‹ Du Congo au Lac Tchad: la brousse telle qu'elle estChapitre 9 sur 9 · S4 DU CONGO · texte numérisé non relu

S4 DU CONGO

Dans certaiDs villages, on se balafre l'abdomen, «omme chez les Kotoko.

Les Temmes se font, sur la partie externe du bras et de l'avant-bras, de longues cicatrices, qui restent très larges, belles se servent du koheul, à la mode arabe, mais très peu du henné. Par contre, elles se tatouent souvent en bleu les lèvres et les gencives, en piquant légèrement la muqueuse avec des épines; on frotte ces piqûres avec de la cendre de bois. La cendre est d'ailleurs employée comme pansement des cicatrices pour la face ou les membres. Le tatouage ne donne lieu à aucune cérémonie. C'est un barbier qui le pratique avec un vulgaire rasoir.

Avec Brûlé, nous avons fait hier une promenade nocturne au village. Le temps était beau, mais il faisait ■très noir.

Sur des nattes, quelques hommes somnolaient, étendus. Pltis loin, des Bornouanes faisaient tam-tam. Le groupe sentait un peu fort. La chanson n'était pas ■des plus mélodieuses: « Lalé! Léllaé, la Lalé, Liéténant ! » Elle signifie, paraSt-il, quelque chose; Je n'y vois pas d'inconvénient. La /irima rfona chantait dans un registre assez grave. Au refrain, tout le chœur reprenait avec des voix de fausset qui perçaient les oreilles. En mesure, tout en chantant, les femmes agitaient leurs bras ballants ensemble, choquant tes paumes des mains par derrière et par devant. Par instants, elles. frappaient des mains, bras tendus andessils de leur tète, en sautant surplace. Naturellement, -grand émoi à noire approche. Mais, comme mon camarade et moi noug sommes très avantageusement j^nous, tout le monde se calme.

SlîUeurs, nous en avions assez vu comme cela.

AU LAC TCHAD. 28r»

Nous sommes entrés dans quelques cases : rien de neuf. Dans quelques-unes, un feu brûlait; des gens dormaient dans la fumée. Mais presque partout nous les trouvions allongés sur des nattes ou des peaux, devant la porte de leur logis. La plupart, complètement enroulés dans un pagne en coton, n'avaient pas Tair trop gênés par les moustiques. Cependant., pour les chasser, ils se donnaient, en dormant, de lourdes tapes. Dans tous les coins, on en entendait claquer.

Demi-tour: nous allons chez le Chérif. Quel bain de pieds I de la boue, de Teau, de la....I On glisse, on patauge, on enfonce! Sur la place, encore un tam-tam féminin.

Nous entrons chez le Chérif : il y a réunion comme chaque soir. Au milieu, un petit foyer portatif en terre éclaire le groupe; tout autour, sur des nattes^ sont assis en demi-cercle le Chérif, Feky Barka, et une dizaine d'autres, devisant doucement, ou bâillant à fendre Tâme. Nous prenons place.

« Nous venons de manger, nous dit le Chérif, mais nous n'avons pas dé thé à vous offrir. » C'est une façon comme une autre de nous en demander.

Alors on fait un brin de causette; la pluie, le beau temps; la moisson; les mils se gâtent; il y a trop d'eau; l'année dernière, il n'y en avait pas assez (on n'est jamais content).

Ce vieux paillard de Chérif trouve moyen de glisser quelques grivoiseries : il blague son voisin d'en face, dont la femme a encore un ventre comme cela : elle et Son mari aiment beaucoup la famille.

Ella conversation voltige, légère, peu fatigante. Si C^était en français, on se croirait chez nous.

Y venir plus souvent ne serait pas désagréable. On

y apprendrait bien des choses, bien des détails qu'on peut, sans cela, ignorer longtemps.

La situation actuelle n'est pas bonne à Fort-Lamy, au point de vue économique. Le numéraire manque. Tout souffre de ce malaise général ; le commerce surtout s*en ressent.

Les Sénégalais, à qui on a donné quelques pièces de vingt centimes, ont voulu forcer les marchands à les accepter. Mais seul ici le thaler a cours. Il s'en est suivi de petites histoires. Depuis, les mercantis désertent. Au fond, leur départ ne serait pas un mal. puisqu'ils nous revendent très cher des marchandises achetées aux Anglais ou aux Allemands. Mais il faudrait que nous en amenions d*autres ; l'opération est difficile.

La route du Chari est usée, entre Fort de Possel et le Bandéro. Les Allemands et les Anglais nous ont fermé la porte à l'ouest. Il ne nous reste que la route du Nord, où nous faisons la police pour le Bornoa anglais.

Il nous faudrait organiser une batellerie sur le Tchad. On doit pouvoir y arriver. La chose en vaudrait bien la peine.

xMais, en France, on tergiverse.On nous avait annoncé une mission arrivant toutes voiles dehors par la Bénoué et le Toubouri. On n'en entend plus parler. Les bateaux ont, sans doute, perdu leurs roulettes.

En attendant, Fort-Lamy baisse. Les indigènes euxmêmes le disent et le regrettent. Et cependant, si nous ne faisons pas de commerce, que diable somme-nous venus faire ici.

Dans la rue, je rencontre parfois un commerçant très affable. C'est un boucher-tripier-rôtisseur. Le soir,

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vers trois heures, il se met à la besogne. Il égorge, selon le rite, la chèvre ou le mouton qu'il acheta le matin. Il dépouille la bête et la détaille avec le concours bénévole, mais facile à^ trouver, d^aides qui se payent des issues.

Avec du bois bien sec, pour ne pas faire trop de fumée, il allume alors un gros feu dans une excavation creusée en cuvette sur la place même. Quand la flamme tombe et que le charbon rougeoie, il dispose, à Tentour du brasier, les morceaux de viande enfilés sur une baguette fichée en terre : ici le gigot, là une épaule ; ailleurs, quelques brochettes de foie, de chair et d'abats. À mesure que la cuisson s'avance, il fait tourner les broches en variant leur inclinaison pour éviter les coups de feu. C'est relativement appétissant.

A quoi pense-t-il pendant que marche sa cuisine ? Pense-t-il même? On en pourrait douter, avoir de quel regard vide il contemple les cendres, tandis que de ses mains il se tripote les pieds. Même le client qui vient à l'avance faire son choix, souvent ne le dérange guère. Cependant, il ne faut pas s'y fier, car il a l'oreille fine ; le moindre mot arraché par la convoitise coûtera à l'imprudent quelques colliers de plus. Aussi, pour les gros morceaux qui s'achètent par souscription, les débats entre chalands se passent-ils à l'écart ; un délégué se charge du marché. En flâneur, il s'accroupit auprès du foyer, d'un air détaché regarde la marchandise, se plaint des mauvais jours, de la mauvaise fortune qui l'empêchent de se régaler d'un aussi bon morceau ; mais, en vérité, c'est trop cher pour sa bourse. Et comme le vendeur ne souffle mot, le monologue s'aiguille sur les mils de Chaouï noyés par la crue, sur la dernière razzia de Gaourang, qui, malgré les Français, va toujours à la chasse à l'homme.

Pendant ce temps, la viande en rôtissant chantonne, la graisse suinte goutte à goutte sur la braise, et le soir s'emplit d'un parfum flottant de graillon, dont chacun peut se régaler gratis.

Au Baghirmi, Tinfluence de Tlslamisme se fait beaucoup sentir. Quoique les gens conservent une grande liberté, on ne peut, par exemple, construire de case nouvelle sans lautorisation du chef, qui donne son avis sur les emplacements. Les célibataires se groupent généralement en raison de leur camaraderie ; les gens mariés s'assemblent plutôt suivant des liens de parenté, ou des communautés d'intérêts.

Chaque case appartient à celui qui Thabite : l'homme et la femme y vivent conjointement et n'ont qu'un lit. Si l'homme a plusieurs femmes légitimes, chacune possède son logement. Ses concubines n'ont droit à une case que lorsqu'elles ont eu un enfant. CesdernierSj une fois sevrés, logent à part.

A la mort du propriétaire, la case passe aux mains des parents. Elle échoit plus spécialement au fils aîné, s'il est légitime. Il n'y a aucune cérémo;iie propitiatoire.

Au contraire, lorsqu'on construit une case nouvelle, l'usage veut qu'on apporte au centre de la place choisie une grande calebasse contenant du mil ou un poulet. Le marabout dépose sur ces victuailles la tablette à prière et dit la Fatiha. Après quoi, il emporte les offrandes et les mange. C'est un vieux reste des pratiquesfétichistes accommodé avec la religion* de Mahomet.

Le Léon Blot est rentré, venant du Tchad, où il a failli rester embourbé. 11 était allé faire une croisièredans l'Archipel et ne pouvait plus en sortir : la crue, cette année, est tardive. Bref, si on y avait jeté un

peu de papier buVard, le Tchad se serait tout à fait asséché.

J'avoue qu'en regardant défiler le Chari j'ai de la peine à le croire. Il y a bien trois nœuds de courant. Les pirogues ont du mal pour passer d'une berge à l'autre. A hauteur du confluent, le fleuve n'a pas loin de 1500 mètres. Quant à la profondeur, elle doit être en moyenne de 6 mètres au moins, puisque l'eau affleure presque le sommet des berges.

Et la crue n'est pas finie. Si toute cette eau n'est qu'un déjeuner de soleil, il a de l'appétit Je soleil du Tchad !

Les Ouaddaiens de la suite d'Açyl sont vraiment drôles. Ils ont refusé du thé. C'est cependant une friandise lorsqu'on en met un peu autour de beaucoup de sucre. Mais ils m'ont déclaré qu'en rentrant chez eux ils n'auraient plus que le regret de n'en plus boire encore. « Et le regret, c'est moins bon qu^ le thé. Pour ne pas regretter, il vaut mieux ne pas connaître : on ne désire pas ce qu'on ignore. »

Yaya, le gros commerçant établi à Kousri, a eu moins de scrupules : il s'est offert toute la théière, a englouti toute ma boîte de sucre, en répétant: « Thé, chaï; chaï,di thé. » Il faisait claquer sa langue, se brûlait consciencieusement en faisant la grimace, mais buvait cependant, et, pour me remercier, riait de toutes ses dents luisantes dans sa moustache brune.

Pour payer mon hospitalité , il m'a raconté qu'il avait été à Trablis (1); que les Taliènes (2 n*étaient pas pareils aux Allemanes; que la mer était salée; que les Angliches étaient avares ; que le sergent alle-

(1) Trablis: Tripoli, (â) Taliènes : Italiens.

mand écrasait avec une clef le nez des nègres en frappant dessus à petits coups ; que les Français étaient bons ; qu'il était camarade avec Thiandy ; qu'il avait guidé son ami Rabilo (i) à travers le Bornou ; que j*étais Dokotaire ; que j'étais bon ; que j'étais riche. Que sais-je encore ? Il a conclu en me demandant une bougie et du papier blanc. Ça valait bien ça.

Nous avons profité de la présence de Blot pour traverser la rivière et faire visite à nos collègues allemands de Kousri. Malgré la froide correction des rapports officiels, les relations entre voisins sont excellentes. Au cœur de la terre d'Afrique, le contraire serait grotesque.

Réception tout à fait aimable et cordiale. Par exemple, il nous faut à tous des trésors d'ingéniosité pour nous comprendre. Avec de l'allemand, du français, de l'anglais, de l'arabe, du latin, des hiéroglyphes, et un petit dictionnaire, on y arrive.

Kousri ne vaut pas Fort-Lamy. C'est une ville en ruines, close encore d'une ceinture de murailles en mauvais état. Le poste est assez confortable, mais la ville elle-même est très sale. On a l'impression du laisser-aller et de l'abandon.

Pendant laprès-midi, nous avons vu passer en baleinière notre ami le lieutenant Faure, qui ramène de Laï M. Antony malade.

Le soir, diné à bord du Btot, puis retour dans nos pénates.

Faure a maigri ; mais il est toujours le même, infatigable, enthousiaste, et gai malgré tout. Il a dû

(1) Rabilo : le capitaine Robillot, qui a laissé des souvenirs excellents aux indigènes du Bas-Chari.

pourtant avoir du mal à Laï, car il ii*a pas pu disposer de moyens suffisants. Il a réussi néanmoins, et, grâce à lui, toute cette région du Logone s'organise.

Faure a profité de son séjour à Laï pour éciaircir la question du Toubouri : c'était sa marotte.

Traînant par terre une pirogue jusqu*à la frontière allemande, il a suivi dans son embarcation tous les chapelets de mares qui prolongent les marais du Toubouri, dans les deux sens. H a découvert là un dénivellement considérable qu'il a baptisé du nom de chutes Oauthiot. Il nous affirme que, sauf cette zone accidentée, il existe bien réellement une ligne d'eau allant jusqu'au Logone. Il est donc le premier à avoir donné la solution du problème. Mais, à mon sens, un lel chemin ne peut être qu'accidentellement praticable et nécessitera toujours l'emploi de l'homme comme bète de charge. On aura changé de région, voilà tout. En tout cas, comme on n'entend plus parler de la mission qui devait venir reconnaître cette fameuse route, Faure s'en retourne avec l'ordre de compléter ses premières reconnaissances topographiques. Cela coiUera moins cher au budget. Je me demande même pourquoi on a autant attendu pour agir sur place. C'est par là peut-être qu'on aurait dû commencer.

M. Fourneau est parti aujourd'hui pour la France. Nous le regrettons tous. A Tembarcadère, il nous a dit adieu, peut-être avec plus d'émotion qu'il n'aurait voulu le laisser paraître. Mais cela fait plaisir tout de même de voir un chef reconnaître vos efforts et apprécier les difficultés.

On sent cependant que notre commissaire ne s'en va pas avec de bons souvenirs : il en a plein le cœur. Les affaires doivent se gâter.

