‹ Du contrat social. Publié avec une introd. et des notes explicativesChapitre 62 sur 235 · Delbos, op. cit.y p · texte numérisé non relu

Delbos, op. cit.y p

que l'objet essentiel de tout travail philosophique devait être : « restituer (ou faire ressortir) les droits de rhumanité » (*). Mais si, dans une première période, Kant semble avoir été surtout séduit par les premiers ouvrages de Rousseau, dans la suite (*)les doctrines mêmes du Contrat social ont exercé sur sa pensée la plus durable influence : elles ont fourni à sa morale quelques-uns de leurs traits essentiels et directement inspiré ses théories politiques ('). Nul n^a, je crois, plus profondément compris le système du Contrat social, et n'a mieux donné aux théories politiques essentielles de Rousseau toute leur signification et toute leur valeur («).

Si le système de Fichte est moins fameux, peut-être son action sur la politique allemande a-t-elle été plus directe et plus immédiatement sensible (■*). Or, lui aussi, il se réclame explicitement de la doctrine du Contrat social et prétend même en tirer des conséquences

1. Kant, Réflexions, etc., éd. Pîartenstein, t. VIII, p. 624.

2. Cf. la très intéressante note (p. 128) où M. Delbos discute la thèse de Hôffding, d'après laquelle Kant aurait subi, à deux reprises différentes et dans des sens un peu divers, Tinfluence de Rousseau.

3. Cf., outre Delbos, I, chap. ii, — » Paul Janet, t. II, IV, ix, où l'influence du Contrat sur lai morale kantienne est signalée, mais assez confusément indiquée; — Fouillée, Vidée moderne du droite V* partie ; — Henri Michel, Vidée de VÉtat, introduction. Cf. aussi, ci-dessus, ch. ii,. § 4.

4. Je ne puis exposer ici la philosophie politique de Kant : on en trouvera un excellent résumé dans Paul Janet, op. cit., et Th. Ruyssen, K»,nt (Paris, 1900). L'influence du Contrat est particulièrement manifeste dans la Doctrine du Droit, et les Rapports de la théorie et de la pratique (traduction des Eléments métaphysiques du Droite par Barni).

5. Pour l'influence de Rousseau sur Fichte, voir Paul Janet, t. II, IV, IX, — Henri Michel, op. cit., ibid., — les articles cités de MM. Lévy-Bruhl et Benrubi et le livre de M. Xavier Léon, Fichte et son temps, t. I, Paris, 1922,

pleinement démocratiques, devant lesquelles peut-être aurait reculé Rousseau. Il dit, dans ia préface de ses Considérations destinées à rectifier les jugements du public sur la Révolution française (1793) : « Rousseau, que vous ne vous lassez pas d'appeler un rêveur au moment même où ses rêves se réalisent sous vos yeux, eut beaucoup trop de ménagements pour vous, ô empiriques : ce fut là sa faute » (*). Il professe, dans toute sa rigueur, la doctrine du contrat social et reconnaît aux citoyens le droit de modifier toutes les conventions antérieures, même de se détacher du corps politique pour former un Etat à part.

La théorie rationaliste du contrat social et de la souveraineté populaire a donc exercé l'influence la plus précise sur la révolution philosophique allemande de la fin du xviii* siècle : le contrat y est conçu comme « une idée», non pas comme un fait historique, et c'est à la lumière de celte idée que l'on détermine les droits et les devoirs des individus et des gouvernements. Par là, les théories de Rousseau se sont trouvées reprendre une nouvelle vigueur et ont atteint de nouveaux cercles d'esprits. Mais cela rend naturellement d'autant plus compliquée l'étude de l'influence ultérieure du système.

Je ne chercherai pas à poursuivre cette étude pour le xix° siècle : à mesure qu'on s'éloigne de la source première, les difficultés s'accumulent. Je crois d'ailleurs que l'influence directe de la politique de Rousseau et du Contrat social y a été bien moins grande qu'on ne serait tenté de le supposer. Ni les partis politiques, ni les sociologues, ni les philosophes ne lui ont

1^ Ti^ad. Barni, préf., p. 87 (cité par H. Michel, op, cil)^

peut-être accordé l'attention qu'il mérite, et cela, pour des raisons multiples.

