, sauf un grand banc de roches ferrugineuses rougeâlres, de direction nord-sud, semblable à celui de la route de Simmé.
A Kinda, accueil plutôt très froid; nous sommes revenus chez les Kaba forestiers. A peine descendu de cheval, je suis pris comme arbitre entre les deux chefs du village : Tun se prétend dépossédé par Tautre et réclame. Ces aflaires-là ne me regardent pas, et je les renvoie, en leur disant d*aller porter le litige à Fort- Archambault. Voyant que leur petite histoire n'a pas produit Teffet qu*ils en attendaient, les deux loustics finissent par me confesser en souriant quMls s'entendent très bien ensemble, mais qu'ils espéraient de cette façon éviter de me fournir des vivres. Ce n'était déjà pas si béte. Bref les choses s'arrangent, et, comme la nuit est arrivée, je m'installe en prenant quelques précautions, par prudence. Je sens très bien que les gens restent défiants, malgré ce que leur disent les Kaba Simmé qui m'accompagnent.
Néanmoins, un tam-tam s'organise ; mais personne ne danse, sauf deux petits garçons, et un gaillard superbe qui vient faire un pas assez réussi. Il n'y a d'amusant qu'une vieille, à laquelle le tam-tam rappelle ses jeunes années. Je la vois se trémousser toute seule dans un coin, la pipe aux dents^ agitant au-dessus de sa tête une calebasse comme un tambour de basque. Elle a l'air d'un squelette habillé de sa peau devenue trop large.
J'allais oublier de noter qu'ici presque tous les hommes sont yètus, comme à Dendjéboa, d'un grai^d
tablier en peau d*antiIope, jeté sur la hanche, et qui les couvre insuffisamment des deux côtés. C'est bien une mode, et non pas un accident.
Le départ, par extraordinaire, s'est très bien opéré : le chef ici a de Tautorité, mais je suis persuadé qu'il n'a pas pour les Blancs une sympathie excessive.
Au bout de vingt minutes de route, nous débouchons dans une plaine immense, dont l'herbe est encore verte.
Je ne me serais jamais douté qu'on puisse trouver rassemblé autant de gros gibier dans un même. endroit. A notre vue, toutes ces bétes se sauvent au galop, et je reste planté là, sans tirer, aussi surpris qu'un jeune chasseur qui voit s'envoler sa première compagnie de perdreaux. De petits céphalophes s'enfuient par couples ; un gros rhinocéros disparaît dans les herbes ; deux troupes de buffles s'éloignent au galop ; des girafes décampent en tendant le cou; des bardes de kobs, de damaliscus, et des bubales s'en vont au petit trot, pour s'arrêter quelques mètres plus loin. Je tire sur les bu- ;bales, qui ne sont pas à plus de 100 mètres; coup sur coup, j'en abats cinq. Aux coups de fusil, tout Kinda est arrivé; c'est une véritable boucherie. Mais, une fois mes hommes servis, nous repartons, car l'étape est longue et la route mauvaise. On a, en elTet, de la peine à marcher, tellement la terre est criblée d'empreintes profondes que les éléphants et les gros animaux ont laissées à la saison des pluies. A l'hivernage, cette plaine ne doit être qu'un immense marais; des flaques d'eau y subsistent encore. En son milieu,, elle est coupée par un fossé d'écoulement représenté par le lit du Bà-Di, où nous sommes arrivés. Les berges ont jusqu'à 2 et 3 mètresy ce qui n'empéiche pas la rivière de
déborder aux hautes eaux. La largeur n'excède pas 20 mètres. Sur le sable, dans le bas, coule un petit filet d'eau qui réunit les unes aux autres des flaques et des cuvettes pluà ou moins profondes. L'eau coule vers l'ouest et s'en va au Ghari ; les gens du pays qui m'accompagnent sont tous d'accord^ Son embouchure est portée sur certaines cartes avec le nom de Ko, ou rivière de Sô, car ce village s'élève sur ses rives.
Sur sa carte, Gentil l'a désigné sous le nom de Bahr Sàlamat ; et il pourrait fort bien avoir j*aison. Les renseignements que j'obtiens sont en effet assez vagues. Des gens de Kinda prétendent que le Bâ-Di vient directement dulacHiro ; d'autres me disent, au contraire, que le Bahr Salamat continue le Bâ-di. Peut-être faut-il simplement se représenter alors le lac Hiro comme une * vaste ampioule, servant de réservoir à un cours d'eau, dont nous trouvons ici le prolongement : aux hautes eaux, le Hiro ^'emplit, et, à la saison sèche, son tropplein retourne à la rivière (1).
Eh tout cas, rien, absolument rieh, n'autorise ces hypothèses toutes gratuites, qui font communiquer le Bà-Di avec le Bà-Karé. Ce sont là. des suppositions sans bases, dont on ne pourra tenir compte que le jour où les fleuves sauront gravir des pentes ou grimper à la corde lisse.
Le Bà-Di passé, nous marchons encore quelque temps danslaplaine, qui se reboise pelit à petit. C'est une succession de clairières plus ou moins vertes et de bouquets de brousse plus ou moins épais, dominés çà et là par quelques palmiers doum. De distance en distance, nous
{i) La reconnaissance complote du Bâ-Di a été opérée par notre camarade le lieutenant Gauckler, qui on a, le premier, suivi tout le cours en pirogue, et démontré la continuité du Bâ-Di et du Bahr Salamat jusqu'à la région de Djindi, où seul jusqu'ici il est allé.
apercevons des dépressions, où Therbe verte atteste la présence encore récente de Teau ; des bandes d*antiiopes, à peine effarouchées, y paissent tranquillement. Comme toujours, nous passons au travers des cultures qui indiquent la proximité des lieux habités ; nous traversons enfin un n^arigot assez encaissé, le Miflatoutou, qui se Jette au sud dans le Bà-Di, et nous tombons au milieu des cases du chef de Balabidja.
Nous sommes arrivés. On accourt à notre rencontre, les mains pleines de poulets. Petit palabre traditionnel : « Merci, ça va bien ; dis-leur que je suis content d'être avec eux... Labia, labia, labial » C'est le terme employé partout ici pour se dire bonjour. Il provient de Tarabe M ol afia » ; c*est devenu « lafla », puis « labia » pour les nôgres. En disant « labia », on tend sa main droite ouverte à l'interlocuteur, qui la serre doucement entre ses ' deux mains ouvertes également.
Nous sommes encore chez des Kaba, les Kaba Bala. Les cases sont hémisphériques, mais un contrefort en terre battu, haut de 80 centimètres, forme une muraille en dedans de la charpente, qui reste visible à l'extérieur ; la porte est taillée dans toute sa hauteur et protégée par un auvent. Près de chaque case se dresse un màt 011 sont pendues des peaux qui sèchent. Elles témoignent de Tabondance du gibier.
Au milieu du type Kaba habituel, beaucoup de gens ont aussi le type affiné que nous avons déjà trouvé dans les villages voisins : lèvres minces, nez parfois un peu busqué vers la pointe, les yeux un peu bridés, les pommettes fortes et le visage ovale. Les hommes sont générnloment maigres, et cette maigreur leur fait paraitre les jamhos 1res longues, quoique, en réalité, elles ne soient nullement disproportionnées avec le reste du corps. Comme coslume, le tablier de peau sur le coté, comme
à Kinda, Ou bien antérieur, ou double, comme àSimmé.
Les femmes ont les oreilles percées, ornées de plusieurs pendeloques, et des fétus de paille dans les lèvres.
On a rimpression qu'on se rapproche du contact arabe : la politesse indigène revêt un certain cérémonial, et pas mal d'hommes parmi les notables sont vêtus du boubou ou du large pantalon flottant.
Les armes, le mobilier, les ustensiles n*ont rien de spécial.
Dans le village, et très éparpillés, sont réfugiés beaucoup d'habitants de Sô. Plusieurs sont blessés. J obtiens par eux quelques renseignements sur les faits et gestes des bandes snoussisles.
C'est Hadem, le propre fils de Snoussi, qui dirige le mouvement avec l'assistance de vieux chefs* expérimentés. Ces détails ne sont pas inutiles, car il faut remarquer que ce brave et bon Snoussi est notre allié, notre protégé, qu'il a auprès de lui un résident de France, et qu'il sait fort bien que nous ne voulons plus entendre parler d'esclaves, de traite, ni de razzia. Mais Snoussi se moque de nous : c'est de toute évidence. Bref, ses bandes sont venues à S6, qu'elles ont brûlé, sans remporter toutefois un très gros butin humain ; car les hommes se sont défendus, et beaucoup de monde a pu prendre la fuite. Hadem aurait même perdu quelques hommes et des fusils.
Pendant que je palabre, j'entends dans une case voisine crier avec insistance : « Naçara! » Naçara veut dire chrétien, et, comme je demande pourquoi quelqu'un crie de la sorte, le chef m'explique qu'il a baptisé son fils Naçara, parce qu'il est né lorsque Coumsère Thiandi(l)
(1) Commissaire Gentil.
est passé pour la première fois sur la grande rivière. Et^ comme il attend bientôt un nouveau rejeton, il le baptisera Dokter, me dit-il, en souvenir de mon passage. Cette délicate attention mérite bien un caleçon, que je lui offre séance tenante. D'ailleurs, il est très gentil, le chef ; il s'appelle Méliboa: un joli nom pour un nègre.
La nuit tombe, il fait presque frais ; étendu sur mon Ut, j'écoute le chant d'un hibou, en pensant à autre chose et en chassant les moustiques.
O Melihœe^ Deus nobis hsec otia fecit !
Allons bon, qu'est-ce que c'est que cela? Voilà Djé, le chef de Koho, qui arrive tout en nage. Il vient me chercher. Hadem approche de son village, que tout le monde a dû quitter. Les Snoussistes ont une fois de plus employé la même tactique qui réussit toujours : ils arrivent : tout le monde se sauve ; ils font alors semblant de s'en retourner : tout le monde revient; brusquement ils font demi-tour et tombent sur ces pauvres bougres, qui les croyaient déjà partis.
Du coup Méliboa ne veut plus que je m'en aille. D'un autre côté, je n'ai ni des instructions, ni des moyens qui me permettent d'aller à la rencontre d'Hadem. Je n'ai pas lé choix des solutions. Un courrier fîle pour rendre compte à Fort-Archambault.
Djé va repartir et tâchera, cette nuit, de savoir où sont les bazinguers. Il va prévenir les gens des environs, et, au petit jour, j'irai à Koho afîn d'essayer de pincer un ou deux Snoussistes pour faire dire à Hadem qu'il ait à décamper au plus vite.
Quelle malchance! Il est écrit que je n'irai pas à Sô, dont je ne suis plus qu'à deux pas.
Méliboa m'a prévenu qu'ici il y a beaucoup de pan> thères, et qu'une vient rôder autour de ses cases toutes
les nuits; je fais doubler les entraves du cheval et donne Tordre d*entretenlr les feux.
Pendant que je fais ce petit tour, les hommes me signalent une grande lueur à Thorizon; ce n'est pas loin ; mais est-ce ]a brousse qui flambe, ou un village qui brûle?
Au réveil, ce matin, des Sara de Borobé, envoyés par Djé, viennent noiis prévenir que l'incendie d'hier soir avait été allumé par les Snoussistes, et que les gens de Borobé ont évacué leur village, en prévision d'une attaque ; des hommes seuls y sont restés.
Nous partons, et retrouvons dans la plaine le 6à-Di, que nous ne tardons pas à traverser. Bientôt, nous apercevons de longues files de femmes qui s'éloignent vers l'ouest, chargées de tout ce quelles ont pu emporter et traînant les enfants & leur suite. C'est Texode des Sara.
Aux abords de Borobé, nous sommes signalés par des hommes cachés dans la brousse, et que nous voyons se dresser sur les flancs de la colonne, à mesure que nous avançons.
A Borobé, plus personne qu'une centaine d'hommes armés. Le chef n'est pas là. Djé a mal compris et a cru que je retournerais à Koho par la route suivie hier. Lui et le chef d'ici m'attendent à Dendjéboa; je les envoie prévenir.
Pendant ce temps, nous reparlons dans la direction des villages qui ont flambé.
Les gens sont persuadés que je marche à la rencontre d'Hadem pour lui donner la chasse. A ces noirs pusillanimes, il suffit de la présence d'un Européen et de quelques hommes armés de fusils quelconques pour donner confiance. Tous veulent me suivre; j'en ai deux cents derrière moi. J'ai toutes les peines du monde à
les faire arrêter et suis même obligé de menacer de m*en retourner. Leur voisinage est toujours dangereux ; car, faute de Snoussistes à combattre, tous ces pillards n'hésiteraient pas à saccager partout ce que les Bazioguers ont peut-être épargné.
Nous passons à Kimàna, qui est intact. Je n*y vois qu'une très vieille femme munie d'un énorme soundou complètement évidé en anneau.
Plus loin, nous arrivons à Boû, qui a été brûlé il y a quelques jours. Le village était construit sur les deux revers d'un ravin, entre des plis de terrain qui font partie du seuil limitantnettement la vallée du Bà-Di.
Nous ne trouvons que des ruines. Personne... Au moment où nous partons, nous sommes accostés par un individu qui se dit le fils du chef; son père a été tué. Lui et quelques hommes ont pu se sauver dans la brousse; tout le reste a été capturé. Il nous conduit à Mandjoua, qui a été brûlé hier soir.
Des Sara errent parmi les ruines; le chef est avec eux. La veille, il était venu à Koho pour me voir, en emmenant comme d'habitude pas mal d'hommes en armes. C'est co qui a sauvé ses gens. Il est reparti le lendemain, c'est-à-dire hier; et, comme il allait arriver à Mandjoua, il est tombé sur les Snoussistes, qui s'en approchaient. On fut aussi surpris des deux côtés. Il s'en est suivi une échaufourée confuse, qui me paraît plutôt avoir été une débandade complète, malgré les vantardises du vieux chef. Toujours est-il que les coups de fusils des Bazinguers donnèrent l'alarme au village, qui prit la fuite.
Les gens de Snoussi se contentèrent alors de piller et de brûler tout. Il ne reste rien; même les jarres sont cassées en miettes.
Au sortir delà, nous passons à côté d'un grand
puits creusé en plein sable, à plus de 30 mèlres. Mais les pillards Font mis hors d'usage en jetant au fond du sable et les madriers de l'orifice.
Âh! les gens de Snoussi savent travailler! Tout cela est de la besogne proprement faite.
Vers le crépuscule, nous sommes arrivés à Hindia, qui a échappé au pillage; mais le village est abandonné. Aussi, pour ce soir, on se serre la ceinture.
Djé est arrivé au milieu de la nuit. Les Snoussistes ont dû apprendre qu'un Blanc était dans le voisinage; ils ont déménagé leurs campements et s'en vont vers le nord. Ce n'est plus la peine que je reste. J'essaie de persuader à Djé que ces histoires n'arriveraient plus si^ au lieu de rester ignorés dans leur brousse, les Dendjé venaient demander la protection du capitaine à Fort- Archambault. a C'est si loin I répond-il », et il a peutêtre raison. Au fond, je crois que ce qui serait le plus sûr serait de donner à Snoussi un dernier avertissement. Et, si ce traitant éhonté veut, malgré tout, continuer la traite, il n'y a qu'à le supprimer.
Chevalier est peut-être arrivé maintenant; il est temps que je rentre. Nous fiions directement sur Simmé.
Au hameau de Tohé, nous quittons les territoires Sara. Toujours des cultures.
Gourdidi : une seule case habitée par un misanthrope qui n'a plus qu'une jambe, un œil, et pas de femme. Baha, c'est son nom, chasse, cultive et vit tout seul. On l'appelle; Baha n'est pas là, et je ne veux point l'attendre. Plus loin, nous traversons Kingar, sans nous arrêter.
A Dendjéboa, nous changeons de porteurs, non sans difficultés, pour ne pas perdre les bonnes habitudes.
D'ailleurs il fait très chaud, et les hommes peinent beaucoup.
Arrivés à un trou d'eau sale, ils se battent pour boire ; il faut que j'intervienne pour remettre iin peu d'ordre et faire faire la distribution ; sans cela les plus forts boiraient tout et ne laisseraient que la bourbe. Pendant qu'ils boivent, je remarque à côtéxlu trou un petit arbre qui porte dans ses branches une plate^ forme : c'est pour attendre à l'affût les bêtes qui viennent boire la nuit.
Une fois rafraîchis, les hommes marchent bon pas, et nous arrivons à Tarkaba, où nous faisons une courte halte.
, Il y a là tout un atelier de fabricant de pipes. Sur la foi du qualificatif qui me fut souvent attribué au régiment, j'avais toujours cru qu'il fallait ain moule pour faire une pipe. > .
; J'ai dû venir jusqu'ici pour me convaincre du con^ traire.
Quoique le métier m'ait paru demander une certaine adresse, il ne nécessite pas l'emploi d'outils très perfectionnés. Chacun pourrait s'en procurer à sa guise pour ôon usage personnel.
Pour faire une pipe, il suffit, en effet, d'un mandrin qu'on cueille au premier arbre venu. Quelques longs éclats de roseaux tiennent lieu d'ébauchoirs, après qu'on a pris la précaution d'en tailler et d'en polir l'extrémité en amande.
J'allais oublier la matière première : c'est de la terre que nous appellerons terre de pipe, si vous le voulez bien. C'est une glaise gris sombre quand elle est sèche. Mouillée d'huile, elle devient noire et.garde cette teinte après la cuisson.
On en pétrit une boule. Quand, elle a la consistance
voulue, 00 en coifTe le mandrin, sur lequel on la moule à Taide du pouce, pour former le fourneau. Le surplus sert à modeler le tuyau, qui est alors figuré par un cylindre plein, presque aussi gros que le fourneau luimême.
Ceci fait, Touvrier dégage son mandrin et travaille à Tébauchoir.
Pour éviter que IsC terre ne colle et que l'ouvrage ne soit constamment à refaire, il trempe ses outils et ses doigts dans une valve d'unio, pleine d'huile de karité, légèrement teintée avec de Tocre rouge. A petits coups, il polit alors le fourneau, Tenjolive, égalise sa gueule et donne Tangle voulu au tuyau. Évider ce dernier est la besogne délicate; mais, avec un ébauchoir plus fia, le trou se creuse tout de même, d'autant plus facilet ment que la cavité doit être de taille à recevoir un petit mirliton.
Après le dernier coup de pouce» la pipe va sécher doucement à Tombre sous des feuilles vertes, où elle attend la cuisson avec ses compagnes.
Les formes ne sont pas très variées et se ramènent à deux modèles : la « goudo mani » à fourneau arrondi , pansu, mas toc ; et la « goudo sili », mince, anguleuse, élancée» tellement haute qu'on craint toujours que le fumeur ne se brûle Tœil ou s'enflamme la chevelure, s'il n'avait, pas pris soin de la raser.
Dans ce pays-ci, l'éliquetle est assez tolérante et l'usage de la pipe des plus répandus. Sauf la chique, on ne connaît d'ailleurs pas encore d'autre moyen d'utiliser le tabac. Aussi, hommes et femmes ne se font-ils pas faute d'en user sans vergogne, ce qui ajoute à leur élégance naturelle. L'automédon classique et sa pipe traditionnelle ne sont rien à côté des. pauvres vieilles d'ici^ lorsque, vêtues. d'un, pain ,à. cachet^ et
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coiffées d*une calebasse, elles lézardent à Tombre, la pipe aux gencives, et suivent d'un œil atone la fumée qui fait des ronds.
Nous sommes arrivés le soir à Simmé, qui m'a paru d*un séjour bien plus agréable qu'à mon premier passage. La nuit, la pluie nous a quelque peu dérangés ; c'est assez rare au mois d'avril.
De Simmé à Mara, la route m'a semblé bien plus longue, et je n'aurais rien à noter si ces maudits Kaba ne m'avaient pas encore gâché deux superbes dépouilles toutes tannées de damaliscus; ils n'ont rien trouvé de mieux que de se les partager, se figurant sans doute que je n'y attachais aucun prix, puisque je leur en avais déjà donné de pareilles.
Le lendemain, vers midi, nous avons louché Kiem Kaga ; mais nous avons continué pour arriver à Fort- Archambault le soir même. Chevalier et Courtet ne sont pas encore arrivés : il était bien inutile de me presser.
Au retour, j'ai constaté des vides dans ma petite mé^ nagerie. Mes dernières antilopes sont mortes. « Rasoir » s'est sauvée. Je n'ai plus que mon chat, ma genette, ce brave « La Ferme » et l'inimitable « La Jambe », qui m'ont accueilli avec des démonstrations d'amitié. Je leur ai donné du miel, dont ils m'ont copieusement repassé une part sur mes habits et mes papiers.
Ce n'est vraiment pas la peine qu'on se donne tant de mal pour élever des animaux, lorsqu'il faut s'absenter. Les boys n'y font pas attention et ne les soignent plus guère lorsqu'on n'est plus là pour les surveiller.
Après tout, c'était peut-être la meilleure solution.
car je n aurais certainement pas pu emmener tout mon petit monde en France, et peut-être en aurais-je eu plus de regrets.
Fort-Archambault.
J'ai cru que j'avais une hallucination, ou qu'un rêve m'avait transporté d'un coup d'aile jusqu'en mon ancien logis d'étudiant. Il me semblait encore entendre les bruits de la rue, dont chacun m'était devenu familier : c'est la pompe qui déboule en hurlant « au feu »... Le chèvrier basque qui passe en rpulant ses trilles... Ça, c'est la corne du tramway à vapeur s'essoufflant à gravir la rue... Ah! voilà le marchand de robinets!... Mais non, ce sont tout bonnement les Tounia de Borondo qui viennent nous régaler d'une aubade extraordinaire.
Us ont sorti tout ce que le village possède de cornes, de trompes et de sifflets. Et ils soufflent! s'ils n'étaient si noirs, on les verrait rougir.
Il est trois heures ; le soleil ruisselle; le moment est bien choisi. lis se sont rassemblés à l'ombre éparpillée d'un petit arbre dont chaque feuille fait bande à part. Les instruments à vent entourent la batterie, composée de trois marmites en terre, rondes, pansues, avec une peau tendue sur leur large ouverture. Le tambour du milieu est le soliste. Il exécute sa partie avec art et y met même du sentiment : à chaque mesure, il appuie son coude gauche sur le bord du tambour et laisse tomber l'avant-bras sur la peau qui résonne deux fois sourdement. Il se balance avec grâce et se penche amoroso.
Il faut croire que l'influence de la musique sur la croissance des cheveux est universelle, car il a deux
petites nattes de 3 à 4 centimètres, soigneusement graissées, sur le sommet de Tocciput ; et, dans ce pays, ça se remarque.
Après quelques accords, on a pris le ton. Beaucoup de danseurs se sont enroulé autour du front une large bande d'étoffe qui leur fait un gibus sans bords ni plafond. Ils se sont alignés dos à dos sur un double rang qui partage le cercle. Deux danseurs évoluent de chaque côté, faisant voltiger par-dessus les têtes un émouchoir en crins de cheval, qulls rattrapent tour à tour.
En fait de danse^ c'est toujours de la danse de Saint- Guy.
Le piétinement général soulève une telle poussière que la place n'est pas tenable.
Quelques femmes enhardies se sont jointes aux dan* seurs; elles se sont alignées face aux hommes, qui leur ont fait front. Les deux groupes esquissent l'invariable avant-deux suggestif. Cette figure s'exécute avec des mouvements des hanches et du bassin ; et chaque visà-vis se jette tour à tour Témouchoir (sans calembour). Tout le monde chante à tue-tête. Quand on faiblit, un virtuose s'avance et ranime le zèle des choristes en lançant un nouveau refrain. Un de ces premiers sujets a un répertoire très riche ou une verve féconde : c'est presque toujours lui qui failles frais des variations. Je le reconnais à son air convaincu et à son geste toujours le même : comme le marchand de quatre-saisons qui crie, chez nous^ la salade nouvelle, il penche la tête, s'appuie la main sur la joue, se comprime la tempe et se bouche l'oreille, sans doute pour ne pas s'entendre : « Pois verts au boisseau ! Pois verts I »
Décidément, on remue trop de poussière et de souvenirs. Je rentre. Il fait trop chaud, et c'est trop toujours la même chose.
- -if.
Il vient de se passer dans la région un petit fait qui n*est rien en lui-même, mais qui est très significatif.
Des gens de Merkia et de Kandégué viennent de demander au capitaine Tautorisation de s*établir sous la protection du poste. Les Niellim leur offrent Thospitalité, car ce sont leurs parents : ce sont en effet des Boa Hialda et des Boa Mana. Ils déclarent ne plus pouvoir vivre dans leur pays; ils y sont réduits à une famine perpétuelle, par suite des razzias qu'opèrent journellement chez eux les Arabes du Ouadaï, et leur propre sultan, Korbol, qui doit maintenant nous payer Timput, mais ne veut rien perdre. Aussi se refait-il chez ses voisins, qui préfèrent de beaucoup nos façons de faire aux siennes.
