LIVRE PREMIER
Je veux chercher si, dans Tordre civil, il peut y avoir quelque règle d'administration légitime et sûre (*), en prenant les hommes tels qu'ils sont et les lois telles qu'elles peuvent être (^). Je tâcherai
1. Ces mots ne donnent pas une idée très exacte de l'objet de l'ouvrage. Par ordre civil, Rousseau entend l'organisation générale de la société, et non les relations de particulier à particulier que considère aujourd'hui notre « droit civil ». Il veut étudier les principes constitutifs de toute société ; cela se rapporterait plutôt à ce que nous nommons aujourd'hui « droit public ».
2. Cette formule très importante marque bien le but poursuivi par Rousseau et distingue nettement le Contrat social de l'Esprit des Lois de Montesquieu. Celui-ci avait voulu dégager la philosophie des lois réelles et «du droit positif des gouvernements établis », comme le remarque Rousseau lui-même, dans VÉmile (liv. V); il avait donc pris les lois telles qu'elles sont et cherché comment les hommes pouvaient s'y accommoder. Au contraire, Rousseau, voulant étudier les « principes du droit politique » d'une façon abstraite et générale, cherche ce que
es lois peuvent être et par conséquent doivent être pour convenir à la nature de l'homme. C'est donc de la connaissance de.
homme, tel qu'il est, que Rousseau, va déduire les principes généraux d'une constitution politique rationnelle: il s'appuie sur la morale et la logique, non sur l'histoire ou la jurisprudence. « .;. Je cherche le droit et la raison, et ne dispute pas des faits. » (Ms. de Genève, i, v.)
d'allier toujours dans cette recherche ce que le droit permet avec ce que Fintérêt prescrit, afin que la justice et Futilité ne se trouvent point divisées (*).
J'entre en matière sans prouver l'importance de mon sujet. On me demandera si je suis prince ou législateur pour écrire sur la politique (*). Je réponds que non, et que c'est pour cela que j'écris sur la politique. Si j'étais prince ou législateur, je ne perdrais pas mon temps à dire ce qu'il faut faire; je le ferais, ou je me tairais.
Né citoyen d'un État libre (*), et membre du souverain, quelque faible influence que puisse avoir ma voix dans les affaires publiques, le droit d'y voter suffîtpour m'imposer le devoir de m'en instruire: heureux, toutes les fois que je médite sur les gouvernements, de trouver toujours dans mes recherches de nouvelles raisons d'aimer celui de mon pays (*) I
1. On méconnaît donc l'intention de Rousseau quand on voit en lui un pur < utilitaire ».
2. Cf. Descartes, Disc, de la Méthode, 2* partie: « ... Je né saurais aucunement approuver ces humeurs brouillonnes et inquiètes qui, n'étant appelées ni par leur naissance ni par leur fortune au maniement des affaires publiques, ne laissent pas d'y faire toujours en idée quelque nouvelle réformation. > — Descartes, homme du xvii» siècle, n'appliquait pas les règles de sa méthode à letude des questions religieuses et politiques ; les philosophes du xviii* siècle se sont au contraire proposé d'examiner les unes et les autres avec «les yeux de la raison ».