D'abord, dès le début du xix" siècle, s'est créée la « légende > du Contrat social et l'on a commencé à n'en plus bien entendre l'esprit. Gomme la Révolution en général, mais surtout les Jacobins, et plus particulièrement Robespierre, s'étaient hautement réclamés des doctrines du philosophe de Genève, on n'a plus voulu voir dans Rousseau que l'apologiste par avance ou du moins le théoricien de la Terreur. On n'a plus lu le Contrat social qu'à travers les souvenir» de la Révolution, et tout le parti libéral a proclamé que ce livre n'était qu'un manuel du despotisme et de la tyrannie. Alors que M"»" de Staël et Mirabeau y avaient trouvé « les plus saines idées de la liberté >, Benjamin Constant (*),Royer-Gollard, Lamartine, etc.,

1. Voir la vigoureuse et précise critique que Benjamin Constant dirige contre les théories du Contrat {Princ, dépolit, const., ciiap. I, p. 10 et suiv.) ; j'en résume les idées essentielles : — Rousseau oublie, dans sa théorie de la souveraineté illimitée du peuple, que cet être abstrait, le souverain, ne peut agir qu'en déléguant sa puissance à quelques-uns, et que, dès lors, tous les attributs préservateurs que Rousseau reconnaissait au souverain disparaissent, « L'action qui se fait au nom de tous étant nécessairement, de gré ou de force, à la disposition d'un seul ou de quelques-uns, il arrive qu'en se donnant à tous il n'est pas vrai qu'on ne se donne à personne : on se donne au contraire à ceux qui agissent au nom de tous. » Donc, la condition n'est pas égale pour tous ; tous n'acquièrenf pas autant de droits qu'ils en cèdent, car < le résultat de ce qu'ils sacrifient est ou peut être l'établissement d'une force qui leur enlève ce qu'ils ont ». Aussi Rousseau, effrayé de ces conséquences, a déclaré que la souveraineté ne peut être ni aliénée, ni déléguée, ni représentée : c'est dire qu'elle ne peut être exercée. — Je renvoie, pour la discussion de ces idées, au chap, II, § 6, de cette introduction : Benjamin Constant oublie que la volonté générale s'expiùme précisément par la loi, et que, selon Rousseau, « ceux qui agissent au nom de tous > ne doivent avoir d'autre puissance que celle qui leur est

dénonçaient Rousseau comme le défenseur de la tyrannie, « le grand anarchiste de l'humanité », « le tribun des sentiments justes et des idées fausses » ('). Lamartine écrivait : « Le Contrat social est le livre fondamental de la Révolution française. C'est sur cette pierre, pulvérisée d^avance, qu'elle s'est écroulée de sophismes : que pouvait-on édifier de durable sur tant de mensonges ?... » (*). On oubliait ou on ne voulait pas voir l'effort tenté par Rousseau pour concilier ia liberté et l'autorité et l'on n'examinait pas si la démocratie pouvait vraiment reposer sur un autre principe que celui de la souveraineté populaire.

Mais tandis que Rousseau était ainsi méconnu et combattu par les modérés, doctrinaires et libéraux, ses théories politiques ne rencontraient pas beaucoup plus de faveur dans les partis avancés ni dans les diverses écoles philosophiques. Quelques-uns des anciens socialistes français d'avant 1848 se sont bien réclamés de ses doctrines : par exemple, Pierre Leroux ('), Louis Blanc, les apôtres de la « fraternité », qui opposent le « sentiment » de Rousseau à la froide « raison » de Voltaire (*). On trouverait sans doute son influence dans tous les écrits politiques de Lamennais. Mais ni les Positivistes, — car, malgré plus d'une analogie dans les idées, la différence des méthodes est si grande qu'ils n'ont que

conférée, dans la mesure strictement nécessaire, parla loi ellemême.

1. Lamartine, J.-J. Rousseau, son faux Contrat social et le vrai Contrat social {lS66i, p. 15 et 125. — Dans cet ouvrage passionné où Lamartine expose une extraordinaire politique « spiritualiste » et mystique (voir surtout la 3e partie), quelques principes du Contrat sont discutés avec détail (2* partie), mais ni l'esprit ni parfois le sens littéral n'en sont compris par Lamartine,

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