Faire du filet est un de ces passe-temps innocents qui ne fatiguent pas les méninges. Le noir, du moins, doit en juger ainsi.
A cette époque de Tannée, les eaux sont basses, les journées chaudes ; la pêche est tellement abondante qu'il est inutile d'y aller tous les jours. Aussi les Horos, grands pêcheurs devant TÉternel, en profitent-ils pour préparer leurs filets.
Les bancs immenses que le fleuve a découverts leur font de superbes ateliers; des abris improvisés remplacent Tombre absente, et un courant d'air entretient une suffisante fraîcheur.
La besogne se fait en commun. D'un côté, quelques hommes décortiquent, en les brisant, de longues baguettes de Lé, espèce de jute, dont Tépiderme une fois roui se détache tout d'une pièce. L'écorce est rassemblée en gros écheveauxdont d'autres travailleurs s'emparent. Ils les mettent à tremper dans une marmite pleine d'eau. Au bout de peu de temps, les fibres humides sont devenues souples et résistantes; elles sont à point pour faire la corde.
Pas besoin de rouet. (Jn brin est vivement roulé sur la cuisse avec le plat de la main ; un autre, puis d'autres encore, subissent le même sort. Tous sont à mesure retordus les uns sur les autres et serrés simplement au pouce. Le nombre des torons importe peu : le tout est de tordre une corde grosse comme le petit doigt, et peut-être n'arriverait-on pas à meilleur résultat avec des outils plus perfectionnés.
Les cordes achevées sont mises à sécher, en attendant que leur tour arrive d'aller faire des mailles réglementaires. Il n'est garde-pêche si farouche sur la consigne qui ne désarmerait en voyant legabarit d'un tramait du pays. Quinze ou vingt centimètres carrés doivent approcher de la moyenne, ce qui renseigne suffisamment sur la taille des plus petites captures.
Dans de telles conditions, inutile, bien entendu, de mandrin et de navette. Le mandrin, c'est les quatre doigts et le pouce; la navette, c'est le paquet de corde tout entier. Cependant l'ouvrier l'agence d'une manière ad hoc. Il a lové la corde en trois ou quatre lais d'un mètre de long, dont il a fortement empilé un des bouts, pour le rendre rigide et s'en servir comme d'un passelacet. Le reste pend en longs tours et forme un gros écheveau flottant.
Un solide piquet, enfoncé dans le sable, tient la maille initiale. L'homme s'assied en face, jambes allongées. De la main gauche, il apprête la maille à Técart de ses doigts. De la main droite, il lance en avant, d'un grand geste, sa navette tout entière, puis en reprend le bout aminci et le tire à lui, en l'enfilant dans la dernière maille achevée. Pour serrer le nœud sans fatigue, il laisse aller le buste en arrière et tire de tout son poids à petits coups.
Maille à maille, ça finit par faire une bande large
d'an mètre, longue de cinquante. A mesure que le filet s'aHonge, Thomme appelle un garçonnet, qui arrache le piquet et le replante plus loin. Si bien qu'un jour durant un Horo peut rester assis par terre, en occupant ses doigts, sans penser à rien : un rêve. C'est presque ridéal pour un nègre, mais il vaudrait encore mieux ne rien faire du tout.
Malheureusement il faut vivre, et, comme pêcher se fait en commun, chacun doit prendre une part de la peine.
Pour compléter mes notions sur les Kaba, je suis retourné visiter Kodebiri. Voisins immédiats des Sara à Touest, ces Kaba ont Tair d'être encore de sang moins pur que leurs parents orientaux. On trouve en effet chez eux beaucoup plus de gens à la tête très large. Pour le reste, rien ne les distingue d'une façon spéciale.
Ils se connaissent sous le nom de Kaba Banda Djoko. Ce détail mérite qu'on s'y arrête. Us ont en effet pris ce nom le jour où ils se sont établis sur leur territoire actuel, dont ils ontexpulsé des Banda Djoko quiToccupaient précédemment.
Or ces Banda étaient des Ngaos. Il est assez curieux de retrouver ici, sous sa forme primitive, cette désignation de Banda Djoko que le cheikh Mohamed el Tounsi attribuait aux peuplades limitrophes du Ouadaï au sud.
Ces Kaba Banda Djoko font partie d'un groupe qui comprend les villages assis en face sur la rive droite. Ce groupe tout entier s'appelle Kaba Biri.
Or Nachtigall signale des Biri-Biri parmi les populations fétichistes, limitrophes du Ouadaï dans le sudouest. Ce sont des points à retenir.
Comme à Kodebiri on me signalait la venue des éléphants à l'abreuvoir, je suis encore une fois parti à leur
^recherche. De quatre heures du matin à onze heures, sans arrêt, j'ai couru sur leurs traces, les entendant parfois barir juste, devant nous, sans pouvoir les atteindre. Par contre, nous avons trouvé des traces fraîches de buffles et de girafes, fait lever une bande d au moins cent jeunes marabouts, et, pour la première fois, aperçu ces cynhyènes que je n*ai pu tirer. Au dire des indigènes, ils rôdent par bandes dans la région, mais suivent le gibier qu'ils chassent en troupes, sans jamais se cantonner quelque part. Nous les avons levés au gite; ils étaient couchés en rond comme des chiens, cùte à cùle, dans une espèce de cuvette qu*i1s avaient creusée sous Tabri d'un arbre presque déraciné, très penché sur le sol. En se sauvant, ils aboyaient, mais nous n'avons pas tardé à perdre leurs traces.
Pour nous reposer, nous sommes revenus chez les Kaba de M'bambar et, comme j'avais tué pour eux et mes Iraqueurs quelques antilopes, il y a eu le tam-tam traditionnel en plein midi. Rien de bien intéressant.
J'en ai profité pour m'occuper des instruments de musique.
La koundi, espèce de balafon qui est partout en usage^a généralement|onze ou treize lamelles. La sixième note en partant de gauche s'appelle « delé » et est marquée d'une grosse encoche. Elle donne la note la plus élevée. À droite et à gauche, les touches s'échelonnent en donnant des tons de plus en plus graves et tous différents, quoique souvent l'écart ne dépasse pas un demiton. Ces louches sont fixées sur la monture de l'instrument, mais restent mobiles sur leurs coussinets, de façon à vibrer librement. Sous le clavier pend une série de calebasses en forme de concombres, de dimensions variables suivant la note. L'ouverture de ces calebasses est garnie de cire ; quelques-unes portent, en outre.
AU i.AC TCHAD. 187
une ouverture accessoire sur laquelle est tendue une toile d'araignée comme la membrane d'un mirliton.
Quant au grand tambour, haut de i mètre et plus, qu'on appelle kodjo, il est fait d'un tronc d'arbre creusé d'un bout à l'autre. Ses deux ouvertures sont fermées par une peau tendue au moyen de lanières qui se fixent sur des chevilles rayonnantes. Ces lanières vont en dernier lieu s'attacher à une poignée ménagée dans le bois, un peu au-dessous de la face supérieure. Une autre poignée analogue se trouve presque en bas du tambour ; une longue courroie de cuir va de Tune à l'autre. Le joueur de kodjo, fléchissant un peu les jambes, se fait passer cette bandoulière sur la hanche gauche, puis en diagonale sur les fesses, puis sur la cuisse droite. Use redresse alors, et le tambour, légèrement soulevé, a tendance à basculer en avant ; mais il est retenu par sa petite base, qui butte contre les jambes de l'instrumentiste. Ce dispositif a l'avantage de permettre une plus grande sonorité. Après avoir soigneusement enduit la peau de cire pétrie, légèrement chauffée, l'artiste, qui a ses deux mains libres, frappe alternativement le centre ou la périphérie de la peau, suivant le son qu'il veut obtenir. Vraiment, on est surpris d'entendre la variété de tons qu'il arrive à faire rendre à cet instrument primitif et peu harmonieux.
En rentrant, j'ai trouvé des girafes à trois quarts d'heure du poste, mais il était trop tard pour les suivre.
Horo et Tounia donnent cet après-midi un grand coup de filet. Pour la circonstance, ils ont barré complètement le Ghari, au gué, en aval du four à briques. Puis les homïnes ont mis à l'eau, en face du village de Gaoura, un immense tramail, long de 300 mètres et
large de 2. De gros paquets de « doû » servent de flotteurs. Le bas du filet n*est pas leslé, car il ne doit pas toucher le fond, sur lequel il s'accrocherait. Pour empêcher que la traction ne fasse trop s'enfoncer le filet au milieu, on Ta accroché de place en place au bordage de pirogues qui restent en travers du courant. Des hommes s'attellent au;c extrémités du filet, qui arrive presque sur les berges, et le halage commence au milieu d'un concert de vociférations.
Dans chaque pirogue qui fait flotteur, cinq ou six Tounia debout battent l'eau pour effrayer le poisson qui serait tenté de passer sous le filet.
Malgré que celui-ci ne soit pas lesté, il s'accroche fréquemment à des branches qui encombrent la rivière; à chaque inslanl, on voit plonger des hommes qui le dégagent et reparaissent avec des brassées de bois mort. Derrière le filet s'échelonnent sur toute la ligne des gens armés de grandes épuisettes sans manches, dans lesquelles ils s'efforcent de cueillir au vol les poissons, qui d'un bond sautent par-dessus le filet.
Les femmes, les enfants, portant toutes sortes d'engins accessoires, suivent sur la rive les péripéties de la pêche en attendant le moment d'y prendre part. On n'avance que très lentement. La réussite de l'opération semble, il est vrai, dépendre du calme et de la régularité avec lesquels elle est conduite. Au moindre à-coup, des poissons énormes en profitent pour franchir le filet d'un bond prodigieux. Les spectateurs accueillent ces évasions par des bordées de hurlements et de reproches à l'adresse des pêcheurs.
Les poissons, refoulés lentement, descendent vers le barrage. Arrivés là, ils se précipitent contre les claies et finissent par entrer dans les logettes du tégahoum. Leurs sauts désordonnés signalent leur présence. Mais
des guetteurs veillent. Vivement Tun d'eux se précipite, entre dans le casier dont il ferme la porte et capture ranimai au moyen d'un troubleau. Si le poisson, d*un bond vigoureux, réussit à franchir la barrière, il se heurte encore à toute une rangée de pêcheurs aux aguets qui le reçoivent dans de grands filets rectangulaires tendus par plusieurs hommes; on Tassomme à coup de hâtons.
Maintenant, le tramail est arrivé à 150 mètres à peine du barrage. Aussitôt, toute la cohue de spectateurs, qui attendaient le moment sur les berges, se précipitent à Teau. C'est formidable : tout ce monde crie, hurle, s'agite; les uns harponnent les poissons à coups de sagaies, les autres les pourchassent à coups de troumbaches ou de matraques; des gens agitent leurs paniers coniques; des couples manient des filets; des femmes, très affairées, courent d'un groupe à l'autre, portant à la ceinture des chapelets de poissons. Pour chaque prise, c'est une bataille en règle.
Pour terminer, on a rabattu les deux bouts du tramail, qui maintenant circonscrit un enclos; avec les derniers poissons survivants, s'y sont enfermés deux ou trois cents énergumènes. Le spectacle est indescriptible : c'est une mêlée générale qui dure une dizaine de minutes.
Puis c'est fini; on se sépare en faisant place nette. Horo et Tounia s'éloignent en longues files, chacun de leur côté.
La nuit est venue très vite ce soir ; un orage monte ; tout se calme, et bientôt on ne se douterait plus de rien, si l'eau ne conservait une teinte boueuse et s'il ne flottait en l'air une odeur pénétrante de poisson.
A l'heure de la grosse chaleur, les deux gués situés de
chaque côlé du poste préseutent un coup d'oeil original. C'est rheure du bain. Tout le monde se jette à Teau. Des femmes et des enfants jouent, folâtrent et se poursuivent en s'éclaboussant, au milieu des rires qui accompagnent les chutes. Les hommes se lavent gravement en faisant la causette ; tandis que, sur les bancs de sable immergés, des groupes très mêlés se sont formés, assis dans Teau jusqu'au col, et devisent gaîment en narguant le soleil qui leur rôtit la face. *
Jusqu'aux chiens qui imitent leurs maîtres et vont se coucher le ventre dans l'eau.
Je cherche en vain à me faire une idée précise de ce que sont les peuplades de Test du Ghari. Maintenant que je les ai visitées presque toutes, je reste à peu de chose près aussi perplexe que si je ne les avais jamais vues.
Je n'en suis d'ailleurs qu'à moitié surpris ; car, si l'on fouillait l'ethnographie de la France, sur laquelle on a des documents, on y trouverait encore bien des obscurités. A plus forte raison ne peut-on guère espérer débrouiller du premier coup l'ethnographie africaine. On a déjà dit tellement de sottises à son sujet que je ne me sens pas le courage d'en ajouter quelquesunes.
C'est pourquoi je me borne à résumer les quelques notions, peut-être parfaitement inexactes, que je crois utile de signaler. Chacun pourra les assaisonner à sa guise.
En premier lieu, l'appellation de Kaba peut prêter à confusions. Dans l'espèce de Sabir, qui s'est créé comme cela arrive toujours lorsque des éléments divers sont en contact, on trouve le terme Kaba, qui veut dire Cî^màrçide, Ce ipot est constamment employé, méma
par les indigènes entre eux, dans une acceptation analogue à celle de: « Eh Tamil eh Thommel »
Parmi leurs voisins, les Tounia les connaissent sous le nom bizarre de Lôrem ou Lôroum, par lequel on désigne également certaine tribu nilotique, qui, chose curieuse, a dans son dialecte des mots identiques à des mots Kaba de même signification (^Voir Barth).
Quoi qu'il en soit, outre Tanalogie possible avec les Biri de Nachtigall, les seuls renseignements d*histoire conservés par les traditions nous montrent les Kaba légèrement poussés vers Touest il y a peu de temps ; ils bousculent, d'une part, les Horos établis sur le Bâ-Karé, d'autre part les Banda Djoko établis sur le Chari, au confluent de Lirina-Vassako. Il est facile de retrouver dans la brousse les traces anciennes de villages depuis le Bà-Karé jusqu'au-dessus de Mara^
Actuellement, ils sont établis sur les deux rives du haut Chari. Ils occupent à l'ouest du fleuve la région de Bongo et de Kodbiri, depuis Lirina jusqu'aux territoires Tounia de Fort-Archambault, ayant pour voisins dans l'intérieur les gens dits Sara, du Bahr el-Azreg (1).
Sur la rive droite du Chari, dont les séparent les Horo, ils occupent toute la région comprise approximativement entre le Bâ-Di au nord, le Bangoran au sud, et les tribus Sara Dendjé à Test.
Ces Kaba se subdivisent en plusieurs groupes : les Mara, les Simmé, les Aflé, les Bala et les Bidanga, dont voici les familles principales :
Marabé; Marakoua; Marabatakoa; Marabiri; Marabongo ;
Simmékinda; Simmétaba; Simmengandja ; Simmékolo ;
{!) Ces groupes Kaba se composent des Banda Djoko, des Télé, des Valé et des Kilé, dont je ne garantis pas l'existence,
Afïémandakongo; Afiétarangara;
Balabidja ; Balatagoas ; Balakonio ;
Ea dernier lieu, les Kaba Bidanga et le groupe mal défini des Kaba Bôa.
De tous ces groupes, cerlains accusent eux-mênies leur parenté avec d'autres peuplades voisines: les gens de Kiem Kaga se disent parents des Sara du Bahr el Azreg ; tandis qu'ils ont eu au contraire des démêlés avec les Kaba de Simmé ; les gens de Balabidja s'allient fréquemment aux indigènes de Su. Les Kaba de Simmé prennent femmes chez les Dendjé, et nous connaissons le village Kaba de Dendjéboa.
Les nombreuses mensurations que nous avons faites sont malheureusement entachées d'un soupçon d'erreur possible : aussi ne voulons-nous pas nous en servir. Cependant cette erreur constante n'empêche pas la comparaison des résultats entre eux. Sans vouloir en tirer aucun argument, nous nous bornons à déclarer que nous n'avons pas trouvé de grandes différences entre les proportions principales d'une tête de Kaba Banda DJoko et d'une tête de Sara ; mais, à mesure qu'on opère chez des groupes plus éloignés du Chari, on constate une diminution très accusée de la largeur du crâne, jusqu'à ce qu'on arrive chez les Kaba Dendjéboa, qui ont la tête presque aussi étroite que les Dendjé euxmêmes.
Parmi les caractères extérieurs que nous pouvons signaler, il faut noter l'arrachage systématique des quatre incisives inférieures, la taille en hache ou en pointe des supérieures ; les séries de mouchetures en V qui ornent la face et le front.
Si on veut préciser les traits de leur physionomie, on peut se les représenter commes des noirs assez foncés de peau, à traits anguleux, h. pommettes assez grosses
avec des lèvres lippues sans exagération, un prognathisme peu accentué, des dents écartées, un nez légèrement concave à narines encore un peu ouvertes au vent.
La taille reste dans la moyenne, et, quoique solidement musclés, les hommes n'ont pas l'apparence étoffée des noirs de la rive gauche.
Rien dans leurs armes, leurs ustensiles, leurs hijoux, leurs vêtements, ou leurs objets mobiliers ne leur paraît spécial, sauf le siège portatif en crosse et une queue de calebasse, appelée « hâla », que les hommes s*attachent au milieu du front pour se parer.
Leurs cases sont cependant un peu particulières, moins par suite de leur mode de construction que par leur aspect et leur disposition intérieure.
Quant â leur idiome, il se rapproche, à quelques difTérences de prononciation près, du Ndokoa et du Barma, dialectes qui ont, à en croire Barth, de grandes analogies avec le Dôr du Nil.
Delafosse nous en a donné un vocabulaire presque acceptable, sous le nom de « Grammaire de la langue Sara ». Ne connaissant pas les gens, et renseigné par le seul Ali, qu'avait ramené Dybo^ski, il a été induit en erreur par une équivoque ; il a fait du petit boy Âli un Sara de Touest, tandis qu'en réalité il devait être Sara des frontières du Dar lloufia, ce qui est beaucoup plus vraisemblable, si Ton s'en rapporte aux circonstances.
Bref, nous ne sommes pas tenté d'identifier les Sara Kaba aux Sara orientaux, malgré la communauté du nom patronymique qu'ils portent.
Quant aux Sara des frontières du Dar Roufia, le rapprochement avec leurs homonymes nous paraît encore moins justifiable.
Ils sont répartis en quatre grands groupes : le plus
au nord, près du Hiro, est celui des Sara Ngaké. Au contact avec les Kaba, sont les Sara Dendjé, séparés du Dar Roufia par les Sara Ngoudji. Au sud, les Sara Ngindja. Ces Sara parlent un idiome presque identique au Kaba, au Ndokoa et au Barma.
Ils ont de très grandes ressemblances avec les Dissa que signalait déjà El Tounsi, au sud du lac Hiro. Ces Dissa comprennent les Koulfé, qu*on appelle je ne sais pourquoi Kaba Sô; les Moufa,lesMalé, les Mila, lesGourousa et les Koudjo. Ils ont un air de famille avec les Sara Dendjé et les Simmé Kinda, et n'ont absolument rien qui en fasse des gens remarquables. Ils parlent un dialecte analogue à celui des Kaba.
A côté de ces peuplades existe un noyau de gens que j'ignore, qu'on appelle des Goula, et qui sont parents des Karé, jusqu'au voisinage desquels ils s'étendent. Sur les vieilles cartes, on en trouve de signalés jusqu'au nord du Dar Banda.
Dans la région accidentée, à l'ouest du lac Hiro, on rencontre des gens qu'on désigne parfois sous le nom de Nouba, qui est une appellation inexacte, signifiant simplement montagnards ou païens. Ces Nouba sont des Mâna qui me paraissent devoir être rattachés à la même souche que les Boa, dont ils parlent la langue, totalement différente, d'ailleurs, du Kaba et du Dendjé.
Ces Boa sont établis sur la rive droite du Chari, au sud du Baghirmi, au nord des Kaba, sur le dixième parallèle. Ils forment un groupe ethnique bien distinct. Ils comprennent, outre les Boa proprement dits, et les Boa Mana, les Boa Hialda, les Boa Loçiom, appelés encore Ouagay Koron, et le groupe aberrant des Niellim. Les traditions les représentent comme ayant fait, eux aussi, un mouvement vers l'ouest. Le rameau Niel- }im, à la suite de dissensions intestines, quitta même
la région de Péra, oti il était installé, pour venir au Ghari. Il passa sur la rive gauche et chassa de la région rocailleuse, qu'il occupe actuellement, les premiers possesseurs appelés Sara Kobo et les Sara Loulou.
Les Tounia eux-mêmes furent obligés de remonter jusqu'au Bahr Sara.
Ces Tounia sont des gens bien embarrassants. Tout porte à croire qu'ils sont très voisins des Niellim et des Boa : Textérieur, les caractères physiques et la langue.
Pour les Horo, je donne ma langue au chat : ils parr lent Kaba et font bande à part avec les Tounia, auxquels ils ressemblent.
On ne conserve guère que la ressource d'en faire des autochtones, ce qui ne compliquerait pas beaucoup plus le problème.
Je crois même qu'on pourra longtemps encore attendre sa solution, pour peu qu'on fabrique quelques races nouvelles, et que celles qui existent continuent à expédier un peu dans toutes les directions leurs morceaux qui se désagrègent.
Nous-mêmes y contribuons dans la mesure de nos moyens, puisque, partout oîi nous en envoyons, les Rabistes font souche ; et, si jamais quelqu'un arrive à démêler quelque chose de précis dans cette tourbe qu'on appelle Banda par habitude, il faudra qu'il y mette beaucoup de bonne volonté ou d'imagination.
Chez les Sara de l'Ouest.
Cette fois-ci, je pars avec Chevalier, pour aller visiter la région des Niellim, Goundi, retour par Daï et les pays Sara.
C'est par les NieUim qu'on commence* Nous suivons
le Chari sur sa rive droite, après Tavoir traversé en aval du poste, au gué de la route du Dja. Non loin de là, nous avons traversé presque à pied sec une petite dérivation du Bâ-Karé, au bord de laquelle des Kaba font du sel avec les cendres de plantes marécageuses qui poussent ici en abondance.
La grande branche du Bâ-Karé coupe notre route un peu plus en aval. Ici la rivière a bien 300 mètres de large. Son autre branche intermittente, le Dja, où je suis allé chasser Thippopotame, se jette dans le Chari, un peu plus en aval encore. En somme, le delta du Bâ- Karé se compose en tout et pour tout de deiix branches, ce qui est peu, mais assez.
Au Dja, nous nous arrêtons pour déjeuner. Celle route sur les bancs de sable, à travers les roseaux brûlés, est pénible, surtout avec le soleil qui nous rôtit tout vifs : les porteurs sont fatigués; pendant qu'ils se reposent, j'ai la chance de leur rapporter une grosse femelle de bubale, dont le petit, quoique blessé, a réussi à se cacher dans la brousse. Cette béte a des larves d'hippobosques plein les sinus frontaux, et jusque dans la cavité des cornes. En la poursuivant, j'ai traversé le rideau de brousse assez épais qui couvre le revers de l'escarpement au pied duquel coule le Dja. Derrière, c'est une vaste plaine, semée de bosquets broussailleux et très marécageux, où des buffles ont leurs quartiers.
Après le déjeuner, nous nous remettons en route, pour pousser un peu plus loin. C'est toujours la même chose : du sable, des roseaux, des taches d'herbe verte où paissent des bandes d'antilopes, des marécages desséchés, labourés par les gros pachydermes à la saison des crues.
Toute cette région a été habitée jadis par les Horo,
et nous retrouvons des vestiges nombreux de leurs villages.
Le soir, nous nous sommes arrêtés sur les bords du Chari, en baut d'une berge à pic. De là, on découvre l'autre rive. C'est un marais à sec, plaine immense, à peu de chose près totalement nue. Très loin, une ligne de verdure marque le cours du Bahr el-Azreg; plus loin encore, une seconde ligne décèle le Bahr Sara ; au dernier plan, une longue vague, régulière, teintée de couleurs poudreuses, profile sur un ciel de couchant sa silhouette indécise : ce sont les hauteurs du Moudji.
Avec Chevalier, nous avons bavardé très tard; il ventait frais, et le farniente semblait délicieux après cette journée torride. Un bruit étrange et persistant a pendant longtemps intrigué mon oreille ; on aurait dit Técho d'une discussion lointaine; c'était le chœur des grenouilles qui discutaient avec animation dans les roseaux de TaUtre berge.
