LIVRE DEUXIÈME
Tous les services qu'un citoyen peut rendre à l'État, il les lui doit sitôt que le souverain les demande : mais le souverain, de son côté, ne peut (*) charger les sujets d'aucune chaîne inutile à la communauté ; il ne peut pas même le vouloir, car sous la loi de raison, rien ne se fait sans cause, non plus que sous la loi de nature.
Les engagements qui nous lient au corps social ne sont obligatoires que parce qu'ils. sont mutuels : et leur nature est telle qu'en les remplissant on ne peut travailler pour autrui sans travailler aussi pour soi. Pourquoi la volonté générale est-elle toujours droite, et pourquoi tous véulent-ils constamment le bonheur de chacun d'eux, si ce n'est parce qu'il n'y a personne qui ne s'approprie ce mot chacun^ et qui ne songe à lui-même en votant pour tous? Ce qui prouve que Tégalité de droit (*) et la notion de justice qu'elle produit dérive de la préférence que
a donc à distinguer une question de droit et une question do fait : en droit, l'individu se dépouille totalement et le souverain est tout-puissant, mais, en fait, ie souverain n'a pas intérêt à user de toute cette puissance. Dès lors, il résulte de ce fait l'obligation pour le souverain de n'exercer son autorité que dans les limites où cela est avantageux à tous et conforme aux fins de la société : et ce n'est pas là seulement un devoir moral, c'est en quelque sorte une nécessité logique^ car, en agissant autrement, le souverain oublierait que sa puissance ne lui est donnée par le contrat que dans l'intérêt de tous ; il détruirait lui-même le fondement légitime de son autoi-ité, et sa conduite serait absurde.
1. Nouvelle contradiction « dans les termes >. Matériellement et légalement, le souverain le peut, car il est tout-puissant. Mais cela lui est impossible moralement et logiquement, sous peine d'absurdité et de contradiction, comme on le verra à la fin du chapitre.