Dans le village, à droite du poste, sur une petite place, un teinturier a installé son usine. L'endroit est bien choisi : c'est un des rares îlots qui émergent, secs, des ruisseaux de boue et d'immondices dilués par les pluies. Ce petit ararat sert de refuge aux oisifs et aux gens de bien qui viennent y lire leur Coran à l'envers, ou dormir à côté.

Donc, dans un coin, un Néiâli a installé son usine. Quatre pieux soutiennent une toiture plate, faite de pièces et de morceaux, abri moral contre le soleil ; de la pluie, on n'en parle pas, car elle est incompatible avec toute autre occupation que le dormir.

L'outillage est peu coûteux. De grosses jarres, enterrées jusqu'au col, servent de cuves. Une autre est pleine d'eau sale. Une dernière sert à colliger les résidus mal odorants, dont on ne se débarrasse que lorsqu'ils débordent.

Un filtre complète le matériel : c'est toujours le même modèle, breveté depuis la Kémo jusqu'ici : on prend une vieille marmite, dont on fêle le fond sans fragmenter d'éclats ; dedans, on superpose, sans les tasser, des couches de paille sèche et de brindilles, puis un lit de bâtonnets plus serrés qui supporte le mélange à filtrer. Le tout est en équilibre sur un trépied ou un cadre de fortune. Le Néiâli s'en sert pour extraire des cendres un mordant à base de soude et de potasse, qu'en beaucoup d'endroits on consomme en guise de sel. Ce filtre sert aussi à préparer la teinture : le rouge s'obtient avec le kol-koli. Le bleu, beaucoup plus répandu, s'extrait de l'indigo. Dans la région, on l'appelle Nilé, mais on en cultive peu ; celui qu'on utilise provient surtout de Dikoa. La plante a été pilée dans un mortier ; on a façonné à la main des masses lenticulaires de tailles variables, qu'on a se-

chées au soleil; elles ont une teinte bleu, foncé, avec un velouté blanc de moisissures.

Ces galettes sont éraiettées dans Teau froide, et, pendant quatre jours, on laisse macérer en agitant le mélange. Comme la cuve n'est jamais nettoyée, la fermentation est rapide ; mais, en revanche, cane sentpas bon. Le quatrième jour, on décante et on mêle à parties égales avec une solution concentrée de mordant. La teinture est prête.

Le teinturier plonge ses étoffes dans le mélange et les y laisse une heure ou deux, en les malaxant sous l'eau pour qu'elles s'imprègnent. Après, la véritable besogne commence.

Le Néiàli s'assied à côté de sa marmite, et, tout en agitant constamment Je contenu, il déplie, froisse, chiffonne et frotte méthodiquement l'étoffe, sans laisser un seul endroit où sa main ne soit passée.

L'étoffe prend alors une teinte verdâtre qui bleuit petit à petit; puis elle devient bleu céleste, outremer, fonce et tourne au noir. Une seule journée de bain et de trituration suffit, en général, pour teindre les dix « dera » ou coudées que mesure un ferdah. Mais ce temps peut être dépassé, et beaucoup d'étoffes résisteraient même à une immersion plus longue.

Quant à la teinture, elle est peu tenace, et seule la Oabak du pays peut être réputée bon teint.

Aussi, après avoir tordu et égoutléle ferdah au sortir du bain de couleur, va-t-on le laver à grande eau pour chasser l'excès de colorant et juger du résultat. Après -quoi on Tétend à sécher au soleil.

Ce n'est pas tout : il faut rendre à l'étoffe son lissage et son apprêt : les Moudougagas entrent en scène. Ce sont des maillets de bois dur, cylindriques. -Deux compères en prennent chacun un, s'installent à

terre de chaque côté d'une grosse bille soîgneusemeat équarrie ; dessus, ou étale le ferdah sec, et le tam-tam commence.

La pièee est ainsi martelée dans toute son étendue ; on la plie en deux, et on lape; psis en quatre, on tape loujourft. C'est une grêle de petits coups rythmés. L'étofTe devient luisante et polie. On replie encore; on refrappe de plus belle. Quand les repasseurs sont fatigués d'un bras, ils changent, varient aussi leur musique, et recommencent avec plus d'ardeur.

Parfois, le bruit finit par éveiller quelqu'un des dormeurs étalés à Tombre : il s'étire, bâille, se retourne^ murmure en chantonnant le doux nom d'Allah et se rendort.

Plus loin, en plein soleil, affalé sur le dos, bras en croix, un garçonnet, las d'avoir lutté toute la nuit contre les moustiques, ronfle imperturbablement, les yeux, la bouche, le nez, pleins de mouches... Les Mondougagas peuvent taper!

Les Kotoko habitent surtout sur la rive allemande. Ils sont, en général, grands, osseux, avec une tète étroite, une peau foncée, un type parfois un peu affiné comme au Baghirmi. Ils se font sur le front et le nez trois longues cicatrices parallèles, dont la médiane va de Tépine nasale supérieure à la racine des cheveux. Cette longue cicatrice médiane ne leur est d'ailleurs pas spéciale, car beaucoup de Kanouri la portent également, et elle fait partie des tatouages signalés par camarade Henric chez les gens de Zinder.

Pêcheurs de préférence, cultivateurs par occasion, ils habitent le delta et les berges du Chari.

Entre eux, ils se divisent en trois groupes : les Lagouéré sur le Logone, oCi ils se sont mélangés aux

Mousgou ou Masa; — à Kousri, les Semsir, qui se sont mélangés aux Barma; — à Goulféî, les Soungoualkoué, métissés de Kanouri.

Malgré quelques symptômes de décadence, ils forment encore une forte peuplade, assez sympathique de tempérament.

Il court des légendes sur leur compte. On les représente comme les descendants de géants immenses qu'on enterrait debout. Ces géants s'appelaient les Sao ; on leur attribue des travaux gigantesques, dont on ne trouve plus aujourd'hui que de modestes débris.

Lorsque je laisse du lait, le régal de mes boys consiste à se préparer du « mich ». Us ajoutent un peu de sel, de poivre, de Toignon haché et du tamarin. Le lait caille, et, trois jours après, ils le mangent. C'est, à peu de chose près, notre fromage à la pie.

J'ai obtenu la permission de garder un jeune captif en attendant qu'on puisse l'envoyer chez lui. Le pauvre petit est sauvage et craintif; il m'a appris qu'il avait été capturé au cours d'une razzia du côté de Gouléï et' de Boungoul. Il n'est pas expansif ; on n'en peut rien tirer. En revanche, il mange comme quelqu'un à qui cela n'est pas arrivé tous tes jours.

Parmi les groupes curieux qui peuplent le Bas- Ghari, les Fellata ne sont pas ceux dont la présence est la plus explicable.

Pasteurs, semi-nomades, vivant de leurs troupeaux, ils ne tiennent au sol que d'une façon tout à fait accessoire. Leur demeure est partout où se trouvent des pâturages et l'eau. Raba, qui s'y connaissait, avait

trouvé le moyen le plus sûr pour se les affilier : il prenait les bétes ; les Fellata suivaient.

Cependant Raba n'est pas seul l'auteur de leur dispersion déroutante. On en trouve partout : les uns sont au Ouadaï, les autres au Dartbur; quelques-uns ont été s'installer au Dar Roufia. Mais les plus nombreux sont restés au Baghirmi, ou à l'entrée du delta.

Au Chari, on les nomme Fellata ou Foullan ; dans TAdamaoua, on les appelle Foulbé ; au Sénégal, ils portent le nom de Peuls, de Poulo ou Foulla. En définitive, ils sont partout les mêmes. On distingue bien dans le nombre des types un peu différents. Mais le fait n'est pas surprenant, quand on songe à leurs avatars. D'une façon générale, ce sont des gens assez grands, minces, aux formes élégantes. Leur peau peu foncée a des tons chauds, légèrement roux. Ils ont la tête étroite, de grands yeux bien fendus, aux coins légère-^ ment tirés ; le nez est plutôt fin, le plus souvent droit, <\ base horizontale, quelquefois un peu épais du bout; les lèvres sont assez minces, les dents droites, Toval du visage harmonieux. Hommes et femmes ont un système pileux assez abondant.

D'un tempérament froid, d'un caractère doux, intelligents et braves, les Fellata forment une race sympathique qui peut et qui doit nous servir.

Depuis longtemps, leur origine a provoqué des controverses tenaces entre les ethnographes. On les a fait venir un peu de tous les côtés, depuis l'Asie jusqu'au Sénégal ; on les a même rapprochés des Zandés.

Gomme on manque absolument de base, toutes les opinions peuvent se défendre avec autant de succès. Aussi je n'ai pas scrupule de noter la mienne.

Cheikh et Tounsi les connaissait : il rapporte même à leur sujet la légende nationale qui les fait descendre

d'uQG femme et d'un caméléon. L'histoire nous donne iieureusement des renseignements moins fantaisistes.

Une chronique arabe les signale au xnr siècle au Kanem, où ils auraient constitué le fond de la population (1).

De 1371 à 1603, ils eurent à soutenir des luttes violentes avec les gens du Bornou et auraient, dès ce moment, commencé, vers le sud, un mouvement qui les amena sur le Bà-Ergig.

C'est vers cette époque que les Boulala, établis au Fitri, les attaquèrent à leur tour et les refoulèrent de l'autre côte du Chari. Les Fellata envahirent alors TAdamaoua, où on les trouve encore. C'est de là qu'ils se répandirent dans le Fouta Djallon.

En 1802, un de leurs marabouts, nommé Zaky, fils de Fodio, ayant eu maille à partir avec Baoua, chef de FAdamaoua, fomente une révolte. Baoua est défait et tué. Zaky prêche la guerre sainte. Sous le nom de Dem Fodio, dont nous l'avons baptisé, il conquiert le Fouta, le Noupé, le Kachna, l'Afnau, le Sokolo, l'Adiguiz, et pénètre au Bornou, dont il détrône le chef. Ce dernier cherche un refuge au Kanem, et, en 1803, avec le concours du sultan Kanembou, Cheikh Mohamed Emyn, il réussit à battre les Fellata et à arrêter leurs conquêtes. Mais les Fellata n'en étaient pas moins revenus dans leur pays d'origine.

Si bizarre que puisse, en effet, paraître cette opinion pour ceux qui n'ont pas vu les gens, il semble que les Fellata sont les derniers débris de la race autochtone qui peupla le nord de l'Afrique, entre le Tchad et l'Egypte, où on les retrouve parmi les Fellah.

Si j'osais même, j'ajouterais que les Toubous sont

^1) Voir Lechatclier, L'Islam.

peut-être leurs proches et qu'on pourrait voir en eux les Nubiens de l'histoire antique.

C'est peut-être imprudent. Mais ceux qui voudront contredire ces suppositions seront obligés d'en faire d'autres, aussi gratuites : c'est la seule certitude qu'on puisse avoir aujourd'hui.

Un des légumes les plus employés est une plante appelée « tamaléga » parlesBarma,«boubiri)) parles Tounia, et« gabis » parles Sara. On la coupe en petits morceaux qu'on fait bouillir. On la met ensuite à cuire avec du poisson sec, et on la sert avec de la farine de mil cuite à l'eau. Les Barma appellent dala cette friandise.

Les femmes sont très coquettes; elles adorent les parfums violents. Comme les essences coûtent très cher, elles les remplacent par les fumigations. Elles mettent sur la braise quelques éclats de santal, des morceaux de diamsinda et d'autres bois aromatiques. Puis elles s'accroupissent au-dessus et se couvrent entièrement avec l'étoffe qui les habille.

Elles gardent pendant longtemps une odeur un peu poivrée, qui n'est pas désagréable, même à nos odorats civilisés.

Dans la grande rue, à droite, une pailiotte circulaire flanque l'angle d'une enceinte en seccos. Devant la porte, une rangée de markoubs. C'est l'atelier de Mallem Harouna. Mallem Harouna est tailleur, et ses aides sont mâles; car nulle part ici les femmes ne savent coudre.

On est loin du Sentier ou de la rue de la Paix. D'un mur à l'autre, des ficelles tendues supportent des él ^ITes en pièces pour appâter le client : cotonnades luisantes, indiennes à ramages, pagnes éclatants, « ferdah » criards. A terre, assis en tailleur sur de vieilles peaux de chèvres

OU des fragments de nattes, lés ouvriers mélancoliques poussent des aiguilles grosses comme ça, ou roulent sur leurs cuisses nues des brins de coton arrachés à des lambeaux d'étoffe, pour faire du fil. On rit peu ; on cause à peine, on chuchote. Parfois un ténor fredonne d'une voix aigre.

Au fond, trônant sur une caisse garnie de coussins, Mallem Harouna dirige de ses doigts agiles la course cadencée d'une machine à coudre.

On entre ; il se soulève, esquisse un salut, sourit et marmote avec onction d'interminables « Afia ! El Afial Afia Zén! » Puis, silence. On s'assied : cela peut durer longtemps. Mais on sent la bergerie. Alors on raconte sa petite histoire. Mallem, attentif, écoute. Il n'y a plus qu'à s'entendre. Deuxième tableau.

Mallem s'allume. « Les étoffes sont si chères! Il est vrai qu'un sultan comme loi n'y regarde pas de si près. Car tu es un chef, un vrai sultan ; et, pour que la femme soit la plus belle, un tlialer de plus ou de moins n'est pas une affaire. D'ailleurs, on te compterale « ferdah »au plus juste : tant pour les dix « dera », tant pour le transport depuis Mongono ou Dikoa ; ce Diagara est tellement dur pour les péages! » Mallem parle, et ses mains s'agitent; il sourit, montre ses dents, ondule, minaude, avec des gestes arrondis de petite fille. C'est un flot d'éloquence. On se noie, ses doigts bavards vous hypnotisent. Bref, lorsqu'on s'en va, on a consenti à lâcher quelques thalersen sus. Mallem n'est pas un juif: il n'est seulement que Haoussa.

Le Delta. — La région des Sac.

