LIVRE TROISIÈME
verain. Alors, il se fait un changement remarquable : c'est que, non pas le gouvernement, mais l'Etat se resserre ; je veux dire que le grand État se dissout, et qu'il s'en forme un autre dans celuilà, composé seulement des membres du gouvernement, et qui n'est plus rien au reste du peuple que son maître et son tyran Ç-). De sorte qu'à l'instant que le gouvernement usurpe la souveraineté, le pacte social est rompu ; et tous les simples citoyens, rentrés de droit dans leur liberté naturelle, sont forcés, mais non pas obligés d'obéir (*).
Le même cas arrive aussi quand les membres du gouvernement usurpent séparément le pouvoir qu'ils ne doivent exercer qu'en corps ; ce qui n'est pas une moindre infraction des lois et produit encore un plus grand désordre. Alors on a, pour ainsi dire, autant de princes que de magistrats, et l'État, non moins divisé que le gouvernement, périt ou change de forme.
Quand l'État se dissout, l'abus du gouvernement, quel qu'il soit, prend le nom commun d'anar^ chie ('). En distinguant, la démocratie dégénère
1. Car l'État est nécessairement composé des membres du souverain et de ceux-là seuls. Si les citoyens perdent leur souveraineté, ils disparaissent de l'État, ou plutôt l'État s'anéantit.
2. On pourrait même ajouter qu'ils sont « obligés » de résister et proclamer le devoir de Tinsurrection en présence d'un coup d'État. Si Rousseau ne le fait pas ici, c'est peut-être parce qu'il ne croit pas qu'un peuple puisse reconquérir sa liberté, quand il se l'est laissé ravir. Cf. II, vni.
3. On dit plutôt aujourd'hui que l'anarchie est l'absence da gouvernement. Mais les gouvernements qu'étudie ici Rousseau peuvent être dits anarchiques parce qu'ils n'ont plus de pouvoir légitime, ayant tranché le lien qui les faisait dépendre du souverain.
260 DtJ CONTRAT SOCIAL
en ochlocratie, l'aristocratie en oligarchie (*) ; j'ajouterais que la royauté dégénère en tyrannie ; mais ce dernier mot est équivoque et demande explication.
Dans le sens vulgaire, un tyran est un roi qui gouverne avec violence et sans égard à la justice et aux lois. Dans le sens précis, un tyran est un particulier qui s'arroge l'autorité royale sans y avoir droit. C'est ainsi que les Grecs entendaient ce mot de tyran : ils le donnaient indifféremment aux bons et aux mauvais princes, dont l'autorité n'était pas légitime (a). Ainsi, tyran et usurpateur sont deux mots parfaitement synonymes.
Pour donner différents noms à différentes choses, j'appelle tyran l'usurpateur de l'autorité royale et despote l'usurpateur du pouvoir souverain. Le tyran est celui qui s'ingère contre les lois à gouverner selon les lois ; le despote est celui qui se met au-dessus des lois mêmes. Ainsi, le tyran peut n'être pas despote, mais le despote est toujours tyran.
(a) < Omnes enim et habentnr et dîcnntur tyranni, qui potestaie ntuntur perpétua in ea cimtate quse libertate usa est. > (Corn. Nep., in Miltiad., c. 8). Il est vrai qu'Aristote (Mor. ^icom., liv. VIII, c. x) distingue le tyran du roi, en ce que le premier gouverne pour sa propre utilité et le second seulement pour l'utilité des sujets ; mais, outre que généralement tous les auteurs grecs ont pris le mot tyran dans un autre sens, comme il parait surtout par le Hiéron de Xénophon, il s'ensuivrait de la distinction d'Aristote que, depuis le commencement du monde, il n'aurait pas encore existé un seul roi, (Note de Rousseau.)
1. Ochlocratie, gouvernement de la populace ; oligsirchie,goU'
vernement du petit nombre