LIVRE TROISIÈME
En effet, je crois pouvoir poser en principe que, quand les fonctions du gouvernement sont partagées entre plusieurs tribunaux, les moins nombreux acquièrent tôt ou tard la plus grande autorité, ne fût-ce qu'à cause de la facilité d'expédier les affaires, qui les y amène naturellement (*).
D'ailleurs que de choses difficiles à réunir ne suppose pas ce gouvernement 1 Premièrement, un État très petit, où le peuple soit facile à rassembler et où chaque citoyen puisse aisément connaître tous les autres ; secondement, une grande simplicité de mœurs, qui prévienne la multitude d'affaires et les discussions épineuses; ensuite, beaucoup d'égalité dans les rangs et dans les fortunes, sans quoi l'égalité ne saurait subsister longtemps dans les droits et l'autorité ; enfin, peu ou point de luxe, car ou le luxe est l'effet des richesses ou il les rend nécessaires ; il corrompt à la fois le riche et le pauvre, l'un par la possession, l'autre par la convoitise ; il vend la patrie à la mollesse, à la vanité ; il ôte à l'État tous ses citoyens pour les asservir les uns aux autres, et tous à Fopinion (*).
Voilà pourquoi un auteur célèbre (^) a donné la vertu pour principe à la république, car toutes ces conditions ne sauraient subsister sans la vertu ;
1. Allusion probable à Genève : les « magnifiques seigneurs », c.-à-d. le Conseil général de tous les citoyens, voyaient l'autorité réelle aux mains du Petit Conseil.
2. Rousseau exprime ici, sous une forme beaucoup plus brève, les mêmes idées que Montesquieu, Espr.des L., VII, i. — La question du luxe était d'ailleurs à la mode, au milieu du xvni» siècle. Cf. Morize, L'apologie du luxe au xviii» siècle Paris, 1909.