CHAPITRE VIII
DE l'état civil (^)
Ce passage de Tétat de nature à Tétat civil produit dans rhomme un changement très remarquable, en substituant dans sa conduite la justice à l'instinct et donnant à ses actions la moralité qui leur manquait auparavant. C'est alors seulement que laj^oix du devoir succédant à l'impulsion physique, et le droit à Tappétit, l'homme, qui, jusque là^ n'avait regardé que lui-même, se voit forcé d'agir sur d'autres principes, et de consulter sa raison avant d'écouter ses penchants ('). Quoiqu'il se prive dans cet état de plusieurs avantages qu'il tient de la nature, il en regagne de si grands, ses facultés s'exercent et se développent, ses idées
1. Cette expression a ici un sens très général : c'est la condition des hommes, au point de vue moral et juridique, quand la société est organisée.
2. Rousseau fait ici dépendre, catégoriquement, toute la vie morale de la vie sociale. Avant le contrat, dans l'état de nature, il n'y a nulle moralité, mais seulement l'instinct, l'impulsion physique, l'appétit et l'égoïsme; — après le contrat, dans l'état civil, on trouve la moralité, la justice, le devoir, le droit et la raison. — On a très souvent objecté (voir notamment Paul Janet, op, cit.) que c'est au contraire la morale qui a précédé et rendu possible la société. Rousseau reconnaît plus loin (II, vi) que la justice est en soi universelle, absolue, indépendante des conventions humaines. Mais ici, il < considère humainement les choses > : or, en fait, avant le contrat, les notions morales n'existent qu'à l'état de sentiments vagues chez des individus isolés et l'organisation sociale seule en fait des règles générales çt des réalités efficaces.
s^étendent, ses sentiments s'ennoblissent, son âme tout entière s'élève à tel point que, si les abus de cette nouvelle condition ne le dégradaient souvent au-dessous de celle dont il est sorti (^), il devrait bénir sans cesse l'instant heureux qui l'en arracha pour jamais, et qui, d'un animal stupide et borné, fît un être intelligent et un homme {*).
Réduisons toute cette balance à des termes faciles à comparer. Ce que l'homme perd par le contrat social, c'est sa liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu'il peut atteindre ; ce qu'il gagne, c'est la liberté civile et la propriété de tout ce qu'il possède. Pour ne pas se tromper dans ces compensations, il faut bien distinguer la liberté naturelle, qui n'a pour bornes que les forces de rindividu, de la liberté civile, qui est limitée par la volonté générale (^) ; et la possession, qui n'est que
î. M. Izoulet, dans sa thèse latine De J.-J, Russeo.,. etc., a justennent remarqué que cette proposition incidente permettait de comprendre comment l'auteur du Contrat social a pu écriro le Discours sur Vorifjine de V Inégalité^ et comment il a pu être considéré tantôt comme l'apologiste, tantôt comme l'ennemi de la société. Le Discours a dénoncé les maux d'une société qui tourne contre le droit et la nature toutes les forces dont elle dispose et rend la condition du civilisé pire que celle de l'homme naturel. Mais le Contrat établit que la nature humaine ne pouvait pourtant se développer que dans la société. D'où l'importance de connaître les conditions d'une société juste.
2. Comme plus haut {Cf. p. 139, note 1), Rousseau semble mêler ici l'idéal et le réel. Le plein développement de la nature morale de l'homme n'est possible que dans la société juste. Mais la société réelle, si imparfaite qu'elle soit, produit quelques uns de ces bienfaits. Dans cette société réelle, l'homme emploie mal son intelligence et sa liberté; mais ces facultés n'auraient pu apparaître sans la société.
3.^ La liberté naturelle, c'est le pouvoir délire tout ce qu'on peut, liberté théori()[ucment illimitée, mais eu fait iulinimcnt