Je me mets aujourd'hui en route pour la dernière étape : elle doit me conduire au Tchad. Avant d'y aller,

je profiterai de rautorisalion, que nous ont très aimablement accordée nos voisins, de visiter Tancien territoire des Sao.

J'embarque avec juste Tindispensable et un cheval que nous avons grand'peine à faire traverser dans une pirogue kotoko.

A Kousri, le D' Krawietz m'annonce qu'il m'accompagne jusqu'à Sao, en retournant à Dikoa. Nous partons à pied. Ma pirogue nous rejoindra.

La brousse, sur la rive gauche, n'a rien de plus remarquable que sur l'autre. Nous sommes dans des fourrés épineux, coupés de clairières, presque toutes marécageuses à cette époque.

Les pâturages sont abondants ; des Arabes y ont élu domicile: ce sont des Hamadieh, je crois, 'ou bien des Salamat. Ils vivent en petitsgroupes isolés^t m'ont paru d'un naturel assez soupçonneux.

Mauvais cultivateurs, ils tirent une bonne partie de leurs ressources de la récolte du « kreb. » C'est une espèce de graminée qui pousse en abondance sans la moindre culture. Nous en traversons des nappes ininterrompues. On est entrain de la moissonner. Nous apercevons des gens armés d'un grand panier très léger qu'ils promènent comme en fauchant, au niveau des panicules. De temps en temps, ils vident ce qu'ils ontramassé dans un autre panier ou un sac. Ce Kreb donne une farine très blanche, très appréciée par les indigènes, qui la préfèrent à celle du mil ; je crois qu'ils n'ont pas tort. Pour la moudre, ilsse servent d'une grande pierre plate, le plus souvent fixée au sol: elle est légèrement inclinée. Dans le bas, une marmite est prise dansle bloc d'argile : cette marmite est elle-même inclinée, de façon à présenter son ouverture juste au niveau de la dalle. On y met le kreb.Lafemme s'agenouille àl'autrebout, tenant

à deux mains une seconde pierre plate qui servira de meule. Elle amène de la marmite une poignée de graines sur la dalle et les broie vigoureusement ; les grains épargnés retournent dans la marmite; la farine reste sur la pierre ; la femme la balaie d'un coup de main et la fait tomber dans un van placé devant ses genoux.

Les indigènes font très vite cette besogne, cependant pénible.

Le soir, nous nous sommes arrêtés dans un petit village kotoko que je n'ai pu visiter. Le docteur et moi, nous avons causé jusqu'à des heures tardives; nous finissions par nous comprendre, mais je dois avouer que ce fut surtout grâce à lui. Il m'offre d'ailleurs une hospitalité charmante, qui m'estd'autant plus sensible que je suis plus miséreux.

Le lendemain, vers midi, nous sommes arrivés h Meltem, sur le bras de Makari. C'est ici que je vois pour la première fois des traces indubitables d'une civilisation plus ancienne. Le village est entouré d'une enceinte de murailles en terre, énormes, dont il ne subsiste plus guère que la base. Un fossé la précède, déjà presque comblé par les éboulis. Au milieu de la brousse, nous avons pu trouver des vestiges de cases ; il ne reste plus que des emplacements circulaires et des fragments de poterie.

J'ai eu le temps de jeter un coup d'oeil sur les cases kotoko. Elles ressemblent extérieurement aux cases Barma. Mais la muraille en terre est toujours plus ou moins protégée par des sargounias (1) collés contre l'argile. Ces murs sont moins épais et renforcés par des pieux qui supportent le toit et font sarllie à l'intérieur. Un màt

(1) Sccco ou paillassons tressés.

3<r2 DU CONGO

cenlral soulienl la coupole. Llnlérienr de la case est divisé en plasieurs étages concentriques. Le sol, légèrement excavé, s'étend jusqu'à une première marche, qui tient toute la moitié postérieure du cercle, en face de la porte.

Une seconde marche, en retrait, contient le fourneau, construit comme au Baghirmi. Une troisième sert de couchette.

Le mobilier n a rien de particulier. Mais la disposition de ces cases est absolument spéciale. Je ne Tai trouvée nulle part ailleurs. Ce mode de construction doit être propre aux Sao, dont ces Kotoko descendent en droite ligne. Ils ont appris à utiliser d'une façon presque parfaite Targile, très abondante, pour se protéger contre l'humidité.

Meltem est un lieu de passage fréquenté. Jadis, la place exigeait même un péage.

Comme la rivière est trop profonde pour être traversée à gué, les gens passent à la nage« en se servant de calebasses énormes en guise de flotteurs.

Pour nous éviter les fatigues d'une marche pénible par la chaleur, nous avons embarqué dans une pirogue qui nous descend jusqu'à Sao. Le voyage n'a rien d'agréable; le fleuve est étroit et très encaissé entre deux berges couvertes d'une végétation arborescente et forte. On ne voit rien.

Vers le soir, nous sommes arrivés à Sao, trempés; Tembarcation faisait eau par toutes les fentes. Il a fallu faire sécher le matériel aussitôt débarqué.

Le D"^ Krawietz me quitte ce matin pour reprendre le chemin de Dikoa. Je regrette bien de ne pouvoir l'accompagner jusqu'à Ngala, où Nachtigall signale de vieux tombeaux. Je n'en ai pas le temps;

j'ai surtout trop peu de ressources; j'ai dix thalers pour faire ma tournée, encore a-t-il fallu que le Commandant fasse un sacrifice pour me les accorder.

Malgré les ordres du D*" Krawietz, les gens de Sao ne mettent guère de bonne volonté à me faciliter la besogne. Ils se retranchent derrière leur ignorance et cherchent à éluder mes questions. « Les Sao sont morts depuis si longtemps! » Mais j'ai pour me guider un renseignement précieux ; je ne lâche pas prise : pourquoi le village porterait-il encore le nom de Sao, si la région ne conservait des traces de leur existence.

Bribes par bribes, je finis par arracher quelques indications. Les gens parlent un dialecte très voisin du kotoko, dont il diffère cependant par la prononciation et par quelques détails. Puis j'arrive à savoir jusqu'où s'étend encore la région des Sao : Balghé, Ndéfou, Renn, Affadé, Ngala, sont les principaux centres. Ces Sao furent jadis une très grande nation ; la légende qui court sur leur compte tire son origine des traces qu'ils ont laissées. Ils ont dû, en effet, connaître une civilisation beaucoup plus avancée que celle d'aujourd'hui. Barth nous les montre occupant les pays entre le Chari et la Komadougou Waoubé, en 1330; battus et dispersés en 1600 par Edriss Alaoma, ils furent obligés d'émigrer vers l'est et le nord-est, ne laissant dans leur pays d'origine que des noyaux éparpillés.

Cette donnée historique est corroborée par les constatations possibles à l'heure actuelle.

Ces Sao furent, à n'en pas douter, la branche originelle de beaucoup de peuplades d'ici. Les kotoko sont leurs descendants les plus directs. Ils en conviennent très volontiers. Même, ils indiquent leur parenté avec les Kouri du lac Tchad, et aussi avec les Kanembou, qui sont plus mélangés.

Pour éclairer mes convictions, j'ai tenu à inspecler la brousse, espérant y trouver quelque indice capable de me fixer sur la valeur de mes renseignements.

Lorsque j ai parlé aux Noirs de tombeaux, ils ont «latureilement feint une ignorance complète. L'un deux ^ même poussé la naïveté jusqu'à me conduire devant une vieille carapace de tortue, qu'il m'affirmait avec un grand sérieux être un crâne.

Mais, en chemin, j'ai retrouvé danR les lougans les mêmes vestiges qu'à Meltem : presque toutes ces ruines sont au sommet d'élévations. Puis j'ai trouvé des os. De détours en détours, j'ai fini par m'apercevoir (jue ces os provenaient des flancs de petits monticules, où les pluies les avaient déterrés.

Dès lors, j'étais sur la bonne piste, et bientôt je mettais à nu un premier squelette. C'était celui d'un homme de grande taille, autant que j'en pus juger malgré son mauvais état : il s'effritait on miettes. Le corps avait élé couché sur le flanc droit, la face tournée vers Test, la tête au sud. Les jambes sont demi- .fléchies, les bras allongés, les mains jointes fixées entre des genoux; c'est la même position qu'on donne encore aux morts dans la tombe aujourd'hui. La tête était 'très abîmée. Un peu plus loin, j'ai trouvé un autre squelette, dans une situation en tous points identique. Toujours pas de crâne bien conservé. A la fin, j'en ai découvert un ; mais il m'a fallu l'enlever avec le bloc de terre, que j'ai dû entailler au couteau.

En cherchant dans les herbes, j'ai ramassé des débris de poteries énormes, comme on n'en fait plus dans le pays ; quelques fragments de ferrailles, et des perles en cailloux taillés, ressemblant étrangement à celles -qu'on retrouve du côté du Niger.

Je suis d'autant plus navré de ne pouvoir con-

tinuer mes recherches que je me sens sur un terrain plus solide. Avec un peu de temps et quelque argent, on ferait, j'en suis sûr, des trouvailles intéressantes. Mais il faut m'en retourner; le temps passe, et je ne suis pas encore au Tchad.

La pirogue m'a rejoint. Nous remontons le bras de Makari, qui nous ramène au Chari en aval de Fort- Lamy. C'est la première des branches qui divergent du fleuve. Elle va se jeter dans le cul-de-sac Bornouan du Tchad. En cette saison, elle est volumineuse, mais elle s'assèche presque pendant les grosses chaleurs.

A sa naissance, s'élève le village kotoko de Faldjé. J'y ai passé la nuit. Les gens conservent pour les Français une amitié empreinte de ce respect que nous a valu partout la victoire de nos armes. Ce sont des pêcheurs émériles. A l'embarcadère du village, étaient amarées plusieurs grandes pirogues fort bien faites. Le défaut de bois de construction a obligé les indigènes à faire de l'ajuslage : leurs pirogues sont en planches cousues. Elles sont à fond plat ; la poupe est coupée carrée, et l'avant retroussé en proue de gondole. Au niveau de la jonction des bordages et du fond, la coque est faite de planches d'un seul morceau, taillées en angle dièdre. Le reste de la membrure est en lames, accolées suivant leur taille, sans disposition spéciale. Les coutures sont faites en surjets qui serrent sur la fente un calefatage d'herbe épaisse et très pressée. Do petits morceaux de chiffons, poussés en forçant avec des outils minces, bouchent les fissures et les trous par où passent lescordelles de coutures. Une membrure rudimentaire renforce intérieurement la coque. Des traverses maintiennent Técartement des bordages et simulent des bancs. Ce ne sont certes pas des embar-

cations très élaoches, mais elles sont assez solides pour embarquer plus d'une tonne.

Le soir, j'ai eu le spectacle d'un tam-tam, donné en riionneur de la fin des moissons. Vers six heures, le chef avait fait répartir les derniers épis de mil. Après, on dansa. Gomme orchestre, un flageolet rustique et un tambour.

La danse n'est pas très attrayante : hommes et femmes font une ronde très lente, marchant en file indienne, scandant les pas et se trémoussant d'une façon grotesque ou inconvenante. Quelques hommes se sont aiïublés d'oripeaux. L'un d'eux s'est entortillé dans les débris d'un vieux filet; il s'est fait une espèce de turban, a passé une tige de mil à sa ceinture en guise de sabre, et s'en est mis une autre en bandoulière en guise de fusil ; n'empêche qu'il en tienne une troisième sur l'épaule. Chaque fois qu'il passe devant moi, il me crie : « Ana askr (t) », de peur que je n'aie pas compris. Il a un succès fou, dont personne, pas même lui, ne se lasse.

Pendant un repos, le tambourinaire est venu me donner une audition spéciale. C'est sans doute un virtuose, car tout le monde a fait cercle. L'homme a assuré sous son bras le tambour en bois allongé qui lui pend à l'épaule. Il s'est afifermi sur les jambes. Il frappe son instrument avec une petite baguette en bois, recourbée à angle droit, qu'il tient de la main droite; il se sert de la main gauche, sans accessoire. 11 frappe, frappe, s'excite, multiplie les croches, arrive presque au roulement, tout en faisant des contorsions désopilantes qui décèlent ses efforts : il se tortille, se raidit, roule des yeux, louche, grimace d'une façon

(1) En arabe : moi soldat.

épouvantable. L'assistance lui fait ovation ; lui me demande en cadeau une boite d'allumettes. Je crois bien qu'ils les ont toutes brûlées le soir même, à force de vouloir en allumer chacun une.

A partir de Faldjé, nous avons pris le Chari, décidée à ne pas perdre de temps en roule. Il n'y a d'ailleurs pas grand'chose à remarquer. Le fleuve, large d'environ 600 mètres, est bordé de berges le plus souvent abruptes et couvertes de broussailles. Nous les longeons en frôlant des bancs épais de roseaux et de mimosa polyacàntha, où la tsé-tsé foisonne. C'est sans doute cette coïncidence qui a induit en erreur notre camarade Morel et lui a fait penser qu'il y avait une relation entre la présence de la plante et l'existence de la mouche. Toutes deux recherchent également rhuiuidité : c'est le seul fait qui soit exact.

A celte époque de l'année, la crue et les pluies provoquent dans les berges des éboulements considérables : par instants, on voit des pans de terrain se détacher d'un seul bloc sur 5 ou 6 mètres de longueur. Ces éboulis mettent à nu les gîtes d'animaux de toutes sortes, abrités dans les berges. On retrouve d*dbord des lacis de galeries aménagées par les fourmis ; les trajets empruntent ceux des racines que les insectes ont fait disparaître. Ailleurs, on trouve des cavités globuleuses occupées par des magmas d'argile ferrugineuse qui se dissout petit à petit. D'autres trous sont l'œuvre de gros carabiques ou d'insectes mineurs ; certains sont habités par des araignées. Des termites se sont ménagé des logettes soigneusement crépies et maçonnées : quelques-unes contiennent des gâteaux de terre et de salive, criblés de trous, pareils à des éponges. On remarque ailleurs des noyaux arrondis.

gros comme le poing, formés de petites boulettes de terre agglutinée : c'est compact et pesant. Près de la surface, sont des galeries obliques de sphégides. Près de Teau, sont les trous plus rares, creusés par un animal gros comme un rat, rougeâtre, qui plonge et nage foVt bien. Je n'ai pu mettre la main dessus.

