‹ Du contrat social. Publié avec une introd. et des notes explicativesChapitre 146 sur 235 · LIVRE TROÎSIÈMTÎ · texte numérisé non relu

LIVRE TROÎSIÈMTÎ

Cependant, pour que le corps du gouvernement ait une existence, une vie réelle qui le distingue du corps de l'Etat ; pour que tous ses membres puissent agir de concert et répondre à la fin pour laquelle il est institué, il lui faut un moi particulier, une sensibilité commune à ses membres, une force, une volonté propre qui tende à sa conservation (*). Cette existence particulière suppose des assemblées, des conseils, un pouvoir de délibérer, de résoudre, des droits, des titres, des privilèges qui appartiennent au prince exclusivement, et qui rendent la condition du magistrat plus honorable à proportion qu'elle est plus pénible. Les difficultés sont dans la manière d'ordonner dans le tout ce tout subalterne, de sorte qu'il n'altère point la constitution générale en affermissant la sienne ; qu'il distingue toujours sa force particulière, destinée à sa propre conservation,- de la force publique, destinée à la conservation de l'Etat ; et qu'en un mot il soit toujours prêt à sacrifier le gouvernement au peuple, et non le peuple au gouvernement.

D'ailleurs, bien que le corps artificiel du gouvernement soit l'ouvrage d'un autre corps artificiel, et

commun, il exercerait une autorité en partie légitime et en partie illégitime. Les sujets ne sauraient plus quand ils lui devraient obéissance, et ils ne bénéficieraient plus, en tant que sujets, de la puissance qu'ils ont confiée au prince, en tant que membres du souverain. Le contrat social serait donc violé.

1. Le prince doit en effet se pénétrer de sentiments particuliers qui n'ont aucune raison d être chez les simples citoyens, puisqu'il est chargé de fonctions spéciales. Il y a, comme on le verra dans le chapitre suivant, une sorte « d'esprit de corps» naturel et nécessaire à la puissance executive, Rousseau d'ailleurs personnifie cet être moral et ce corps artificiel, tout comme il avait pensonnifié l'État lui-même, I, vi.

qu'il n^ait en quelque sorte qu'une vie empruntée et subordonnée, cela n^'empêche pas qu'il ne puisse agir avec plus ou moins de vigueur ou de célérité, jouir, pour ainsi dire, d'une santé plus ou moins robuste. Enfin, sans s'éloigner directement du but de son institution, il peut s*en écarter plus ou moins, selon la manière dont il est constitué.

C'est de toutes ces différences que naissent les rapports divers que le gouvernement doit avoir avec le corps de l'État, selon les rapports accidentels et particuliers par lesquels ce même Etat est modifié ; car souvent le gouvernement le meilleur en soi deviendra le plus vicieux, si ses rapports se sont altérés selon les défauts du corps politique auquel il appartient.

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