Au milieu de la nuit, le vent nous a amené la tornade. Il a fallu en hâte protéger les bagages les plus susceptibles. Les porteurs, stoïques sous ce déluge, se peletonnaient, accroupis, en serrant les épaules. Mais ce matin, il n'y paraît plus.
Au départ, nous marchons pendant quelque temps en terrain couvert ; nous avons pu néanmoins aperce-: voir les confluents du Bahr el-Azreg et du Bahr Sara avec le Chari. Us se confondent en quelque sorle, tellement est basse et plate la langue de terre qui les sépare. L'apport de ces deux tributaires a presque doublé le volume du fleuve, à en juger par la largeur de son cours.
Kn aval, pour éviter les détours de la berge ferme, nous avons recommencé à couper en ligne droite, de
banc de sable en banc de sable, sous un soleil implacable.
Nous nous sommes arrêtés sur un petit tlot, découpé dans Tembouchure d*une dérivation du Bâ-Di, presque complètement obstruée par un banc d'herbes.
Dans rinlérieur du pays, une colonne de fumée s'élève, indiquant, aux dires des indigènes, la région des villages Kaba-Bôa.
Dans Tilôt, le pied des broussailles est encroûté des carcasses siliceuses de spongiaires analogues à ceux qu'on trouve à Fort-Archambault.
J'ai péché avec des épingles; ça mord.
Quelque temps après le départ, nous avons fait un crochet pour aller voir un Kaga rocheux qui s'élevait à droite de notre route. Il fait partie du système qui s'étend jusqu'aux Niellim. Ce sont des gros blocs anguleux de grès à gros éléments, avec des strates horizontales de cailloux roulés. Par endroits, la roche est comme injectée de filons ferrugineux; avec eux, les crevasses régulières produites par la chaleur et les actions physiques concourent à stimuler des stratifications redressées jusqu'à la verticale.
Dans des trous, je relève des fumées fraîches de damans et de cynocéphales. Au sommet, plusieurs pierres portent des traces d'usure : au temps peu éloigné où celte contrée était habitée, les gens venaient ici repasser leurs couteaux et leurs armes.
En regagnant notre route, j'ai remarqué des empreintes très nombreuses de panthères et de rhinocéros.
Cette grosse bête a des habitudes curieuses : elle aime à venir cacher ses excréments sous de petites broussailles, qu'elle fréquente de façon régulière, à en juger par les amas qu'on y trouve. Mais, par un de ces
illogismes si fréquents chez Tanimal, pour mieux cacher ses fumées, elle laboure la place à grands coups de corne; elle ne réussit qu'à les étaler tout autour, sur plusieurs mètres carrés. Si vous ajoutez que ses fientes ont une odeur poivrée très pénétrante, vous comprendrez qu'il soit difficile de passer à côté sans les voir.
Le soir, nous sommes arrivés à un marigot que nos porteurs appellent Kério; à les croire, c'est Tembouchure principale du Bà-Di aux hautes eaux. Elle a bien 150 mètres de large. Une berge très escarpée borde sa rive droite; de gros arbres dominent quelques bouquets épars de broussailles en parc. Le sol est tout tapissé d'herbe fine. En arrivant, les porteurs attrapent un petit hérisson à ventre blanc, pareil à celui qu'on trouve à Fort-Archambault et même en Algérie.
De la butte où nous campons, nous commençons à apercevoir les hauteurs des Niellim.
En partant ce matin, nous traversons assez difficilement le Chari pour cheminer sur l'autre berge. Cela ne change d'ailleurs rien à la monotonie de la route ; nous faisons fuir des bandes de kobs et un troupeau de buffles ; je ne l'avais pas vu en train de pâturer derrière une dune, lorsque j'ai tiré les antilopes.
A partir de cet endroit, pendant 3 ou 4 kilomètres, le Chari s'encombre d'une multitude de gros rochers, qui semblent un trait d'union entre les kagas des deux rives. Ce sont des blocs énormes, arrondis par les eaux; leurs amas irréguliers forment des barres parallèles qui coupent obliquement le cours de la rivière.
Après plusieurs heures de marche, nous finissons par trouver un arbre qui nous donne une illusion d'ombrage. On s'y arrête, et même on s'y attarde. Car, malgré que les Niellim soient complètement en vue, avec cette
atmosphère claire et vibrante, je crois que la distance est plus grande qa*e1Ie n'en a Tair.
Et, de fait, nous avons beau marcher, les collines paraissent nous fuir.
La brousse maintenant alterne avec le marais. Dans un fond, je réussis à jeter par terre une antilope au septième coup de fusil. J'en al honte; mais on ne saurait croire combien il est difficile de placer une balle dans de hautes herbes ; on ne voit que la tète de l'animal ; encore faut-il ajouter qu'ainsi les antilopes sont le plus difficiles à atteindre ; elles ont, en effet, l'habitude de toujours regarder du côté d'où vient le bruit; si bien qu'en les visant à l'aisselle, au juger, on n'est jamais sûr de tirer du côté où se trouve le corps, tant elles ont de souplesse pour tourner l'encolure.
Gomme je notais les tourbillons, les taches et les larmiers de ma bête, une vieille femelle de phacochère me déboule dans le dos et me charge grand train, flanquée d'un gros marcassin. Je n'ai que le temps de me remettre sur pieds et de sauter sur ma carabine. Une balle traverse l'intruse de bout en bout, pendant que son petit s'échappe par une volte savante. En revenant au sentier avec nos proies, nous trouvons tout le convoi agité par la présence d'un pauvre petit serpent, un Causus, qui, plus effrayé que les hommes, s'est blotti dans une touffe d'herbe : un coup de bâton et tout est fini; c'était beaucoup de bruit pour pas grand'chose.
Pendant ce temps, la nuit tombe vite, et la marche devient extrêmement pénible; dans ces marais, chaque touffe d'herbe fait une grosse bosse, et le sol est tout semé de terriers.
Il fait nuit noire; nous n'avançons qu'avec peine. Les hommes nous disent bien que nous sommes tout près ;
mais, dix minutes après, ils déclarent que c'est encore « loin un peu ». Il n'y a qu'à marcher sans en savoir davantage.
Nous arrivons à des cases ; mais ce n'est pas encore là. Gristi de cristil Voici maintenant des cailloux. On butte, on trébuche à chaque pas. Nous grimpons un petit col entre deux amas de roches, puis, à Torée, nous apercevons .enfin les feux du village derrière lequel nous débouchons. Nous avons marché au moins douze heures sur quinze.
Ce matin, nous sommes fatigués, mais ce n'est pas
le moment de se reposer : il y a de l'ouvrage. Après les
présentations et un court palabre avec Ouedou, frère de
Gaye et chef de cette région, j'ascensionne dans les
• kagas, pendant que de son côté Chevalier herborise.
On nous a signalé des grottes où les indigènes se seraient de tout temps réfugiés en cas d'attaque. Mais, en réalité, ce sont des cavités accidentelles produites par des entassements de rochers éboulés. Il y en a des multitudes; toutes exiguës et peu intéressantes. Dehors, rien de plus. Tout est sec, et, sous les cailloux, on ne trouve que quelques pauvres bêtes très communes. En revanche, il y a des quantités d'hyrax.
Mais le coup d'œil est excessivement pittoresque. Je crois être à Fontainebleau, dans les gorges de Franchard ou d'Apremont; moins les beaux arbres, c'est tout aussi chaotique et d'une beauté plus sauvage encore.
Il y a trois lignes parallèles de kagas, qui forcent le fleuve à faire un coude : celle où je suis, une autre en face et, par derrière, les hauteurs de Togbao, où se fît massacrer Bretonnet. Des broussailles clairsemées s'agripent dans toutes les fentes, cherchant à pousser
partout OÙ la pluie a rassemblé quelques poignées de sable. Par place, sur des entassements naturels de blocs en colonnes, sont perchés de gros paniers pleins de grains, que les indigènes sont venus mettre en sécurité.
A grand*peine, j'escalade un piton qui me paraît dominer les autres. De là, le coup d'œil est superbe. J'aperçois à mes pieds le village qui s'éveille : les cases pareilles à des ruches; les gens qui s'agitent, les femmes qui pilent le mil, d'autres qui vont à l'eau; des enfants qui jouent dans le sable. Sur la gauche, dans l'ouest, les entassements de blocs dégringolants, pareils aux ruines d'édifices titanesques. Devant moi le fleuve miroite sur des bancs de sable immenses, avec un nombre infini de diverlicules, de bras, de marigots qui lui donnent l'aspect d'un ruban effrangé : il décrit deux coudes en S avant de se perdre vers le nord, dans l'immensité plate du tapis poudreux étalé jusqu'à l'horizon. Partout autour, le bled, le sale bled, la brousse infâme.
Dans le lointain se dressent les tètes pelées des hauteurs de Korbol, puis celles des pays Mana, et là-bas, tout là-bas, le Dekhakiré. Sauvage grandeur, laideur d'un charme étrange, dignes d'être admirées comme on admire la neige éternelle, le désert, ou l'immensité stérile du ciel.
Mais, dans le fond de son cœur, on songe avec tristesse que cette terre est une terre française, pour laquelle le budget s'endette et de pauvres gars se font crever la peau.
Et je redescends parmi les roches qui roulent, parmi ces éboulis fantastiques sur lesquels des lichens en plaques multicolores sont comme des coups de pinceaux d'un peintre en goguette^ Dans tout cela, le
soleil découpe à Temporte-pièce des taches anguleuses de lumière crue et d^ombre, variant à chaque instant» au caprice d*un nuage, comme les images inattendues d'un kaléidoscope merveilleux.
Après déjeuner, je suis allé causer avec Ouedou. J'ai trouvé le chef en train de manger à Tabri d'une grande plate-forme, garantie contre le soleil par des seccos qui font stores. Ouedou est assis sur une natte, en tailleur, les genoux appuyés sur deux coussins de cuir. Son jeune frère est à côté, et, en face de lui, une vieille connaissance de Fort-Archambault, dont je ne me rappelle plus le nom. Tous trois mangent au même plat, sans façon, trempant à tour de rôle les doigts dans la sauce et se les léchant avec satisfaction. Deux petits captifs se relaient pour éventer le chef avec des éventails en plumes de grues.
Par petits groupes, les suivants, les hommes d'armes mangent un peu plus loin, en causant à voix discrète.
Dans un coin, les familiers de basse condition attendent que le chef ait fini pour se partager ses restes.
Après le repas, chacun se lave les mains; puis, la conversation terminée, Ouedou m'accompagne à cheval à la chasse.
Faute d'hippopotames, je lui ai tué quelques antilopes. En chassant, j'ai relevé des empreintes très nombreuses de lions : il y avait entre autres celles de toute une famille : le père, la mère et quatre lionceaux. Ouedou m'a dit qu'ici les accidents n'étaient pas rares : une femme a été enlevée il y a quelques jours à peine. Rentré tard.
Aujourd'hui, j'ai continué la visite des kagas. L'un d'eux est bizarre : il est couvert de débris de roches cassées de main d'homme : les indigènes m'ont dit que
c*élait là qu*on venait faire « iondo » ; mais c^esl tout ce que j'ai pu savoir. J^avoue ne pas saisir la corrélation entre cette cérémonie et le cassage de cailloux.
De là, j*ai escaladé les kagas de Bretonnet. Une croix marque le lieu du combat, sur lequel on retrouve encore des débris de squelettes blanchis par le soleil. Babekir, qui m'accompagne, me retrace les phases du combat, en témoin oculaire. Nous sommes à la place qu*occu~ pait Bretonnet. En avant de nous, sur Tautre colline, dont un petit col nous sépare, étaient les hommes de Durand-Autier. Derrière, au pied du grand kaga qui nous domine, s'élevait le camp des Barma, sous les ordres de leur sultan Gaourang. £n bas, à la lisière des taillis, ces restes de tranchées marquent la place où les Rabisles s'étaient tapis avant de donner l'assaut. Unejournée durant, ils tentèrent sans relâche l'escalade des collines d'où nos Sénégalais les fusillaient. Raba était fou de rage. Mais, vers le soir, les Barma, pris de panique, lâchèrent pied; les Rabistes purent alors escalader le grand kaga, d'où ils fusillèrent sans péril Bretonnet, Durant-Aulier, Braun, Rocher et ce qui restait de nos quarante troupiers.
Quand tous furent couchés, morts, les Rabistes n'osaient encore gravir la colline, que leurs cadavres semblaient garder.
Aujourd'hui, le temps a balayé toutes les traces d'un coup d'aile. Il ne reste que des tombes éparses et un souvenir glorieux. Les Arabes sont enterrés avec soin, et leurs tombeaux sont nombreux ; ceux des Kerdys le sont plus encore.
En rentrant, j'ai eu la mauvaise surprise de trouver mon cheval blessé au garrot. La perspective de faire à pied le restant des étapes n'a rien qui m^enchante.
TDe Niellim à Kuom, peu de chose à signaler. Au sortir de la région rocailleuse, nous voyons des ^^aces anciennes de villages ; les peuplades qui les habitaient traitaient le fer, à en juger par les scories accumulées partout. C'étaient vraisemblablement des Sara Kobo, qu^expulsèrent par la force les Niellim.
A Kuom, nous sommes chez les Ndam. Naturellement, les gens se défendent énergiquement d*être Sara, quoi qu'en disent leurs voisins. Ils ont comme parents les gens de Goundi, et leur grand chef est à M'pfong ; les autres groupes sont ceux de Miltou, Ououlgou, Kouno, Ourh, Digi, Moul et Potom.
Tout en causant, le chef m'explique qu'ils étaient autrefois bien plus nombreux. Mais les Niellim leur ont fait une guerre très rude, dont ils se ressentent encore aujourd'hui. En fait, ils ont Tair très placides, et c'est vraisemblablement pourquoi ils passent alternativement de la coupe des Niellim sous la coupe des Korbol et vice versa.
A rencontre des gens qu'on rencontre d'habitude, ils connaissent très bien leurs voisins, sans doute parce qu'ils sont de gros métallurgistes de la région, chez lesquels tout le monde s'approvisionne.
Kuom est, en effet, construit sur des tas de mâchefer énormes; le village en est tout entouré, et ces amas témoignent d'une industrie prospère, depuis un siècle peut-être.
A part cela, rien de spécial ; les cases, pareilles aux cases Tounia, n'ont de particulier qu'un secco en paravent autour du lit. Les hommes sont moins grands que les Niellimj ils s'arrachent seulement les deux incisives de la mâchoire inférieure. Ils se font trois longs traits sur les pommettes, trois cicatrices parallèles en Y sur
le front, dont Tangle répond à la racine du nez, et cinq grosses sur les joues.
Le costume est toujours le même. Les femmes sont toujours laides, avec leur tête rase et deux petits morceaux de bois dans les lèvres. Gomme vêtement, elles ont devant et derrière deux appendices de 15 centimètres de long sur 5 de large, en étoffe noire, garnis en bas d'une bordure de perles rouges, et qui les vêtissent surtout moralement.
Dans le village même, il y a un haut fourneau en exploitation. C'est une paillotte construite sur un monticule de terre, dans lequel est évidée une cavité qui sert à la fois de four et de foyer. Ce trou est surmonté d'une large et courte cheminée conique en argile ; à son sommet, s'adapte une marmite mobile en terre, dont le fond est percé; on la cimente avec de la glaise. Sur le terre-plein, est un volumineux soufflet à deux tubulures, tout en argile. Les deux tuyaux aboutissent à une tuyère commune qui débouche au-dessus du foyer. Une branche passée en travers sur deux fourches sert de siège pour le souffleur.
Le minerai concassé est mis dans la marmite avec du charbon de bois. En chauffant très fort, le minerai se réduit et tombe dans le foyer, à mesure qu'on en introduit d'autre dans la marmite. Après cette opération, lorsque le feu est éteint, on retire le métal qui a découlé le long des parois du four; on en met les fragments dans de petites coupelles très minces, en argile assez pure, dont on mastique complètement l'orifice. Ces petits creusets ainsi garnis sont remis à même le foyer, où on les chauffe pour faire fondre le métal en grossiers lingots.
C'est le procédé le plus primitif, et les déchets sont considérables.
Cette fonderie a fait éclore toute une série d'industries ^^cessoires : on fait des marmites, des petits creusets, <iui sont modelés au pouce et du charbon de bois. Cette dernière matière se fabrique dans une petite cuvette, profonde de 20 centimètres, creusée à même le sol; on y entasse des morceaux de bois dur, soigneusement choisis ; puis on les recouvre de terre très fine, après les avoir bien allumés.
La localité est bonne pour les recherches.
Il y a de la tsé-tsé en masse. Dans les promenades faites aux environs, j'ai trouvé deux espèces de céphalophes au gîte. Ils couchent de préférence sur de petites éminences, des grosses termitières en particulier; ils se Ihénagent une place parmi les brindilles, et de leur observatoire ils peuvent commodément avoir Tœil partout.
. Eu rentrant au village, assez tard, nous avons levé une barde de damaliscuSy qui faisaient grand bruit en se sauvant au travers des bambous dont la brousse est pleine. Mais, une fois le soleil couché, on n'a plus guère de chances d'approcher les antilopes^ surtout quand les fauves abondent comme ici.
Dans une clairière, j'ai remarqué aussi quelques puits comblés : ce sont d'anciennes mines abandonnées. Les Ndam m'ont déclaré qu'ils en obstruaient l'orifice pour que l'excavation reste en bon état; car, en cas d'alerte, ils s'y cachent.
En somme, nous avons passé à Kuom deux journées fructueuses ; Chevalier surtout jubile, car il a trouvé la graine du bambou africain.
Sur la route d'Ououlgou, rien ne vient rompre la monotonie de l'étape : brousse absurde ; pas de gibier ; quelques mares d'eau sale. Avant d'arriver, nous sommes
passés à côté d*unc mine en exploilation. Des amas d déblais en marquent les approches; Torifice circulaire ^ en puits irrégulier et tortueux, est bouché avec de^ branches qu'il nous faut dégager. Je me laisse glisser^ dans le trou: après 4 mètres environ de descente, on se trouve dans une espèce de chambre voûtée, où Ton ne peut se tenir debout ; le sol s'incline en pente douce pour former un terre-plein central, dont la périphérie tombe presque à pic à plus de 2 mètres ; c'est de la latérite claire à gros grains, toute bosselée, sur laquelle on trébuche. De haut en bas, la tranche se compose d'une couche épaisse de 4 mètres environ de sable plus ou moins végétal. Au-dessous, une strale horizontale de 1 mètre d'épaisseur d'une argile trèfe sablonneuse et grisâtre. C'est au-dessous d'elle que s'étale la couche de fer oolithique exploitable, très noir et très pur; elle est horizontale, épaisse de 40 centimètres en moyenne, limitée par deux bandes étroites d'argile grise, pleine de soufflures et de petits cailloux roulés. La dernière couche, visible sur près de 2 mètres d'épaisseur, est constituée entièrement d'une glaise grasse et jaune, mêlée de fer en abondance : c'est cette terre que nous avions vue à Kuom.
A côté de la mine, un puits profond d'une douzaine de mètres. Tout autour, des vieux paniers qui ont servi à remonter le minerai.
Un dernier coup de collier nous amène à Ououlgou, petit village de Ndam enfoui dans la brousse et très disséminé. Il a l'air plutôt pauvre, malgré ses trois fonderies en activité. L'accueil qu'on nous fait est luimême glacial. Les habitants sont renfermés et défiants, comme des gens qui ont l'habitude d'être grugés par tout le monde. Bref, leur mauvaise volonté est telle que je suis obligé d'aller les relancer à nuit close, pour les
prier impérativement de nous fournir des vivres pour nos hommes. Nous les payons d'ailleurs largement, ce qui les étonne.
Contre toute attente, les porteurs ce matin sont arrivés à l'heure, ce qui tend à prouver que les habitants ont hà.te de nous voir partir. Au moment de se mettre en roule, tornade formidable. La grêle s'en mêle ; des gréions gros comme des noisettes nous cinglent à toute volée; les porteurs, tous nus, en souffrent plus encore que moi. Mais, une demi-heure après, le soleil nous fâiîsait risette.
Nous avons traversé une grande plaine appelée Laûa, couverte d'une végétation presque marécageuse. Un jour ou l'autre, on en fera le lit asséché de quelque cours d'eau bizarre, unissant l'Atlantique au Tchad.
En attendant, je n'y ai vu que des flaques à sec, sans la moindre profondeur ; elles n'ont même aucune limite précise, en dehors des ceintures très épaisses de broussailles, identiques à toutes les broussailles de ces régions-ci, où elles ne m'ont pas paru faire partie des plantes aquatiques.
En traversant cette plaine, nous avons fait lever très loin une troupe de quinze à vingt jeunes bubales, guidées par une vieille femelle.
Pour déjeuner, on s'arrête à Morom, où Chevalier nous rejoint. C'est un fort beau village de Ndam cultivateurs. Les cases, construites avec beaucoup de soins, sont plus hautes et plus spacieuses : elles sont groupées par deux ou trois dans une zériba de grands pieux serrés, doublée intérieurement d'un haut secco. Une même zériba enclôt parfois plusieurs groupes de cases. Dans la brousse, j'ai vu deux petits ânes qui ont été amenés là par des Barma. Pas de chevaux.
Peu de temps après nous être remis en route, nous pénétrons sur le territoire de Goundi. Mais Goundi est interminable : nous passons de temps en temps devant des espèces de hameaux qui portent tous un nom d'homme, principal propriétaire, ou chef du groupe. Les uns n'ont que cinq ou six cases ; les autres en ont jusqu*à trente ou cinquante : c*est partout le même aspect qu'à Morom, la même architecture, la même apparence de propreté, de bien-être et d'ordre.
Tous comptes faits, la population doit être assez dense ; car, en comprenant les captifs, une famille se compose, en moyenne, de six personnes. Si on admet C£tte évaluation, entre Morom et le centre de Goundi, il doit y avoir plus d'un millier d'àmes.
En route, j'ai compté vingt-six chevaux entravés au piquet, au voisinage des cases. C'est la première fois que j'en vois autant à la fois.
Nous nous sommes arrêtés le soir sur la grande place au fond de laquelle se dresse la zériba de l'alifa Gomboko. Il est venu nous présenter ses hommages, avec une bonne grâce parfaite, empreinte même de dignité. Sur son invitation pressante, nous décidons de passer ici la journée de demain.
Ce matin, Chevalier pousse jusqu'à Palem pour relier l'itinéraire à ceux de Maistre et de Nachtigali. Je l'ai accompagné jusqu'au fameux Bà-Ili, dont les géographes font une anastomose entre le Bahr Sara et le Logone. Je n'y vois pas personnellement beaucoup d'inconvénients; cela ne révolutionnera pas le globe. Mais, néanmoins, cette hypothèse me paraît d'une digestion difficile.
Contentons-nous de noter les points indiscutables.
Ce BHli sépare Palem de Goundi : les geqs soqt
unanimes à l'appeler Palem ou Bà-Léla : le Bà-Ili leur est inconnu. C'est une plaine étroite, longue et vague comme toutes celles du même genre que j'ai vues jusqu'ici; le peu de profondeur de la nappe souterraine permet à une végétation herbacée plus abondante de subsister, mêlée de roseaux en touffes et de quelques plantes aimant Thumidité. De-ci, de-là, des cuvettes à peine marquées, dont le fond est couvert de débris végétaux mélangés d'argile grasse.
Quand de fortes pluies tombent pendant longtemps, celte dépression s'emplit et coupe la route. Mais, depuis deux ans, les noirs n'y ont pas vu la moindre goutte d'eau. Aussi, les termitières y abondent.
Pour en avoir le cœur net, je l'ai suivie juste en son milieu. Au bout d'une heure de marche vers le sud, j'ai retrouvé les lisières de broussailles qui l'enserrent ; elles se rejoignent par des séries de bosquets épars, entre lesquels on retrouve cependant de nombreuses fondrières.
Les indig-ènes déclarent que le chapelet de mares commence à Moul et s'arrête près de Gangara. Je crois qu'une partie des erreurs proviennent de la façon d'interroger les noirs. Incapables de fixer leur atten«tion plus de dix minutes consécutives, ne comprenant pas l'intérêt des questions qu'on leur pose, ils restent toujours dans le vague et ne précisent jamais. Avec un peu d'imagination, on fait le reste.
Une fois fixé, je suis retourné visiter Goundi, qui en vaut la peine. Les cases sont fort belles; elles ont euviron 4 mètres de haut et 5 de diamètre. Ces dimensions donnent au toit une coupe moins ogivale. Sa charpente est en grosse paille tressée, avec une clé de voûte en croix de Malte, fixée à l'intérieur. Pardessus est jeté le chaumf), m^lé très serré seulement
dans la moitié supérieure, tandis que le reste pend tout à Tentour. Le mur en secco a plus de l",oO.