Les guêpiers et les martins-pécheurs font le reste.

Nous nous sommes arrêtés quelques instants à Mara. La ville est sur la rive allemande. Chez nous, il n'y a qu'un petit village nouvellement construit dans le marais.

En aval de Mara, on trouve dans les éboulis des berges, sur notre rive, à l",oO environ de la surface du sol, de véritables assises de poteries concassées. Les indigènes les attribuent aux Sao.

Rien de remarquable jusqu'à Goulféi, qui se trouve assis sur la rive allemande. C'est une très grosse bourgade, autant que j'en ai pu juger de notre berge. Son aspect rappelle celui de Kousri, en plus propre et •en mieux construit ; l'enceinte a même Tair d'être ■entretenue, ce qui n'est pas surprenant, puisque Goulféi «st la résidence du sultan Diagara.

Sur notre rive, pas grand'chose, sauf des groupes de cases en paille habitées par des Kotoko et, dans l'intérieur, par des Arabes.

Au-dessous de Goulféi , les berges du Chari s'abeissen l . Quelques villages de Salamat ou de Béni Sett sont cachés dans la brousse à peu de distance du fleuve. On y élève partout de l'autruche, qui fréquente d'ailleurs •ces régions en assez grandes troupes, à l'état sauvage. iMais c'est surtout le lieu d'élection du rhinocéros : la brousse est sillonnée de ses pistes.

Nous avons couché dans le village de Koukaïa, habile par des gens dont la présence ici est assez curieuse. Ce sont des Babalia; ils parlent un dialecte très voisin du Barma et disent qu'ils sont parents avec les Boulala de la région du Tchad. C'est peut-êtreun noyau isolé, qui a subsisté après que les Boulala eurent été rejetés dans le sud.

Ce sont des pasteurs de mœurs douces et accueillantes; ils ont pris les allures et les habitudes des Arabes qui les entourent. Le soir, ils ont dansé à la lune, au son d'un instrument qu'ils appellent badiara. C'est un simple roseau coupé entre deux nœuds dont on n'a supprimé qu'un seul. Vers l'extrémité obturée,, on a découpé une mince languette longitudinale allant jusqu'à la cavité de la tige et adhérant seulement par l'un de ses bouts : un 8 de ficelle passe sur cette anche et est maintenu en place parle petit doigt, lorsque 1& musicien a trouvé sa note. L'autre extrémité du badiara est percée latéralement d'un seul trou. Le musicien souffle et aspire alternativement et varie la musique en bouchant plus ou moins complètement le trou latéral ou celui du pavillon. On ne peut dire que le son soit joli, mais il est assez mélodieux et même agréable. Ces plaintes de hautbois mélancolique sont tout à fait dans une nuance en harmonie avec le cadre. A la fin de chaque phrase musicale, lassistance accompagne d'un accord très grave, donné presque à mi-voix. La danse elle-même n'est pas curieuse. C'est un exercice d'assouplissement. On tourne en cercle d'abord très lentement, en n'esquissant que de petits gestes parfois pas disgracieux; on avance presque sans lever les pieds, les genoux un peu fléchis. On saute alternativement deux fois, un pied touchant le sol avant l'autre, puis les deux pieds frappant à la fois. Un temps d'arrêt ;

sursaut en avant les pieds joints, et on recommence. Peu à peu la danse s'anime, les mouvements prennent de Tampleur; voici même qu'on gesticule. Puis brusquement tout se calme, pour reprendre Tinstant suivant, avec la même gradation. Pendant ce temps, le Badiara n'a pas bronché ; il n*a pas envoyé une note plus vite que l'autre ; il s'est borné à quelques « couac », pour ne pas être oublié.

Je n'ai pas pu chasser, et il n'y a rien pour la soupe. Je vais manger du sieft à la mode Tounia ; c'est Kouno qui me l'a préparé. Koudou, qui est Sara, appelle ce plat mouron. C'est le mets national ; ce n'est même pas assez dire, car, à part quelques variantes, j'en ai vu manger partout.

La préparation n'est pas compliquée. On fait bouillir de l'eau dans une marmite, et l'on ajoute du mil en farine par petites quantités. Il faut remuer vigoureusement le mélange en le laissant cuire jusqu'à ce que l'eau soit résorbée. Gela fait un bloc de pâte qu'on met à refroidir dans une calebasse. C'est en somme une espèce de pain, et, quoique indigeste, il s'avale sans difficulté. On pourrait aussi bien l'appeler cataplasme.

Pour la circonstance, Kouno a fait une sauce toute verte avec des feuilles de Tamaléga et avec cet hibiscus répandu partout sous les noms variés de véké, de gombo, etc.

C'est visqueux, gluant, ça colle, et ça n'a pas grand goût, sauf un peu d'amertume. Mais, avec du sel, on s'en contente, même quand on n'a pas gros appétit.

A Chaoui, nous sommes en plein delta. La ville est encore en territoire allemand. Sur notre rive, un autre village s'élève qui tuera peut-être celui de l'autre côté.

A partir de cet endroit, le Chari semble se ralentir; il s'envase; les berges s'aplatissent et se bordent de marais de plus en plus nombreux. En cette saison, on voit plusieurs petits marigots se détacher du fleuve et courir à travers prés.

Dans ce» parties inondées, le courant ne se fait pas sentir : le poisson abonde. Les indigènes emploient pour y pêcher un système ingénieux. Entre la rivière même et la morte-eau, ils construisent parfois, sur plusieurs centaines de mètres, une grossière zériba en branches. De place en place, ils ménagent des chambrettes quadrilatérales munies d'une porte étroite. Les quatre gros pieux placés aux angles sortent de Teauet supportent une plate-forme sur laquelle un pécheur fait le guet. Le poisson suit la zériba et trouve la porte; mais, pour la franchir, il doit faire remuer trois ou quatre longues tiges de paille, plantées à dessein dans la vase. Le guetteur est prévenu. Il a eu soin d'immerger dans le fond de la chambre tte une petite bourse en filet maintenue au fond par des brindilles de bois : ce filet est muni d'une ficelle que l'homme tire brusquement pour emprisonner le poisson.

En passant, nous trouvons des pêcheurs à l'ouvrage ; quelques-uns, plongés dans l'eau jusqu'au cou, sont entrain de disposer leur filet, en se servant uniquement de leurs pieds.

Un autre système de barrage s'emploie dans les petits bras, où le courant est rapide. Des claies, semblables à celles du haut fleuve, sont installées en travers du courant. Pour plus de sécurité, des lianes, en guise de tendeurs, relient la barricade à la berge. Les claies forment une spire allongée, à tours de plus en plus rétrécis, laissant enfin une logette dans laquelle on accède par une porte en entonnoir.

Nous nous sommes trompés de chemin et engagés dans un petit bras à l'ouest. Nous avons heureusement rencontré un hameau dont les habitants nous ont remis dans la bonne voie.

En débarquant pour aller aux ren'seignements, j'ai trouvé des tanneurs entrain de préparer des peaux de crocodiles pour en faire des sacs. l\& choisissent de jeunes sauriens longs à peine d'un mètre; ils les dépouillent très proprement sans les déformer, assouplissent la peau et la tannent avec la graine d'un acacia. Ils recousent alors la fente du dépouillage, laissent une ouverture à la place du cou et conservent presque entièrement les pattes : la cavité de ces dernières leur sert à ranger à part les plus petits objets, hameçons, briquets et autres ustensiles.

De retour dans le grands bras du Chari, nous avons essayé de rattraper le temps perdu, pour arriver à Djimtilo le soir.

L'aspect du paysage change de plus en plus : les papyrus apparaissent en grosses toufifes; les berges s'aplatissent et se dénudent. On défile de temps en temps entre des clairières, où scintillent actuellement des flaques et où s'éparpillent des bouquets de bois. Le nombre des marigots augmente. A l'est, devant nous, se dressent les sommets arrondis de Hadjer el Hamis. Sur quatre, deux seuls sont assez élevés pour s'apercevoir à cette distance.

En certains endroits, les berges sont hautes encore ; elles sont alors généralement couvertes d'un tapis d'herbe et ombragées de gros tamariniers.

Sans nous arrêter, nous passons devant des hameaux, situés sur la rive droite, et nous arrivons à Djimtilo, terme de notre voyage. C'est ici que nous allons camper.

Djimtilo. — Le lac Tchad.

Djimtilo n'est pas, à proprement parler, au bord du Tchad. En cette saison, le lac débordé y vient presque; mais, lorsque les eaux se sont retirées, il faut faire une douzaine de kilomètres pour les rejoindre. Cependant Djimtilo est un centre important : c'est la dernière bourgade dont la construction ait été possible dans ces régions toujours menacées par la crue. C'est le dernier port sur le fleuve, le point de transit entre le Chari et l'archipel. Aussi la population y est-elle assez mêlée.

L'élément principal est composé d'Arabes Salamat. A côté d'eux, vivent quelques Kotoko. Dans un autre village, sont groupés des Kanembou, des Kouri originaires de l'archipel et de rares Boudouma, qui forment la population flottante. Tous s'entendent entre eux assez bien : Kotoko et Kanembou pèchent; les Arabes élèvent du bétail. Les uns et les autres cultivent un peu de mil.

Le pays est curieux ; il est l'œuvre du fleuve, qui roule pendant la crue beaucoup d'alluvions. Le terrain, très fertile,estcouvertde bouquets clairsemés de brousse plus forte, mais moins épaisse. Ce qui domine, c'est la plaine, marécageuse pendant le» pluies, fraîche encore pendant la sécheresse. Aussi les pâturages sont-ils abondants.

A Djimtilo, on commence à trouver un véritable élevage, mais il faut se garder des exagérations. Les chèvres sont nombreuses ; les moutons le sont déjà moins. Quant aux bœufs, leur nombre n'est pas considérable.

On en distingue deux races : le zébu et le bœuf du Tchad. Celui-ci est facilement reconnaissable à ses cornes immenses en croissant et à son garrot dépourvu

de bosse. Il est de robe généralement blanche et rappelle nos bœufs majestueux du Morvan.

Le zébu ressemble beaucoup à celui du Niger. Nous ne croyons pas qu*on puisse diviser la race du Ghari en deux variétéft. Tune arabe, fautre fellata. Cette manie de trouver des choses extraordinaires est bien faite pour rendre plus difficiles des études qu on poursuit le plus souvent avec des moyens insuffisants. Les indigènes d'ici pratiquent un élevage de fortune. Ils laissent faire la nature, sans beaucoup s'inquiéter des croisements. Ils demandent à leurs animaux de produira, mais ne se tracassent guère pour les sélectionner. Si on trouve chez les Fellata des bœufs plus gras que chez les Arabes, c'est plutôt à cause du propriétaire que des animaux, il est bien inutile de fabriquer de nouveaux types, surtout en se basant sur trop peu d'observations.

Pour les chèvres, le problème est aussi difficile : on pourrait en distinguer des types multipliés, produits par les croisements désordonnés de deux races : lune ressemble à la race du Soudan, avec des cornes presque verticales, divergentes et en S; l'autre est une variété sans cornes, voisine de la race de Nubie.

Les moutons sont, eux aussi, issus de mélanges continuels. Leur toison n'est bonne à rien. Les uns sont sans cornes, hauts sur jambes, avec un garrot saillant ; les autres ont de grosses cornes, une toison épaisse, un profil plus brusqué, une taille plus forte. Les indigènes disent qu'au Ouadaï c'est le type habituel.

Dans le Delta, vivent quelques chevaux : ce sont des barbes, tout à fait semblables à ceux du nord de l'Afrique, avec leur tête très longue et leur croupe ravalée.

Je ne sais plus qui avait eu l'idée ingénieuse de proposer la construction du Transsaharien pour exploi 1er

au Tchad la viande de conserve et transporter les peaux. On peut ranger cette plaisanterie parmi le& meilleures du genre. En se serran t lacein ture,nos troupes qui sont au Chari arrivent avec peine à se contenter d'un très petit impôt, qui suffit cependant pour empêcher les troupeaux de s'accroître. Quant aux peaux,, elles ne valent rien pour nos industries : elles sont maigres, minces, étroites, et leur fleur est complètement gâchée par les piqûres d'insectes. Ce n'est pas encore avec cela que le Tchad paiera ce qu'il nous coûte.

Les habitations à DJimtilo sont intéressantes : ce sont des cases rondes, de 4 à 5 mètres de diamètre et hautes de 3. La charpente est composée de quatre grands mâts, placés en carré à 3 mètres d'intervalle. Extérieurement, des pieux espacés, hauts de i™,80. Pour construire le toit, on établit une carcasse peu ciAtrée, avec des branches ajustées les unes au bout des autres. Parmi ces cintres, deux dans chaque sens s'appuient sur les mâts, de telle façon que la charpente a quatre points d'appui. On couvre avec des nattes grossières. A la base du toit, on fixe un rouleau de paille de 25 centimètres de diamètre, faisant le tour complet. De place en place, on y pique obliquement des piquets assez longs pour traverser et dépasser à l'extérieur de 20 à 30 centimètres. Une reste plus qu'à jeter sur le toit de la paille, qu'on entasse comme pour faire une meule de foin. Le gros rouleau de paille et les piquets l'empêchent de glisser» L'épaisseur delà couche est plus considérable au centre qu'à la périphérie et donne à la toiture une forme vaguement conique. Cette couverture n'est pas élégante, mais elle répond assez bien aux conditions climatériques. Pour résister aux pluies d'hivernage, elle doit être excessivement épaisse,

<;ar les dimensions de la case empêchent de donner plus de pente au toit.

