Ms. de Neufchâtel, éd., Dreyfus-Brisac, p
lancer en pleine fantaisie. — Mais, d'autre part, ce qui donne à ces sentiments leur force psychologique, ce qui nous permettra de les reconnaître lorsqu'ils seront mêlés à des tendances anormales ou factices, c'est leur nécessité même. Il n'y a de naturel que ce que la raison nous force à reconnaître comme nécessaire, non pas en un sens mathématique ou physique sans doute, mais du point de vue de la finalité. Si la Providence a placé parmi les autres espèces une humanité qui a pour caractère distinctif non pas tant la sensibilité ou même l'entendement que la volonté libre, nous avons le droit de regarder comme essentielles à l'homme, donc naturelles, toutes les conditions nécessaires de cette liberté. La méthode originale de Rousseau consistera donc, non pas à écarter systématiquement la raison, mais à l'unir étroitement au sentiment, à lui donner le sentiment pour point dedépart et pour contrôle (^). La raison seule, qui ne se piquerait que de vraisemblance et de cohérence logique, nous égarerait « d'erreur en erreur ». Mais, du moment que l'homme a dépassé l'état de simplicité et d'innocence où la voix de la nature parlait seule dans son cœur, le sentiment ne se suffit pas à luimême ou du moins ne se justifie pas par lui-même : c'est par ce que notre raison découvre en lui de juste, de bien fondé, qu'il peut à son tour justifier un droit et nous imposer des devoirs. On comprend donc que, selon le point de vue d'oià on la considère, la nature apparaisse tantôt sous la forme d'une inclination primitive et d'un sentiment, tantôt comme l'essence même de l'homme. Les deux aspects sont égale-
1. « Tout ce que nous pouvons voir très clairement au sujet de cette loi (naturelle), c'est que non seulement, pour qu'elle soit loi,i\ faut que la volonté de celui qu'elle oblige puisse s'y soumettre avec connaissance, mais il faut encore, pour qu'elle soit nsilurelle, qu'elle parle immédiatement par la voix de la ualure. » Disc, sur Vlnéj., préf., p. 223.
ÏNÏRODUGÎION 21
ment vrais. La «^ voix de la nature » n'est qne l'expression vivante, au fond de notre conscience individuelle, de la nécessité même que nous révèle la raison.
Retrouver le droit naturel, c'est ainsi déterminer ce qui est juste et raisonnable pourThomme considéré dans son essence même, et c'est, du même coup, s'appuyer sur les sentiments les plus profonds et les plus puissants du cœur humain. Or l'homme, étant un animal et un vivant, a « pour première loi de veiller à sa propre conservation, ses premiers soins sont ceux qu'il se doit à lui-même... ('•)». Mais l'homme est raisonnable et libre: il se sent donc son propre maître, dès qu'il arrive à l'âge de raison, et « renoncer à sa liberté, c'est renoncer à sa qualité d'homme, aux droits de l'humanité, même à ses devoirs (*) ». Voilà l'unique et simple fondement du droit naturel : l'homme sent et comprend qu'il a droit à la vie et qu'il est « juge des moyens propres à la conserver ».
Mais cette liberté naturelle n'est pas sans limites : selon Rousseau, il y a toujours bien de la différence entre la liberté et rindépendance(^). Gomment l'homme pourrait-il prétendre à l'indépendance absolue puisqu'il vit dans un univers rég-i par des lois inflexibles et parmi d'autres hommes, ses semblables ? S'il se conduisait sans règle et sans loi, au hasard de ses caprices, il se heurterait bien vite à ces deux sortes
1. C. .9., I, ir. -• Dans la Préface du Bhc. sur Vlnég ., p. 223, Rousseau énonce aussi comme sentiment naturel la « répugnance naturelle à voir périr ou souffrir tout être sensible et particulièrement nos semblables ». Il n'est plus question de cette sympathie dans le Contrat.