Comme à Morom, les cases clôturées sont symétrie quement groupées par deux ou trois dans une enceinte carrée plus vaste, limitant une cour intérieure; on y trouve une case pour la cuisine et une plate-formeabri.
Dans les habitations, un lit élevé, avec un paravent ; à côté de la couche, un foyer; un peu partout et sans ordre, le mobilier habituel.
Près du Bâ-Léla, s*élève un petit village séparé, habité par des Barma. Nous sommes en effet sur les terres soumises à Gaourang, sultan du Bagirmi.
Goundi, centre très populeux, est assez respecté. Les habitants sont encore des Ndam, à qui le nom de Toumak, et non Toummok, a été donné par les Barma. Ils sont vigoureux, bien découplés, mais n'ont déjà plus Taspect imposant des Boa et des Niellim.
Gomboko, leur alifa, m'a paru le plus bel homme du village, malgré son air sensuel et paterne. Il passe ses journées sur Tesplanade, devant sa zériba. De la place où je déjeune à l'ombre, je l'aperçois vautré sur un lit de repos garni d'une couverture allemande, représentant une horrible panthère. Autour de lui, ses familiers sont assis par terre, ou étalés à plat dans des poses nonchalantes. Derrière Gomboko, de jeunes captifs réventent. Une marmite pleine d'eau tiède circule de bouche en bouche : chacun se gargarise et se retourne pour lancer par-dessus son épaule un pelit jet d'eau.
Quand l'alifa daigne cracher par terre, ce qui lui arrive fréquemment, un des courtisans s'empresse de recouvrir cela d'un peu de sable qu'il amasse avec les doigts. Toute la journée, on palabre sans rien faire.
I)e temps en temps, un vieux pitre se met à braire*, ^^une voix nasillarde et enrouée, les louanges du puissant Gomboko : il entrecoupe sa harangue improvisée de « brrl brrrrrr! » remplaçant avantageusement les '( heû » de nos orateurs qui n'ont pas la parole facile. Parfois, il lance une chansonnette. Tout le monde parle, parle, parle, et Gomboko crache toujours.
Grâce à ce brave homme et aux deux contrôleurs que Gaourang entretient à ses côtés, j'ai pu mensurer quelques hommes.
Comme ceux de Kuom, ils ont la tète plus étroite que les Sara de Fort-Archambault et ne s'enlèvent que deux incisives; mêmes tatouages.
En somme, l'impression qu'on ressent à Goundi est plutôt excellente. Nous sommes dans une région déjà organisée; et, quoique l'influence du Baghirmi ne soit pas en tous points digne d'éloge, elle a donné de bons résultats dans les territoires où Gaourang ne chasse pas l'homme. Nous sommes cependant encore très loin de la prospérité fantastique qu'on attribue très gratuitement à ces contrées. Il y a du mil, beaucoup de mil, mais c'est tout.
Grâce aux Barma, quelques transactions s'opèrent à distance. Ils importent un peu de gabak, cotonnade grossière fabriquée au Baghirmi en plus grande quantité qu'ici. On trouve même quelques étoffes d'importation anglaise ou allemande. Avec le sel et quelques perles, elles sont les marchandises de choix. Mais les articles d'exportation sont extrêmement limités. L'ivoire, en effet, appartient au Sultan, qui le vole et ne le paye jamais; d ailleurs, il y en a peu. Restent les esclaves et les chevaux. Pour donner une idée du prix relatif des premiers, j'ai noté qu'on avait une jeune et jolie captive, en âge d^être n^ariée, sans
tare ni défaut, pour une charge de sel, c'est-à-dir^ pour ^5 kilos.
Une captive de cet acabit vaut deux captifs mâles dans Tadolescence, plus six cabris et huit moutons; les vieux esclaves ne sont bons à rien; les adultes sont peu prisés, car ils se sauvent. Un jeune captif s'écfrange pour cent « menedjaï », ou petites troumbaches en fer grossièrement façonnées.
Quant aux chevaux, ils se payent très cher. Un cheval très ordinaire vaut deux captifs : il faut en donner cinq pour une belle bête.
: Et, de fait, quoi qu'on en dise, ils sont rares, même à Goundi, qui passe pour un gros centre d'élevage. Pour juger de leur nombre, j'ai compté ceux qu'on menait boire aux puits. £n nous en tenant à une estimation des plus larges, il n'y en a guère plus de deux cent cinquante, et encore ils ne valent rien. D'ailleurs, pendantplusieurs mois de l'année, ilyade la tsé-tsé ; onTappelle mououé. A cette époque, les pertes sont terribles. <}uànt au bétail, en dehors des cabris, je n'ai trouve dans tout le village que six ânes, deux bœufs et une quinzaine de moutons roufia.
Chevalier est rentré tard de Palem, oti il a été fort bien reçu- Cette nuit, tornade et tout le tremblement.
Hier, j'ai oublié de noter que, parmi tous lès chevaux que j'ai vus, fort peu portaient sur le dos la blessure traditionnelle. Voici donc encore une légende qui disparaît : la légende de la plaie entretenue par les indigènes pour que leur tablier de peau colle dessus quand ils montent. Ce qui me paraît certain, c'est qu'ils sont très marris des. blessures de leurs, montures et font leur possible pour les guérir au plus vite, lld
^inploient même des emplâtres occlusifs à base (f argile 6t de charbon pilé, qui sont assez rationnels.
1 De Goundi à Gangara, nous n'avons presque pas
quitté les cultures. Un peu avant d'arriver, nous avons
recoupé le fameux Bà-Léla ; il a moins encore les
aspects d^une rivière, avec ses fonds de cuvette et ses
bosquets de broussailles qui jalonnent son cours.
A Gangara, nous trouvons un chef qui est, en moins bien, le portrait de Gomboko : comme lui, il est flanqué de deux acolytes Barma ; comme lui, il porte le long boubou bleu de gabak ; il a comme lui des façons dignes et majestueuses, mais il a Pair plus sot.
Il s*est plaint à nous de Thostilité de ses voisins, les Boungoul, qui, prétend-il, veulent Tassaillir. Il nous demande même de nous joindre à lui pour leur donner une leçon. Si j'en crois mes souvenirs, ce doit être encore le mouton qui a tort, car j'ai toujours entendu dire que Boungoul était un centre fertile en bois d'ébène.
Les gens se défendent d'être Sara ; ne varietur. Ils sont Gouleï. Cela m'est égal. Mais, si je démêle quelque chose dans ce rébus, je pose ma candidature à Tlns'* titut.
De Gangara à Nâr, rien, absolument rien qui vaille une goutte d'encre, sauf la traversée du village de Boudourou.
A Nâr, nous sommes chez les Bouna, que leurs voisins appellent des Sara Nâr. Ils sont parents des Boungoul.
Il est cinq heures lorsque nous débouchons sur la place, au milieu du peuple assemblé. D'abord, je suppose que le chef attendait notre arrivée pour nous souhaiter la bienvenue* Dame! on peut se tromper!
Mais ce n est pas du tout pour cela, car personne n'a Tair de nous avoir aperçus.
Je m'installe donc en silence, attendant patiemment les événements.
SurFesplanade, une centaine d'hommes sont éparpillés par petits groupes. Devant sa case, le Padia (1) est assis sur une natte I Autour de lui, sont alignées une trentaine de marmites et de calebasses, où tremblotent des pains de mil encore fumants et où miroite le brouet verdâtre, gélatineux et colloïde.
Le Padia est grave et recueilli. Après longue réflexion, il désigne du doigt deux marmites à un vieillard qui se tient debout à ses côtés. Ce dernier les prend, suit de Tœil le geste large et majestueux du Padia et les porte avec pompe à Tun des groupes qui attend la fin de cette méditation.
Au reçu des marmites, les hommes font cercle, s'assoient à terre, reniflent, toussent, se mouchent, regardent le plat, puis le Padia, avec Tair de gens qui s'impatientent. Le silence est complet. Lentement, sagement, la distribution s'achève; les récipients s'en vont par couples.
A la fîn, le Padia se tourne vers moi et m'attribue deux plats, d'un air majestueux. Je l'imite de mon mieux et désigne à mes gens leur part du festin.
C'est fini ; le Padia se lève, et c'est maintenant que le festin commence.
Sans dire mot, tous piquent aux plats. En un clin d'œil, le temps de dire ouf, et les marmites sont vides. Un peu de brouhaha ; chacun se lève, empoigne entre les jambes son lablier de peau, fait deux ou trois
(1) Rempla(;ant et factotum du chef. Eil raison de rarracliement de leurs inCisiVes inférieures, les Kirdys prononcent ainsi le mot baguirmien Fatcha> qui signifie rainisti*e.
mouvements des cuisses pour remettre ses petites affaires en place et s'en va calme et digne, en laissant s'envoler quelques légères vapeurs, signes irrécusables de son intime satisfaction.
Renseignements pris, ce n'est point un festin de funérailles, comme je l'avais pensé d'abord, tellement la scène avait l'air sévère. C'est la fin des semailles : le chef offre simplement un banquet aux hommes qui ont travaillé dans ses lougans. Le Padia en a la présidence.
Entre temps, Chevalier est arrivé. Comme le repas finissait, nous voyons passer dans un coin de la place un pauvre petit être misérable, squelettique, qui se traîne péniblement ; il trébuche et tombe. Trouvant à terre quelques bribes de mil, il les avale gloutonnement et cherche s'il n'en aperçoit pas d'autres. Avec effort, il se relève, fait quelques pas, oscille et tombe encore. Il a cinq ou six ans tout au plus ; il a déjà Tair ■d'un vieux. Son corps n'est qu'un vaste ulcère. De chute en chute, il va s'affaler près d'un gros panier à mil et pleure.
Tous les Noirs qui sont là pouffent de rire. Nous lui portons un peu de nourriture, qu'il dévore avidement. Un homme, que nous interrogeons, nous dit que les parents l'ont abandonné, parce qu'il est trop malade et que personne ne veut s'en charger.
Depuis les petits faméliques de l'Oubanghi, je n^ai encore rien vu d'aussi ignoble, ni d'aussi honteusement bestial. Comme nous avons fait des reproches auchef^ bientôt on vient chercher la pauvre créature, et on l'emmène assez loin, sans doute pour que nous ne l'en- ^tendlons plus pleurer.
En partant de Goundi, Gomboko nous a confié deux Barmapour nous faciliter la route ^ mais je crois bien
que leur présence parmi nous n'est pas faite pour nous concilier les gens. Quelques porteurs que j'interroge me déclarent, en effet, qu'il y a peu de temps \e^ Barma sont venus en troupe pour percevoir l'impôt : ils ont tout emporté. Faute d'être sûrement payés par Gaourang l'intègre, ses séides prennent des arrhes : il faut bien que tout le monde vive.
Bref, nos relations avec les indigènes tournent à l'aigre. De village en village, nous changeons de porteurs, et l'opération devient chaque fois plus difficile. Le pays est toujours très peuplé : nous passons des hameaux, Koalé, Taotori, avant d'arriver au village de Ngablo.
Là, nous rentrons visiblement chez les peuplades Sara, telles que je les ai vues. Nous retrouvons les villages en longueur, avec les habitations éparpillées dans les champs de mil, sans clôtures, sans zéribas. Leurs dimensions, qui se réduisaient depuis Nâr, sont revenues à la normale ; les toitures ont repris leurs airs ébouriffés, et l'aspect général y perd.
Nous sommes entrés sur le territoire des Sara Koumbra; l'accueil qu'ils nous font n'a rien de très agréable. On nous injurie au passage, et les porteurs ne se gênent pas pour en rire.
A Béghé, nouveau palabre pour nous faire conduire jusqu'à Koumbra, que nous trouvons à peu près vide.
Comme nos porteurs sont repartis à peine arrivés, nous n'avons rien eu à demander; la soirée s'est passée très calme.
Ce matin, pas moyen de partir : il n'y a plus personne ; tout le monde s'est esquivé. Nous sommes en panne avec nos bagages. On attend, on cherche à palabrer; rien à faire. Il faut agir. Malgré que Chevalier ne
AU LAC TCBAD. 219
partage pas complètement mon opinion à ce sujet, je file avec les Barma et les boys faire une battue dans la brousse. Faute d'hommes, nous trouverons des femmes ; et, quand nous les tiendrons, les hommes viendront bien les chercher.
L'opération, simple et fructueuse, s accomplit d'ailleurs sans accident ; le plus difficile est d'empêcher mes hommes de rendre les horions dont on nous gratifie. Pour mon compte, j'en suis pour une bourrade, une enlbute et un coup de bâton.
Comme je l'avais prévu, les hommes sont venus un à un s'échanger contre nos prises et, à dix heures, nous pouvions démarrer.
Nous ne passons à Saada qu'assez tard, mais, de crainte de nouveaux incidents, nous gardons nos por~ teurs jusqu'à Daï, où nous entrons à la tombée de la. nuit.
J'ai laissé Chevalier derrière. A peine arrêté, j'envoie mon petit boy à la case du chef, prévenir de notre venue.
La zériba de M'Bang-Daïest flanquée, devant la porte^ d'un porche, où se tiennent des Sara armés.
Mon pauvre Kounome revient plus mort que vif, tout malmené par ces gens, qui l'ont menacé de le tuer s'il avançait. Je saute sur ma carabine pour aller voir ce qui se passe, et j'arrive juste à temps pour apercevoir le M'Bang-Daï s'échapper à cheval avec un autre cavalier. J'avoue que j'ai eu la tenlation de tirer, car voilà trop longtemps que ce chef se met constamment en travers de notre route. iMalgré la bienveillance et la patience excessives que l'autorité lui a toujours témoignées, il n'a jamais cessé d'exciter les gens à nous fuir. Il nous fait sentir le poids de sa mauvaise volonté jusqu'à Balimba, à une heure de Fort-Archambault.
Mais tout cela se réglera, j'espère, un jour où l'autre, et je crois qu'il vaut mieux ne pas s'en mêler.
Pendant ce temps, Chevalier arrive ; on s'installe comme on peut, et, puisque personne n'est là pour nous donner le nécessaire, les hommes se servent, sous notre contrôle. Il y a de quoi faire : les paniers regorgent de mil et de pois chiches; on ne prend cependant que juste rindispensable,afin que les gens n'aient pas le moindre grief à formuler.
Cet état d'hostilité latente nous oblige à quelques mesures de prudence ; mais la nuit se passe sans le moindre accroc.
Le matin, un homme est venu, se disant le frère du <îhef. En réalité, il n'est rien du tout et vient uniquement espionner. On cause, on lui explique Taffaire: nous ne demandons qu'à nous en aller. De son côté, il nous assure de ses bonnes dispositions ; il nous croit «incères, mais les gens ont tellement peur qu'on les pille ou les emmène qu'il sera difficile d'en trouver. Bref, il va voir.
Et la journée se passe en palabres avec ce bonhomme qui fait la navette entre nous et des gens qui ne sont certainement pas loin. Il amène tantôt un compagnon, tantôt un autre; vers le soir enfin, il nous promet des hommes pour le lendemain matin.
Notre parlementaire a tenu parole. Ce matin, on nous expédie et on nous emmène à grand train; nous passons Ngandjou. A Béko, nous changeons d'hommes. De là, nous courons sur Balmané, qui nous semble à peu près totalement évacué ; enfin nous arrivons sur les bords du Bahr Sara, au village de Gadia, où des Horo et quelques Tounia nous font le meilleur accueil. Ici,
nous sommes chez nous et, pour mon compte, je ne m'en sens pas d'aise. On finirait par s'énerver avec ces . gens qui ne savent pas ce qu'ils veulent. Mais, puisque tout s'est bien passé, il vaut mieux rire de l'alerte.
A partir du Bahr Sara, ce n'est plus qu'une promenade. Nous nous sommes arrêtés à Manda, qui se relève à peine de ses ruines, depuis l'époque où les Niellim sont venus razzier. Les Noirs d'ici ont pu se rendre compte de ce que valait notre amitié, et, pour quelques années au moins, ils nous en garderont un peu de reconnaissance.
. Bemouli, Balimba, le Bahr el-Azreg, défilent, et nous sommes à Fort-Archambault. Voici les cases, l'esplanade, le petit canon.de campagne, et, tout à côté, la table en bois, très prosaïque, qui nous réunit chaque soir autour de la soupière. Ce n'est pas sans doute le confortable idéal, mais ce « chez soi » en vaut un autre.
Fort-A rchambault.
Les bambins d'ici, comme les nôtres, s'ingénient à. prendre les moineaux. Ils juxtaposent dans le sable des brins de grosse brousse, en les entre-croisant au sommet, de façon à construire une petite cage en forme de carène renversée. Ils ménagent en dedans deux compartiments dont l'étroite ouverture, placée à l'opposé de la porte, est garnie de petits prolongements intérieurs. Un couloir sépare les deux cloisons et conduit à la grand'porte, que précède une haie évasée en entonnoir. On sème du grain jusque dans la cage, où les mange-mil pénètrent presque s'en douter. Une fois entrés, ils ne savent plus retrouver les issues, et les enfants accourus s'en emparent.
Avant de quitter Fort-Ârchambault, il me faut essayer de débrouiller un peu cette question des Sara ; la tâche n'est pas facile.
Depuis Tépoque où Maistre signalait pour la première fois celte race dans le bassin du Chari, tout ce qu'on a écrit à son sujet a plutôt embrouillé le problème.
Ce terme de Sara me semble très suspect; il ne peut désigner une nation qui, en réalité, n'existe pas. Il englobe des gens qui n'ont entre eux aucune ressemblance physique, comme les Dendjé et les Koumbra, par exemple ; d'ailleurs, il ne s'emploie jamais seul.
Les tribus paraissent enfin, à quelques exceptions près, fort peu flattées d'être appelées Sara : toutes se renvoient la désignation à la balle.
Si on recherche la signification que ce terme peut avoir, on est bien obligé de conclure à la fragilité des suppositions qui lui assignent une éthymologie arabe. Les Mulsulmans, en efTet, connaissent les Sara sous des noms spéciaux.
Ils appelaient du nom général de Demi tous les Sara de la rive droite ; parmi ceux-ci, certains avaient encore des désignations plus spéciales: les Balabidja s'appelaient Tchinga; les Simmé, Rediûa.
Un fait, à mon avis plus digne d'attirer l'attention, est l'uniformité de la langue parlée par les différents groupes ; or, dans cet idiome, on trouve le mot « Sara » pour désigner l'enceinte qui entoure les cases.
Dès qu'on quitte les pays Sara, les clôtures en paille ou en bois disparaissent. Faut-il voir là une simple coïncidence? C'est possible ; mais la remarque méritait d'être faite ; d'autant plus qu'on peut établir un rapprochement identique à Ngara chez les Léto : Ngara. qui dénomme une région, désigne aussi dans la
kJlIbl
langue du pays Tenceinte dont on entoure les cases.
Les Sara de la rive droite appellent leurs homonymes de la rive gauche [Sara Madjingaï, ce qui paraît signifier « sara bonnes têtes » ; par opposition à eux-mêmes, qui résistèrent toujours.
Les Niellim appellent leurs voisins les Teheng.
Quel est le terme exact? J'avoue que je n'en sais rien.
Reste la détermination d'un type dit Sara, ne s'appliquant qu'aux tribus de la rive gauche.
On peut les dépeindre sous les traits de noirs à peau plutôt claire, d'une taille approximative de un mètre soixante-quinze environ, ce qui 4es place au-dessus de la moyenne. Ils sont en général musclés, même épais, malgré que, dans la jeunesse, certains paraissent avoir un buste court et des jambes très longues, surtout à cause de leurs formes graciles.
Ils ont les reins cambrés et une tendance marquée aux grosses fesses, les femmes principalement.
Leurs traits sontsouvent assez réguliers, parfois même agréables. Cependant, le nez reste gros, large, à base horizontale, quelquefois à peine épaté et mince. Les yeux sont bien fendus ; la bouche est grande, les lèvres fortes, le prognathisme peu accentué, le système pileux rare, et les cheveux crépus quand ils les conservent.
Mais ce qui caractérise les Sara entre tous, c'est la largeur de la tête ; quelques-uns sont même hyperbrachycéphales. Aujourd'hui qu'on connaît un peu mieux l'Afrique, on est moins surpris de trouver des nègres qui n'aient pas la tête étroite ; mais, chez les Sara, ce caractère est constant. Il s'exagère môme tellement que nous nous sommes parfois demandé si la déformation ne serait pas le résultat d'un façonnement spécial du crâne du nouveau-né.
Même encore conservons-nous un doute. Nous avons
22i DU CONGO
VU en effet, dans un village, un jeune captif Sara, à la mamelle. L'enfant portait sur le front un éclat de calebasse appuyé par sa convexité et maintenu par une bande serrée faisant plusieurs tours. Cet appareil ne pouvait avoir comme conséquence que de diminuer le diamètre antéro-postérieur, en donnant au vertex rapparence piriforme, si fréquente chez les adultes.
Il est impossible cependant de se baser sur une seule observation ; aussi n'en tirerons-nous même pas matière à, hypothèse.
Quant à la question de la taille, elle me paraît résolue. Jamais je n'ai vu chez les Sara, autrement qu'à Tétat d'exceptions peu fréquentes, quelqu'un de ces géants dont nous a parlé Maistre.
Je crois sincèrement qu'il s'est illusionné. Venant des pays Banda, où la race est plutôt petite, il s'est laissé influencer par le contraste.
Reste la question de la localisation des groupes. Elle a évidemment peu d'importance si on accepte la désignation générale de Sara. Mais ce système me parait condamnable, car on trouve dans l'ensemble de nombreux points qui différencient certaines fractions.
Je ne sais rien des Kobo et des Loulou.
Les Ndam ne font qu'un avec les Toumak.
Les Gouleï, qui n'ont rien de commun avec les Goula de l'Est, paraissent représenter un autre noyau étendu jusque chez Ngamisi.
LesBoungoul, les Nâr et les Bouna sont tout à fait à part ; la forme de leur tête est encore plus suspecte, et leur langage est bien particulier. Peut-être sont-ilsles derniers survivants les plus purs d'un noyau ethnique primitif.
Les Ngama, à mon avis, ne peuvent être rangés parmi les Sara, à moins qu'on ne les envisage comme
les représentants d'un peuple envahisseur ayant tout submergé, ce qui me paraît peu probable.
Ilsont comme voisins une tribu appelée Dagba, qu'on range aussi parmi les Sara. Je crois la chose contestable. H y a, en effet, à leur sujet des confusions évidentes. On écrit leur nom Lagba, Lakpa, Dagba, Dakpa ou Dagoua : autant de façons que d'oreilles. Les Banda nous les avaient signalés sous le nom de Lagba, comme des voisins établis dans le nord.
. Ils se trouvent sur la même lalilude que les Ngama et les Léto ; peut-être serait-il plus juste de voir dans Dagba ou Dagoua une corruption de Ndokoa, nom d'un peuple ayant des affinités sérieuses avec les riverains du bas Gribingi.
.En effet, les syllabes goua ou koa ne sont que la figuration défectueuse dans notre langue d'une diphtongue usitée dans les langues de là-bas, et dont le son pourrait tout aussi bien s'orthographier gbwa. Ce qui expliquerait facilement la déformation, car le changement de l en d et de o en « ou vice versa est une chose banale.
Au nord de ces Dagba, sont les M'baï, qui sont voisins d'une tribu appelée par nous fiaya.
Quant aux Sara de Fort-Archambault, leur cas est un peu plus clair. Ceux de Balimba s'appellent les Sara Djanaga. Mais ils sont des émigrés, provenant de la région de Daï, d'où ils furent chassés par les exactions du Baghirmi. La désignation du groupe qui les renferme tous est Sara Lak, ou Sara Lakà. Or, ils ont précisément pour voisine immédiate une puissante agglomération qu'on s'accorde à dénommer Laka : c'est un fait digne de retenir l'attention.
De tous ces rapprochements très superficiels, nous croirions imprudent de vouloir tirer une conclusion.
Mais il nous semble tout au moins étrange de rencontrer parmi les Sara autant de groupes dont les désignations patronymiques se rapprochent à un tel point de celles de leurs voisins.
Aussi ne serions-nous pas surpris qu*un jour ou l'autre on trouve des preuves irréfutables pour replacer tous ces Sara dans leurs peuplades originelles : les Dagba avec les Ndokoa; les Lak avec les Laka, les M'baï avec les Bava. Quant aux autres, ils ne m*empécheront pas de dormir; je continuerai à croire que, parmi les Kaba, certains peuvent leur être très proches, d'autres absolument distincts.