Les murailles de la case sont très légères. On utilise les roseaux qui poussent en abondance ou les tiges de mil. On les accole les unes aux autres en les reliant par •des cordelles en surjet, passant sur trois ou quatre roseaux à la fois,

La porte tient toute la hauteur du mur; elle a presque 1 mètre de large, pour permettre au bétail de passer. On la ferme avec une claie construite comme la muraille.

L'intérieur de ces habitations rappelle d'une façon frappante le tougoul des cases nilotîques. Le lit est une immense plate-forme en baguettes, élevée de 1 mètre au-dessus du sol et ayant au moins 2 mètres dans «es deux dimensions. Cette plate-forme est complètement enclose par des nattes, sauf au plafond. Toute la famille y couche.

Le bétail est attaché le soir à une traverse posée sur •des fourches plantées en terre, à côté du lit. De l'autre •côté, on range les ustensiles.

Dans presque loutes les cases, on trouve pendus des amulettes, tablettes en bois, ou morceaux de papier sur lesquels sont écrits des versets du Coran. L'empreinte d'une main appliquée sur la porte complète cet arsenal destiné à conjurer les sorts.

Ce sont, en somme, des cases à deux usages : les bêtes et les gens y trouvent également abri. L'hygiène n'est peut-être pas parfaite, mais les Arabes n'y regardent pas de si près.

Rien que pour se promener avec ma lanterne à acétylène. Cheikh Ali ferait faire le tam-tam tous les soirs. •C'est devant sa case que l'on danse. La place est toute

poudreuse, piétinée par les bœufs quand ils rentrent et parsemée de bouses parmi quelques touffes d'herbe. Aux premiers coups de tambour, tout le monde accourt. Cheikh Ali et ses frères viennent me chercher. Ali, Taîné, a bien douze ans.

Nous coudoyons des femmes très sales, qui se hâtent, emportant leur enfant sur la croupe. Quelques jeunes filles surprises s'écartent précipitamment, avec une défiance bien injustifiée, les pauvres ! Quant à la nuée des moutards qui m'escortent tout le jour, ils ne conservent plus la moindre retenue. C'est à qui viendra examiner mes boutons, ou me tirer par la manche afin que je leur fasse regarder le réflecteur de ma lanterne. Ils s'amusent de leurs grimaces, surtout si l'un d'eux se met à éternuer.Qudques-uns me poursuivent et m'apportent encore, soigneusement ficelés dans des feuilles, des bousiers malodorants que j'achète quand même, espérant toujours trouver quelque chose de neuf.

Mais Cheikh Ali et ses frères sont impitoyables. Ils distribuent des coups de chicote avec une générosité toute orientale. Pour tranquilliser mes scrupules, ils me disent que ce sont des miséreux, des « Meskin » ; dans ce terme, ils mettent tant de mépris que je me demande ce qu'eux-mêmes pensent être. En fin de compte, on fait place nette, et je deviens la propriété exclusive de la famille régnante. Cheikh Ali peut gesticuler avec le fallut dont il m'a dépossédé et se pavane tout à son aise pendant qu'on danse.

Edris, le Kanembou, se dandine en soufflant dans une flûte dont il tire des trilles éperdues. Un Salamat immense et décharné frappe solennellement sur un petit tambour attaché sous son bras. Un troisième tambourine comme à contre -temps sur une caisse plus petite encore, suspendue sur son estomac. A eux trois,

ils arrivent à peine au lu- tu pan-pan de Valmajour. Mais ça se précipite. Les tambourinaires battent une cadence rompue, comme s'ils ne pouvaient arriver à jouer ensemble. Le rythme ressemble à celui de la ronde enfantine:

Tu n'auras pas la queue do mon loup î

Face au centre, des femmes tournent en rond, en marchant de côté. Elles laissent pendre les bras, penchent la télé en avant d'un air attendri et accompagnent chaque petit pas d'un coup de hanche alternatif, secouant leur croupe. Tout autour, en monôme, les hommes dodelinent de la tête et s'avancent à pas comptés. Ils font de grands gestes, arrondissent les bras et laissent traîner jusqu'à terre les fausses manches flottantes de leurs boubous. De la tête aux pieds, ils ondulent avec une certaine grâce mêlée de gaucherie. Ils ont littéralement Tair de ne savoir sur quel pied danser. C'est une succession de faux pas; puis brusquement toute la file s'arrête, et chaque danseur envoie un grand coup de... reins dans le... ventre de celui qui le suit.

Parfois une femme se détache de son groupe, quand passe à son niveau le cavalier choisi. Tous deux font quelques pas côte à côte, puis se font vis-à-vis. On dirait alors à les voir deux personnes en politesses, s'effaçant chacune du même côté pour se laisser passer : « Madame... Monsieur... Je vous en prie... Je n'en ferai rien. » Puis tous deux se décident ensemble, et patatras ! les voilà qui se cognent. Ce manège dure deux mesures complètes. Ils font ensuite deux fois un gracieux dos à dos, et chacun reprend sa place dans l'interminable théorie.

Toute fausse pruderie à part, ce n'est pas mal. Ces

Arabes, drapés dans leurs immenses boubous, ont des silhouettes étroites, élégantes, presque fines. Ils sont mieux que tout nus. Ces plis flottants qui les étoffent enveloppent la sécheresse de leurs membres noueux. Ils sont même tellement sérieux et dignes qu'on s'imaginerait les voir danser le menuet. Quelques-uns tiennent du bout des (Joigts une tige d'herbe ou leur sandale, dans une pose quasi hiératique. Ils me rappellent, trait pour trait, lesGomoriensà Majunga. Ce sont les mêmes silhouettes, mêmes gestes, même dignité, mômes façons, mômes allures ;la cadence est identique. Si ce n'étaient les diflerences dans le décors, je me croirais encore sous les grands manguiers de Mahabibo, à regarder les Anjounais faire des effets de torse pour séduire les ramatoas ébouriffées, dont le grand œil noir, langoureux et velouté s'allume.

L'énorme quantité d'eau qui s'épand sur les plaines dans la région du Bas-Chari a suggéré aux habitants un ingénieux moyen de locomotion : on l'appelle Dororo: c'est un vade-mecum. Parfois, vous apercevez un homme qui déambule en portant gaillardement sur Tépaule un énorme fagot. 11 transporte son dororo. Quand un marigot coupe la piste, l'homme roule son pagne autour de la tête, met à l'eau son flotteur, Tenfourche à cheval et file en se servant des mains en guise de rames. Parfois, sur la rivière, vous apercevez une ligne d'individus immobiles, comme appuyés sur une longue canne ; leur buste seul sort de Teau ; ils avancent en glissant; ce sont des pêcheurs à cheval sur leur fagot dont on ne voit sortir que les extrémités.

Pour faire ces flotteurs, on se sert d'une plante qui foisonne à la lisière du Tchad : on l'appelle Ambatch ou Maréa ; les tiges sont coniques, pleines de moelle

comme le sureau. On en coupe un tronc volumineux, •ou bien des branches qu'on joint solidement en un fagot, renûé à ses extrémités. Sur la partie médiane fplus mince, on fixe un petit rectangle de natte, pour protéger le siège. Pour s'en servir, on se met à cheval •dessus.

Quand ils sont entrain de pêcher, les noirs laissent leurs jambes pendantes pour maintenir l'équilibre. S'ils veulent au contraire naviguer, ils se mettent dans deux positions différentes suivant Tallure. Pour faire a en avant doucement », ils laissent remonter leurs jambes, soit horizontalement le long du dororo, soit simplement en fléchissant les cuisses, comme s'ils avaient desétriers; ils sont en quelque sorte assis sur l'eau, le corps un peu penché en avant, pour pouvoir allonger les coups de mains comme des coups de »rames. Pour faire « machine toute », ils se couchent au contraire presque à plat ventre et s'aident des pieds pour avancer plus vite.

Pour pêcher sur dororo, les indigènes se servent d'un filet qu'on appelle Tégéy. Le manche se compose .généralement de cinq à sept rallonges frettées bout à bout et solidement ajustées comme dans une canne à pêche, longue de 7 ou 8 mètres. A l'endroit où la monture se bifurque, elle est coudée sur le manche, suivant un angle obtus de 150°. Les branches ont 2 mètres de long et un peu plus d'ouverture.

Le filet est semblable à la troublette à ficelle que nousavons notée à Fort-Archambault. Quand le pêcheur sent des secousses transmises par la cordelle, il laisse s'aplatir la poche, remonte son filet et assomme le poisson qui est dedans à grands coups de matraque. Après quoi, il l'attache à une ficelle qui traîne derrière lui. C'est le système le plus employé.

Le long des berges, il vaut mieux être en bateau pour avoir un point d'appui plus Solide. On se sert aussi d'un filet du même genre, à manche plus court, mais à branches plus longues el à ouverture plus large.

Dans le delta, la pêche est des plus fructueuses. Mais, comme sur tout le fleuve, la faune ichlyologique n'a rien de bien spécial. Elle renferme les mêmes espèces que celle du Nil et du Congo. Cette constatation n'est pas faite pour justifier les suppositions qui représentent le Tchad comme le vestige d'une mer morte : le Tchad n'a rien du Tanganika.

Pendant mes promenades dans la brousse, je me suis fait une légion déjeunes amis: tous les bambins du village, entre six et dix ans, m'accompagnent et m'aident à chercher des insectes; leur zèle n'est tenté que par les plus faciles à prendre: ils m'apportent des kilos de fourmis, des sauterelles imparfaites, etsurtout de pleines calebasses de bousiers. Je leur donne quelques petits hameçons pour stimuler leur ardeur. Aussi ne me lâchent-ils plus d'une semelle. Au campement, ils font cercle et commentent tous mes gestes ; ils discutent avec tant d'animation qu'il me faut souvent réclamer le silence.

Toujours deux ou trois des plus forts profitent de cette injonction pour témoigner de leur innocence : ils frappent n'importe lesquels de leurs voisins : ceux-ci pleurent ou se défendent ; les partis se divisent ; coups de pieds, coups de poings ; deux ou trois vident le terrain en pleurant; les autres se calment. Avant de s'asseoir à nouveau, mes curieux restent debout ; comme ils n'ont pas de poches, ils laissent leurs mains s'égarer vers un endroit que je n'ose définir.

Depuis que je déambule, j'ai eu maintes fois la preuve

que ce petit endroit était très fréquenté par les mains des jeunes représentants des deux sexes : les enfants sont les mêmes partout. La promiscuité dans laquelle vivent ceux d'ici lespousse. Aussi ces petites occupations sont-elles toutes naturelles, et les jeunes enfants ont-ils des notions beaucoup plus complètes que ceux du même âge chez nous. A âge égal, ils sont d ailleurs plus précoces en tout que les nôtres. Un négrillon de huit à dix ans est déjà presque un petit homme, souvent même très intéressant. Malheureusement, la puberté vient mettre un terme à son développement intellectuel. La bête prend le dessus dès qu'il commet le premier péché, dès qu'il a mordu dans la pomme.

L'abondance de la Isé-tsé dans ces parages oblige les indigènes à surveiller beaucoup leurs animaux. Les bœufs et les chevaux sont souvent tenus enfermés dans la journée ; on les envoie au pâturage quand le soleil tombe : mais on ne les y laisse pas très tard, surtout lorsqu'il n'y a pas de lune. Les moutons et les chèvres vont au pré dès le matin, quand le soleil a bu la rosée. Ce sont des garçonnets qui les gardent.

Quand les troupeaux rentrent, le tableau est assez joli. Les bêtes, toutes réunies pour pâturer ensemble, se séparent seules, lorsqu'elles reviennent au logis ; les veaux et les agneaux, retenus au sevrage, bêlent et mugissent à qui mieux mieux. Les mères se précipitent.

Placés à la porte des cases, un individu de chaque côté, les Arabes comptent soigneusement les bêtes qui rentrent. Ce ne sont que cris et bousculades : les moutons se précipitent en rangs serrés ; les cabris, très mauvaises têtes, se font donner la chasse par les gamins. La confusion paraît telle qu'on se demande comment les gens peuvent y reconnaître leur bien. Il n'y a

jamais de querelle ni d'erreur. Cependant, sauf les chevaux et les bœufs, les bêtes n'ont pas de marques ostensibles. Quelques vieux animaux, bouc ou taureau, portent seulement une amulette pour préserver tout le troupeau.

La perspicacité des indigènes est moins surprenante qu'elle ne le paraît; le nombre du bétail n'est pas considérable, et les animaux eux-mêmes, esclaves de leurs instincts» rendent la tâche beaucoup plus facile. Il s'établit entre la bêle et l'homme une intimité toute familiale : tout le monde couche sous le même toit. Aussi les vols sont-ils rares et presque impossibles : le voleur est toujours dépisté. Mais l'Arabe, ingénieux et filou par tempérament, a recours à un subterfuge : il vole une bête dans un village voisin, et s'empresse de proclamer qu'il est devenu propriétaire accidentel d'un animal perdu. Le véritable possesseur ne tarde pas à se faire connaître ; mais il est obligé de payer quelques thalers, ou de donnerdu mil, pour récompenser le « brave homme » qui a recueilli l'animal égaré.

Aujourd'hui sont arrivés du Tchad des Boudouma, dans leurs pirogues en herbes. Elles sont faites en papyrus. On en ficelle de petits bottillons de trois ou quatre tiges à la fois ; puis on assemble ces faisceaux de façon à former un radeau épais de 50 centimètres, large de 1 mètre, long de 3, coupé carré à l'arrière, régulièrement aminci à l'avant.

De la même façon, on construit d'épais bordages, hauts de 30 centimètres, et, pour les réunir à Pavant, on leur donne l'apparence d'un rostre retroussé, la pointe en l'air, en proue de gondole. Afin d'augmenter la flotabilité et d'assurer l'équilibre, on fixe à la flottaison , le long des bordages , de grosses branches d'ambatch .

