L'ÉTAT DE NATURE ET LE DROIT NATUREL
Gomme la plupart des penseurs du xvii* et du xvin^ siècle, Rousseau considère que nulle construction philosophique — théorie pédagogique, morale ou politique — ne peut être solidement fondée, si elle ne repose sur une exacte connaissance de Tétat naturel de l'homme(*). Cet état, ce n'est pas tant la forme primitive sous laquelle l'humanité a effectivement commencé que l'ensemble des caractères essentiels sans lesquels l'humanité ne peut se concevoir et qui proprement la distinguent du restç de la nature. Tant qu'on ne connaîtra pas cet état naturel, « qui n'existe plus, qui n'a peut-être point existé, qui probablement n'existera jamais (*)», toutes les spéculations des philosophes seront
1. Cf. Henry Michel, 17Jee de l'État, avant-propos, p. vm : « Les inconvénients de la méthode a priori me semblent tenir moins à sa nature même qu'à l'emploi qu'on en fait, lorsqu'on l'étend de la détermination des fins de la vie sociale, pour laquelle elle est souveraine, à la détermination des moyens, pour laquelle elle est souverainement impropre. >
2. « Les philosophes qui ont examiné les fondements de la société ont tous senti la nécessité de remonter jusqu'à l'état de nature.» {Disc, sur l'Orig. de Vlnég , p. 228.) Et encore:* Tant que nous ne connaîtrons point l'homme naturel, c'est en vain que nous voudrons déterminer la loi qu'il a reçue ou celle qui convient le mieux à sa constitution. » (Ibid., p. 223.)
3. « Il ne faut pas prendre les recherches dans lesquelles ou
INTRODUCTION lO
purement arbitraires. Essayons donc d'écarter par la pensée tout ce que la vie sociale a fait naître en l'homme de besoins, de facultés et de passions factices, que l'habitude peut modifier et même à la rigueur détruire puisqu'elle a pu les engendrer, et retrouvons l'état de nature.
Mais cette indispensable recherche est si difficile, toute méthode sûre et scientifique, l'observation, l'expérience, sont d'un emploi si malaisé, que tous les philosophes, même les plus grands, s'y sont égarés. Rousseau se flatte d'un meilleur succès, parce que, concevant d'une manière originale cette nature elle-même, il aperçoit des moyens nouveaux d'en déterminer les traits essentiels.
Ces traits essentiels, nous les trouvons, en effet, « gravés en nous en caractères ineffaçables » (\) : des sentiments profonds, des impulsions naturelles nous prescrivent la poursuite des fins nécessaires, notre conservation, notre développement en tant qu'être vivant et humain. Méconnaître cette voix intérieure, c'est se
peut entrer à ce sujet pour des vérités historiques, mais seulement pour des raisonnements hypothétiques et conditionnels, plus propres à éclaircir la nature des choses qu'à en montrer la véritable origine, et semblables à ceux que font tous les jours nos physiciens sur la formation du monde. )>(ijbi(i.,p 230 ) Comparer ces raisonnements aux hypothèses des physiciens, c'est sans doute déjà beaucoupdirelMais quand en effet les Descartes et les Newton se placent par hypothèse à Torigine des choses pour expliquer la formation du mondiî, leur dessein n'est pas vraiment historique : ils veulent surtout établir par quelles lois éternelles et nécessaires, donc actuelles, peut s'expliquer le monde que nous révèle aujourd'hui l'observation des sens. Ils veulent dire et ils disent: « Tout se passe comme si le monde avait ainsi commencé. » Tel doit être, dans la morale et dans la politique, le rôle de 1' « état de nature », et s'embarrasser d'en décrire les conditions historiques, c'est eu méconnaître la vraie signification.