Et, pour tranquilliser complètement ma conscience, je me persuaderai que je ne suis pas le seul à n'y voir que du bleu, ou du noir, si vous l'aimez mieux. Avant de pouvoir faire autre chose, les ethnologues ont encore le temps d'exercer leur plume et leur verve.
Mais c'est à l'ouest qu'il faut chercher.
Depuis hier, je travaille à calfater deux pirogues pour pouvoir descendre rapidement le Cliari. J'ai eu beau dévaliser le magasin et réquisitionner les vieilles caisses à farine, je n'arrive pas à boucher tous les trous des écumoires, qui vont me servir d'embarcations .
Si mauvaises qu'elles soient, il faut cependant s'en contenter, car on n'en trouverait pas d'autres. Les indigènes en fabriquent fort peu, faute de beaux bois. Aussi celles qu'ils construisent sont-elles souvent des assemblages de planches mal cousues, entre lesquelles l'eau passe.
Les deux miennes sont pourries, et les clous que j'y enfonce y font autant de petits periuir». J'en suis quitte
pour installer mes bagages sur des échafaudages de bûches ; quant à moi, je me perche sur un tabouret, les pieds dans l*eau, mais le reste au sec.
A peine parti, ma pirogue embarque tellement qu'un boy et moi sommes obligés de nous relayer à Técope ; la nuit arrive sans même que je m'en sois aperçu, tant nous sommes absorbés par notre intéressante besogne.
Ce matin, je m'en vais à pied par la rive gauche, en laissant filer la pirogue, qui n'ira pas plus vite que moi. Il y a beaucoup de gibiei'au pâturage, le long de petits marigots parallèles au fleuve dont ils dépendent. Par «ndroits, on trouve des quantités surprenantes de crottins de rhinocéros, sur lesquels je remarque d'innombrables tsé-tsés. Je n'ai pu me rendre compte de ce qu elles viennent y faire. Mais c'est en contradiction avec les assertions de Foa prétendant qu'elles s'éloignent à l'odeur des excréments.
Nous avons fait fuir des gens, en train de préparer des lougans dans des friches.
Retourné aux pirogues lorsque la chaleur est devenue trop forte, je prends place à nouveau dans mon bain de pied flottant. Mais la situation est devenue grave : nous sommes menacés de couler bas. Il faut s'arrêter €t chercher de Targile pour mastiquer intérieurement les fentes.
Cet expédient nouçprocure un peu de répit, dont mes passagers profitent pour me faire mille misères. J'ai, en ^ffet, embarqué avec moi « La Ferme », « La Jambe », ma genette et mon chat. Mes deux golos martyrisent les poules enfermées dans un couffin et taquinent <i Poison », le chat, attaché à une ficelle en raison de son caractère maussade. Pendant que « La Ferme » me vole
ma pipe, « La Jambe », ne se sentant plus de joie, m'arrose la tête. Mais ils sont tous les deux si drôles que je n'ai pas le courage de gronder.
Nous nous sommes arrêtés aux premiers bancs de cailloux, vers six heures, pour pouvoir nous mettre un peu au sec avant de nous coucher.
Après avoir navigué parmi les roches, jusqu'à l'endroit où le Chari redevient libre, je me suis fait débarquer pour faire un tour sur la rive droite. La berge est couverte d'une brousse d'acacias et de faux jujubiers, au travers de laquelle on circule sans trop de peine. Le sol est tapissé d*herbe verte ; la rosée, qui la couvre de gouttelettes ténues, lui donne un aspect tomenteux, reluisant comme du velours d'argent: les passées fraîches d'animaux s'y détachent en sombre et sont belles à voir. Dans le nombre, je choisis des pistes de buffles. En les suivant, nous trouvons le cadavre d'un jeune faon, mort hier au plus tard des suites de ses blessures : un fauve l'a manqué, lui enlevant seulement une fesse; la bête est venue jusqu'ici mourir, épuisée par l'hémorragie.
Pendant que nous l'examinons, deux phacochères déboulent à la charge ; j'en tire un ; il roule, mais repart. Nous le suivons au sang. Génaga, qui marche devant moi, à une trentaine de mètres, se replie tout à coup, gris de frayeur. Il m'indique du doigt une masse sombre et me dit à mi-voix: « Ne tire pas, docteur,
f le camp. » C'est un rhinocéros, et un beau. Nous-
sommes à contre-vent: je m'avance à quatre pattes jusqu'à une quinzaine de pas pour être sûr de mon coup. Autour de moi, pas d'abri : pas d'arbre, sauf des broussailles épineuses; pas même une termitière pour me dissimuler. Trois feuilles d'un petit palmier me cachent
tant bien que mal. Je tire... et la bêle tombe en faisant un grand bruit.
Alors seulement je comprends pourquoi Génaga ne voulait pas que j'y aille. J*ai mis par terre la femelle^ mais le mâle est là. Je. ne Tavais pas vu. El le voilà furieux, qui tourne en faisant voler les touffes d'herbe autour de sa femelle râlant. Malheur ! la voici qui se relève. Je les vois tous les deux face à moi ; ils labourent le sol à coups de pattes et de cornes, dressent leur nez en lair, cet horrible nez qui s'agite ; ils reniflent, ronflent,, soufflent ; la femelle envoie des jets de sang, dont des gouttelettes m'éclaboussent. Je pourrais bien tirer;; mais je n'ai pas eu le temps de refermer ma carabine, et maintenant j*ai peur. J'ai peur que le bruit ne leur indique ma place. Je suis à çontre-vent, ils ne me sentent pas biep, et j'ai l'immobilité du marbre. Combien ce cauchemar a-t-il duré, je l'ignore ; toujours est-il que les deux monstres, brusquement lancés au triple galop,, sont passés à moins d'un mètre de moi, fllant en droite ligne, comme des boulets, sans souci des obstacles. J'a» Senti le vent de leur course...
• La femelle n'a pas été loin ; elle s'est abattue morteà deux centç mètres de là. Le mâle a continué, et je n'ai pas eu l'envie de le poursuivre.
Pour retrouver mes boys, autre histoire. J'ai beau appeler, personne ne vient. J'ai fini par les découvrir, aplatis tous les deux dans le fond d'une rigole. Ils^ avaient eu encore plus d'émotion que moi. Mais je serai désormais plus sage ; car c'est, au fond, bien ridicule de risquer sa peau à la légère, sur une cartouche qui peut manquer son but. Une autre fois, j'écouterai davantage Texpérience des nègres, et, pour attaquer le rhinocéros, je me préoccuperai d'abord de m'assurer un abri.
Ceux qui n'ont jamais eu de ces émotions-là ont de
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la marge pour faire la critique; mais ils ne connaissent pas le prix de la prudence justifiée.
Nous avons naturellement perdu beaucoup de temps; nous aurons du mal à rattraper les pirogues. Il est onze heures ; le soleil nous rôtit tout vifs. La marche est pénible, et je n'avance guère vite. Vers deux heures, nous avons heureusement aperçu des piroguiers qui remontaient le Chari. Sur la promesse de quelques perles, ils ont consenti à me redescendre jusqu'à mon convoi, où nous n'arrivons qu'à quatre heures. « La Ferme » et « La Jambe» m'onttémoignéleur joie par une avalanche de cabrioles, qui se sont terminées juste dans l'omelette dont j'allais me régaler. Nous l'avons partagée en frères.
Nous avons croisé le convoi de Dujour, qui remonte prendre le commandement à Fort-Archambault.
Arrivés aux Niellim très tard.
Des lions ont rôdé cette nuit autour du bivouac.
J'ai profité de mon passage pour aller chercher des crânes de Banda sur le lieu du combat. Le Niellim qui m'accompagne voudrait absolument me conduire voir la croix, qui, pour lui, est la chose curieuse.
Buisson creux ; j'ai trouvé seulement six crânes de Barma ou d'Arabes. C'est peu ; c'est tout ce qui reste. Les longaus ont repris la terre : leurs sillons l'écorchent. L'herbe verdit, les fleurs poussent : c'est le printemps ici.
Derrière un palmier nain, grimace encore un vieux squelette : à notre approche, un lézard vert se faufile dans le trou du crâne, dont il a fait son logis.
Sur une grosse roche râpeuse, une vieille femme, nonchalamment assise, fume sa pipe et, brandissant une feuille sèche de doum, fait du bruit pour chasser les
tourterelles peintes qui viennent picorer les semis.
Au campement, il fait une chaleur terrible sur le sable qui scintille et rougeoie comme du fer à la forge. L'air surchauffé monte en tourbillons tremblants et brouille tous les contours. Tout vibre. Les rochers des Niellim semblent se perdre au loin. Le paysage a vraiment un grand air : aux flancs de ces arêtes chaotiques de rocs éboulés s*accrochent des arbres rabougris, escaladant les cimes. De grands trous noirs marquent les cavernes dont nous n'apercevons que les gueules. On dirait qu'une montagne énorme s'est effondrée d'un seul coup, sous l'effort d'un déluge ; le cataclysme a balayé toutes les roches légères, ne laissant en place que l'ossature du mont.
Pendantquej'écris,« La Ferme) et «La Jambe »,as&issur ma table, mettent en ordre mes papiers. Ils y ajoutent même quelque chose. Je veux me fâcher, mais « La Ferme » me fait « Ahhl Ahh! » en remuant les oreilles, en écarquillant ses yeux jaunes et en me montrant les dents : je n'ai qu'à me bien tenir.
Quelle nuit ! Bon Dieu ! Cieux étoiles comme l'étendard de l'oncle Sam ! Ah ! quelle averse !
Je ne sais au juste à quelle heure elle a commencé : entre dix heures et minuit. Je me suis levé ; j'ai vérifié mes piquets de tente, les amarres des pirogues, la bâche des bagages, et me suis recouché.
Patatras I Pif ! Paf ! Boum I Plan r Flac ! ! ! C'est la tornade; me voici enlevé, retourné, roulé, trimbalé avec tente, moustiquaire, fusils, malles, pliant, etc., etc. Bref, je me retrouve presque nu, enfoui sous un monceau de toutes sortes de choses, au milieu d'une flaque d'eau. Je hurle, j'appelle. A travers le fracas du tonnerre,
28â DU CONGO
j'entends enfin un faible : « Voilà moi », et me sens tiré par une jambe de dessous mes ruines. « Docteur, pirogues y en a fini couler! » — \hl ça y est, c'est la guigne !
Et nous voici tous à Teau pendant que la pluie nous aveugle, en train de repécher à tâtons le plus que nous pouvons : heureusement, les pirogues ont coulé bas^ sans chavirer, par petit fond.
Pas la peine d'essayer de les renQouer maintenant; la pluie les emplit à mesure qu'on les vide. Grelottant sous Taverse et transis, nous n'avons que la ressource de rester assis dans l'eau jusqu'au cou, avec une calebasse sur la tête. Ce n'est pas l'idéal ; mais, au moins, nous ne sentons pas le vent et nous avons moins froid.
L'aube m'a surpris en train de rêvasser à une couche bien chaude, à des draps qui sentent Tiris et la verveine.
La pluie tombe fine et régulière ; temps gris, ciel morose : on aurait volontiers le spleen si on en avait le temps.
Et nous reprenons le sauvetage des barques, pendant que « La Ferme », « La Jambe » et « Poison », unis par le malheur, au sein des tristes nuits, contemplent d'un air misérable nos efforts, que le succès couronne. Seule, ma petite genette s'est noyée.
Par ce temps-ci, je n'ai pas l'espoir de faire sécher les bagages, et nous nous remettons en route.
Pas gaie, la navigation. Il vente grand frais et le fleuve clapote d'une façon inquiétante; les pirogues s'emplissent; nous ne lâchons plus les écopes. Et nous louvoyons d'un bord à l'autre, ballottés, balancés, cherchant l'abri des berges.
iAm
Mes bétes ont pris possessioa de mon pliant, où toutes trois, pelotonnées, se réchauffent, taciturnes.
En passant devant Niou, le vent reprend de plus^ belle ; nous filons vers la rive à grands coups de pagaie : c'est trop tard. Nous voilà encore une fois à fond; mais nous sommes auprès de la berge, et, puisque tout est déjà mouillé, il vaut mieux encore que Taccident nousarrive aujourd'hui que plus tard.
Cette fois-ci, nous n'allons pas plus loin ; on installeles bagages sur la terre ferme, en attendant que le soleil se montre. Il n'est venu qu'après-midi, pour nous aider au séchage. J'ai boucanné tout ce que j'ai pu et étendu le reste.
Génaga inspecte avec une attention, peut-être excessive, les débris de ma pacotille : quelques couteaux, un petit sac de perles, deux ou trois glaces et de menus bibelots. Cet inventaire l'intéresse.
Les dégâts sont irrémédiables : tout ce que j'avais de vivres est perdu : pâtes, vermicelle, thé, farine, allumettes. C'est un nouveau désastre. J'ai heureusement laissé à Fort-Archambault mes collections. Tous, exténués de fatigue, nous cherchons le repos dans le sommeil.
Au réveil, j'ai eu une surprise désagréable : Génaga est parti, emmenant une pirogue, un fusil et tous lesbibelots d'échange qu'il a pu ramasser. Il a même débauché Yabanga, sans doute pour lui servir de boy en route.
C'est bien fait pour moi. Cela m'apprendra à m'intéresser à des gens qui n'en valent pas la peine. Quand j'ai pris Génaga, il sortait de prison pour vol. Il avait été élevé à la Mission catholique, et, comme il manifestait du repentir et témoignait de ses bonnes résolu-
lions, j'avais cru pouvoir le remettre dans le droit chemin. Je paie cher ma naïveté, mais, cette fois, je serai sans pitié.
Après une heure de recherches, nous retrouvons sur l'autre berge la pirogue que les fuyards ont abandonnée. Ils se dirigent sur les Niellim : c'est bon. Je donne au chef de Niou un papier qui arrivera à Fort-Archambault avant mes voleurs, et en route.
Mais nous n'avançons pas vite, car il faut changer de pagayeurs à chaque village.
Nous laissons à droite Koalem, puis Palemé, habités par des Niellim, et à gauche Kouno, où j'ai le temps d'aller jeter un coup d'œil sur le champ de bataille. Il y a encore de nombreux ossements dans la brousse pour témoigner de l'acharnement du combat.
Vers le soir, nous avons croisé deux baleinières vides qui remontaient. L'occasion est trop belle; j'en arrête une pour m'y installer avec mes charges. Je serai sûr au moins de ne plus chavirer.
Quelque temps après, nous abordons à Gôry, où se trouve par hasard le sergent Lefebvre, venu pour inspecter le troupeau de bœufs que l'autorité a confié aux Indigènes.
Grâce à ce brave camarade, la soirée se passe plus gaîment que la précédente.
Ce matin, Lefebvre repart avec moi pour Damraou, son poste, qui est à quelques heures de pirogue en aval. En roule, nous avons laissé Damter sur la rive gauche. C'est un point important, car il est réclamé par nous et les Allemands, à qui nous l'avons laissé par politesse.
A Damter, en effet, le dixième parallèle coupe le
€hari ; c'est la limite entre les territoires français et le Bornou allemand. Comme on n'a pas relevé le point géographique, nous avons peut-être eu tort de céder ; mais Taffaire n'avait pas beaucoup d'importance, car la plupart des gens de Damter nous ont suivi de l'autre côté,
A Damraou, nous sommes chez une peuplade nouy^Ie, les Sarroua, qu'on aurait peine à distinguer des Ndam, leurs voisins, s'ils ne parlaient une langue différente.
Ces gens ont une histoire assez confuse. Ils font partie du grand groupe des Somré. Quelques voyageurs écrivent Sonraï, et, se basant sur l'analogie des noms, prétendent qu'ils peuvent descendre des Songhaï du Niger. Quoique surprenant, le fait est possible, si Ton songe qu'au temps de sa splendeur l'empire Songhaï s'étendit jusqu'au Tchad.
Pour ma part, je m'en tiens au terme de Somré. Ces gens habitaient jadis les deux rives du Chari. Lorsque les Boulala fondèrent le Baghirmi, ils entrèrent en lutte avec les peuplades riveraines.
Battus après une guerre très rude, les Somré se divisèrent en deux groupes : la fraction des Sarroua qui accepta la domination Barma resta sur ses terres. Les autres, répondant au nom de Somré, se répandirent sur la rive gauche jusqu'au Logone. Actuellement, ces deux groupes occupent les régions de Mannara, 0(1 réside leur chef national, Bellaï, Djimir, Mbarangna, Mongalo^ Nigi, Moutou, Kériboé, Mâdjim, Habanga, Goura, Boubour, Tabé, Koadmé, Moutoumigi, Balé, Taoraga, Siémaga, Moukoumo, Gama, Lodjor, Gôry, Masigna, Ouadaé, Ngoudougou, Koabélag, Maébou, Tiatiérag, Thiokto, Dorséa et Koanghé. Cette dernière localité a fait créer à Nachtigall une tribu spéciale qu'il
a baptisée du nom de Koang. Il faudrait enfin rattacher aux Somré un petit groupe très vague, celui des Déri, autour de Damter, presque complètement détruit par Raba. Les gens de Damraou, et même de Gôry, en faisaient vraisemblablement partie.
Le seul détail qui les singularise est un artifice de toilette. Ils portent toujours le tablier de peau postérieur, mais ils le font repasser par devant et Tattachefi à la ceinture au niveau du nombril, si bien qu'ils semblent avoir un caleçon.
Pour me reposer, je suis resté à Damraou un jour de plus. J'y ai été rejoint par M. Grech, Tofficier interprète, qui descend à Fort-Lamy. Mais il ne fait que passer et me laisse en partant de quoi réparer la perte de mes vivres.
Grâce à Lefebvre, j'ai pu prendre quelques mensurations et recueillir le vocabulaire. Puis on a refait les malles et rechargé la baleinière pour repartir le lendemain.
Maintenant, nous naviguons à merveille. La baleinière s'échoue bien de temps en temps, mais c'est sans importance.
J'ai donné « La Jambe » au sergent; mon pauvre «La Ferme » en est tout triste, «Poison » aussi, mais cela ne lui coupe pas l'appétit. Ce chat est décidément plein de mansuétude, excepté quand il mange : il m'a déchiré une markoub (1) d'un coup de dents; et je n'en ai plus d'autres.
Nous venons de traverser un banc de poissons en révolution ; c'est le moment du frai ; à l'embouchure
(I) Chaussure arabe en filali.
des marigots, leurs troupes sont en nombre invraisemblable. Les crocodiles, très nombreux aussi, leur font une chasse acharnée. Les hippopotames abondent également dans ces parages.
Nous avons dépassé sur la droite la naissance d'un bras intermittent du Chari, le Bâ-Ergig ou Bâta Lahiri, qui va à Tjekna et rejoint le fleuve en aval de Mandjafa.
Cette nuit, la tornade nous a épargnés, mais les éclairs n'ont pas fait de trêve ; ces lueurs aveuglantes qui jaillissent de tous les coins du ciel ont une beauté féerique : la grandeur imposante du spectacle vous étreint et vous écrase.
Les grenouilles ont mené sans répit un tintamare épouvantable ; on se serait cru à la fête deNeuilly, pendant que trombones, basses et ophicléides annoncent les parades.
Pour me dérouiller les jambes, je suis la baleinière sur la berge. Mais c'est toujours pareil. Mes hommes, à bord, ont de la viande qui empeste ; pour la leur faire j-eter, j'ai tué une antilope. Maintenant que j'ai l'expérience, je n'en rate plus très souvent : il suffit d'un peu de patience. Les premiers temps, on court, et bien des fois on n'a pas la pièce. Si on manque son coup, le meilleur est de ne pas bouger. La bêle s'échappe, fait 400 mètres et s'arrête pour regarder d'où est venue la détonation. Il ne faut pas broncher ; l'animal rassuré se remet au pas et s'en va d'une allure tranquille. On le suit à quatre pattes, et on l'abat cent pas plus loin.
Revenus à bord, nous sommes passés vers trois heures, devant Maadjito, le premier village Harma que nous ayons rencontré jusqu'ici.
Stoppé à la brune. A peine débarqués, des hippopo-
tames sont venus secouer la baleinière qui les gênait pour aller à terre pâturer. J'ai dû en blesser un sérieusement, car ils ne sont pas revenus.
La nuit a encore été écourtée par une tornade. Tant que la lune n'aura pas changé, cela sera notre rente ; heureusement, le quartier décroît, et chaque nuit la tornade retarde ; nous finirons bien par l'avoir dans la journée.
Parti par la rive gauche avec la fraîcheur. La brousse est très épaisse, mais la végétation change ; les grands palmiers sont plus nombreux. Les fourréssont tellement touffus que je n'ai pas vu grand'chose; en revanche, j'ai trouvé des empreintes de félins largescomme des assiettes.
Nous avons traversé les ruines d'un gros village» ruines assez anciennes, dont il ne subsiste que des fragments de murailles circulaires en terre battue. Un tapis d'herbe épaisse, émaillé de fleurettes, les dissimule et les noie dans un lavis des verts les plus tendres» C'est un des vestiges des passages successifs du conquérant Raba.
J'ai dû courir pour rejoindre la baleinière, que les pagayeurs Yacoma poussaient à fond de train, dan l'espoir de rejoindre l'hippopotame d'hier soir; le courant l'a sans doute drossé dans quelque coin. Ils ne mourront cependant pas de faim. J'ai beau leur tuer chaque jour de la viande fraîche, ils lui préfèrent celle que des vers habitent.
Beau temps, mais vent debout. Pas mal d'échouages. Sur les rives, des oies, des canards, des cigognes, des hérons, des marabouts en files indiennes, quelques aigrettes. Le lit du fleuve est très encombré d'arbres fichés dans des bancs de sable qu'on devinerait à peine.
Arrêté à sept heures, le vent fraîchit; nous aurons encore la tornade.
Elle n'est venue qu'à trois heures. Réveil en campagne; ma tente s'est envolée, mais j'ai pu en sortir à temps.
Nous nous sommes réfugiés sous la bâche qui couvre les bagages dans la baleinière, et nous avons passé là le reste de la nuit. Aussi les hommes sont-ils incapables de bouger ce matin. Ils font peine à voir ; c'est moi qui suis obligé de leur' allumer du feu pour qu'ils se réchauffent avant de partir.
A dix heures, nous nous sommes arrêtés pour vider l'eau de la baleinière, que la pluie, de cette nuit a remplie.
Comme le fleuve fait de grands coudes, j'ai coupé au travers de la brousse et failli me faire éventrer par un vieux kob que j'avais abattu. Je le croyais mort, il s'est relevé quand j'arrivais à lui et s'est jeté sur moi, tête basse. Je n'ai eu que le temps de lui empoigner les cornes pendant que je hélais un Yacoma resté en arrière. Quand le nègre est arrivé, j'étais à bout de force; mais un coup de coutelas bien appliqué m'a tiré d'affaire.
La viande embarquée, j'ai repris ma place à bord, et vers quatre heures nous atteignions Bousso.
Ce n'est pas très joli, Bousso; mais j'y fais séjour, car j'ai besoin de sécher mes bagages. \ vrai dire, mon inventaire est vivement fait. Ces catastrophes successives m'ont singulièrement allégé. A présent, je ne sais plus comment taire pour emplir mes malles. Raison de plus pour ménager mon reste.
Une découverte que j'ai faite récemment m'a un peu
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contrarié. Ma ménagerie s'est augmentée à mon insu •d'un nombre inQni de petites bêtes qui ont élu domicile dans mes vêtements. J'ai dû faire ces recrues en mensurant les indigènes. Ce sont les petits bénéfices du métier. Je les confie sans regret à une lessive au formol. L'effet est merveilleux. En rentrant, je prendrai un brevet.
Pour passer le temps, j'ai d'ailleurs continué à mensurer les gens. La race est nettement différente; elle est moins belle que celle des Niellim, mais elle est plus affinée. La physionomie est' plus intelligente, plus sympathique. La tête est étroite, le visage plus ovale, les yeux parfois un peu bridés dans les coins ; les pommettes sont encore un peu fortes. 11 y a aussi pas mal d'individus avec des nez droits et fins et des lèvres plus minces.
La stature surtout s'est allégée. Mais on a néanmoins l'impression d'un mélange très intime de plusieurs types, ce qui n'est pas surprenant.
Les femmes, principalement, ont un aspect qui déroute. Elles me semblent presque toutes jolies, tant elles sont différentes des Sara ou des Niellim. Elles ont surtout des yeux d'un velouté délicieux : c'est Toeil de biche.
Bien drapées dans une pièce d'étoffe qui les enroule, «lies ont une allure plus souple, plus ondulante, un peu plus de ce que nous apprécions de la grâce féminine. Quelques-unes ont des pantalons.
