‹ Du contrat social. Publié avec une introd. et des notes explicativesChapitre 171 sur 235 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

chercher ailleurs ce signe si disputé. Toute chose d'ailleurs égale, le gouvernement sous lequel, sans moyens étrangers, sans naturalisation, sans colonies, les citoyens peuplent et multiplient davantage, est infailliblement le meilleur. Celui sous lequel un peuple diminue et dépérit est le pire. Calculateurs, c'est maintenant votre affaire ; comptez, mesurez, comparez (a).

(a) On doit juger sur le même principe des siècles qui méritent la préférence pour la prospérité da genre humain. On a trop admiré ceux où Von a vu fleurir les lettres et les arls,sans pénétrer l'objet secret de leur culture, sans en considérer le funeste effet: Idque apud imperilos liumanitas vocabatur, quum pars servitutis esset(*). A'^e verrons-nous jamais dans les maximes des livres Vintérêt grossier qui fait parler les auteurs ? Non, quoi qu'ils en puissent dire, quand, malgré son éclat, un pays se dépeuple, il nest pas vrai que tout aille bien, et il ne suffit pas qu'un poète ait cent mille livres de rente pour que son siècle soit le meilleur de tous. Il faut moins regarder au repos apparent et à la tranquillité des chefs quau bien-être des nations entières, et surtout des États les plus nombreux, La grêle désole quelques cantons, mais elle fait rarement disette. Les émeutes, les guerres civiles effarouchent beaucoup les chefs, mais elles ne font pas les vrais malheurs des peuples, qui peuvent même avoir du relâche, tandis qu'on dispute à qui les tyrannisera, Cest de leur étal permanent que naissent leurs prospérités ou leurs calamités réelles ; quand tout reste écrasé sous le joug, c'est alors que tout dépérit ; c'est alors que les chefs, les détruisant à leur aise, ubi solitudinem faciunt, pacem appellant {**). Quand les tracasseries des grands agitaient le royaume de France, et que le coadjuteur de Paris portait au Parlement un poignard dans sa poche, cela n'empêchait pas que le peuple français ne vécût heureux et nombreux, dans une honnête et libre aisance. Autrefois, la Grèce fleurissait au sein des plus cruelles guerres ; le sang y coulait à flots, et tout le

(*) « Les sots nommaient humanité ce qui était déjà un commencement de servitude. » /racitc, Agricola, 31.)

{**) « Quand ils ont dévasté, ils disent avoir pacifié. » (Tac,, Agr.,31,)

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