‹ Du contrat social. Publié avec une introd. et des notes explicativesChapitre 71 sur 235 · Livre premier · texte numérisé non relu

Livre premier

exempts de l'obéissance qu'ils devaient au père, le père, exempt des soins qu'il devait aux enfants, rentrent tous également dans l'indépendance. S'ils continuent de rester unis, ce n'est plus naturellement, c'est volontairement ; et la famille elle-même ne se maintient que par convention.

Cette liberté commune est une conséquence de la nature de l'homme ('). Sa première loi est de veiller à sa propre conservation, ses premiers soins sont ceux qu*il se doit à lui-même; et sitôt qu'il est en âge de raison, lui seul étant juge des moyens propres à le conserver devient par là son propre maître.

La famille est donc, si Ton veut ('), le premier modèle des sociétés politiques : le chef est l'image du père, le peuple est l'image des enfants ; et tous, étant nés égaux et libres, n'aliènent leur liberté que

1. Cette liberté primitive et commune, c'est-à-dire également possédée par tous, n'est ici fondée par Rousseau sur aucun principe métaphysique, mais sur les conditions physiologiques et psychologiques de la vie elle-même : la liberté est la conséquence, d'une part, de cette loi de conservation qui pousse tous les êtres à durer, à vouloir vivre, et sans laquelle la vie disparaîtrait et, d'autre part, de l'existence en l'homme d'une faculté de juger qui le distingue des animaux. La famille, en tant que lien naturel et pendant la jeunesse de l'enfant seulement, puis la liberté de ce même enfant devenu capable de subvenir à ses besoins, en résultent également : ce sont d'abord des instincts et des faits nécessaires; la raison intervient ensuite pour les justifier, les diriger et les limiter.

2. Rousseau accepte, à la rigueur, la comparaison classique et banale de la société et de la famille. Mais la famille ellemême, en tant qu'elle survit au premier besoin naturel, étant le résultat d'une convention tacite, la ressemblance de la société avec la famille ne pourra plus servir d'objection contrôla thèse de Rousseau, à savoir que toutes les institutions sociales reposent sur une convention.

pour leur utilité. Toute la différence est que, dans la famille, l'amour du père pour ses enfants le paye des soins qu'il leur rend ; et que, dans l'État, le plaisir de commander supplée à cet amour que le chef n'a pas pour ses peuples.

Grotius (*) nie que tout pouvoir humain soit établi en faveur de ceux qui sont gouvernés : il cite l'esclavage en exemple (*). Sa plus constante manière de raisonner est d'établir toujours le droit par le fait (a). On pourrait employer une méthode plus conséquente, mais non plus favorable aux tyrans.

Il est donc douteux, selon Grotius, si le genre humain appartient à une centaine d'hommes, ou si cette centaine d'hommes appartient au genre humain ; et il paraît dans tout son livre pencher pour le premier avis. C'est aussi le sentiment de

(a) « Les savantes recherches sur le droit public ne sont souvent que l'histoire des anciens abus; et on s'est entêté mal à propos, quand on s'est donné la peine de les trop étudier. » (Traité des intérêts de la France avec ses voisins, par if. le marquis d'Argenson,) Voila précisément ce qu'a fait Grotius, (Note de Rousseau.)

1- Grotius, jurisconsulte et historien hollandais, qui vécut longtemps en France, à la cour de Louis XIII, et qui publia à Paris, en 1625, son plus célèbre ouvrage, un grand traité latin en trois livres sur le Droit de la Guerre et de la Paix^ dont il sera souvent question dans le Contrat. Ge\, ouvrage, traduit dans toutes les langues de l'Europe, a fait longtemps autorité dans toutes les controverses politiques. Les passages que vise ici Rousseau se trouvent au III« livre, où Grotius traite des lois de la guerre et des droits qu'elle confère ou qu'elle suppose.

2. L'objection tirée de la famille étant écartée, Rousseau va discuter celle qu'on pourrait tirer de la thèse de Grotius sur l'esclavage : le prétendu droit du maître sur son esclave se ramène au droit de la force, qui sera discuté dans le chapitre in, et l'esclavage est d'ailleurs absurde et immoral (chap. iv).

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