On retrouve le même modèle sur le Nil. Ces esquifs supportent facilement trois ou quatre personnes. Nous n'irons pas jusqu^à dire qu'ils sont très confortables» mais ils sont élégants. La seule précaution nécessitée par leur usage est de n'y monter qu'en caleçon de bain, car c'est entre deux eaux qu'on navigue.

Malgré l'aisance apparente de la population, les familles sont peu nombreuses. Les Arabes semblent le regretter. Ici plus qu'ailleurs, j'ai été consulté sur les causes de la stérilité des femmes. J'ai gravement ordonné un peu de quinine et fait des prescriptions d'un caractère tout à fait intime. Je doute qu'elles portent leur fruit, car le mariage trop précoce est seul en cause : le retarder serait le seul remède ; il ne dépend pas du médecin.

Les mamans, pour endormir les bébés, leur psalmodient, en les berçant sur leurs genoux, une chanson monotone : Làla, la lUah, Ilallah, la la !

L'effet est tout aussi infaillible que si elles chantaient : « Fais dodo, Colas, monp'trt frère «I

On m'a amené aujourd'hui une pauvre fillette de deux ans dans un bien triste état. Pour une indisposition passagère, le marabout lui a mis sur le ventre des cautères qui ont fait abcès.

C'est un remède fréquemment employé. Mais on ne se sert que du feu obtenu parle frottement de morceaux de bois sec.

Ces pays du Tchad ont été de tous temps un carrefour où se sont heurtées des invasions successives. L'ethnographie en témoigne par sa confusion. A s'en

rapporter aux données recueillies par Toeil, on peut distinguer plusieurs types ethniques.

Le principal est le type arabe, quelle que soit son origine. La polygamie lui a permis d'infiltrer progressivement les éléments plus ou moins autochtones.

Parmi les indigènes, les habitants du Kanem, ou Kanembou, semblent les plus métissés. Il est très difficile de s'en rapporter à leur aspect extérieur pour les reconnaître. S'il fallait absolument les rapprocher d'une race connue, je les rangerais plutôt à côté des Toubou.

Pour les Boudouma, qui peuplent le nord de l'Archipel, l'hésitation serait moins justifiée : ce sont des Toubous.

Dans les îles du sud, nous trouvons les Kouri et les Kraoua, qui ont des liens avec les Sao. Mais leur race est très mêlée, car ces îles ont servi de refuge à toutes les populations d'alentour.

Au nord-est du Tchad, vit le rameau Toubou, qui peuple aussi le Tibetsi et le Borkou. Au Tchad, nous trouvons la branche Dâsa. Elle comprend les Toubou proprement dits, les Kréda, les Gôran et les Kacherda.

Il ne reste plus qu un groupe peu important par son nombre, mais très important par son rôle historique: c'est le groupe des Boulala.

Les opinions sont partagées sur leur origine : Barth les fait descendre des Kanouri, mais c'est Infiniment peu probable. D'après Nachtigall, ils seraient, au contraire, les descendants des Arabes, et leur nom ne serait qu'une contraction déformée de Bou Hilal. Cette dernière hypothèse est conforme aux traditions de cette tribu, qui se dit aussi parente des Oulad Oméld.

Or, un texte arabe de El Bekrinous signale en 1067 des Oméïyaddes émigrés au Kanem à la suite de persé-

326 DC œNGO

culioDS infligées par les Abbassides. Plus tard, pendant rîDYasioD du xr siècle, dous voyons les Bou Hilal descendre de Tunisie jusqu'au Tchad. Il y a donc bien des chances pour que les traditions des Boulala reposent sur une part de vérité.

Toujours est'il que nous les retronvons actuellement en petits groupes très aristocratiques aalour de Ngoori. sur le Bahr el-Ghazal iet à Hadjer el-Hamîs. Ils y furent jadis très puissants.

Ea guerre continuelle avec les Touareg, ils se crurent assez forts pour résister à une invasion de ces derniers, unis aux Oulad Sliman. Ils s'enfennèreot dans leurs places, tandis que les populations de la plaine chenrhaient un refuge dans TArchipel. Vaîncos. obliges d^abandonner le pays, ils se portèrent en masse autour du lac Fitri, où vivait un rameaa de leur race. Li, ils se mêlèrent intimement aux tribos Koaka du Sokoro. dont ils adoptèrent complètement la iaiifnie. C^est alors que commence leur exode vers Touesl. Us se heurtent d'abord aux Fellata. qui avaient reculé du Kanem jusqu'aux envirokus de Hassènia: ils les re^tleul au deîà du Chari : puis ilss^altaquent aux Housgon.qulls expulsent, et ennn aux Somre. dont une partie emE^re jusqu au Logone. tandis que la fraction Saroua accepte leur d:*m:naùoQ.

L>:i;pîre de t^aghîrmi elait dèslors fouie. Ao^oariliui. les Boul^ila se Uv^^vent encore a^looieres autour de Fàli, kdiafa, Aous.:\ Kad:. A^cana. Melem. Garko. Ii^enLh et iic.,^.

Lcs Kc'u^a, appcirs ioiprcprexeut Nouba, à cmsse de I^.ir habîu: csl c&o{i:a.^e. s-Mit ;pn>upes autunir <Ae M::::. ù:cio. Mxsortxu. AircrzÂoaîLîr et T^Ia.

Si:i< i:,i:e, c^s at. :tous sont fort peu piècbess. et îl liuiri:: r : ,iv v'ro.aduLre siir pùice uae CBqttHe

AU LAC TCflAD. 327

et méthodique, pour pouvoir se faire une idée un peu moins confuse des mélanges ethniques qui se sont produits. Tout, en somme, est à faire. Je ne sais môme si on peut espérer établir autre chose que de très vagues probabilités. Cependant, il semble inadmissible que^ ces immenses territoires n'aient jamais été peuplés que par des immigrants. C'est pourquoi nous restons convaincu que les vieux textes arabes, nous montrant lesFellata établis au Kanem au xiii'' siècle, fournissent un appoint précieux à ceux qui croient que cette région de l'Afrique fut jadis peuplée par une race spéciale, dont nous ne connaissons plus aujourd'hui que des débris aberrants : les Peuls du Fouta et les Fellah d'Egypte.

Pour se mettre à l'abri des moustiques, les riverains échaffaudent de grandes plates-formes montées sur quatre pieux à 2 mètres du sol. Les plus riches y ajoutent une moustiquaire en étoffe. Les autres se contentent de nattes, ou bien font du feu au-dessous.

Dans mes promenades au travers du village, je n'a> pas rencontré d'industrie nouvelle. On tisse beaucoup de coton, mais le métier n'a rien de spécial.

Seule la forge s'est perfectionnée. Le soufflet est à deux corps de pompe, faits chacun d'une peau de boue dont la fente est garnie de deux baguettes : le souffleur les écarte pour laisser l'air entrer quand il soulève les peaux ; il les resserre, pour fermer l'orifice quand il presse. L'enclume est un gros champignon en fer,, ressemblant à nos petites enclumes portatives ; les marteaux ont la forme de masses à casser les cailloux.

Je n'ai pu savoir si les forgerons n'étaient pas déconsidérés ; mais il m'a semblé qu'ils étaient un peu tenus à l'écart.

Pas plus que les autres indigèues, les Arabes ne se soucient de l'hygiène des enfants. On les laisse téter longtemps après quMls marchent seuls, mais, à moins d*un an, on les fait manger. Pour les gaver, la mère les étend sur le dos et leur introduit dans la bouche des boulettes de pâte qu'ils régurgitent en partie ; mais il n'y a rien de perdu : tout ce qui ressort rentre. Pour ies faire boire, la maman trempe sa main fermée dans Teau, puis la porte vivement au niveau de la bouche de Tenfanl, en lui mettant le pouce renversé au niveau de la bouche ; le bébé suce Teau qui dégoutte.

Je suis allé à quelques kilomètres acheter des plumes d'autruche ; il est difficile d*en trouver : du Bomou allemand, arrivent constamment des émissaires qui font la rafle. Cependant, les autruches sont nombreuses depuis Fort-Lamy. Ce sont les véritables animaux d'élevage. Je suis même surpris qu'on ait négligé de la sorte €ette seule source rationnelle de profits.

Les autruches sont aussi faciles à élever que la volaille. Les Arabes les laissent en liberté, avec une entrave aux cuisses : elles vont paître avec les chèvres et rentrent seules au village, où les attendent quelques poignées d'herbe. Pas de frais, pas d'ennuis, pas d'entretien : c'est tout bénéfice net. Entre les mains de •rindigéne, l'autruche pourrait devenir Télément le plus important de la prospérité locale, si l'on voulait s'y intéresser. Inutile de s'adresser aux Européens, sauf pour leur demander de sélectionner les générateurs et d'assurer à l'indigène l'écoulement avantageux de sa production. Il suffirait d'empêcher un gâchage qui déprécie la marchandise. N'ayant aucun débouché assuré pour ses produits, l'éleveur noir les livre dès que l'occasion se présente : peu lui importe que la plume

ait son plein développement. Il ne sait pas résister à la vue de quelques thalers, ou à la disette de mil. Aussi les belles plumes sont-elles rares. Cependant la race est magnifique : c'est Taulruche de Barbarie, la plus pure, celle qui donne' les plumes les plus belles, supérieures même à celles du Cap.

Il n'y aurait qu'un effort à faire pour organiser l'élevage rationnel et développer une richesse constituant à elle seule la totalité de ce qu'on peut espérer. Mais il semble qu'on l'a bien négligé jusqu'ici ; il est même fort à craindre qu'on ne se laisse encore longtemps berner par des espérances problématiques, nées de l'ignorance ou du bluff.

L'armement des hommes n'a pas changé. On retrouve le couteau de jet, les épées et les couteaux à deux tranchants et les sagaies à petit fer.

Les gens du Tchad ont en plus une sagaie à manche court et à fer très large en forme de feuilles de laurier, long de 30 centimètres sans la douille.

La sagaie de chasse ou de pêche est aussi plus compliquée. La lame se compose d'une pointe angulaire à base droite, dont les deux angles sont prolongés en hameçons. Un étranglement lui fait suite, la séparant d'une surface rectangulaire allongée, large de 4 centimètres, longue de 15, dont les bords sont hachés de barbelures.

Les boucliers sont volumineux : tous sont faits en bois très léger d'ambatch, cousus et garnis de peau. Ils sont bombés.

Un modèle figure, à s'y méprendre, l'écu classique du moyen âge. L'autre est rectangulaire, légèrement rétréci au milieu, droit à la base, et arrondi en demicercle à sa partie supérieure.

330 DU COXGO

Ud certain nombre de gens ont des fusils, mais il ne nous les laissent jamais voir.

Ce matin, nous allons en pirogue faire un tour sur le Tchad et y donner quelques coups de ûlet.

Nous sommes partis au petit jour ; les Boudouma qui nous conduisent nous font prendre les chemins de traverse. A mesure que nous avançons, les eaux sont tellement hautes qu'il n'est plus besoin de suivre les bras vifs du fleuve. Nous naviguons sur la plaine. De toutes parts, Teau miroite en flaques parmi les touffes d*herbe. De rares broussailles s'agrippent aux bancs. Des squelettes d'arbres, brôlés par les feux de brousse en saison sèche, dressent çà et là leurs bras décharnés. Je me suis fait débarquer sur ces restes de berges ; la promenade y est dangereuse : on marche sur une éponge. Il faut à chaque pas traverser des rides pleines d'eau, où on enfonce presque jusqirauxépaules. Parfois, ces rigoles étroites sont couvertes d'un tapis de grandes herbes rampantes qui masquent le trou où l'on vient s'enfoncer. Au sommet de quelques plis sablonneux, se réfugient des buissons d'épines ; mais la végétation est rare, hormis les plantes de marais.

Il semble bien que l'eau n'a pas renoncé à la possession du sol. Quand le soleil la chasse, elle se retire momentanément, mais elle revient à la charge et n'abandonne pas son domaine. La végétation en témoigne.

Les flaques, les marigots, les diverticules sont peuplés de légions de poissons, de coquillages et d'huîtres. Ces dernières sont surtout abondantes dans les petits bras du Chari. Elles y forment des bancs interminables qu'on aperçoit très bien sur le fond. ' De retour à la pirogue, nous avons continué notre menade au travers du marais touffu.

Les papyrus et les roseaux poussent en buissons épais. Lesambatchs, au contraire, s*éparpillent : ils foisonnent ; leurs jeunes pousses, pareilles à des ergots de palétuviers, grattent le fond de la pirogue, tandis que les grosses branches nous cinglent au passage.

Nous descendons en ligne droite sans rien voir. Autour de nous, pas le moindre relief ; nous n'apercevons que le sommet des roseaux, dont la masse s'égalise et forme une mer d'herbe immense, s'étalant jusqu'à Tinfini.

Dans le lointain, à Test, se dressent les quatre pitons arrondis de Hadjer el Hamis, dorés par le soleil.

Pour aller plus vite, nous avons cherché un bras d'eau courante. Mais nous avons dû abandonner les perches qui ne touchaient plus le fond. A mesure que nous descendions, la végétation devenait moins abondante.

Tout d'un coup, le lac s'est découvert à mes yeux. Le Tchad ! En me dressant dans la pirogue, j'ai manqué de la faire chavirer. Cet incident a suffi pour calmer mon enthousiasme.

Voilà donc cette petite tache bleue que couvrait la pulpe de mon index lorsque, potache emprisonné, je m'enflammais à la lecture des randonnées africaines.