Les hommes aussi sont vêtus : ils ont un pantalon qu'ils appellent se?'roal^ preque le nom arabe, et un boubou à manche, appelé tobé. Us se balafrent la figure de longues cicatrices multiples, très peu marquées^ tenant les tempes et les joues ; elles se rapprochent <iu tatouage des Niellim et rappellent un peu celui des peuplades nilotiques. Ils y ajoutent trois scarifications
'Sur chaque pommetle, trois à la racine du nez, trois autres au-dessus de chaque œil ; ils ne s'abîment plus la bouche.
Le village, lui aussi, n a plus le même aspect. Nous sommes entrés dans les pays secs : la terre prend une place dominante dans Tarchitecture.
Mais je n'ai pas eu le temps de tout inspe^cter : ma revue de bagages était trop absorbante.
Un peu reposés, nous reprenons la descente. J'emmène avec moi un sergent européen souffrant, qui s'en va à Fort-Lamy. Avec un compagnon, la roule •semblera moins longue, d'autant plus qu'à une ou deux exceptions près ces braves garçons font tous honneur à l'arme.
Les rives du Chari sont plus peuplées à partir de Bousso. C'est maintenant une grande rivière, malgré ses eaux peu profondes. Où les berges sont basses, le «fleuve a parfois près d'un kilomètre de large, mais partout ailleurs, guère plus de 500 mètres. C'est bien ie fleuve soudanais dans toute sa splendeur, paresseux •et lent. Il se vautre sur la vase, s'endort sur des bancs •de sable, ou vagabonde sur ses berges. Il n'a pas l'air pressé d'arriver à son but.
Ce n'est pas comme nous. Mais les échouages nous ralentissent.
Vers midi, nous avons abordé au village de Lafana, où j'ai trouvé tous les pagayeurs Yacoma d'une baleinière en maraude : à Fort-Archambault, on doit les attendre avec impatience pour renvoyer du ravitaillement. Cela leur est bien égal. Mais, comme les gens se sont plaint, j'ai dû faire restituer tout le produit des vols. Ce mot est peut-être inexact. Ils ne prennent |)as ; ils se font donner de force. Pour eux, la diffé-
rence est grande: mais je n*ai pas le temps de leur démontrer leur erreur; ils ne la comprendraient d'ailleurs pas.
 Lafana, c'est une femme qui commande. Le cas n'est, paraît-il, pas isolé. Généralement, c'est un privilège dû à la naissance ou à une alliance avec un personnage important : sa veuve lui succède après investiture officielle du sultan. La sultane d'ici fut mariéeà un frère de Gaourang : à sa mort, elle a conservé lecommandement honoraire, car elle est assistée d'un* subrécargue directement nommé par le sultan.
La population de Lafana a fait naître une erreurethnographique assez curieuse. On appelle les gensdes M'bio ; et d'aucuns en ont fait une race spéciale.. Or, ce sont simplement des Kanouri du Bornou, émigrés en colonies, comme on en retrouve dans d'autres régions du Baghirmi, surtout du côté de Tchèkna, la capitale. Le nom de M'bio leur a été donné parles Barma.
Repartis par une chaleur terrible, nous filons bon train pour arriver à Mafaling avant la nuit.
Rien à signaler, car on ne voit rien, sauf les bergesqui sont taillées à pic et hautes de 6 à 8 mètres.
Arrivés très tard.
Le chef de Mafaling nous a fait un accueil très cordial et donné l'hospitalité dans une case confortable, que des indigènes ont évacuée sans aucune mauvaise grâce. J'avoue que la perspective de coucher au sec me remplit d'autant plus d'aise qu'il éclaire sans répit et que la tornade s'annonce avec certitude.
En l'attendant, je me dirige vers un coin où Ton doit danser, car de ma case j'entends le tam-tam. Leséclairs font les frais d'un éclairage presque ininterrompu. On se croirait dans un salon, tellement tout lemonde est correct.
Au milieu du cercle des spectateurs battant des mains, deux couples se font vis-à-vis. L'un reste immobile ; l'autre, placé à quelque distance en face, exécute la figure. L'homme, la main haute, conduit sa cavalière du bout des doigts. Elle, tenant dans chaque main les extrémités d*une pièce d^éloffe qui lui fait •comme un grand chàle, s'avance en minaudant avec un maintien plein de grâce, de décence et de retenue. Tous deux progressent à tout petits pas sautillants, rythmés par la batterie des tam-tam. A mesure que le couple s'avance, la femme, comme vaincue par un charme attirant, mime discrètement Texpression d'une ardeur langoureuse : elle s'abandonne, ouvre les bras pour l'étreinte. Mais, lorsqu'elle arrive presque au contact du mâle qui, immobile, attend, elle referme brusquement les bras, croisant son chàle sur la poitrine, •et recule tête basse précipitamment, comme si un dernier remords lui faisait redouter l'avant-dernier outrage.
C'est sobre et de bon goût, pas choquant, très discret, presque chaste.
Mais la tornade, qui éclate brusquement, disperse l'assistance. C'est une fuite éperdue et bruyante, sous les grosses gouttes de pluie qui battent la terre et les seccos. Avant de retrouver ma case, j'étais déjà trempé.
La pluie n'a pas cessé ; l'entendre tomber pendant que j'étais au sec m'a fait passer une nuit délicieuse, malgré une petite gouttière qui me ruisselait par moment sur le nez : j'en ai été quitte pour m'enfouir la tête sous la couverture.
Au départ, ce matin, j'ai pris le chemin de berge, afin de traverser le village, où beaucoup de choses sont nouvelles pour moi.
Il fail à peine jour, mais tout le monde est déjà debout. A coté des cases, sur de petites aires battues et sablées, des hommes, très graves, font leur Salam,. la face tournée vers La Mecque. Une voix qui sort de je ne sais où, gutturale et perçante à la fois, lance vers le ciel des : « Allah 1 Akbarl » répétés. Quelques femmes font, elles aussi, la prière. Mais le plus grand nombre descendent en longues files vers la rivière y puiser de l'eau ; des bambins tout nus et des fillettes les accompagnent, chacun portant jarres et calebasses, avec des gestes arrondis à tenter un sculpteur. Le beau sexe est vraiment mieux ; ma première impression était la bonne. J*en ai la preuve en regardant les aïeules ; certaines ont encore des restes convenables ; c'est un contraste violent avec les pauvres vieilles horreurs des pays fétichistes.
La coiffure des femmes n'est cependant pas jolie : on dirait qu'elles ont sur la tcte la moitié d'un cantaloup. Les cheveux, soigneusement graissés et cirés, sont réunis en six ou sept grosses nattes très serrées, allant, comme des méridiens, du front jusqu'à la nuque ; les deux nattes périphériques passent audessus des oreilles et se joignent chacune à une natte médiane. Sur le front, elles s'avancent en visière. D'autres préfèrent des nattes toutes petites, mais leurs dispositions restent les mêmes. A vrai dire, ce n'est pas absolument laid ; cette coiffure même s'harmonise bien avec certaines faces un peu larges.
Mon passage effarouche toutes ces dames, qui pressent le pas en rajustant la fente de leur ferdah. Mais, comme les ruelles sont tortueuses, elles me voient trop lard pour prendre un biais.
Le village est découpé en damier. De vastes enceintes en seccos limitent des quartiers assez inégaux, com-
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prenant en moyenne vingt à trente habitations particulières; les unes sont isolées, d'autres accouplées et ceintes d'un secco spécial.
Entre les clôtures de quartiers serpentent des chemins étroits, jonchés de paille semée par la tornade. Les cases sont assez diflerentes : quelques-unes ont des murailles en terre ; les autres, les plus nombreuses, sont en paille. Les moins soignées rappellent, en- plus grand, iarchitecture Dendjé. La carcasse est faite de longues branches fichées solidement en terre, puis légèrement courbées et réunies toutes ensemble au sommet. Un secco circulaire entoure la base, en ménageant une porte; la toiture est en chaume. On les appelle «boàti ». Ce sont les cases de captifs ou des gens de peu; elles sont globuleuses, boiteuses et n'ont pas belle apparence.
. Les autres, au contraire, rappellent extérieurement plutôt celles des Niellim ou des Toumak. Elles ont un grand mât central terminé par une fourche. Sur cette fourche s appuie une ferme unique, formée de deux grosses branches. La base du toit est circonscrite par un gros rouleau d'herbe. De cette base jusqu'à la ferme centrale courent des chevrons solides, très régulièrement disposés. Par-dessus, on tresse une première couverture en paille, recouverte elle-même par un chaume en échelons. La forme du toit est conique.
La porte tient toute la hauteur de la muraille en secco ; un homme de taille moyenne y passe facilement en courbant la tête. On la ferme à l'intérieur par un grand secco mobile.
Ce sont, en somme, des constructions assez propres, confortables et spacieuses, car elles ont environ 3 à 4 mètres de diamètre.
J'ai fait à pied toute la route jusqu'au village de
Kiao ; elle n'est pas désagréable : des cultures, d&^ clairières, des bandes boisées, des échappées sur 13* rivière varient le paysage. Mais très peu de gibier l^ long de cette piste assez fréquentée.
J*ai seulement aperçu quelques kobs avant d'arrivé C à Kiao, dans une région un peu marécageuse, auprès du village, vers onze heures.
J'ai traversé Kiao sans m'attarder, car la chaleur m'sL fait mal. J'ai rejoint la baleinière, arrivée à peine une demi-heure avant moi. « La Ferme » et « Poison » faisaient leur partie Journalière, sans avoir l'air de trouver le temps long.
 sept heures, nous avons abordé au pied d'un petit \i11age appelé Goda ou Kola.
Ce matin, je me ressens encore de la journée d'hier. Tué une aigrette bien en plumes et un marabout qui me fait regretter ma cartouche.
Vilain temps, gris, triste, lourd et pesant; il fait très humide ; on est tout visqueux et gluant. Mon camarade, le sergent, en est aussi tout mal à son aise. Pas le courage de travailler.
Vers midi, nous dépassons Baïngana, qui semble considérable : il y a deux agglomérations à peu de distance. La chaleur devient étouffante. Poison en a des convulsions, dont Je le tire à grand'peine. Je crois que c'est de la constipation, le veinard I Si seulement je pouvais en avoir autant 1 Bref, il reste dans un état d'abrutissement dont « La Ferme » lui-même ne réussit pas à le tirer. Aussi, de guerre lasse, va-t-il s'asseoir dans ma caisse à papiers, que, par mégarde, j'ai laissée ouverte : il s'y soulage copieusement, regarde avec intérêt les méandres des rigoles et les lèche en faisant des petits dessins. Ce n'est certes pas la soif qui le pousse : il y
a quinze jours que nous sommes dans l'eau. Satisfait, il va s'asseoir sur le chimbek, et nous signale du même <^oup toute une bande de ses congénères, à qui il envoie ^6 bonjour en harmonieuses roulades : les rustres se ^auvent et ne répondent même pas.
Vers cinq heures, je suis descendu sur la berge pour chasser des insectes au fauchoir ; trouvé quelques petites choses. Â sept heures, le temps menace ; on s*ar-
La matinée s'est passée sans incidents. Le fleuve a i^aintenant près d'un kilomètre de large. A partir de itiidi, les villages se succèdent à de courts intervalles.
La rive française est la plus peuplée. Nous passons les groupes de Mondo, deBanglama, puis deBaléndjéré.
 cinq heures, nous abordons à Tidengé, sous la menace d'une tornade. Elle éclate, mais nous sommes à Tabri. Ces cases du Baghirmi sont vraiment excellentes. Celle que j'occupe aujourd'hui a des murailles en terre. C'est un troisième type, bien mieux construit que les précédents.
On circonscrit une circonférence de 4 mètres de diamètre. Ceci fait, on pétrit de l'argile, qui ne manque pas au Baghirmi. On en fait de grosses pelottes qu'on maçonne sur 20 centimètres d'épaisseur. On ménage une porte rectangulaire un peu étroite, dont la partie inférieure ne touche pas le sol. Les murs sont toujours légèrement inclinés en dedans, moins peut-être par maladresse que pour mieux supporter le toit. Le pied du mur est renforcé en bas intérieurement d'un stilobate de 25 centimètres de haut sur deux d'épaisseur; la crête est garnie d'un gros cylindre en paille. On construit le toit sans l'appuyer sur un màt. Faute de bois assez fort, on. réunit des baguettes
flexibles en deux solides faisceaux, qu'on courbe en arcsd« cercle. On les pose comme des fermes sur la, crête d\u^ mur, suivant les diamètres perpendiculaires.
Sur ce ceintre, on installe d'autres chevrons pluslégers, courbés en arceaux concentriques, dont les sommets répondent aux quatre rayons constitués par la charpente principale.
Cette membrure, construite avec soin et symétrie^ est assez harmonieuse. On la consolide parfois par quelques traverses placées les unes au-dessus des autres^ suivant des cercles de plus en plus petits, f Par-dessus, on tresse le toit en secco, recouvert luimême par du chaume en échelons. Pour rendre ce dernier plus imperméable, on soulève parfois deux échelons ou trois en mettant au-dessous des rouleaux de paille. Le toit aTair alors d'un jupon à volants. La forme générale en est presque hémisphérique, avec un léger aplatissement au pignon.
L'aire de la case est en contre-bas d'environ 30 centimètres. Pour entrer, on descend donc une marche. L'intérieur est séparé en deux parties presque égales par le « ngôpa», haut et long secco qui rejoint le mûr du côté d-e la porte, mais laisse un passage à l'autre extrémité. Le compartiment comprenant la porte sert de cuisine,, de salon, de hangar et de poulailler. L'autre chambre,, très obscure, sert de grenier, de chambre à coucher et d'étable : les cabris sont attachés sous le lit.
L'obscurité m'empêche de continuer les inventaires^
Mais il y a encore beaucoup de choses à noter.
Le sergent me dit qu'aujourd'hui c'est dimanche : je ne m'en serais jamais douté. On en profitera pour faire la toilette des fusils pendant la route.
Pas mal d'échouages. Quelques hippopotames, de-
lartsé-tsé, du gibier d'eau. Toujours très peu de monde sur la rive allemande.
Depuisplusieurs jours, nousrencontrons assez souvent desgens qui déménagent : ils ont posé, sans ledémonter, le toit de leur case sur une pirogue ; les seccos sont en gros rouleaux ; le mobilier en vrac avec toute la famille. Ces déménagements sont bien fréquents. Mais, en rapprochant ces faits de certains indices très nets, recueillis dans les localités où Ton passe, on arrive à soupçonner un malaise général de toutesces populations. A plusieurs reprises, en effet, des gens sont venus me porter leurs doléances. De la rive allemande, beaucoup sont passés chez nous.
D'autre part, les ruines innombrables qui parsèment les berges prouvent qu'auparavant tous les villages étaient construits en terre. Aujourd'hui, au contraire, les cases en terre sont rares; celles en paille dominent. Et ce sont des cases démontables qu'on transporte à son gré n'importe où, comme nous le voyons faire chaque jour.
On a l'intuition que toute la population n'est pas encore fixée ; elle flotte. Elle flotte entre deux administrations, entre deux impôts. Quand ils paraissent trop durs d'un côté, on passe sur l'autre berge. Il semble que les gens ne sont pas absolument sûrs que nous maintiendrons notre occupation, lis doutent. Plusieurs fois déjà, d'aucuns m'ont demandé si nous resterions ici ; d'autres s'enquiérent des motifs qui nous ont fait abandonner Dam ter, Kousri, tout le Bornou. ils ne comprennent pas : ils doutent. Ils craignent que leur trop grande soumission envers nous leur attire des représailles après notre départ, non pas de la part des Allemands, qu'ils ignorent presque tous, mais de la part du conquérant noir qui nous succédera.
Vers sept heures,nous passons devant Hanko. L'aprèsmidi, les pagayeurs nous signalent le débarcadère de MoUa. Puis^ vers six heures du soir, les prodromes delà tornade quotidienne nous surprennent au passage d'ÂndJia. Tout le monde débarque. Bon accueil.
Devant la case où Ton m'installe, se dresse un gros ficus. Ses branches sont chargées de nids de hérons, tous revenus au gîte. Le chef me les montre en insinuant qu ils sont excellents.
En quelques cartouches, je lui en procure une dizaine, et me voici du coup tout à fait apprécié.
Je profite de ces bonnes dispositions pour m'introduire dans quelques intérieurs.. Les familles sont très nombreuses. En général, les cases ne sentent pas bon. On y renifle une odeur de cuisine très pénétrante, mêlée au parfum du poisson sec et à des senteurs d'écurie. Malgré Tencombrement, il y règne un ordre relatif.
Ce qui frappe dès Tabord, c'est Tutilisation de la terre dans la confection du mobilier. Une masse d'argile rectangulaire, collée contre le mur, haute d*un mètre, longue d'autant et large de 80 centimètres, fait saillie dans la chambre d'entrée. Elle sert de console ; mais, à Theure de la sieste, elle fait un lit très frais; elle ressemble, en somme, aux divans en maçonnerie des villages arabes.
A côté, et toujours en argile, est collée contre le pied du mur une iogette rectangulaire, basse et étroite, où sont rangés les ustensiles. On l'appelle « got kaké kolé », ou place aux marmites.
En continuant, on trouve le fourneau, également en terre glaise; les formes en sont très variées, mais se ramènent à deux : le pied du mûr est garni d'une plaque protectrice, épaisse de 10 centimètres, haute de 20, rectiligne, de longueur variable ; ou bien cette plaque
isolatrice est en accent circonflexe, dont le sommet touche le mûr. En avant, à 10 centimètres d'écart, se dressent de petits piliers en argile de même hauteur que le bord supérieur de la plaque ; suivant la longueur de celle-ci, il y a quatre ou cinq petites colonnes, rarement plus. Les marmites sont posées sur le sommet de deux piliers et sur le bord de la plaque ; le bois se met en dessous.
Le deuxième dispositif, plus compliqué, a vaguement la forme d'un trou de serrure : c'est un cylindre creux en argile, toujours collé contre la muraille. Â sa partie antérieure, le cylindre n'est pas fermé ; il est prolongé par deux bourrelets assez longs, laissant entre eux un couloir large de 15 centimètres. Pour rétrécir cet espace, les faces des bourrelets présentent à l'intérieur des renflements qui se font face ; la marmite est posée dessus, le bois est mis dans le couloir ; la partie creuse du cylindre sert de cheminée d'appel.
Pour mettre le mil en réserve, les Barma emploient des jarres en terre sèche de deux formes. Les unes ressemblent à de longues amphores sans anses, hautes de 2 mètres, et percées près de la base d'un trou fermé par une bonde, pour pouvoir retirer le grain. Les autres sont ovoïdes et pansues, moins hautes, mais plus larges; les couvercles sont eux aussi enterre.
Quant au lit, appelé Dosé, il est caché derrière le Ngôpa. Il consiste en une vaste plate-forme en rondins, tenant toute la pièce. Ce lit est élevé sur des pieux à plus d'un mètre du sol. Les bêtes couchent dessous, la famille dessus.
Pour compléter le mobilier, on trouve presque toujours un pieu fourchu, où pend du poisson sec : c'est le garde-manger. Il y a l'assortiment habituel de poteries et de calebasses. Puis, tous les bibelots qu^on
trouve chez tous les noirs. Ils n'ont rien de spécial :^ * ressemblent à ceux rencontrés partout jusqu'ici • sagaies, filets, paniers, pilons, mortiers, plats, etc. , etc. - - Cependant la fabrication des nattes n'est plus pareille « On se sert de lanières découpées dans des feuilles d ^ palmier ; les nattes sont faites de bandes longues e ^ étroites accoUées entre elles. Il y a davantage aussi d^ fuseaux garnis de coton, quoiqu'il ne faille pas croira qu'on en trouverait des balles. Enfin les harpons ât poissons ont la forme d'une fourche à deux branches-. En voici assez pour ce soir. Allons essayer de dormir pendant qu'il pleut, pour changer.
A quatre heures du matin, j'ai trouvé le chef à ma porte. Il venait me demander de lui tuer un marabout pour se faire un éventail avec les palettes. Rien de plus facile, il y en avait au moins cinquante sur le sable, à la lisière de l'eau.
On file. Les échouages se succèdent.
Vers neuf heures, chasse mouvementée : nous apercevons à gauche, sur des bancs de sable, des chiens poursuivant une femelle de kobus. Elle vient sur nous; je me fais descendre etlui traverse d'une balle l'arrièretrain. La bête se jette à l'eau et se couche. Le Yacoma qui est avec moi se précipite en même temps que les chiens, m'empéchant de doubler. Éperdue, l'antilope gagne Teau profonde et résolument tente de traverser. Au galop, je regagne la baleinière pour la suivre, mais elle a beaucoup d'avance. Arrivé sur l'autre rive, l'animal ne peut se mettre complètement sur pieds, et nous l'avons sans peine. Pendant tout ce temps, les indigènes, qui suivaient leurs chiens, apparaissent et la trouvent mauvaise. Je leur fais crier de s'approcher pour qu'on partage. Mais, — est-ce crainte ou dépit ? — ces
sauvages s'en vont sans rien vouloir entendre. Les Yacomas jubilent.
Le marmiton, tout entier à ce spectacle imprévu, a laissé brûler la cuisine. « Poison », effaré par les coups de fusil, s'est enfoui sous les bagages, et « La Ferme », profitant de rinattention générale, a été tremper ses mains dans tous les pots : il est sur le chimbeic entrain de se lécher les doigts, tout en suçant le rôti.
A midi, nous sommes arrivés à Mandjafa, où je trouve mon camarade Denuel très fatigué et malade. Cette circonstance nous permettra de nous arrêter pour nous reposer, nous aussi, et cela ne sera pas du luxe.
Mandjafa est encore un gros centre, malgré les ravages de Raba. Il subsiste des vestiges imposants d'une sorte de camp retranché. On retrouve Tehceinle, qui, sur trois faces, unissait les unes aux autres des habitations en pisé, solides. Elles sont conslruites en blocs de terre empilés, mêlés de fragments de poteries; (Juelques-unes portent des traces de crépissage. La quatrième face du camp est formée par la rivière, coulant à 6 mètres, au pied d'une berge à pic.
• Dans le camp, on constate que beaucoup de cases étaient de forme cubique, à la mode arabe ; les Barma les appellent kaôza.
Aujourd'hui, Mandjafa s'est reconstruit à côté. C'est un joli village dont l'aspect n'a rien de saillant. Un chef y commande, placé là par Gaourang : il porte le titre de kasselmâ.
Le fonctionnaire actuel a une histoire sur laquelle je ne suis pas tout à fait renseigné : il fut au service de Gaourang, ou bien de Raba ; mais l'un ou l'autre lui a fait couper le nez et les oreilles: à co sujet, le doute
ir*
est impossible. C'est d'ailleurs un très bel homme, très digne, quoique un peu sale, très riche, très affable et très obligeant. Il m*a fait conduire autant d'hommes que j*ai voulu pour en prendre les mensurations anthropométriques.
Je suis allé chez lui le remercier, et j'ai été très bien reçu. Il m'amème présenté ses femmes, dont une seule, de dix-huit ans, est assez jolie.
Quand je fus le trouver, il était assis par terre sur une couverture, entouré de six familiers, dont un faisait la lecture dans un koran relié en toile rouge, imprimé en Egypte.
En retournant au poste, je suis passé au travers des lougans, pour faire ma récolte journalière d'insectes. II y a pas mal de coton. Des gens travaillaient aux cultures, agenouillés ou accroupis. Sur le Ghari, tous les indigènes travaillent de la même façon. On aurait tort de croire que c'est par paresse. Ces gens ont, au contraire, absolument raison. Leur procédé est le fruit d'une longue expérience. Ici, en effet, la terre végétale ne forme qu'une très mince couche. S'ils bêchent en profondeur, ils l'enfouissent et ramènent au jour du sable qui ne vaut rien. Aussi grattent-ils seulement la surface du sol pour faire des espèces de sillons ; mais, au lieu de planter dans le fond des plis, ils sèment au contraire sur les crêtes.
Ce procédé de culture les a obligés à se servir d'instruments spéciaux : partout ils sont construits suivant les mêmes principes ; chez les Sara, les Niellim ou les Barma, les outils agricoles sont tous coudés. La pioche, appelée Barda, a un manche coudé à angle aigu; la binette, appelée Bâno, a le manche en S, et son fer même est fléchi sur la douille ; la pelle a un manche en zigzag. Tous ces artifices n'ont d'autre but que de faci-
Hier la besogne ea permettant de faire agir rinstrument parallèlement au sol. Ces gens-là ne sont pas plus sots que nous.
