‹ Du contrat social. Publié avec une introd. et des notes explicativesChapitre 87 sur 235 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Or, le souverain, n'étant formé que des particuliers qui le composent, n'a ni ne peut avoir d^intérêt contraire au leur ; par conséquent la puissance souveraine n'a nul besoin de garant envers les sujets, parce qu'il est impossible que le corps veuille nuire à tous ses membres ; et nous verrons ci-après qu'il ne peut nuire à aucun en particulier. Le souverain, par cela seul qu'il est, est toujours tout ce qu'il doit être (*).

Mais il n'en est pas ainsi des sujets envers le souverain, auquel, malgré l'intérêt commun, rien ne répondrait de leurs engagements, s'il ne trouvait des moyens de s'assurer de leur fidélité.

En effet, chaque individu peut, comme homme, avoir une volonté particulière contraire ou dissemblable à la volonté générale qu'il a comme citoyen ("). Son intérêt particulier peut lui parler tout autrement que l'intérêt commun ; son existence absolue, et naturellement indépendante, peut lui faire envisager ce qu'il doit à la cause commune comme une contribution gratuite, dont la perte sera moins nuisible aux autres que le payement n'en est onéreux pour lui ; et regardant la personne morale qui constitue l'État copime un être de raison, parce que ce

montré aux paragraphes précédents) et de l'intérêt (démontré dans la phrase précédente) les avantages qui résultent de l'union mutuelle.

1. Ces idées seront développées et discutées dans les premiers chapitres du Livre H,

2. Exemple: Pierre a, comme tous les autres citoyens, pour volonté générale que les impôts soient régulièrement payés; mais il peut avoir la volonté particulière d'esquiver le paiement de sa part contributive,

n'est pas un homme (*), il jouirait des droits du citoyen sans vouloir remplir les devoirs du sujet, injustice dont le progrès causerait la ruine du corps politique.

Afin donc que le pacte social ne soit pas un vain formulaire, il renferme tacitement cet engagement, qui seul peut donner de la force aux autres, que quiconque refusera d'obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps (') : ce qui ne signifie autre chose sinon qu'on le forcera d'être libre (^) ; car telle est la condition qui, donnant chaque citoyen à la patrie, le garantit de toute dépendance personnelle ; condition qui fait l'artifice et le jeu de la machine politique, et qui seule rend légitimes les engagements civils, lesquels, sans cela, seraient absurdes, tyranniques et sujets aux plus énormes abus (*).

1. Pour Rousseau comme pour les sociologues contemporains, rÊtat est donc bien un être réel, nullement une entité abstraite ; le méconnaître, c'est retomber dans l'égoïsme individualiste. Mais cet être est pour lui moral, au sens propre du mot ; il n'est créé que par la volonté raisonnable.

2. C'est-à-dire, par tout le corps social, par la puissance collective du souverain.

3. La contrainte salutaire, qui oblige chacun à obéir à la volonté générale, est donc la condition absolue de la liberté de tous. L'homme même que l'on contraint ne doit ce qu'il a d'ailleurs de liberté qu'à ce que la menace d'une semblable contrainte est suspendue sur la tête de tous.

4. En effet si l'individu ne s'est pas donné tout entier à la volonté générale, on retombe nécessairement dans quelqu'un des cas étudiés aux chapitres ii, m, iv et v : on retrouve des intérêts particuliers et des forces plus ou moins grandes.

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