En vérité, ce n'est pas beau, mais ce paysage inattendu vous saisit et vous déroute. Derrière nous, un tapis d'herbes en lambeaux, au travers duquel le Ghari s'échappe. A l'est, une barrière identique, s'incurvant vers le nord pour souligner les taches jaunes des Hadjer el Hamis qui scintillent. Plus au nord, une ligne sombre, à peine visible au ras de l'eau, décèle la masse basse de l'archipel. Une tête de palmier semble sortir de l'eau à quelques kilomètres de nous. Partout ailleurs, la nappe immense du lac, ininterrompue, ma-

jestueuse, énorme. Son ampleur n'a d'égale que sa morne tristesse : ce lac est lugubre. Le ciel, à Thorizon, touche Teau. Je ne sais ce que le Tchad peut être à la saison sèche, mais, à cette époque de Tannée, il présente une fameuse surface d'eau libre,non point encombrée d'îlots ni de bancs d'herbes, libre de tout ; nappe étîncelante, qui clapote sous le vent, et dont la houle, comme aujourd'hui, est dangereuse pour une pirogue.

Nous avons dû même regagner les herbes pour ne ne pas chavirer. Sans doute, il ne faudrait pas s'exagérer le volume de la masse liquide. Sauf au niveau des chenaux du Chari, les profondeurs sont faibles. Au bord, dans les herbes, il n'y a pas plus de i mètre d'eau, souvent moins. Mais, à 2 ou 3 kilomètres de cette bordure, une perche de 3 mètres ne touchait pas constamment le fond.

A l'abri des roseaux, nous avons pu déjeuner tranquilles ; puis, comme le temps se gâtait, il nous a fallu nous en retourner. Débarquer était inutile : on n'aurait pas trouvé la place pour s'étendre au sec. Quant à atteindre Hadjer el Hamjs, comme je l'avais espéré, mes Boudouma et le Kanembou m'ont déclaré qu'on aurait trop de peines. Par l'inondation, on pourrait aller jusqu'à une heure de marche de la montagne ; mais il est aujourd'hui impossible d'y aborder. Jadis, m'ont-ils expliqué, le Tchad, en débordant, la baignait presque. Mais « la terre du fleuve mange le lac toujours du même côté ». Dans sa simplicité, l'explication des indigènes est assurément la plus sage et la plus vraisemblable : ce sont les alluvions du Chari, sans cesse poussées vers Test, qui ensablent petit à petit son cul-de-sac oriental et le rétrécissent assez rapidement

Ce sont eux égalemeoi qui ont condamné le Bahr el-Ghazal, asséché aujourd'hui. Le capitaine Truflfert, à mon sens, a raison de Toir, dans le Bahr el-Ghazal, un prolongement desséché du Chari. Il paraît certain, d'ailleurs, que ce bras du Ûeuve n'est pas le seul disparu ; de plus petits se sont progressivement envasés, dont on ne retrouve plus que des traces très vagues, comme aux environs de DJimtilo. Le Tchad aussi modifie sa surface. Les allnvions que les courants em» portent vers TArchipel viennent combler les bras qui séparent les îlots. On peut prévoir un temps, peu éloigné sans doute, où beaucoup de ces îles seront rattachées à la terre ferme. De là à soutenir que le Tchad est un marais en voie de disparition, il n'y a qu'un pas. Seuls, ceux qui veulent du nouveau à tout prix, ou qui n'y sont point allés, peuvent avoir cette sérénité tranquille pour le franchir et pour affirmer ce qu'ils ne peuvent prévoir.

Ce qui m'étonne le plus, dans toute cette question, c'est la facilité avec laquelle tous ces prophètes laissent le Chari de côté. Cependant le lac et le fleuve sont absolument inséparables. Pour que le premier disparaisse, il faudrait que le Chari cessât de lui apporter de l'eau.

En admettant même que le débit du fleuve ait diminué depuis le cours des siècles, il est infiniment peu probable qu'il se tarisse, même lentement, sans l'intervention de quelque cataclysme. Le Chari naît dans la zone équatoriale, où, jusqu'à nouvel ordre, les pluies constantes ne sont pas diminuées. Il reçoit le Bahr Sara, plus important que lui, et qui prend sa source dans les mêmes régions. Les pluies de la zone tropicale lui viennent aussi par le Logone. Si le Tchad s'assèche, où toute cette eau ira-t-elle se loger?

Les géographes impressionnistes ne s*en tourmentent guère. Le soleil, le vent, le sable habilement dosés, leurs permettent d*établir des solutions élégantes. Moi qui regarde le lac avec des yeux de profane et n'ai qu'un peu de bon sens pour m'éclairer, j'ai le droit de rester sceptique.

Le Tchad n'est pas encore bu. Pour qu'il disparaisse, il faudrait que le Chari se décide un beau jour à venir se perdre en Méditerranée. Voilà la solution pratique : le désert transformé en pays de petite colonisation^ la Tripolitaine succursale de l'Egypte. Enfoncé le Transsaharien ! Enfoncé le Toubouri ! On ira jusqu'à l'équateur par eau, avec un billet de chez Cook's. D'ici là, nous avons le temps d'attendre, et les porteurs du pays Banda auront encore longtemps des caisses à transporter.

J'ai touché le but. Le souvenir des fatigues et des petites misères de la route s'en est allé se noyer au fond du lac, avec le carnet où j'avais soigneusement rayé les jours, à mesure que les emportait le temps.

Mes boys eux-mêmes devinent ma satisfaction qui déborde : « Y'en a content beaucoup, Dokoterî » me dit mon brave Kouno, quand la pirogue démarre.

Et, de fait, j'en ai oublié presque mon satané ventre, qui s'est payé la fantaisie de me faire encore une fois des siennes.

On marche, on marche, pas assez vite à mon gré. C'est à peine si je pense à regarder autre chose que l'eau qui défile en clapotant contre le plat bord.

Rien noté. Je n'ai rien remarqué qu'un cadavre d'enfant, flottant, entortillé dans des nattes : c'est un captif de Kotoko, car les hommes libres sont portés en terre.

Le dernier jour, pour gagner du temps, je me suis mis en route par la berge. Aux environs d'un village de Béni Sett, en amont de M ara, j'ai remarqué des tumili qui pourraient bien être quelque chose d'analogue à ceux décrits par Desplagnes. Mais d'autres que moi y mettront la pioche.

Arrivé à Fort-Lamy,par 40° à rombre,éreinté, fourbu et content.

Le retour.

Chevalier est rentré; nous embarquons pour la France sans attendre le Blot. Tant mieux s'il nous rattrape en route.

Nous avons fait à tous nos adieux. C'est bon, le retour.

Sous la paillotte de la baleinière, assis sur nos pliants. Chevalier et moi rêvassons sans causer. Je ne sais à quoi mon camarade pense. Mais, pour mon compte, je n'ai guère Tesprit occupé. « Je rentre. » C'est inouï ce que contiennent ces mots : « Je rentre. » On ne s'en fait pas une idée.

Je me suis promis de ne plus rien faire en route. Mes caisses sont clouées, mes bocaux calés, mes petites boîtes en place, et j ai laissé aux camarades les débris de mon matériel. C'était maigre. J'ai gagné au change. Brûlé m'a donné un pantalon tout neuf, sans lequel j'aurais dû revenir en caleçon de bain.

C'est le calme complet. Je n'en sors que pour faire un petit tour de chasse et garnir le garde-manger. Nous n'avançons pas vite. Les eaux sont hautes. Le fleuve court partout en travers les plaines.

Maintenant que je connais une bonne partie du

pn)%^ Yhi plfs« i\ti yf'^nfi encore à admettre les hjpcK tfi/rftitai Afin g/;ographi?». Il me semble que leur désir de Ifoiiirrrr An nouveau ou du rare risque de leur faire ffttr^ An la topographie impreiKsionniste. Les géograplinft ont horreur du vide : ils n'aiment pas les blancs mr InM cartim ; pour les noircir, ils font de grosses lultnm ni In» ('icartent un peu ; ils élargissent ainsi, plus i|un <ln mn^urn piMjt-^tre, les limites des races ou des payN ; niitU c'<ml si peu de chose û cr)té d'un espace vide.

(l'nrit In ni^mn motif (|ui les pousse ù tracer en poinllllnri Ion clinminn ((u'ils ingorent ou à doter les cours dVini (rurilunnls ncrohalcs.

(iopnnddiit tnutoH cos plaines sont les mêmes qu'ail- Inui'K. Il n\v H p«s qu'ici que les fleuves en débordant MO ronjugiipu!. Pour mon compte, j'emporte la convloiiou quo (outos oos communications de bassin àbasi*lu foronl roUUivtMUonl couler beaucoup plus d'encre q\io dVttu.

V\\\^ jo voiî* lo pays, plus jo me le représente sous Tt^'^IUH'l d'uuo iabh^ on marbn\ (^ surface un peu m^'iï^o ol A point* inoHnoo» Versex dessus une carafe UV«u; il îi*Olî^bUl, suivant la pente, une série de rig^^loi* priuoq^los inintornmipues : elles sont lentes. \*H^uo*» ot \UvnYont jusqu^aux In^rds des méandres torl\^ow\ : 00 s\mU Ios tUnivos,

Aw ^iN' vlo quo^uo5^ stHVuscï^^. parfois même «a ^^xwt'lUtwl JoîfeîjfeUSx >vHis fiiiUo:^ :^ detaohor de Fuie- à l'^^Ur^ U^< |xr\^Kxw^woiits qui les CKHtjK^ent : ce so«t Iv^ «i^^r^vts. W I^W;^. le Tv^îîb<*art. le Kà-fi^ . \jt

dénÎTelé. Ils n'ont pas pour s'alimenter les apports périodiques rassemblés dans les cuvettes déterminées de massifs montagneux, ni la fonte des neiges hivernales. Ils viveht des pluies. Sont-elles abondantes, des rigoles s'établissent qui se minent un chemin; si la sécheresse domine, le sable accourt sur les ailes du vent ; souvent même, c'est le fleuve qui s'ampute tout seul ; d'un bloc d'alluvions, il maçonne la bouche d'un marigot et le condamne à mort. Ici, comme partout, la nature agit au gré de son caprice, sans s'inquiéter des besoins de l'homme. Elle ne lui a pas creusé des canaux faits à point. Est-ce là-dessus cependant qu'il faudra désormais s'embarquer? Allons-nous découvrir au Chari une Hollande nouvelle? Je sais bien que nous ne sommes pas en retard pour y lancer des bateaux, maispourquoi diable ne pas les munir de roulettes ?

Je m'énerve, et, malgré que je m'en rende compte^ je suis impuissant à me contenir. Par instant, je sens que la maîtrise de moi-même m'échappe.

Ceux qui sont tranquillement assis au coin du feu,. ou pris dans l'engrenage d'une vie fiévreuse, ne se font guère une idée, même approximative, de la lutte que le corps ici soutient contre le cerveau.

A mesuré que l'anémie nous mine, à mesure que nos forces déclinent sous les assauts répétés de la fièvre et de la fatigue, nous ne marchons plus que par la volonté. Malheur à celui qui la voit s'affaiblir! Il n'est bientôt plus qu'une loque humaine, dont la maladie fera sa proie.

Mais cette tyrannie de la volonté n'est pas sans altérer profondément l'équilibre des facultés mentales.

Chez les uns, le « vouloir vivre » devient une obsession qui les pousse à l'égoïsme le plus vil.

338 DU œ>GO

Le <x vouloir ne pas moarir • livre les autres aax terreurs les plus folles, aux soupçons les moins justifiés : parfois ils commettent un crime, parce qu'ils se croient eux-mêmes en danger.

Chez d^autres, le moi s*hypertrophîe : ce sont les plus dangereux ; ils ont du délire de la persécution : on les jalouse, on les envie, on les sacrifie, on les frustre.

S'ils sont seuls, rien ne viendra réfréner leur imagination qui s^égare. La privation de lumière dans les soirées interminables, les insommies tenaces, leur permettent de s*hypnotiser sur leur idée fixe : elle devient une hantise dont ils sont inlassablement poursuivis. Plus le feu a couvé, plus l'incendie est terrible. Brusquement , ces faibles prennent une résolution ; elle est inébranlable : on leur offre la lutte, ils Tacceptent; ils veulent en sortir victorieux. Leur conscience obnubilée excuse même leurs ignominies. Et Thomme roule, entraîné sur la pente fatale qui Tamène au suicide ou à Tinfamie.

La souda nite^ c'est cela.

Les nerfs me donnent un sommeil agité. J'ai rêvé cette nuit que je retournais en France par le Transsaharien. M. Leroy-Beaulieu. avec des grosses lunettes et une fourrure de chauffeur, conduisait la machine, toute en cuivre, reluisante, astiquée comme une casserole, avec le plus pur tri poli.

Nous ûlions cahin-caha au travers d'un Sahara fertile et verdoyant comme une prairie normande. Des quantités de petits et de vieux colons faisaient la haie le long de la ligne nous regardant passer avec des yeux de vache.

On n ai»ercevait pas la moindre trace de la moindre

goutte d'eau. Mais, de temps en temps, la locomotive laissait pendre saas arrêter uae grande manche en fiialî qui pompait du sable pour alimenter la chau^ dière.

Ma voiture suivait le tender, et, de la plate-forme où j^étais, j*entendais notre chauffeur fredonner sur un air bien connu :

Si la compagnie mi.'ttait d(^ l'huilo,

On verrait clair dans les wagons... etc.

Je vous fais grâce du reste...

J'ai revu Fort-Archambault avec plaisir. Ma vieille case a disparu; cela me fait presque de la peine. Le reste n'a pas beaucoup changé, sauf Tesplanade, où se dressent deux belles constructions nouvelles.

Les événements, par exemple, ont marché. Au voisinage de Fort-Archambault, le calme a fait tache d'huile. Snoussi, par contre, est dans un état d'équilibre instable : il perd son centre de gravité.

C'est surtout du côté du Logone que nous avons le plus gagné. A Laï, Faure a fini d'organiser le nouveau territoire ; il a parachevé la reconnaissance du Mayo Kebbi et du Toubouri; il en a levé la carte depuis le Logone. La mission Lenfant, qui vient d'y passer, a trouvé la besogne toute faite, mais plus d'eau. C'est le sergent de Laï qui a amené quatre cent quaquatorze porteurs à Mbourao, pour enlever à dos d'homme les charges et le chaland.