Rentrés 8U poste, nous nous sommes consolés, Denuel et moi, nous faisant réciproquement des souhaits et des recommandations pour nous bien soigner et nous mettre au repos. Nous n*en tiendrons pas plus compte Tun que l'autre, mais cela ne fait rien. Pendant une heure, on prend de bonnes résolutions qui reposent autant que huit jours de paresse.
Nous sommes partis en retard ce matin... les adieux: mais nous naviguons plus librement. Le fleuve reprend du fond et le courant s'accélère.
Sur toute cette partie du cours de la rivière, on remarque par endroits, dans les éboulis des berges à pic, des couches horizontales de poteries concassées, recouvertes par plus d'un mètre de terre. Dans ces mêmes endroits, à plus de profondeur, apparaissent également de grosses jarres, presque toujours cassées, mais dont on distingue très nettement la place. Ellesont été enfouies de main d'homme.
Après bien des interrogatoires pénibles, j'ai fini par apprendre que ces régions furent autrefois habitées par les Mousgou ou Massa.
Ils enterrèrent ces jarres qui leur servirent de cachettes à Tépoque de la guerre à la suite de laquelle ils furent chassés d'ici. Je n'ai pu trouver personne pour me renseigner très exactement. Tous les vieillards, qui seuls auraient pu le faire, ont été tués, me dit-on, pendant les guerres de Raha. On sait tout juste que les Mousgou furent chassés par les Barma après des luttes opiniâtres à l'époque de la fondation du Baghirmi. Aujourd'hui on n'en trouve plus sur le Chari. Ils ont
émigré du cùté de Logone. Ils sont groupés autour de Gaé, Abi, Garao, Mousouk, Baéga, Goumaé, Koumé, Gahar, Oualia, Kabalam, Mouskoum, M'Bala, Kangalo et Paous.
Au dire des gens d'ici, les Mousgou seraient parents des Kotoko.
Un peu en aval de Mandjafa, nous avons dépassé Tembouchure du Bâ Ergig ou Bâta Lahiri, que nous avions vu naître en amont de Bousso.
Pour rattraper le temps perdu ce matin, nous laissons Miskin, vers six heures du soir, sans nous y arrêter. On marche de nuit. La tornade nous gagne. Les pagayeurs forcent l'allure pour tâcher d'atteindre un village avant qu'elle n'éclate.
Malgré un terrible vent debout, nous arrivons vers sept heures en face de Bougouman. Mais le village s'élève sur la rive gauche ; nous sommes à droite ; pas moyen de traverser. Le vent nous prend dans le chimbek et nous ramène chaque fois contre terre. La pluie s'en mêle. Cependant, la perspective de passer une nuit sous l'averse, sans manger, donne aux pagayeurs une ardeur inaccoutumée. Après plus d'une heure d'efforts, on finit par traverser, non sans avoir risqué la culbute.
A Bougouman, j'ai tout juste pu remarquer quelques portes de cases faites en planches cousues.
Nous avons bien fait de venir nous abriter : la tornade est épouvantable.
Départ de bonne heure. Fort-Lamy approche ; nous avons hâte d'arriver. Tué quelques aigrettes très belles.
Pour passer le temps, je coupe du tabac. Il est bon dans la pipe. En cigarette, c'est moins fameux, surtout à cause du papier : je n'ai plus que du papier pelure^
qui me sert pour mes notes; quaûd il fait du vent, il ^'enflamme si on aspire trop fort ; mais, par contre, le tabac s'éteint.
Nous dépassons Balmasa..
Beaucoup de tsé-tsé, dès qu'on s'approche des berges basses.
Aneuf heures,, nous passons Kouldji. Ça marche.
Poison a fait une tentative d'évasion, mais nous Tavons repêché. Il est en pénitence.
Tiré dans un troupeau d'hippopotames que nous prenions d'abord pour des rochers. Il serait urgent de garnir le garde-manger. Pour aller vite, nous faisons les journées très longues, et dame ! les Yacoma veulent bien travailler, mais il faut les nourrir. Ici, c'est difficile : il y a trop de monde pour qu'il y ail du gibier.
Nous abordons vers huit heures sur un banc de sable pour y passer la nuit. Pas de tornade, mais pas un souffle d'air, chaleur lourde, oppressante ; des nuées de moustiques. Clair de lune; j'ai pris mon fusil pour rôder autour du camp. J'ai fait s'enfuir quelque chose à quelques pas de moi : l'allure était bondissante et coulée, teinte générale sombre, grande queue ; en fuyant, la béte a grogné: « brouin, brouin ». Un félin, sans doute : mais lequel ?
Mauvaise nuit; les moustiques nous ont dévorés, personne n'a dormi. Avant le départ, je suis allé voir ies foulées de la bête d'hier soir ; elles sont trop petites pour être d'une panthère; je ne sais pas ce que c'est: un gros lynx, un serval peut-être...
A quatre heures, on embarque. Toujours de la tsé-tsé : c'est la première fois qu'elle nous taquine si tôt. . Toujours pas de viande?. Les vivres baissent. J'ai bien tué un hippopotame, mais nous n'ayons pas le
temps d*attendre qu*il remonte. Beaucoup d*aigretles.
Mon minet et mon boubou jouent à singe perché. Passé devant Mile et Mourgou.
Une tornade se prépare. Nous nous arrêtons pour coucher à Darda.
Le soir, j'ai dû faire une petite conférence aux gens pour leur expliquer à quoi sert la monnaie; j*ai essayé de leur expliquer la valeur relative des différentes pièces. Ils ont eu Tair enchanté, mais je suis à] peu près sûr qu'ils n'y ont rien compris.
Dans le village, il y a des Kotoko; ils ont une cicatrice très longue qui leur coupe le front en hauteur, depuis les cheveux jusqu'au milieu du nez.
Au départ, comme la rive gauche est déserte, je vais essayer de tuer à manger pour l'équipage. Je pars avec un Yacoma qui porte ma giberne. Nous rattraperons la baleinière un peu plus bas...
Ici, j'ouvre une parenthèse qui n'a rien de réjouissant, car l'aventure est plutôt mauvaise. La voici :
Le terrain était couvert et là chasse difficile; au bout d'un heure et demie seulement, je mets par terre deux kobus.
Comme j'avais dépassé l'heure du rendez-vous convenu avec le sergent, pour rejoindre la pirogue, de crainte de malentendu, je veux moi-môme courir après elle. J'essaie d'expHquer cela au Yacoma : il ne sait pas un mot de français ni d'arabe, et moi pas un mot de San go. Vous voyez cela d'ici.
Bref, le bonhomme, croyant bien faire, part au grand galop, m'emportant ma giberne. Il ne me restait qu'à attendre : il était huit heures du matin.
Neuf heures, dix heures, onze heures. Personne... Enfin il n'y a pas de temps de perdu. Midi arrive...
rien. Cela devient inquiétant. Je file à mon tour. Mais j'ai le soleil juste au-dessus de la tête. Pas moyen de m*orienter. Je marche trois quarts d'heure, et brusquement je me rends compte que j'ai totalement perdu la notion du chemin. Ah I j*en ai senti un coup dans la poitrine ; je me suis vu fichu ! Il n'y a pas de honte à avouer cela. Puis une espérance tenace est venue me redonner courage : « Pour sûr les camarades ne m'abandonneront pas sans me chercher ; — s'ils me cherchent, les Yacomas retrouveront bien mes traces ; — je n'ai donc qu'à retourner à l'endroit où sont mes animaux tués. »
Je refais en sens contraire la route que je viens de parcourir, me guidant sur l'empreinte de mes pas. De retour, j'établis mon inventaire : je n'ai ni chapeau, ni souliers.: rien que des sandales indigènes ; je n'ai ni couteau, ni allumettes, n'étant parti que pour quelques instants ; j'ai tout juste une montre, des lames de verre qui me servent aux préparations de sang, et ma loupe à insectes. J'ai ma carabine avec quatre cartouches, plus un chargeur de trois dans ma poche. C'est maigre ! •
Je prends mes dispositions pour bivouaquer. D'abord, du feu : je vide une cartouche, je râpe ma ceinture, je trouve du papier à cigarette dans ma poche. Je fais une boulette de tout cela, que j'introduis dans de l'herbe sèche. Je m'étale aplat ventre avec ma loupe, et je chauffe ; après plusieurs tentatives infructueuses, la flamme luit. J'allume du bois et fais une provision de branches mortes. Si seulement j'avais du tabac ! Vers trois heures, le soleil a baissé, je fais une nouvelle tentative de fuite: en marchant à l'est, je dois retrouver le Chari. Je marche deux heures, en marquant ma route. Bien m'en prend, car à cinq heures, voyant la
nait tomber, je ne rencontre toujours aucun indice m'indiquant le voisinage de la rivière. Il vaut mieux que je retourne près de mon feu pour y passer la nuit. Il est près de sept heures quand j'y arrive.
Tiens 1 une détonation ! On m^appelle ; je tire à mon tour et j'écoute. Plus rien! C'est bizarre î Je casse des branches mortes pour avoir du feu toute la nuit. Encore une détonation! Je retire et rien ne répond. Je ne comprends pas. Un peu plus tard, nouvelle alerte ; je réponds, toujours sans résultat; le bruit cependant a Tair d'être moins lointain. Il fait presque nuit : je n'ai mangé ni bu depuis la veille; j'ai faim et soif surtout. Ce n'est pas la viande qui manque. Mais pas de couteau.
J'entends des pintades ; j'en tue une d'un coup de fusil, autant pour l'avoir que pour faire du bruit.
Puis je vais m'asseoir près de mon feu en plumant mon oiseau; je lui ouvre le ventre avec une lame de verre; pendant que je le vide, un petit serpent noir me sort sous la jambe ; je le tue et l'accroche à une branche : ça distrait. J'en ai besoin, car je commence à m'halluciner. Tous les bruits me font dresser l'oreille, les grenouilles surtout: je crois toujours entendre crier: « Dok' ter! Dokter ! Dokter ! »
Quelle bonne blague ! Je mets ma pintade à rôtir sur la braise et m'occupe d'installer une couche pour la nuit. Un de mes kobus est au pied d'une souche qui a trois jets partant du pied : je répands par terre des branches de feuillage en guise de matelas; puis j'arrange un brasier circulaire tout autour, avec des troncs que j'ai réussi à traîner. En dehors, mais pas loin, je transporte ma provision de bois sec. A table I Ce n'est peut-être pas délicieux. Mais surtout le repas manque d'eau.
Que n*en ai-je manqué toute la nuit î A neuf heures, tornade: les détonations que j*avais entendues étaient •des coups de tonnerre ; pour leur répondre, j ai gaspillé quatre cartouches; il m'en reste juste deux.
Et ça tombe! Pour me consoler, je fais des petits «omets avec des feuilles, et je les emplis sous les gouttières qui ruissellent de l'arbre. C'est fameux quand on n'a pas bu depuis vingt-quatre heures, par une journée de 35" à l'ombre !
Par exemple, je suis gelé. Je fais deux parts de mes vêtements : je sèche les uns pendant que je garde sur moi les autres qui se mouillent ; j'ai au moins le plaisir de rester sec cinq minutes par demi-heure. Des moustiques en régiments. La tornade passée, la pluie ne s'arrête pas. Impossible de fermer l'œil. C'est heureux. Vers minuit, j'entends du bruit dans les broussailles. Cela se rapproche. J'entends souffler. Puis, à la lueur du feu, j'aperçois quelque chose qui remue et apparaît quand la flamme a des éclats. Lion ou panthère? l'un ou l'autre. Me voilà propre. Aussi faut-il que j'aie été stupide de me mettre juste à côté d'une antilope fraîchement tuée! J'ai pris ma carabine, je me suis agenouillé, et j'attends l'événement. C'est terriblement long. Visiblement, je gène mon hôte. C'est le feu qui réloigne; pour l'entretenir, il me faut du bois ; pour avoir du bois, il faut que je sorte, et alors... Alors je tire,.. J'ai touché. La bête est à dix pas couchée sur la terre; elle se débat. Combien de temps? je ne sais, mais cela m'a paru long. Puis je l'ai entendue se relever, se traîner, et faire beaucoup de bruit dans la brousse. Quel soulagement !
La pluie n'a cessé qu'à trois heures passées du matin.
Dès que l'aurore aux doigts de rose eut entrouvert les portes de l'Orient, je me suis mis en route, après
m'ètre désaltéré dans une passée d'animal encore pleine d'eau. A propos d'empreintes, je suis allé voir la place où était tombé mon visiteur nocturne. C'était un gros félin, mais je n'ai pas eu envie d'aller voir où il était parti. S'il n'était pas mort par hasard, je n'ai plus qu'une cartouche I
J'avance péniblement, tellement le sol est gras. Je glisse, tombe et patauge. Le jour se lève ; mes chaussures indigènes en cuir non tanné s'en vont par morceaux : je les abandonne, sauf une, dans laquelle j'introduis les restes de ma pintade précieusement conservés ; je la fixe à ma ceinture. A six heures, je recommence à retrouver que la rivière est bien loin. Je monte sur un acacia épineux qui me déchire, mais je n'aperçois que la nappe unie des broussailles. Continuons. A sept heures, j'arrive les pieds en sang au milieu d'une clairière jadis cultivée. Juste en face, débouche un rhinocéros! G*est la guigne! J'avise un acacia et je monte dessus précipitamment, sans me soucier des épines. Le rhinocéros ne m'a pas éventé ; il mange des feuilles. Je voudrais bien qu'il s'en aille ; je n'ai pas le temps d attendre. Comme il n'a pas l'air pressé, je m'appuie tant bien que mal sur une branche fourchue, et je lui envoie ma dernière cartouche en visant la tète. Mais c'est un peu loin, et surtout je suis énervé. Le coup porte mal : la béte secoue la tète avec rage^ pique du no7 en levant son gros train de derrière, tourne, retourne, ruo. renitle, ne me sent pas, et s enfail an galop.
Ouand elle a disparu, je descends : mais je sois tout triMubbnt dVmoiion, et je tombe des bisses branches. M.") carabine reste tichée en terre par le canon. Comme je n'ai plus de cartouche, cet accident ne me dérange pîi're. A partir de ce moment, je presse le pns axec une hâte fcbrilo.
A neuf heures, j'arrive au Gharî, après six heures de marche. Je traverse en courant un banc de sable pour aller boire, et je tombe au milieu des gens qui m'ont donné Thospitalité Tavant-veille. Ils sont entrain de pêcher au filet. Je suis tellement sale et déguenillé qu'ils ne me reconnaissent pas; tout le monde s'enfuit dans les pirogues. Vilaine histoire. Il ne faudrait pourtant pas laisser échapper cette occasion. J'entre dans l'eau derrière eux, et j'épaule ma carabine, avec de la terre en guise de balle, et un vieux culot de cartouche garni de papier, dans lequel j'ai mis hier des insectes pour me distraire. Cette attitude énergique, appuyée de sommations plus énergiques encore, détermine deux hommes à venir me prendre.
J'embarque ; le fond de la pirogue est plein de poissons et d'eau; cela n'a pas d'importance. Je me couche dedans, et je dors pendant qu'on m'emmène vers Fort-Lamy.
A onze heures, de violentes secousses me tirent du sommeil. Mes pagayeurs me réveillent : on me cherche, me disent-ils. Effectivement, j'entends en aval craquer un feu de salve. Puis une sonnerie de clairon : c'est la visite :
Les malades en bas I
Gomm'y en a des tas,
Si t'es pas r'connu
T'as quat' jours de plusl
Elle ne m'a jamais fait tant de plaisir à entendre. Et, au détour d'un coude, j'aperçois contre la rive une baleinière avec des Sénégalais. Je transborde, et on repart: un Sénégalais m'explique que le Yacoma d'hier s'est perdu et est arrivé tout d'une traite à Kousri. Le sergent dans la baleinière, ne me voyant pas revenir à
rheure, a cru que j*ava:s marché plus vile et que je Tattendais en aval.
Faisant forcer Tallure, il arrive à Fort-Lamy, où il ne me trouve pas. Il rend compte et demande à repartir à ma recherche. Mais, comble de malheur, les Yacoma se trompent et me font rechercher à deux heures de descente en aval.
En fin de compte, rien de cassé. J'arrive à Fort-Lamy, où je débarque en piteux équipage, au milieu des indigènes qui m'inspectent comme une curiosité. Les camarades accourent. Je ne me rappelle plus si je leur ai dit bonjour, mais j'ai mangé tout un plat de cervelle. . Après cela, je fus coucher.
Fort-Lamy.
Mon équipée m'a laissé quelques souvenirs. Je suis sur le dos : cette fois, les épaules touchent. Mais heureusement, le D" AUain est là; et, quand il est là, on peut être tranquille. N'empêche qu'il m'a rattrapé sur une mauvaise pente.
Je me suis levé pour aller voir les réjouissances, le 14 Juillet. Il y avait une animation considérable sur la place en dehors du camp. Les femmes ont chanté, dansé, fait une course aux ciseaux ; on a également joué à casser les marmites. Puis une course de chevaux fort peu mouvementée, car les bêtes passent au travers des obstacles sans sauter, et les cavaliers vont au pas jusqu'à cent mètres du but. Les Sénégalais ont tiré à la corde, couru et fait du saut.
En somme, journée curieuse. Tout ce peuple présente un mélange bizarre des races les plus diverses : l'en-
semble a beaucoup de couleur. Les boys, les gens attifés de costumes européens grotesques, font malheureusementtrop de taches. L'influence européenne est noyée. Nous avons à peine terni l'éclat de la couleur locale : aussi est-il d'autant plus choquant de voir le nègre qui nous singe. La drôlerie du geste disparait; on n'en perçoit plus que le ridicule. C'est quand il cherche à se rapprocher trop brusquement de nous que lé nègre nous fait le mieux sentir combien il en est loin encore.
De mon lit, matin et soir, je vois passer les pirogues Kotoko qui vont à la pêche. Avec leur grand filet tendu entre les bras d'une fourche immense, et leur proue retroussée comme celle d'une galère, on croirait voir glisser sur l'eau quelque oiseau monstrueux au vol puissant et balancé.
Derrière elles, leur faisant escorte à distances respectueuses, des pélicans font le même trajet ; ils se laissent mollement aller au fil de l'eau qui miroite.
Sur l'autre rive, très lointaine, de l'autre côté du confluent, Kousri allemand apparaît dans la brume : on devine les masses grises de ses maisons en terre, que dominent trois palmiers.
J'ai reçu la visite du Chérif, ancien chef de bande de Raba, aujourd'hui notre serviteur fidèle, au moins en apparence. C'est un grand vieillard très maigre, vêtu à la mode arabe: il a l'extérieur digne et respectable, malgré que la mobilité de sa physionomie ne le rende pas absolument sympathique. Nous aime-t-il vraiment? Il est permis d'en douter. Mais il est fort intelligent. Il a compris que son intérêt ét.iit de nous servir : il nous restera fidèle tant que nous serons les plus forts. On ne lui en demande pas davantage.
Le poste de Fort-Lamy ne diffère pas beaucoup àe^ autres: il est un peu plus grand, voilà tout; la trouper y est beaucoup plus nombreuse.
Un parapet en terre, protégé par ud fossé, enclôt sur trois côtés un vaste rectangle, dont la quatrième face est formée par le fleuve. Ce camp ne comprend que quatre cases d'Européens, en briques. Sur un bastion d'angle se dresse un mirador.
Un camp plus petit est accolé à l'enceinte principale : c'est le quartier des Conducteurs.
En face, de l'autre côté d'une rue empierrée assez large, se dresse le camp des Tirailleurs, entouré d'une zériba en palanques. Les camarades et les sous-officiers y habitent. A l'extérieur, une redoute en terre se défend très mal contre la pluie qui la fait fondre.
Derrière, s'étale la place du Marché. De tous les côtés, le village.
Mes premières promenades m'ont conduit au marché. C'est à l'heure de la sieste que l'animation est la plus grande. Les Sénégalais en profitent pour venir se distraire ; ils n'ont pas un centime en poche. Les transactions s'en ressentent, mais le coup d'oeil est pittoresque.
Rien cependant d'un marché de chez nous. Paint d'appels, point d'invites, point de boniments. Les vendeurs gardent un calme imperturbable dans l'attente du client. Et les clients sont rares.
Assises de-ci, de-là, par petits groupes qu'unissent des communautés de races ou d'intérêts, des femmes, presque toutes vieilles et sales, offrent aux appétits excités du passant des choses innommables.
La diversité des types est énorme : on retrouve là des gens de tous les pays. Voici des Fellata, trônant à côté
âe calebaeses équivoques pleines d'un lait qui fut blanc ; des mouches y prennent leur tub et se reposent à cheval sur des îlots de poussière ou des fétus de fumier. Quelques-unes vendent une graisse rance et grumeleuse représentant du beurre.
Plus loin, voici des femmes arabes, offrant sur des plats en vannerie des tapons malpropres de tamarinier confit: leur couleur brune, leurs formes, leurs noyaux saillant dans la masse, les font ressembler aux dépôts solitaires qui ornent parfois le pied des murs.
Des Barma, des Kotoko, longues et plates, vendent du poisson dune fraîcheur relative, à en juger par l'odeur.
Des Banda, des Bornouanes ébouriffées, détaillent des feuillages comestibles. Il y a même des femmes Dendjé, aux lèvres immenses, qui vendent du mil, du millet ou des petits piments.
On vend de tout d'ailleurs: ail, oignon, viande sèche, poisson pourri, soufre en canon, drogues bizarres à usages inavouables, perles diverses, bois mort, écheveaux de fil, laines de couleur, anneaux de fer pour les oreilles, bracelets d'étain pour les chevilles, pommades, verroteries, huiles de senteur, farines, miroirs, lambeaux de peaux, cornes, nattes, paniers, ferrailles : tout cela voisine, se mêle, se souille, s'épice dans les mêmes écuelles.
Quand les clients ne viennent pas, les marchands échangent leurs produits entre eux : on se donne une poignée de farine contre un poisson, un oignon contre un morceau de sel ; si bien qu'au bout de quelque temps les calebasses sont pleines d'un mélange où même Allah n'y connaîtrait plus rien.
A l'écart, sous un appentis, sont accroupis les princes du négoce, Kanouri huppés à l'air finaud, retors et hypo-
écrite. Ils détiennent le commerce des étolTes. Autour d'eux, beaucoup de curieux, mais peu d'acheteurs. Aussi ces messieurs n'étalent-ils même pas leurs marchandises. Une ou deux pièces de cotonnades achetées à Mongono et quelques pagnes voisinent avec des défroques de « décrochez-moi ça » : vieilles chéchias, vieilles ceintures, culottes usées, tricots à trente-neuf sous. S'il y avait de Targent sur la place, toutes ces horreurs se paieraient très cher. Mais on se contente de voir et de toucher.
Sous un arbre, dans le fond, sommeillent des commerçants établis à Fort-Lamy même : ils viennent au marché, surtout par habitude, montrer quelques pagnes ou quelques paires de markoubs; mais ils dorment à côté.
Au milieu de tout ce désordre, circulent des Arabes en guenilles et très dignes ; quelques jeunes campagnards, des bergers, n'ont comme vêtement qu'une longue peau de vache attachée sur l'épaule gauche et tombant en ^charpe. Des boys, criards et turbulents, courent et se bousculent sans soucis des calebasses qu'ils renversent, nidesimprécationsqu'ilsdéchaînent. D'anciens Rabistes, aujourd'hui sous nos ordres, promènent martialement une misère sordide, tandis que nos Sénégalais, fiers de leur supériorité, essaient encore de plastronner et de faire la belle jambe, drapés dans des débris d'uniformes en loques, mais crânement coiffés de la chéchia, symbole du commandement.
Sur la face qui longe lazériba du camp, se dresse une pyramide toute blanche, élevée à Ja mémoire de nos morts. Je ne sais quelle obsession bizarre me hante: mais, chaque fois que j'aperçois sa silhouette mince, rigide et nue, il me semble voir à sa place le fantôme pâle de De Béhagle, maigre, ascétique, avec ses yeux d'illuminé.
AU JLAC TCHAD. 269
J'ai fait venir pour causer des Kaaouri, marchands de toile : ce sont de fieffés voleurs : ils sont plusjuifs peutêtre que les Djellaba, plus juifs que des juifs. C'est inouï ce que rislam développe chez le nègre les insliacts commerciaux. Ceux-ci se figurent que j'ai des marchandises à leur vendre; aussi déprécient-ils de leur mieux tou3'}lBS articles dont je leur parle. Ils mentent avec une assuiîaucc qui me dérouterait, si je ne prenais soin de noter ce qu'ils me disent.
