LIVRE TROlrilÈME
vernement dégénère : savoir, quand il se resserre, ou quand l'État se dissout.
Le gouvernement se resserre quand il passe du grand nombre au petit, c'est-à-dire de la démocratie à l'aristocratie, et de l'aristocratie à la royauté. C'est là son inclination naturelle (a). S'il rétrogra-
(a) La formation lente et le progrès de la république de Ve^ nise dans ses lagunes offrent un exemple notable de cette succession,et il est bien étonnant que, depuis plus de douze cents ans, les Vénitiens semblent n'en être encore qu'au second terme, lequel commença au Serrar di consiglio, en 1198. Quant aux anciens ducs qu'on leur reproche, quoi qu'on puisse dire le Squittinio délia libertà veneta, il est prouvé qu'ils n'ont point été leurs souverains.
On ne manquera pas de m'objecter la république romaine, qui suivit, dira-t-on, un progrès tout contraire, passant de la monarchie à l'aristocratie, et de l'aristocratie à la démocratie. Je suis bien éloigné d'en penser ainsi.
Le premier établissement de Romnlus fut un gouvernement mixte qui dégénéra promptement en despotisme. Par des causes particulières, l'Etat périt avant le temps, comme on voit mourir un nouveau-né avant d'avoir atteint l'âge d'homme. L'expulsion des Tarquins fut la véritable époque de la naissance de la république. Mais elle ne prit pas d'abord une forme constante, parce qu'on ne fit que la moitié de l'ouvrage en n'abolissant pas le patriciat. Car, de cette manière, l'aristocratie héréditaire, qui est la pire des administrations légitimes, restant en conflit avec la démocratie, la forme du gouvernement toujours incertaine et flottante ne fut fixée, comme Va prouvé Machiavel, qu'à l'établissement des tribuns ; alors seulement il y eut un vrai gouvernement et une véritable démocratie. En effet, le peuple alors n'était pas seulement souverain, mais aussi nlagistrat et juge ; le sénat n'était qu'un tribunal en sousordre, pour tempérer et concentrer le gouvernement ; et les consuls eux-mêmes, bien que patriciens, bien que premiers magistrats, bien que généraux absolus à la guerre, n'étaient à Rome que les présidents du peuple.
Dès lors, on vit aussi le gouvernement prendre sa pente naturelle et tendre fortement à l'aristocratie. Le patriciat s'abolissant comme de lui-même, l'aristocratie n'était plus dans le corps des patriciens, comme elle est à Venise et à Gênes, mais
dait du petit nombre au grand, on pourrait dire qu'il se relâche ; mais ce progrès inverse est impossible.
En effet, jamais le gouvernement ne change de forme que quand son ressort usé le laisse trop affaibli pour conserver la sienne. Or, s'il se relâchait encore en s'étendant, sa force deviendrait tout à fait nulle (*), et il subsisterait encore moins. Il faut donc remonter et serrer le ressort à mesure qu'il cède : autrement l'Etat qu'il soutient tomberait en ruine (*).
Le cas de dissolution de l'État peut arriver de deux manières.
Premièrement, quand le prince n'administre plus l'État selon les lois, et qu'il usurpe le pouvoir soudans le corps du sénat, composé de pâtj'iciens et de plébéiens, même dans le corps des tribuns, quand ils commencèrent d'usurper une puissance active ; car les mots ne font rien aux choses, et quand le peuple a des chefs qui gouvernent pour lui, quelque nom que portent ces chefs, c'est toujours une aristocratie.
De l'abus de l'aristocratie naquirent les guerres civiles et le triumvirat. Sylla, Jules César, Auguste, devinrent dans le fait de véritables monarques ; et enfin^ sous le despotisme de Tibère, VÉlat fut dissous. U histoire romaine ne dément donc point mon principe : elle le confirme. (Note de Rousseau.)
1. Car la puissance active du gouvernement est en raison inverse du nombre de ses membres (III, ii).
2. Il ne s'agit, dans tout ce passage, que de révolution vers laquelle tendent les gouvernements, en vertu d'une « inclination naturelle ». Mais le souverain reste toujours maître de réagir contre cette tendance, car il a le droit de « limiter, modifier et reprendre quand il lui plaît >> l'autorité qu'il a confiée au prince, son délégué (III, i), et Rousseau, un peu plus loin (III, xviii), étudiera les moyens de lui assurer l'exercice efficace de ce droit.