DE LA MORT DU CORPS POLITIQUE
Telle est la pente naturelle et inévitable des gouvernements les mieux constitués. Si Sparte et Rome ont péri, quel État peut espérer de durer toujours ? Si nous voulons former un établissement durable, ne songeons donc point à le rendre éternel. Pour réussir, il ne faut pas tenter l'impossible, ni se flatter de donner à l'ouvrage des hommes une solidité que les choses humaines ne comportent pas.
Le corps politique, aussi bien que le corps de l'homme, commence à mourir dès sa naissance, et porte en lui-même les causes de sa destruction. Mais l'un et l'autre peuvent avoir une constitution plus ou moins robuste et propre à le conserver plus ou moins longtemps. La constitution de l'homme est l'ouvrage de la nature : celle de l'Etat est l'ouvrage de l'art (*). Il ne dépend pas des hommes de prolonger leur vie ; il dépend d'eux de prolonger celle de l'État aussi loin qu'il est possible, en lui donnant la meilleure constitution qu'il puisse avoir.
1. Cela ne veut pas dire cependant qu'un État soit une œuvre entièrement artificielle. Les termes du contrat social sont déterminés, comme on l'a vu, par la nature des choses. Mais la constitution qui règle la forme de cet État dépend de la volonté du souverain, et, comme toute œuvre d'art, elle est plus ou moins parfaite selon qu'elle est plus ou moins adaptée aux conditions naturelles ,
Le mieux constitué finira, mais plus tard qu'un autre, si nul accident imprévu n'amène sa perte avant le temps.
Le principe de la vie politique est dans l'autorité souveraine. La puissance législative est le cœur de l'Etat ; la puissance executive en est le cerveau, qui donne le mouvement à toutes les parties. Le cerveau peut tomber en paralysie et l'individu vivre encore. Un homme reste imbécile et vit ; mais sitôt que le cœur a cessé ses fonctions, l'animal est mort.
Ce n'est point par les lois que l'État subsiste, c'est par le pouvoir législatif (*). La loi d'hier n'oblige pas aujourd'hui ; mais le consentement tacite est présumé du silence, et le souverain est censé confirmer incessamment les lois qu'il n'abroge pas, pouvant le faire. Tout ce qu'il a déclaré vouloir une fois, il le veut toujours, à moins qu'il nie le révoque.
Pourquoi donc porte-t-on tant de respect aux anciennes lois? C'est pour cela même. On doit croire qu'il n'y a que Fexcellence des volontés antiques qui les ait pu conserver si longtemps : si le souverain ne les eût reconnues constamment salutaires, il les eût mille fois révoquées. Voilà pourquoi, loin de s'aiïaiblir, les lois acquièrent sans cesse une force nouvelle dans tout État bien constitué; le préjugé de l'antiquité (*) les rend chaque jour plus vénéra-
1. Une loi n'est obligatoire que si le peuple a toujours le pouvoir de la modifier ; cela seul prouve qu'elle continue à répondre à sa volonté. Le consentement, exprès ou tacite, du souverain est toujours Tunique fondement de l'autorité de la loi.
2. C'est-à-dire, l'opinion favorable que leur antiquité seule suffit à nous en donner»