La conversation s'égare sans cesse. Ils ont adopté un refrain : « Tu nous fais voir un tas de choses, et tu ne nous donnes rien : nous ne sommes pourtant que des pauvres diables : meskin, meskin kétir. » tlt, ce disant, Vun d'eux se met à la taille une ceinture qu'il caresse : « Regarde, comme elle me va bien. Dedans, je mettrai mes thalers. Une fois couché, je croiserai mes mains dessus, et, par Allah, je dormirai tranquille ! » Il m'a fallu insisterpour rentrer en possession de tous mes bibelots. Ces gens ont des mains qui vous endorment. On retrouve cela chez le Malabar, le Grec, le Syrien, le Juif, le Turc : ce sont les gestes des Levantins, onctueux, enveloppants, tirebouchonnants, serpentins : les doigts parlent.
Depuis quelques jours, j'ai mon pauvre; c'est le vieil aveugle du marché ; il se fait conduire au bord du sentier pour y tendre sa calebasse : on y jette en passant quelques grains de mil, ou la pincée de farine qui le fera vivre une journée. En revenant de mon tour quotidien, je lui donne quelquesperles.. Il reconnaît mon pas. Il m*attrape la main, me la masse, me la tripote en crachant dessus; il ne s'interrompt que pour appeler sur ma tête les bénédictions du ciel. J'ai toutes les peines à m'en défaire. A 100 mètres, j'entends encore ses « Allah isselmek ! ».
Diagara, noble pouilleux de Kotoko, devenu sultan de Goulfeï par la grâce des Français, est aujourd'hui souverain d'une terre allemande. Il le sait. Par reeonnaissance^ il ne manque jamais une occasion de nous faire pièce. Ce matin, il quittait Kousri, où il était venu sans doute pour affaire de service ; il regagnait sa capitale. Sans quitter les eaux allemandes, ilestpassé devant Fort-Lamy, bairak au vent, arboré sur une immense pirogue chargée de monde. Il nous a fait régaler de <t you you » stridents et envoyer quelques pétarades pour nous faire savoir qu'il y a de la poudre à gaspiller.
Après quoi, il nous a donné une aubade qui m*a rap-> pelé les fanfares des steamers teutons. On ne nous a pourtant pas joué le Beau Danube. D'ailleurs, celte musique lointaine avait du caractère, accompagnée par le chant monotone et cadencé des rameurs, rythmant leurs coups de pagaies.
Depuis quelques jours, chaque fois qu'il me voyait, le vieux Chérif me conseillait de manger du kountou, pour les soins de mon ventre. Ce matin, son boy m'en a apporté dans un plat, qui contenait aussi les traditionnels pets de nonne à la farine de mil.
Le kountou se prépare avec les fruits du Nabak(l). On jette les noyaux, et l'on fait sécher la pulpe au soleil. Quand elle est bien sèche, on la pile. Pour la cuire, on met un peu d'eau dans le fond d'une marmite^ où surnage un petit échaffaudage de brindilles. Sur cette plate-forme, on met à l'abri de l'eau la pulpe écrasée, et on fait bouillir en tenant le vase clos. Le kountou cuit à l'étouffée. Une fois cuit, on le retire, on le laisse sécher, et l'on obtient ces galettes brunes irré-
(1) Faux jujubier.
AU LAC TCHAD. 27t
gulières qui ressemblent à du pain d'épices un peu aigre. Mais le kountou n'a pas les mêmes propriétés ; il produit des effets contraires, paraît-il, encore que je ne m'en sois, hélas ! pus aperçu I
Les Arabes sont les véritables conquérants, les chérifs, les nobles, les marabouts, les chefs. Tout le monde veut être Arabe, même le nègre du plus beau noir, au faciès le plus purement nègre.
On n'est heureusement pas obligé de le croire. Toujours est-il que, parmi les Arabes, on en trouve de très colorés, et d'autres presque blancs; les uns ont le profil caractéristique de la race ; d'autres, la face plus ou moins aplatie, épaisse et lippue, qui atteste les métissages. En somme, les uns et les autres sont à peu près en nombre égal.
Tous font une distinction très nette entre leur race et les Tourgou ou Turcs, parmi lesquels ils rangent tous les Arabes du nord.
Si on était mieux documenté sur les migrations africaines, on pourrait sans doute se rendre compte des différents mouvements qui ont provoqué la venue au Tchad de gens d'une race unique arrivés par plusieurs chemins.
11 semble de prime abord que les Maghrébins ont peu contribué à peupler le centre africain ; le Sahara leur opposa une barrière difficile à franchir. Lorsque, en 62 de l'Hégire, Okba ben Nafîh conquit le nord de l'Afrique, cette invasion n'eut que peu de retentissement sur les populations du Soudan.
Au xi« siècle, en 440 de l'Hégire, l'invasion des Hymiarites, poussés d'Egypte par le khalife Fatimite el Mestamer, se fit beaucoup plus sentir. C'est alors que les Bou Hilal apparaissent dans le centre africain.
272 DU COXGO
Les Oulad Sliman, les Toandjer, les Assala, tous les Wassili du Ouadaï et du Bornoo, paraissent être arrivés à cette époque.
Mais, à colé de ces populations d'origine septentrionale, s*en trouvent d'autres qui vinrent sans doute par l*est, par la vallée du Nil, comme le font encore les Djellaba aujourvi*hui.
Le cheik Mohamed et Tounsi, à propos du Ouadaï, relate une tradition qui semble corroborer cette thèse.
Lorsque les Turcs chassèrent d'Egypte les khalifes, un de ceux-ci se serait réfugié au Hedjaz. Son fils Saleh se fit bientôt remarquer par sa science et sa piété. Des Ulémas du Sennaar (1) étant venus au Hedjaz furent séduits par la piété de Saleh et le décidèrent à partir avec eux. Mais il dut bientôt renoncer à refréner le dérèglement des mœurs au Sennaar et vint s'installer chez les Abou Snoun, autrement dits les Kodoï. 11 les convertit, gagna à l'Islam les Mabanga, les Madaba et les Madala, à Taide desquels il fonda la dynastie du Ouadaï actuel.
Barth et Nachtigall font remouler l'immigration des Arabes vers le xv" siècle. Sans doute on n*aurapas de si tôt la clef de cette histoire confuse. Mais il semble bien probable que les infiltrations orientales seront un jour ou Tautre démontrées.
En tout cas, le dialecte en usage dans toutes les tribus arabes présente des analogies évidentes avec la langue classique des Bédouins d*Orient. On ne peut guère Téludier sérieusement avec les gens du bas peuple, qui se servent tous d'une langue déformée : ils parlent arabe comme ils parlent français : c est simplement du
- 1 1) Ce i^ui tiendrait à prouver que le Senoaar était déjà islamisé.
AU LAC TCHAD. 27a
*^ petit nègre ». Mais ce qu'on en connaît peut déjà servir comme un précieux indice.
Lorsqu'un indigène parle de Forl-Lamy, on croirait, à l'entendre, qu*il parle d'une grande ville. Cependant,: c'est un des villages les plus malpropres que j'aie vus jusqu'ici. Sans doute, nous sommes à la saison des pluies; cela y est pour quelque chose. Mais il y a de plus une malpropreté spéciale : la misère n'y est pour rien; les questions d'individus ne comptent pas davantage. C'est le « tout à la rue » : c'est sale de la saleté musulmane. Pourvu qu'on fasse étalage de bijoux ou de vêlements pompeux, le reste n'importe guère. Jour par jour, les immondices s'accumulent ; je renonce à leur nomenclature ; mais je crois qu'il est difficile de trouver ailleurs collection plus complète des odeurs nauséeuses. Les sentiers serpentent entre les murs en paille qui pourrissent; le chemin lui-même n'est qu'un ruisseau boueux ; on clapote ; chaque pas vous envoie des émanations fadasses de purin en fermentation. Rien n'est respecté, pas même les trois tatas luxueux qui dressent leurs murailles de terre et de bouse de vache parmi les paillassons de prolétaires.
Le village le moins sale est celui desBanda de Broudji, qui s'élève dans des lougans, derrière la place du marché.
A droite du poste, est un autre quartier habité par les commerçants, les familles des boys, les Djellaba, les Kanouri de passage. Il est le plus mal tenu.
A gauche, le quartier où le Chérif a Fait construire un vaste tala. En face du sien, deux Fekys, Barka et Tidjani, ont des demeures du même genre, mais de moindre importance. Tout autour, sont groupées les habitations de leurs gens, serviteurs, suivants ou serfsi
Feky Naïm Imam, voleur et canaille éhontée, s*est installé un peu plus à Técart, au milieu des siens.
Entre le Chérif et Tidjani, le quartier des Fellata, gardiens des bœufs du poste, où les saletés des animaux s*ajoutent à celles des hommes.
Un peu plus loin, en aval, les Sara se sont établis en deux groupes contigus, à côté d'un hameau de Fôriens. Un peu plus loin encore, les Bàrma ont construit un petit village, le plus propre.
Des habitations, rien à dire : elles ressemblent à ce qu'elles sont partout, avec un peu plus d'éclectisme dans la construction ou dans l'ameublement. Toutes sont encloses de seccos. Quelquesrunes ont une petite case •accessoire qui sert de vestibule.
Par les portes entr'ouvertes, on aperçoit des hommes qui dorment, car les nuits sont mauvaises à cause des moustiques. Cependant, les moutards pleurent et les femmes travaillent, cancanant entre elles. Partout, on en trouve entrain de piler du mil, face à face, s'excitant ■au bruit rythmé des pilons, avec ce petit coup de rein saccadé que possèdent seules les bonnes ménagères. En •risquant un œil par-dessus les clôtures, on surprend souvent des fillettes qui s'exercent. Pour tout vêtement, elles portent une ceinture de perles bleues, soutenant une bande d'étoffe passant entre les jambes, et qui pend par derrière. Des marmots morveux promènent à quatre pattes leur gros ventre : parfois la mère les mouche avec les doigts, ou leur suce le nez. En vrac, des ustensiles de cuisine, ou leurs débris ; le tout pèlemèle, laissé là comme à dessein pour que l'eau céleste :se charge de laver cette vaisselle.
Pour m'occuper pendant les averses, je fais de l'an- •Ihropométrie. Fort-Lamy est une mine inépuisable.
Dans ce centre artlBciel, créé par nous de toutes pièces t se trouvent rassemblés les gens hétéroclytes que nous avons appelés des Rabistes.
Ce sont en effet, pour la plupart, des anciens captifs de Raba.
Raba était vraiment un grand meneur d*hommes, et peut-être avons-nous perdu en étant obligés de le supprimer. A le juger par sa vie, par ses œuvres, c*était une intelligence, un autre homme que le cauteleux Oaourang ou le répugnant Snousi.
. Partout où il passait, il savait ranger les gens sous ses bannières : de gré ou de force, il emmenait tout ; des hommes, il faisait des soldats ; les femmes suivaient. Après sa mort et celle de Fadel Alla, les esclaves et les débris de ces bandes ne trouvèrent qu'auprès de nous seuls un abri contre la haine et les rancunes.
Aussi reconnaît -on à Fort-Lamy tous les types, toutes les races. Sans compter les représentants des tribus les plus voisines, on y voit des Sara de toutes les provenances, des Bongo, des Rouûa. Les Banda, les Keredj, les Leto, les Ncjokoa frayent ensemble; des gens du Darfour, des Karé, coudoient des Foufl de Khartoum. Quelques Masa sont restés. On découvre des Boudouma, des Kouri, des Toubou, des Sokoro, des Ooran, que sais-je? Il suffît de chercher, de ne pas s'en rapporter aux tatouages et [d'interroger soigneusement les gens pour retrouver leur origine. Beaucoup sont des bâtards, issus de captives. Beaucoup sont restés purs. Car les conquérants noirs ont ici une méthode dont ce brave Snousi sait encore se servir. Quand on razzie, on tue tout ce qui ne veut pas suivre; on transplante le reste : c'est du bétail humain dont on surveille l'élevage. Et, si l'autorité ne faisait pas son possible pour enrayer le mouvement, c'est dans ces
parcs à captifs que Snousi ou Gaourang prendraient encore de quoi alimenter leur petit commerce.
Quelques femmes sont vraiment jolies : 'deux ou trois Djellaba se distinguent du lot : ce sont lés an» ciennes épouses de Raba, de ses fils ou de ses chefs. Le souvenir de leur ancienne splendeur leur donne assez souvent un mauvais caractèrei
Les Fellata sont aussi fort bien; minces, souples, onduleuses, presque félines, très claires de peau, aveo une physionomie intelligente^ quoique un peu dure, elles ont quelque chose de ces statuettes égyptiennes qu'on déterre dans là vallée du Nil. Coiffées de longues nattes pendantes, réunies parfois en anses deux à deux, elles s'ornent les cheveux de grosses plaque» en cornaline ou en métal. Souvent elles portent, sus-? pendus dans Tourlet des oreilles, de grands anneaux de cuivre ou d'argent encadrant joliment Tovale de leur visage.
Certaines Arabes aussi sont assez belles ; mais elles sont en général peu soignées.
Les Barma, nous les connaissons. Restent les Ka-* nouri, les Bornouanes : elles ne sont pas jolies, avec leur tête ébouriffée, leurs gros traits, leur figure un pea large et leur morceau de corail dans le nez; mais elles sont très gaies, très drôles, si bonnes filles qu'on nepeut pas tout leur demander.
Ce matin, je suis allé voir les Kotoko pêcher. A Tarrière d'une immense pirogue, est installé un truc à levier. Deux fourches servent de gonds ; sur elles s'ap-^ puie une traverse qui tourne ; sur cette traverse est Vixé le levier coudé à angle droit ; la branche de Tan--^ gle, de beaucoup la plus longue, peut se rabattre dans.
^« fond de rembarcation ; sur Tautre branche, très courte, est frettée la monture du filet. Elle se conn pose de deux bras immenses, divergents, formés de rallonges de 4 mètres de long; Técartement de leurs extrémités atteint une dizaine de mètres. Un filet y est fné, concave au milieu et assez profond au voisinage du sommet de la fourche.
Pour pêcher, on mouille le filet en le faisant basculer autour de la traverse qui tourne : le levier, ou manche, se trouve presque vertical, lorsque le filet est immergé. On pousse alors doucement l'embarcation^ tandis que d'autres pirogues légères font le rabat : des bambins montés dedans battent le tam-tam sur les bordages pour effrayer le poisson. Quand on a parcouru le long des herbes une distance suffisante, leâpêcheurs saisissent des cordes pendues à Textrémité du levier. Sous leur elForl, l'appareil bascule, le levier s'abaisse vers le fond du bateau, pendant que le filet émerge ; à mesure qu'il sort de l'eau, un homme, armé d'une longue baguette, le tapote pour faire descendre les poissons vers lui, et, quand il les a amassés vers la naissance des branches, d'une secousse brusque il les fait tomber à l'arrière du bateau.
Le long des rives herbeuses, la pêche est magnifique.
Dimanche. Grand tralala. Tous les notables et les gens chic arborent des costumes éclatants. En allant tirer des petits oiseaux, j'a croisé la bande à Naïm, la bande à Tidjani, et celle du Chérif. Ils ont tous des figures réjouissantes, avec leur petite calotte blanche, pareille à un bonnet de poupon. Le vêtement est complet : un pantalon large comme une jupe, des markoubs ou des soques en bois, un boubou sombre avec
des parements criards, par-dessus le tout un haïk, comme une chemise, ou un surplis leur tombant plus bas que les genoux. On dirait un retour de procession ; il n*y manque même pas les chapelets. Ils s'en vont à pas comptés, choisissant la place pour les pieds et retroussant leurs cottes comme les femnles.
J*ai vu dans une case une fillette de huit ans qu'on venait de circoncire sans aucune cérémonie ; la pauvrette souffrait beaucoup, mais se raidissait pour ne pas le laisser paraître.
Cette pratique assez barbare n*6st pas générale pour les femmes ; elle est obligatoire pour les hommes ; celui qui n'est pas circoncis n'est qu'un kerdi, un kafr : il ne peut rien posséder ; nulle femme ne voudrait l'épouser ; il est traité comme un captif.
On circoncit les enfants une fois par an ; les prépuces sont mis dans de petites boîtes et enterrés. Il faut que les néophytes mangent beaucoup pour guérir vite. Ils doivent enfin rester enfermés jour et nuit, afin d'éviter le chacal : cet animal, assez rare, symbolise le mauvais œil ; si par hasard un enfant non guéri en voyait un, il tomberait aussitôt les reins brisés, mort.
Les femmes Kanourî, mariées à nos Sénégalais, n'ont pas, en général, une éducation très soignée, ni un vocabulaire très aristocratique : une de leurs chansons en donnera la preuve. Elle ne manque pas de saveur, mais je préfère laisser au lecteur le soin de la traduire :
Kenzani meinba? Kenzani memba Bambara, savage, Kenzani memba I
Bail : couchoum î merdé !
Kadjiri : couchoum î morde !
Kenzani memba ?
Kenzani memba? Kenzani memba?
Bambara, savage, Kenzani memba !
Couchoum merdé aba nimbé t Couchoum merdé ya nimbé !
Kenzani memba !
Au village Barma, des gens sont entrain de construire une pirogue. La besogne se fait en commun, car elle exige de longs et pénibles efforts. Il faut, en effets tailler les planches dans des bois durs et noueux, puis les assembler et les coudre. Un homme n*y pourrait arriver seul. Il faut se mettre à plusieurs pour tirer les cordes qui retiennent les rouleaux en herbe du calefalage.
Les bons constructeurs sont rares et leurs services très appréciés. Ils dirigent, en général, les gens qui se sont associés pour tailler une pirogue. Le maître charpentier reçoit un salaire, et les ouvriers restent propriétaires de Tembarcation.
Dans le poste, est interné Acyl, ancien chef du Fitri, compétiteur éventuel à la succession de Daoud- * moura, sultan du Ouadaï. Pendant quelque temps, il fut notre protégé. Puis la fortune tourna; il trahit^ semble-t-il, et le voici déporté. Il n'a rien de très remarquable, sauf son air apathique et indolenL II occupe une case avec toute sa suite. Parmi ses trois femmes, Tune, la Maïrem, est une princesse ouadayenne du sang royal ; cela ne Tempéche pas d'être vraiment bien laide ; elle est grêlée et s'est fait tatouer le tour de la bouche, les lèvres et les gencives en bleu. C'est sans doute la mode, car les deux autres femmes en ont fait autant.
Parmi les traditions islamiques implantées dans tous
•ces pays, celles qui concernent le mariage ont rapidement prédominé.
L'unique cérémonie religieuse et légale consiste dans la lecture officielle de la première soural du Coran. L'usage de la dot est général et tire sa raison d'être de la nécessité d'une garantie matérielle pour des liens non protégés par les lois. Le divorce n'est posr ^ible que si Je plaignant peut rendre tout ce qu'il ^ reçu.
C'est encore pour le mari une garantie contre l'adultère de la femme ; il a le droit de prise. Mais ici, comme ailleurs, la femme est désarmée : ce que l'homme peut faire sans contrôle et sans risque, pour ^lle, devient un crime.
La coutume religieuse ne donne droit qu'à quatre femmes légitimes ; mais le mari peut prendreautant de concubines qu'il le veut.
Les gens attachent une grande importance aux preuves de la virginité qu'on expose le lendemain.
Partout, le mariage est précédé d'une période plus ou moins longue de relations et de marchandages. Une fois le consentement des parents obtenu, on fixe la . base des échanges, et on s'occupe de la noce.
L'homme paye la dot en nature ou en espèces ; il •utilise ce qu'il a. Au Baghirmi, il est d'usage que les parents de la mariée, après consommation du mariage, donnent, pièce pour pièce, l'équivalent de l'apport du mari : c'est pour monter le jeune ménage. Ce sont eux également qui font les frais des festins.
Au Baghirmi, on lit le Coran le premier jour ; puis la jeune femme est conduite dans une case isolée; elle y reste quatre jours à la diète, pour l'affaiblir et lui ôter l'envie de résister. Le quatrième jour seulement, Je mariage se consomme, et l'épousée peut se rassasier
AU LAC TCBAD. 28f
d'autre chose que d'amour. Quatre jours de fêle closent la cérémonie.
Au Ouadaï, la coutume souflfre quelques variantes. On construit une case pour la jeune femme à côté de rhabitation de ses parents. Elle y reste six jours, isolée. Le septième, le marabout lit le Coran, en grande cérémonie, et le mari prend possession de sa femme. Mais, tous les matins, il la quitte, pour qu'elle puisse encore rester avec ses parents. On attend ainsi le paiement intégral de la dot. La femme ne va chez son époux que lorsqu'il s'est complètement acquitté.
A force de chercher, j'ai fini par débrouiller l'his- .toire du lamentin de Vôgel. S'il existe, ce dont je doute, on ne l'appelle pas Am Kourou.
L'Am Kourou, c'est un lépidosirène qui vit dans les marais et passe la saison sèche dans des cocons en boue.
Quant au lamentin, c'est très probablement une loutre.
Les enterrements se pratiquent ici presque comme chez les Fétichistes. Le mort est soigneusement lavé ; homme ou femme, on couvre les organes génitaux d'un pagne passé entre les jambes; puis on habille le corps.
On lui fait prendre une position intermédiaire entre l'allongement et la station assise ; on lui joint les mains entre les genoux demi-fléchis. On l'enveloppe ensuite dans une grande pièce de cotonnade blanche qui lui couvre la face, et on le ficelle entre deux nattes. Les pleurs et les cris redoublent; le marabout récite la Fatiha, et on porte le cadavre en terre. Des fossoyeurs seuls raccompagnent, avec des femmes portant des calebasses pleines d'eau.
La fosse est identique à celle que j'ai vue à Fort- Archambault. On y couche le mort sur le côté, face à Test, tète au sud, et on maçonne la logette. En signe de deuil, on doit négliger complètement les soins de la chevelure pendant deux ans.
Au retour, les parents du mort offrent un repas composé d'un mouton. Quatre jours après a lieu un grand repas funéraire, plus ou moins copieux suivant la fortune •
Il n'existe guère de superslitions sur la mort el les revenants ; les morts vont dans un monde que seul Allah connaît, et, quand ils meurent, c'est pour longtemps. Us s'amusent cependant parfois à faire rêver les vivants. Ceux-ci consultent le marabout. Ce dernier, en homme pratique, leur conseille régulièrement de tuer un mouton, qu'il vient les aider à manger en famille, en buvant force pipi à la santé du défunt.
. Aujourd'hui, je n'ai pas perdu mon temps : Kobra m'a donné une leçon de cuisine ; j'ai appris à faire une sauce, une moula.
Kobra est un cordon bleu, lorsqu'elle veut s'en donner la peine. De plus, l'intérêt que je porte à ses préparations gastronomiques me vaut sa bienveillance ; c'est avec une aménité rare qu'elle m'a invité à pénétrer à quatre pattes dans son sanctuaire.
Je m'y suis gravement assis sur une bûche, et j'ai reniflé de toutes mes narines les parfums divers qui émanent autour d'elle : ail, oignon, fumée, viande boucanée, caca de poule. Mais ne bougeons plus : on opère.
D'abord, on coupe en petits morceaux des oignons frais qu'on jette dans du lait; puis on y délaie de la farine de mil.
Ceci fait, on place sur le feu une marmite avec de la graisse. Lorsqu'elle chante, on y fait roussir des rondelles d'oignon, qu'on retire ensuite pour les égoutter, avant de les broyer à la cuiller. À la poudre ainsi obtenue, on ajoute parties égales d'une autre poudre d'aouas, feuilles desséchées d'oignon, torréfiées au préalable dans un éclat de vaisselle.
Il faut encore broyer de la viande séchée au soleil [laham iabis), qu'on jette alors dans la marmite à la place de l'oignon roussi.
Pour allonger la sauce, on ajoute petit à petit de l'eau froide, tout en remuant avec le ouarouar (1) en bois. On fait cuire ; puis on prélève quelques cuillerées de ce jus pour délayer la poudre d'oignon et d'aoUas, qu'on met enfin dans la marmite. Il ne reste plus qu'à y verser la calebasse de lait. Salez, poivrez, et laisser mijoter.
J'y ai goûté; ça sentait bon, et vraiment ça n'était pas mauvais.
AuBaghirmi, lamode du tatouage est assez générale. Les femmes elles-mêmes sontsouvent tatouées, quoique leurs balafres laissent peu de traces.
On tatoue les enfants versTâge de cinq ans; c'est, m'a-t-on affirmé, pour empêcher les gonflements des joues et guérir les « yeux chassieux »..
Sur la figure, ce sont des cicatrices légères en un ou deux traits, allant des cheveux au menton. Il y en a généralement cinq ou six, parfois plus. On trouve en " outre, d'une façon à peu près constante, trois hachures au-dessous de chaque œil, trois au-dessus de chaque sourcil, trois à la racine du nez.
(1) Branche de bois terminée par deux petits rameaux écourtés près de leur naissance.