LIVRE TROISIÈME
Pour expliquer cependant comment les tribuns le représentaient quelquefois^ il suffit de concevoir comment le gouvernement représente le souverain. La loi n'étant que la déclaration de la volonté générale, il est clair que, dans la puissance législative, le peuple ne peut être représenté ; mais il peut et doit l'être dans la puissance executive, qui n'est que la force appliquée à la loi. Ceci fait voir qu'en examinant bien les choses on trouverait que très peu de nations ont des lois (»). Quoi qu'il en soit, il est sûr que les tribuns, n'ayant aucune partie du pouvoir exécutif, ne purent jamais représenter le peuple romain par les droits de leurs charges, mais seulement en usurpant sur ceux du sénat (*).
Chez les Grecs, tout ce que le peuple avait à faire, il le faisait par lui-même ; il était sans cesse assemblé sur la place. Il habitait un climat doux ; il n'était point avide ; des esclaves faisaient ses travaux ; sa grande affaire était sa liberté. N'ayant plus les mêmes avantages, comment conserver les mêmes droits ? Vos climats plus durs vous donnent plus de besoins (a) ; six mois de l'année^, la place
(a) Adopter dans les pays froids le luxe et la mollesse des Orientaux, c'est vouloir se donner leur^ chaînes ; c'est s'y soumettre encore plus nécessairement qu'eux. (Note de Rousseau.)
de Cicéron, ne s'y rendaient plus eux-mêmes et chaque curie était simplement représentée par son licteur. — Gela sera expliqué plus au long par Rousseau lui-même, IV, iv.
1. De véritables lois, émanant vraiment de la volonté générale et du seul pouvoir législatif.
2. Le sénat romain était en effet un conseil exécutif et nullement une assemblée législative. Sur les institutions romaines, voir plus loin, IV iv,
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piiÎ3lique n'est pas tenable ; vos langues sourdes ne peuvent se faire entendre en plein air ; vous donnez plus à votre gain qu'à votre liberté, et vous craignez bien moins l'esclavage que la misère.
Quoi I la liberté ne se maintient qu'à l'appui de la servitude (*) ? Peut-être. Les deux excès se touchent. Tout ce qui n'est point dans la nature a ses inconvénients, et la société civile plus que tout le reste. Il y a telles positions malheureuses où l'on ne peut conserver sa liberté qu'aux dépens de celle d'autrui, et où le citoyen ne peut être parfaitement libre que l'esclave ne soit extrêmement esclave. Telle était la position de Sparte. Pour vous, peuples modernes, vous n'avez point d'esclaves, mais vous l'êtes ; vous payez leur liberté de la vôtre. Vous avez beau vanter cette préférence, j'y trouve plus de lâcheté que d'humanité.
Je n'entends point par tout cela qu'il faille avoir des esclaves, ni que le droit d'esclave soit légitime, puisque j'ai prouvé le contraire (*). Je dis seulement les raisons pourquoi les peuples modernes qui se croient libres ont des représentants, et pourquoi les peuples anciens n'en avaient pas. Quoi qu'il en soit, à l'instant qu'un peuple se donne des représentants, il n'est plus libre ; il n'est plus.
Tout bien examiné, je ne vois pas qu'il soit désormais passible au souverain de conserver parmi nous l'exercice de ses droits, si la cité n'est très
1. C'est-à-dire, qu'en s'appuyant sur une population d'esclaves, qui donne aux citoyens le loisir nécessaire à l'exercice de la liberté.