Si l'œuvre de Faure avait été connue plus tôt, on aurait pu éviter cette dépense inutile (1).

(1) Des tUudes faites par notre camarade Faure, puis par le capitaine Lenfant, enfin par le ca])itaine Dademar et Tensei^me de vaisseau Audouin, il ressort que la voie de la lienouù est bien

Gourtet ne nous a pas attendus. Fatigué par la fièvre à son retour du Ba Hiro, il n'a pas poussé plus loin et a repris la route de Brazzaville.

Il a bien fait : la difficulté des transports nous oblige à nous séparer, malgré qu'il ait déjà enlevé beaucoup de charges.

Chevalier repart avec M. Fourneau. J'attends que des baleinières arrivent pour m'en aller à mon tour.

J'embarque avec desTounia, que je connais presque tous.

Les longues journées passées dans la baleinière laissent du temps pour réfléchir : n'étaient ces satanées tsé-tsé et les mouches, on serait parfaitement tran* quille.

Les rives défilent, vertes ou vaseuses ; forêts de roseaux, grèves sablonneuses, bois rabougris et touffus, falaises à vif, plaines immenses, mer agitée des grandes herbes.

Voici donc ce Ghari, à la conquête duquel tant de braves gens se sont lancés. Tous étaient animés de la même ardeur généreuse. Tous ne voyaient que la plus grande Patrie.

Qu'y avons-nous trouvé ? Du sable et du mil.

Ces territoires immenses n'avaient pour toutes richesses que l'Homme. La terre le produisait à foison : il alimentait le commerce à lui seul. Bornou, Ouadaî, Baghirmi, aux temps de leur splendeur, ne furent jamais que les entrepots généraux de la traite.

En la supprimant, nous avons tout ruiné.

la plus courte et la moins coûteuse pour atteindre le Tchad, mais que lo Toubouri n'est pas utilisable.

KUe nesupprîtiie donc pas le portage, auquel il faudra toujours iwourir entre la Bénoué et le LÀ^gone.

AU LAC TCHAD. Uî

Aujourd'hui cette besogne est à peu près faite. Nous pouvons mesurer la tâche qu'il nous reste à accomplir.

Il nous faut rendre la paix à la Terre pour qu'elle se repeuple et reproduise des hommes que nous saurons mieux, utiliser.

Alors seulement nous aurons le droit de lui demander un peu plus. D'ici là, nous n'avons rien à. attendre. Inutile de nous leurrer de mirages. Nous ne pouvons avoir qu'un seul but : perdre le moins possible.

S'en aller serait un crime, car nous abandonnerions à un sort misérable les malheureux qui ont eu confiance en nous. En France, il n'y a crainte qu'on hésite : nous n'avons jamais reculé devant une question de gros sous.

D'ailleurs, l'argent est une de ces graines qui lèvent dans tous les terrains ; ce n*est pas toujours celui qui 9ème qui profite; mais, pour une nation comme la nôtre^ le temps n'est rien.

Je me demande avec inquiétude que sont devenues mes illusions. Vivre deux ans aux contact du nègre m'en a fait perdre plus d'une .

Envolées les idylles, Paul et Virginie, la case de rOncle Tom, la conception du Nègre-Enfanl* Le Nègre est simplement un homme comme tout le monde, chez lequel les instincts, non réfrénés par les contacts sociaux^ s*étalent au grand jour, avec l'impudeur de l'enfance. A ce compte-là, le nègre n'est qu'un enfant bien vicieux.

J'ai pour lui plus d'estime : il est réellement un homme, qu'en bien des circonstances nous devrions imiter.

Malheureusement beaucoup de ses instincts sont différents des nôtres : ce sont des instincts qui caractérisent sa race ; car le Nègre est une variété de l'espèce

M2 DU CO.XG«>

humaioe, avec des défaats et des qualités qui lui sod^ propres.

C'est pourquoi j'en vieos à trouver légèrement nà^ cules ceux qui prétendent d un seul coup faire du Noî' régal d'un Blanc. Au point de vue biologique, celt^ prétention est aussi inattendue que de vouloir, sat^^ croisements, faire du loup un chien de garde, ou d^ bichon un chien à sanglier.

.Au point de vue pratique, le résultat est déplorable '^ En voulant blanchir le nègre, on le noircît. — af^ moral, s*entend.

Aussi vaut-il bien mieux laisser faire fislamisme.

Le christianisme n'a jamais donné de résultat. Parler de son vnie moralisaleur est une duperie : Jésus et .Mahomet ne donnent au nègre qu\iQ pagne; ils lui apprennent à dissimuler. Mais, alors que le christianisme ne fait rien de plus pour le fétichiste, l'islam lui donne, au contraire, le droit de cité. D*un seul coup, il l'élève dans léchelle sociale.

Peut-être a-t-on raison de reprocher à l*islamisme de n'être qu'un progrès relatif, arrêtant, dès son essor, rémancipation de l'esprit.

Mais qui peut dire que l'islam n'est pas lui-même modifiable. En tout cas, il vaut mieux pour le Nègre s'élever un peu que pas du tout.

Au sortir des pays d'islam, on sent davantage l'infériorité des fétichistes. Ce n*est pas une question de doctrine. Si on scrute, en effet, l'origine des religions, on se rend compte qu'elles sont dominées toutes par la crainte de la mort et celle des revenants : elles se différencientseulementparlesmoyensqu'ellesproposent à l'homme pour calmer ses trances ou déguiser ses superstitions.

S'il est donc permis de ne pas croire à Tinfluence moralisatrice de Tislam, on ne peut lui refuser d'avoir fendu service au Nègre.

Cette opinion est très controversée. Les uns reprochent à rislam de nous concurrencer au point de vue commercial. Est-il possible d'en faire un bel éloge?. D autre l'attaquent en raison de son intransigeance et le considèrent comme un danger. C'est une erreur purement théorique, que justifierait tout au plus l'étude da Coran. Mais, d*un Coran, on peut tirer tout ce que Ton veut. C'est même ce qui lui vaut son succès contre la Bible. Il a le mérite d'être élastique et accommodant. L'islam n'est pas, en effet, une religion une et indivisible. Tout autant que le christianisme, il varie avec les peuples. Nous nous partageons bien en catholiques et en protestants; nous avons eu le mysticisme des Croisades, ou l'intransigeance de {Inquisition.

Pourquoi vouloir dès lors qu'un musulman soit toujours fanatique ?

Tout l'islam n'est pas l'Yémen ou le Maghreb. L'Arabe du nord a conçu sa religion suivant son caractère. Mais, dans l'Afrique centrale, le Nègre ou le métis n'a déjà plus le tempérament d'un apôtre. C'est un musulman très superficiel. La religion même que nous trouvons ici est toute pleine du souvenir des vieilles eoutumes. C'est un islam aussi libéral que celui des confréries est intransigeant.

On agite le spectre du Madi. Mais n'est-il pas un Arabe jlu nord? Ses agents les plus actifs ne sont-ils pas venus tous du Maroc, d'Algérie ou de Tripolitaine? Quels serviteurs gagne-t#-il à sa cause, si ce ne sont des pêcheurs en eau trouble, comme Gaourang et Snoussi.

L*i8lam, aa fond, n*est à craindre qae si on lui iaisi une tête. Au Chari, deux ou trois sont peut-être couper.

Mais nous ne saurions oublier que c'est à Tislam seul que nous devons un moyen d'action sur le Nègre. C'est rislam qui donne au fétichiste cette organisation qui nous permet à notre tour d'agir. Sans lui, presque partout, nos efforts sont stériles, parce que la masse nous échappe ; notre puissance ne nous sert à rien ; nous passons au travers des peuplapes fétichistes en creusant un sillon qui se comble derrière nous.

L*islam, au contraire, fait une conquête proûtable^ parce qu'il apporte aux fétichistes de quoi satisfaire leur esprit, leur donne des lois et en fait une nation. Nous ne leur offrons que peines et promesses. Le Noir aurait tort d'hésiter.

J'ai fait aujourd'hui une chose dont je ne me serais jamais cru capable : j'ai failli assommer mon petit Kouno.

L'histoire est simple: je ne peux plus me tenir à cheval ; je marche parce que je ne veux pas rester ici. Je ne peux plus manger. Des boîtes de lait que les camarades m'ont données, il ne m'en restait qu'une. A la halte de midi, j'ai dit à Kouno : « Fais-moi du lait. »

Nous avons marché quatre heures, il fait une chaleur terrible. Kouno s'est assis par terre, une assiette entre les jambes, et délaie la pâte dans de l'eau tiède. Il sue à grosses gouttes qui lui coulent sur la face ; par hasard^ je regarde ; en tombant dans la blancheur du lait, chaque goutte de sueur fait des cercles de crasse...

J'ai bondi, ramassé je ne sais comment un morceau de termitière, et l'ai lancé dans le dos du boy. Le pauvre enfant a roulé sous le choc jusque dans le ruisseau qui coule à côté.

t AU LAC TCBAD. 345

Sans un mot, il s'est relevé, crachant du sang qui lient de ses lèvres écorchées. Il pleure en me regar- . 4ant, avec ses bons yeux tristes de chien qu'on a frappé.

Mon pauvre Kouno ! Depuis plus de six mois, il m'a \ iBoigné comme un frère, dévoué tant qu'il a pu, sans un geste d'impatience. Et moi, brute, pour une vétille, je manque de le tuer. Je Taime bien pourtant !

Pour un peu j'en aurais pleuré.

A Krébédjé, notre camarade Martret a fait une rude besogne. S'il n'a pas connu les fatigues de la route, l'effort qu'il a dû faire ici vaut le nôtre. Il portera peut- ^Ire plus de fruits.

A la place du marais, de la brousse que j'ai connus, «'étale aujourd'hui un immense jardin. Martret l'a fait, on peut le dire, tout seul. Sans jamais être sûr d'avoir des ouvriers, aidé de quelques prisonniers qui accomplissaient leur peine au poste, il a défriché, labouré, travaillé sans relâche avec une opiniâtreté admirable.

Le succès a couronné ses efforts : il a réuni là les plantes indigènes qui peuvent nous servir. Il y a fait vivre les plants qu'il avait apportés de France. Grâce à lui, presque tout a repris et pousse d'une belle venue.

Et maintenant, que va-t-on faire? Laissera-t-on la brousse reprendre son bien? Martret y a perdu la «anté(l]. Espérons tout au moins qu'il aura la consolation de penser que ce ne fut pas en pure perte.

Aux environs du poste des M'brou, nous avons eu tme alerte. Brusquement tout mon convoi recule vers moi, qui fermais la marche. Les porteurs me disent que

(1) Notre bravo ami, à peine rentré en France, est mort épuisé par les fièvres contractées à Fort-Sibut.

des gens viennent nous attaquer. Le fait ne serait pas surprenant.

Je suis allé voir en avant ; un porteur m*a montré sur notre droite une centaine d*bommes armés, à un kilomètre de nous. Ils tenaient conciliabale. Je suis monté sur une termitière pour les observer. Us sont venus jusqu a 600 mètres environ, puis se sont arrêtés.

Au bout de dix minutes, ne les voyant plos faire de mouvement en avant, j ai pensé que leurs intentions belliqueuses étaient peut-être plus apparentes que réelles, et j Vi donné l'ordre de reprendre la marche. Nous n avons plus été inquiétés.

.Mais tous ces symptômes sont assez significatifs : an jour ou lautre, très prochainement, tont va craqaer. C*est inévitable.

Nous avons poussé de Tavant avec nne hâte fébrile ; maintenant, il nous faut faire vivre les effectifs les pins éloignés, puisque le pays qu*ils occupent n*y peut suffire.

La situation est telle qu'elle pourrait presque justifier rindignation des coloniaux en chambre. « Pins de portage à dos d*homme », réclament-ils. Mais ne le pratique- t-on pas à Madagascar, en Indo-Chine, en France? Les Noirs eux-mêmes le considèrent comme naturel et seul possible. Le portage n*a rien, en effet, d Inhumain ni de révoltant, lorsqu'on le proportionne à la résistance physique et morale des individus. S*il fallait le considérer comme un mal. même nécessaire, il n y aurait plus qu*à renoncer entièrement à tonte œavre colonisatrice dans les pays où manquent les moyens de transport.

Il est vrai qu'ici on n'y aurait peut-être pas beaacoap perdu.

! La descente du Congo a été pénible. Nous avions à un jeune commerçant malade, que j'ai cru ne pas oir amener jusqu'au port.

Pftrmi ces jeunes hommes, certains sont vraiment iflaindre. La coutume d'engager des gens au rabais ne iconlribue pas à relever le niveau moral des agents 'Commerciaux. Les conséquences sont incalculables. Aussi n'entendons-nous parler que de vilaines fUrtoires, de rivalités et de zizanies. Ce n'est pas consolant Le Congo est cependant une belle colonie ; l'hypoçriiiede la pénétration pacifique et Terreur des grandes concessions sont malheureusement des boulets qui .empêchent de marcher.

. Noos embarquons pour France.

Adieu Matadi, nid de ferraillesl . Adieu Congo, pays de bluff ou de rapines I Adieu, terre d'Afrique!

Mais non... Au revoir. Tu es de ces maîtresses cruelles ..qnisavent se faire passionnément aimer. Quand nous [^/sortons de tes bras, notre cœur se gonfle de soulaiBanenL

^ Pois l'absence nous pèse. Il nous manque l'indépen- ^'danceque toi seule tu nous a donnée ; il nous manque Vespace.

Qnoas manque la brousse ingrate, où l'on s'afiTranchit .' ^ tonl, même de ses besoins.

H nous manque la solitude, que nous peuplons de L'.\ DOS ehers souvenirs.

Dnous manque ta rude étreinte, qui fait de nous des hommes plus forts...

Dncus manque peut-être ton dernier baiser.

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